ORDRE RELIGIEUX DES DJENIDYA
fondé par
ABOUL-KACEM-EL-DJENIDI (EL-DJONEID) BEN MOHAMMED Mort en l’an 296 (908-909 de J.-C.) ou en l’an 298 (910-911 de J.-C.)
Après les Seddikya, institués par un pontife souverain et conquérant, nous avons dit un mot des Aouïssya, organisés par un ascète visionnaire et illuminé ; nous allons maintenant voir l’œuvre d’un Docteur.
Le prince de l’ordre Aboul-Kacem-el-Dje-
nidi -ben - Mohammed- el - Dj enidi - el- Kaouarizi- el-Neha ouendi (1) el-Bar’dadi-el-Zadjadji-el-Kazzazi, naquit à Bar’dad et y mourut l’an 296 ou 298 (2) de l’Hégire (908-09 ou 910-11 de J.-C.).
Quoique né aux environs de Bar’dad, il était Persan d’origine. Adonné de bonne heure à l’étude, il avait acquis, dès l’âge de vingt ans, une notoriété qui se changea bientôt en une véritable célébrité, comme professeur et théologien. Il fut, à Bar’dad, le chef des Soufi de son époque, et, de tous les pays Musulmans, on accourait à Bar’dad pour suivre ses leçons.
Ce fut, en effet, un savant jurisconsulte, qui ne laissa pas moins de 183 ouvrages ou traités, sur des matières théologiques, philosophiques et autres; sa réputation est
(1) Nehaouend est une ville de l’Irak Persan dont la famille de Djoneïd était originaire.
(2) On donne les 4 dates : 296, 297, 298 et 299. Djani dit 297, Jofei 298.
restée considérable et ses opinions font autorité, chez tous les Musulmans, en matière religieuse ou judiciaire.
Il professait cependant des doctrines fortement empreintes de ce panthéisme vague et inconscient, si cher aux Persans et aux Indiens; mais ces doctrines étaient présentées avec une grande habileté de paroles et avec tous les ménagements nécessaires pour ne froisser en rien l’orthodoxie officielle. Dans ce but, il combinait, d’une façon « bien étonnante, la dogmatique musul- » mane avec un système philosophique diamétralement » opposé à l’Islamisme (1). » Pour parvenir à ce résultat, on avait alors recours à un moyen qui a rendu d’éminents services, dans tous les temps et dans toutes les religions : on conservait les termes consacrés, mais on les prenait dans un tout autre sens. « Il en fut ainsi du » mot Touhid, par exemple, qui signifie dans l’Islamisme » l’unité de Dieu, mais que les Soufi emploient pour » désigner l’unité panthéiste (2). »
El-Djenidi était le fils d’un marchand de verre, d’où ses surnoms de El-Kaouarizi et de Zedjadji ; lui-même exerça la profession de tisserand, ou de fabricant d’étoffe de filoselle, d’où le surnom d’El-Kazzazi. Son premier professeur fut un forgeron : Abou-Djaffar-el-Haddad, sans doute un voisin de l’échoppe paternelle.
Abou-Djafar-el-Haddad était, du reste, un Soufi fort considéré de son temps; il mourut en odeur de sainteté après avoir été, de son vivant, le chef de l’ordre des Aouïssya. Il avait son disciple en grande estime et il disait de lui : « Si la raison se faisait homme, elle pren- » drait la figure de Djenidi. »
Djenidi eut en même temps pour maître son oncle maternel: Abou-el-Hoceïn-Moufelès-Seri-Saketi, chef de
(1) Dozy, Essai sur l’Histoire de l’Islamisme, p. 322, de la traduction de Victor Chauvin (Paris, 1879).
(2) Dozy, loco citato .
l’ordre des Saketya, lequel ordre remonte à Ali-ben-Abou- Thaleb par la chaîne de ses cheikhs, les Imam-et-Triqa ou chefs d’ordre dont les noms suivent :
1. h' Ange Gabriel ; — 2. h' Envoyé de Dieuf Sidna-Mohammed ; — 3. Aliben- Abou-Thaleb ; — 4. Hassen-ben-Aboul-Hassen-Sirati-el-Bosri, mort l’an ItO (728-29 de J.-C.); — 5. Abou-Mohammed-Habib-el-Adjeni ; — 6. Daoud-ben-Nacer-et-Taï-el-Koufi, mort en 165 (781-82 de J.-C.) (1) ; — - 7. Abou-Sliman ; — 8. Maarouf-el-Karakhi ; — 9. Abou-el-Hoceïn- Seri-el-Saketi-ben-Moflis.
Les auteurs Musulmans citent, pour l’ordre des Djenidya, une troisième chaîne qui part également d’Aliben-Abou-Thaleb par les noms suivants :
1. h' Ange Gabriel; — 2. Le Prophète; — 3. Ali-ben-Abou-Thaleb ; — 4. El-IIoussin-ben-Ali, mort martyr en 61 (680-81 de J.-C.), fils et disciple de son père, Ali-ben-Abou-Thaleb ; — 5. El-Bakir, né à Medine et mort dans cette ville en 117 (735-36 de J.-C.), disciple et fils du précédent ; — 6. Djafar-es-Sadok, né à Medine et mort dans cette ville en 142 (759-60 de J.-C.) ; — 7. Moussa-el-Kedim, né à Laboua et mort à Bar’dad en 133 (750-51 de J.-C.), disciple et fils de son père; — 8. Alier-Radi-ben-Moussa-el-Kedim, né à Medine et mort à Betouch en 203 (818-819 de J.-C.); — Djafar-ben-Saddok fut aussi le disciple de son aïeul maternel El-Kacem-ben-Mohammed-ben-Abou-Beker, lequel était disciple de Sliman-el-Faresi, compagnon du Prophète, et, de plus, affilié à l’ordre des Seddikya, d’où il résulte que l’ordre des Djenidya remonte, en réalité, à Abou-Beker-es-Seddik, ce qui est, aux yeux des Musulmans, l’origine la plus recherchée.
On cite encore comme professeur de Djenidi, Abou- Tahar-el-Kebli, disciple de l’Imam Chafei, dont la doctrine a constitué le rite orthodoxe des Musulmans chaféites.
Djenidi fut, nous l’avons dit déjà, surtout un professeur. Voici en quels termes il définissait le but du Soufisme :
« Délivrer l’esprit des instigations des passions; se
(1) Daoud-et-Taï avait été le professeur de l)Imam Abou-Hanifa, dont la doctrine a constitué le rite fîanefi.
» défaire d’habitudes contractées ; extirper la nature » humaine ; dompter les sens ; acquérir des qualités » intellectuelles ; s’élever par la connaissance de la » Vérité et faire le bien. »
Il ajoutait :
« Le prix et la valeur d’un homme se mesurent à ce » qu’il estime : s’il estime le monde il n’est pas estima- » ble, car le monde ne l’est pas; s’il estime les choses de » l’autre vie, le ciel est son prix; mais s’il estime Dieu » par-dessus toutes choses, son prix est inestimable. »
Et à l’appui de cette assertion, ses disciples citent cette autre parole du Maître : « Nous n’avons pas appris le » Soufisme de tel ou tel, mais de la faim, du renonce- » ment au monde et à ses habitudes. »
Djonéïd n’était pas toujours aussi clair et aussi précis. Les diverses paroles et maximes que les savants nous ont conservées de ce personnage débordent de mysticisme et leur paraissent d’autant plus admirables qu’elles sont plus difficiles à comprendre, et qu’elles permettent aux commentateurs de longues dissertations plus ou moins explicatives.
Ainsi, lorsqu’on lui demandait d’où venait sa science (de l’unité de Dieu), au lieu de la réponse si simple que nous venons de citer, il disait parfois : « Si ma science » était du genre des choses dont on peut dire d’où cela » vient-il, elle serait parvenue à son terme, » ce qui veut dire, d’après un commentateur : « Elle ne serait pas éter- » nelle car le temps de réfléchir et d’agir est court, et » une chose sans borne ne peut pas tenir dans ce qui a » des bornes étroites. »
Tout le reste est aussi subtil ou aussi obscur, et a presque toujours besoin d’être expliqué. En voici un autre exemple :
« L’absorption du transport amoureux dans la science
» est préférable à l'absorption de la science dans le trans* » port amoureux. » Ce qui veut dire que le Soufî « doit » préférer son progrès dans la connaissance de l’unité » de Dieu à ces mouvements passagers du cœur qui, lui » font éprouver (pour Dieu) un sentiment vif d’affection » et d’amour. »
Les doctrines de Djenidi sont, d’une façon absolue, celles des ordres religieux Musulmans les plus épurés et les plus élevés. Les pratiques que la règle impose aux Djenidya sont aussi de celles où la dévotion, quoique empreinte d’un ardent mysticisme, tombe moins souvent dans l’absurde ou la puérilité.
« L’ordre des Djenidya, dit cheikh- Snoussi (1), est basé, tant sur la » stricte observance des préceptes édictés par la Sonna de Moham- » med, que sur le choix des allégories qu’il présente. Il repose éga- » lement sur la préférence que l’on doit accorder à l’état lucide sur » l’état de torpeur et d’hallucination, tout en s’astreignant aux morti- » fications de la vie ascétique spirituelle, dans la profondeur des » entretiens secrets avec Dieu.
» Le fondateur de cet ordre a imposé huit obligations différentes » qui sont :
» 1° Les ablutions fréquentes, car les ablutions sont un feu éclatant ;
» 2° La solitude prolongée. Il convient ici de rappeler qu’en s’y ren- » fermant, on doit observer le même recueillement que si l’on entrait » dans une mosquée, et dire : « Au nom de Dieu. » On évoquera ensuite » avec ferveur les âmes de ses cheikhs, pour leur demander de con- » vertir cette solitude en une sorte de tombeau, dans lequel on puisse » s’ensevelir pour aller vers le Dieu Très-Haut, en dehors duquel il » n’y a point d’autre Dieu. Cette évocation doit être faite avec les » jambes croisées, comme pour les prières ordinaires, si non, elle » reste sans efficacité. Il est obligatoire d’observer un repos d’esprit » absolu, qui ne soit même pas troublé par les élans du cœur et qui » rende insensible aux perceptions physiques. Dans cette position, il » faut être tourné dans la direction de La Mecque, ne faire porter le » corps et la tête sur aucun appui, par respect pour la Divinité, et, » enfin, tenir les yeux fermés, en signe de soumission envers ces
(l) Loco citato, page 39 de la traduction de M. l’Interprète Colas.
» paroles de Dieu, recueillies dans les haddits El-Hadsi : « Je suis » assis avec ceux qui me prient. » Il faut encore placer l’image de » son cheikh dans sa pensée, occuper son cœur à prier, dans toute » la limite de ses forces, en demandant à Dieu, dans cette position, » de vous accorder ses faveurs. Le cœur doit toujours être en hara monie avec la langue pendant les prières suivantes ; on dit : » « Dieu » en baissant la tête au-dessus du nombril, puis, en la rele- » vant lentement, on ajoute : « Il n’y a de Dieu que Allah. » C’est » dans cette posture que l’haleine peut se soutenir le plus long- » temps. On prolonge le son de chacune de ces articulations et on » reprend gravement : « Il n’y a de Dieu que Allah. » On dirige la face » vers l’épaule droite, toujours dans l’attitude du recueillement et en » se pénétrant de l’infimité de la créature devant la grandeur du Créa- » teur ; ensuite on la tourne vers l’épaule gauche et, en s’exprimant avec » force, on répète une troisième fois : « Il n’y a de Dieu que Allah. »
» Enfin, on ajoute du fond du cœur : « 11 n’y a d’adorable que » Dieu » ;
» 3° La longue pratique des invocations qui viennent d’être décri- » tes ;
» 4° Une austère observation des jeûnes prolongés ;
» 5° Garder longtemps le silence et ne l’interrompre que pour prier;
» 6° Écarter de l’esprit tout raisonnement bon ou mauvais, sans » l’analyser ou recherche^1 sa portée, dans la crainte que le libre » cours donné aux méditations ne conduise à l’erreur ; ne pas com- » menter non plus les versets du Coran, ni les récits de la tradition » et autres ouvrages sacrés, à moins d’en recevoir de Dieu les inter- » prétations vraies, exemptes des souillures des conceptions malsai- » nés. On doit alors recueillir ces explications, les conserver et s’en » servir pour prier. Si l’on craint de les oublier, il est permis de les » écrire, mais à la condition de reprendre aussitôt ses prières ;
» 7° Tenir son cœur enchaîné à son cheikh ;
» 8° Renoncer à tout esprit d’opposition envers Dieu et envers son » cheikh et accepter, constamment, ce qu’il plaît à la Divinité d’en- » voyer en bienfaits, en grâces comme aussi en déceptions, en santé » ou en maladie.
» Ces pratiques sont l’observance des paroles du Dieu Très-Haut » qui a dit : a II se peut que vous trouviez désagréable ce que je vous » envoie et qui est un bien pour vous. Il se peut aussi que vous dési- » riez une chose qui serait un mal pour vous, Dieu seul connaît ce » qui est bon ou mauvais. Vous, vous ne savez rien. » (Louange au » Dieu maître des mondes!) »
L’ordre des Djenidya est peu connu aujourd’hui, sous
ce nom, du moins en Algérie où, cependant, ses doctrines se sont perpétuées, sans modifications essentielles, dans un grand nombre de branches secondaires devenues des ordres importants.
Celle de toutes ces branches qui se rapproche le plus, par l’élévation de son enseignement, des principes des Djenidya est l’ordre des Chadelya, qui lui-même se subdivise à l’infini. C’est au chef des Chadelya, à Si-Aboy- Hassen-ech-Chadeli, que, en Algérie, on rattache indistinctement à peu près tous les ordres religieux mystiques connus, alors que, dans beaucoup de cas, il serait plus exact de les rattacher à Djenidi.
Nous avons même entendu de ces demi - savants, comme il y en a tant parmi les tolba, soutenir gravement que l’ordre des Qadrya était un ordre de Chadelya, alors que c’est, au contraire, Si-Chadeli qui, mort seulement en 656 (1258 de J.-C.), a pris ses attaches dans l’ordre fondé par Si-Abd-el-Qader-el-Djilani, mort en 561 (1165-66 de J.-C.), aussi bien que dans celui des Djenidya.
Le cheikh Snoussi ne tombe pas dans une pareille erreur et il dit nettement : « Presque tous les ordres viennent se rattacher à celui des Djenidya. » Lui-même cite El-Djenidi comme étant le théologien, le pontife, le « kotb des ktoub » au-dessus de toutes les autres autorités religieuses ; il ne perd aucune occasion de le proclamer son maître spirituel et de se prévaloir des nombreux appuis qu’il a, lui-même, dans l’ordre des Djenidya.
C’est pour cette raison que nous avons consacré quelques détails à cette congrégation, peu connue en Algérie, mais dont, cependant, l’influence se retrouve, plus ou moins, dans presque tous les ordres religieux que nous avons intérêt à bien connaître.