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CHAPITRE XXII

LES BAKKAYA

CHIKH-OMAR-BEN-SID-AHMED-EL-BAKKAY (960 de J.-C. — 1552-1553 de l’Hégire)

Parmi les ordres religieux et les groupes maraboutiques se rattachant aux Chadelya, les Bakkaya de Tinbouktou méritent une étude toute spéciale, en raison des pays où s’exerce leur influence. Malheureusement, nous n’avons pas les données nécessaires à cette étude, et nous sommes forcé de nous borner, ici, à un aperçu beaucoup trop vague et beaucoup trop sommaire.

L’ordre des Bakkaya, qui a son centre à Tinbouktou, est entièrement dans la main de la famille maraboutique des Bakkay, qui en a la direction depuis plusieurs siècles.

Le docteur Barth (1) nous a fait connaître la généalogie des Bakkay; nous croyons devoir la reproduire ici, parce que ces noms peuvent fournir des indications utiles et aussi parce que, à un certain moment, la généalogie réelle se confond avec la chaîne mystique des Saints qui se sont transmis l’enseignement et les pouvoirs religieux.

1, Sidi Okba (2) lbn-Nafi-el-Fihri, le grand conquérant de la Berberie. — 2, Sakeri. — 3, Yadroub. — 4, Saïd. — 5, Abd-el-Kerim. —

(1) Travels and discoveries in nord and Central Africa. Tome IV. Annexe.

(2) Barth dit : « Okba-ben-Ornar-el-Mourtadjeb-el-Djohani ; » c’est une erreur: le grand conquérant de l’Afrique fut Okha-Ibn-Nafi-el-

6, Mohammed. — 7, Yakhsta. — 8, Dahman. — 9, Yahia. — 10, Ali. —

11, Sid Ahmed (ou Mohammed) El-Kounti, né d’une mère Lemtounia appelée Yaquedech, et mort à Fask, à l’ouest de Schinguit (Adrar). —

12, Sid Ahmed-el-BAKKAY, mort au Oualata. — 13, Sidi Omar-ech- Chikh, qui fit abolir la cruelle habitude que l’on avait, avant lui, de tuer tous les enfants mâles sauf un ; il laissa vivre ses trois fils. Il était lié avec Abd-el-Kerim-ben-Mohammed-et-Mougheli, et, il était allé, en sa compagnie, rendre visite au savant cheikh Es-Syouli , en Égypte. Il mourut en 960 de l’H. (1552-1553 de J.-C.) dans le district d’Igdi, à l’est de Seguiet-el-Amera. — 14, Sid El-Ouafa qui, bien que second fils d’Omar, lui succéda comme ouali , pendant que la charge de chef restait aux mains de l’ainé, Sid El-Mokhtar; celui-ci mourut dans la koubba dite Zaouiet-Kunti, située dans le voisinage de Bou-Ali, ksar du Touat où réside la famille de El-Mougheli : Ouafa avait un jeune frère nommé Sid Ahmed-er-Rega. — 15, Sid Habib-Allah. — 16, Sid Mohammed. — 17, Abou-Beker. — 18, Baba- Ahmed; ces quatre derniers furent seulement de saints personnages sans avoir la dignité de cheikh. — 19, Mokhtar, autrement dit Mokhtar-el-Kebir, afin de le distinguer de ses petits-fils. Avec lui la dignité de cheikh passa dans une autre branche de la famille; il mourut en 1226 de l’H. (1811-1812 de J.-C.). Un songe ou vision surnaturelle qu’il eut en 1209 de l’H. (1794- 1795 de J.-C.) est restée célèbre dans tout le Soudan. — 20, Sid Mohammed-ech-Cheikh, mort le 2 choual 1241 (10 mai 1826), alors que le major Lanig était dans les montagnes d’Azouad. — 21, Mokhtar, son fils aîné, mort en 1263 de l’H. (1846-1847 de J.-C.), à Tinbouktou. — 22, Sid Ahmed-el-Bakkay, jeune frère de Mokhtar, actuellement (en 1855) cheikh et chef de la famille.

En 1861, son fils aîné se nommait Sid Mohammed ; un autre Mohammed, son neveu, fut en relations, à cette époque, avec M. Duveyrier, et ce savant voyageur a fait de lui le plus grand éloge.

Sid Okba-ben-Nafi-el-Fihri ayant conquis le Sous et s’étant avancé, en 62 de J.-C. (681-682 de PH.), au sud de ce pays pour combattre et soumettre les Messoufa, la présence à Tinbouktou d’un descendant de ce personnage n’a rien d’extraordinaire. Ce ne fut cependant pas à

Fihri; il était du reste contemporain de Okba-ben-Omar, compagnon du Prophète, puis gouverneur d’Égypte et conquérant de l’île de Rhodes, l’an 47 de l’Hégire (667-668 de J.-C.).

l’époque de l’expédition de Sidi Okba que la famille de Cheikh-Bakkay s’installa dans le Soudan, c’est ce que démontre la diversité des lieux de sépulture connus pour quelques-uns de ses membres. Du reste, lorsque en 754 de J.-C. (1353-1354 de TH.), Ibn-Batouta passe à Tinbouktou, ce savant nomme, suivant l’usage des auteurs musulmans, toutes les notabilités religieuses ou politiques qu’il rencontre, et, dans cette énumération, il ne fait mention d’aucun des ancêtres de Bakkay. Par contre, Ibn-Batouta cite le tombeau d’un poète originaire d’Espagne : Abou-Ishak-el-Garnati (de Grenade), et il raconte une anecdote démontrant qu’à cette époque il existait des relations suivies entre Tinbouktou et l’Égypte.

Plus tard, lorsque, en dou-el-hedja 998 (octobre 1590), le sultan marocain Mouley-Abbas-Ahmed-el-Mansour entreprit la conquête du Soudan, et qu’il s’adressa, par écrit, « au personnage religieux le plus important » de Tinbouktou, ce ne fut pas à un Bakkay qu’il envoya sa lettre, mais bien à un savant imam et cadhi, nommé Omar-ben- Sid-Mahmoud-ben-Omar-Agit-es-Senhadji. Il faut donc en conclure que la grande influence des Bakkay, dans cette région, n’a commencé que vers le XIe siècle de l’Hégire (soit dans la période comprise entre les années 1591 et 1688 de notre ère).

Cependant, avant cette époque, la famille des Bakkay comptait déjà, parmi ses ancêtres, plusieurs notabilités restées célèbres dans le Touat et le Gourara.

Le premier personnage de la liste généalogique cidessus, dont nous sachions quelque chose, est Abd-el- Kerim. C’était un de ces Merabtin conquérants et missionnaires qui , venus du Maroc , imposèrent l’Islam dans l’extrême-sud du Sahara occidental ; mais, s’il faut en croire la légende reproduite par le commandant de Colomb, il ne dépassa pas le Gourara, qu’il soumit et ramena dans la voie de l’Islam, dont l’avait fait sortir un Juif, nommé Gourari, qui laissa son nom aux habitants de cette région.

Le fils d’Ab-el-Kerim se fixa au Touat, dans le district de Bou-Ali, où ses héritiers se groupèrent autour de son tombeau devenu le ksar Zaouïet- Cheikh- ben -Abd-el- Kerim.

Yahia (1), l’un des descendants de celui-ci, fut le père d’Ali (Abou-Ali) ; il est cité au n° 10 de la liste généalogique, et c’est son nom de Bou-Ali qui est devenu l’ethnique de la grande tribu maraboutique des Kounta ou Ouled-Sidi-bou-Ali, et celui du district de Bou-Ali, dans le Touat (2).

Un des fils de ce Bou-Ali, Sid Ahmed-el-Kounti (n° 11 de la liste), né d’une mère Lemtouna, est le même dont le nom sert, concurremment avec celui de son grandpère Bou-Ali, à désigner cette grande tribu des Kounta, qui campe vers El-Mabrouk et gravite entre le Touat et Tinbouktou.

Un des ksour du district de Bou-Ali se nomme Zaouïat- Kounti ou Bou-Ali-Djedid ; les chefs de cette zaouïa sont encore serviteurs religieux des Bakkay de Tinbouktou, et ils exercent une autorité religieuse, — et politique, — non seulement sur le district de Bou-Ali, mais même sur celui de Anzegmir qui compte neuf ksour (3).

Le personnage qui, ensuite, paraît avoir eu le plus de notoriété, parmi les ancêtres de Bakkay, est le chikh Omar dont le docteur Barth vante l’humanité et l’action civilisatrice. Le soin que prend l’auteur anglais de consigner le 'voyage du cheikh en Égypte, et la visite

(1) Ce Yahia n’est pas le patron de la mosquée de Tinbouktou, bâtie en 837 de J. -G. (1433-34 de l’H.), car Barth dit expressément que celle-ci fut élevée par Mohammed-ben-Nacer, gouverneur de Tinbouktoü et placée sous le patronage d’un Saint nommé Yahia et originaire de Tadelet, versant sud de l’Atlas.

(2) Le district de Bou-Ali compte six ksours : Zaouat-Kounti ou Bou-AILDjedid (le neuf], Kasba-Cherfa, Zaouïet-Chikh-ben-Abd-el- Kerim, Bou-Ali-el-Bali (le vieux), El-Biod, Tazoul.

(3) En 1860 de J.-C. (1276-1277 de l’H.), le chef de la zaouïa Kounti, à Bou-Ali, était Mouley-Smail-Ould-Mouley-el-Kebir.

faite au célèbre Djelal-ed-Din-es-Syouti méritent de fixer notre attention.

A cette époque, Xe siècle de l’Hégire (de 1494 à 1591 de J.-C.), le Songhaï et le Soudan avaient déjà resserré, par de nombreux pèlerinages, leurs anciennes relations avec l’Égypte. Vers la fin du siècle précédent, en 899 de J. -G. (1493-1494 de l’H.), le souverain nègre de Gaô (à l’est de Tinbouktou), El-Hadj-Mohammed-Sokya, allant à La Mecque, s’était fait donner, au Caire, l’investiture temporelle par le khalife Abasside El-Motewekkel, et l’investiture spirituelle par le Cheikh-El-Islam, qui était ce même Djelal-ed-Din-es-Syouti, dont il a été parlé plus haut. Trois ans plus tard, un autre Nigritien, l’ouali Mour- Salah-Djour-el-Ouakari , officiellement investi par « le cherif El-Abassi (1), » de la lieutenance du Songhaï, suivait aussi la direction spirituelle du « très saint et pieux Djellal-es-Syouti. »

La visite que le cheikh Omar-ben-Ahmed-el-Bakkay fit, à quelques années de là, à ce grand khalifat des Chadelya, était certainement l’acte de déférence d’un khouan ou d’un simple moqaddem à l’un des principaux chefs spirituels de son ordre. Djelal-ed-Din-Abou-Fadel-Abder-Rahman-Mohammed-es-Syouti, dit El-Moghrebi parce qu’il avait été élevé par un Moghrebin époux de sa mère, mourut en 911 de l’H. (1505-1506 de J.-C.) (2) ; le cheikh Omar, mort lui-même en 960 de l’H. (1552-1553 de J.-C.), était donc encore jeune quand il fit le pèlerinage, en compagnie d’Abd-el-Kerim-el-Mougheli qui était déjà, sans doute, son maître spirituel.

Quoi qu’il en soit de ces rapprochements, nous croyons être fondé à rattacher les Bakkaya aux Chadelya par l’intermédiaire de Djelal-ed-Din-es-Syouti. Ce qui nous donne la chaîne suivante :

(1) Ahmed-Baba-et-Tinboukti. Voir Revue africaine, tome I, p. 287, la Conquête du Soudan , d’après les documents arabes, par M. de Slane.

(2) Il était né en 849 de l’H. (1445-1446 de J.-C.).

1, Sid Abou-Hacen-ech-Chadeli (656 de l’H., 1258 de J. -C.). — 2, Abou- Abbas-el-Mourci (686 de l’H., 1287-1288 de J.-C.). — 3, Tadj-ed-Din-ben- Atta-AWah (709 de FH., 1309-1310 de J.-C.). — 3 bis , Abd-Allah-el-Hachemi-el-Archi (732 de PH., 1331-1332 de J.-C.). — 4, Nour-ed-Din- Abou-Maali-Mohammed-ben-Abd-ed-Daîm-Amor-ben-Selama-el-Mesri. — 5, Chems-ed-Din-Mohammed-ben-Hassen-ben-Ali-et-Tamini. — 6, Abou-Abbas-es-Soussi. — 7, Djelal-ed-Din-es-Syouli. — 8, Cheikh Abdel-Kerim-el-Mougheli.— 8 bis, Cheikh Amar (1) ben-Ahmed-el-Bakkay.

A partir de ce personnage, la chaîne mystique continue par les membres de la famille désignés dans la liste généalogique citée plus haut.

Nous ignorons les ouerd, le rituel et le dikr spécial des Bakkaya; nous savons seulement que leurs moqaddem et khouan affectent de ne s’occuper que des choses religieuses, et qu’ils ont toujours refusé d’exercer l’autorité politique, ce qui est conforme aux doctrines des Chadelya. Les chefs de l’ordre des Bakkaya n’en sont pas moins, partout, les véritables maîtres des tribus ou des villes dont ils ont la direction spirituelle. Ils ont, jadis, donné au docteur Barth et à Duveyrier des preuves non équivoques de leur tolérance et de leur esprit élevé; rien, dans les faits qui se sont passés depuis, ne nous autorise à penser que ces bonnes dispositions à l’égard des étrangers se soient modifiées : (2) les Touareg, assassins

(1) Il y a, dans un des ksour de l’Aouaguerout, près le G-ourara, line zaouïa de Cheikh-Omar. C’était un marabout célèbre par sa piété, sa résistance au mauvais esprit, son indépendance vis-à-vis du sultan de Fez, et, enfin, son zèle à réciter son dikr. Nous ignorons si ce personnage est le même que celui qui nous occupe.

(2) Cependant sur la foi de documents qui semblaient démontrer, à la fin du siècle dernier, des relations amicales entre les Bakkaya et les Tidjanya, nous avions demandé à Si Ahmed-Tedjini des renseignements sur ces Chadelya de Tinbouktou, et voici ce qui nous a été répondu par ce marabout : a Le cheikh El-Bakkay nous est » complètement étranger, c’est-à-dire qu’il n’a aucun rapport avec » nous. Nous ne le connaissons que parce qu’il nous est arrivé une » lettre où on le dépeint comme ennemi acharné de notre ordre. »

Peut-être n’y-a-il qu’une rivalité résultant de la perception des ziara par chacun de ces deux ordres dans les memes régions du Soudan.

de la mission Flatters, étaient des Hoggar, et n’appartenaient pas à la confédération sur laquelle les Bakkaya exercent une action réelle.

C’est à la zaouïa de Tinboüktou que se trouve la maison-mère de l’ordre; ses principales succursales sont : dans le Tikidelt, à Agabli ; dans le Touat, aux deux districts de Bou-Ali et d’Anzegmir, ainsi que dans les ksour de Bled-Sali et d’Aoulef.

L’action religieuse et l’influence des Bakkaya s’étendent : à l’Est et au Sud, sur les tribus de la grande confédération des Touareg Aou-el-Ammiden ; à l’Ouest et au Nord, sur les Trarza, Brakna-Tadjakant, Ouled-Delim, Ouled-Moulet, Assaouad, Kunta ou Ouled-bou-Ali, dans tout le Bas-Touat et dans le Gourara.

Cette énumération, bien incomplète cependant et surtout très peu précise, suffit pour démontrer l’importance de cette influence maraboutique, qui s’étend sur tous les pays situés entre l’Algérie et le Sénégal, et l’intérêt que nous aurions à posséder une bonne monographie de l’ordre des Bakkaya.

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