ORDRE DES A I S S A 0 L A
M AHM ED-BEN- AI SS A (Mort vers 930 de l’Hégire. — 1523-1524 de J.-C.)
Tout le monde a entendu parler des Aïssaoua et de leurs étranges pratiques, cependant peu de personnes savent au juste ce qu’ils sont.
Pour la majeure partie des Musulmans, ignorants et crédules, ce sont des saints animés de l’esprit de Dieu, ayant le don des miracles et pouvant, grâce à l’intercession toute puissante de leur patron, Si Mahmed-ben- Aïssa, affronter et subir, sans danger ni souffrance, les tortures les plus cruelles.
Pour les autres Musulmans, comme pour la plupart des observateurs superficiels, ce ne sont que des jongleurs et des prestidigitateurs sans caractère religieux aucun, de simples exploiteurs de la bêtise humaine. Les plus savants font remarquer que la plupart de ces exercices extraordinaires qui ne sont pas des tours d’adresse, sont de simples phénomènes de névrose, d’hystérie, de magnétisme et d’hypnotisme facilement explicables.
La vérité est que les Aïssaoua sont des religieux exaltés, se livrant à des pratiques qui ne sont autre chose que les manifestations bizarres d’un mysticisme, aigu et maladif, absolument identique à celui qui, au XVIIIe siècle, inspirait les convulsionnaires de St-Médard. C’est ce
que nous allons essayer de démontrer, en insistant sur le côté religieux qui est très peu connu.
Si Mahmed-ben-Aïssa naquit à Méquinez vers la fin du XVe siècle. Son histoire n’est qu’une longue suite de légendes hagiographiques, où les miracles succèdent aux miracles, sans qu’il soit toujours possible de retrouver le fait réel qui a servi de point de départ aux pieux récits des fidèles.
Quoique fort pauvre, il appartenait à une famille d’origine chérifienne se rattachant, par Mouley - Amar - el - Idrissi à la famille royale des Idrissites. L’imam Slimanel-Djazouli était son grand-père.
Après avoir étudié quelque temps à la zaouïa de Méquinez et s’être fait affilier à l’ordre des Chadelya- Djazoulya, dont il reçut le dikr des mains d’Ahmed-el- Haristi, disciple direct de Sliman-el-Djazouli , il fit le pèlerinage de La Mecque, et, soit dans les villes saintes, soit en Égypte, il fut en relations avec des derwiches qui l’instruisirent dans les pratiques des ordres orientaux’ Haïdirya et Saadya.
Quand il rentra dans son pays, il était à la fois un thaumaturge des plus habiles, et un savant versé dans toutes les sciences touchant à la théologie et au mysticisme. Il avait rapporté, de ses voyages, de grandes connaissances en médecine et en agriculture, connaissances qu’il mit sans doute à profit, et que l’exagération arabe a transformées en des dons surnaturels. Ainsi Si Mahmedben-Aïssa est-il souvent surnommé « le maître du puits et de l’olivier, » parce qu’il avait planté, dit la légende, un olivier dont les fruits suffisaient à la nourriture de tous ses adeptes, et qu’il avait creusé un puits dont l’eau permettait d’irriguer tous les jardins des khouan. Il est probable qu’il ne faut voir là que l’expression, exagérée, de l’effet produit par des procédés de culture et d’irrigation importés par Si Mahmed-ben-Aïssa. Car, ailleurs, une autre légende dit qu’il suffisait à ce saint personnage de secouer de la main cet olivier miraculeux, pour
qu’une pluie de soltani d’or tombât, de ses branches ; comme il lui suffisait aussi de descendre un seau dans son puits pour l’en retirer rempli de pièces d’or.
La tradition donne encore pour maître, à Si Mahmedben-Aïssa, un certain Beghan-el-Mehoudjoub-el-Alebi, originaire d’Alep, qui serait venu dans le Maghreb et lui aurait donné le dikr d’un ordre oriental. Ce Beghan-el- Mehoudjoub serait enterré dans la même koubba que son disciple.
Quoi qu’il en soit d’ailleurs, des causes qui firent la fortune de Si Mahmed-ben-Aïssa, ce qui est bien certain, c’est que, de son vivant même, sa popularité fut assez grande pour porter ombrage au sultan de Méquinez (1), Mouley-Ismaïl le Mérinite, qui lui enjoignit de quitter la ville avec ses disciples.
Si Mahmed-ben-Aïssa s’exécuta, mais son départ produisit un tel vide dans Méquinez, que le sultan n’y trouva plus, bientôt, les ouvriers nécessaires pour continuer la construction de l’enceinte.
Dans cet exode, les disciples de Si Mahmed-ben-Aïssa, mourant de faim et de fatigue, demandèrent un jour à manger ; le saint leur répondit de se nourrir de ce qui était sur leur chemin. Il n’y avait que des pierres, des serpents et des scorpions, mais tant était grande leur foi dans leur maître, qu’ils n’hésitèrent pas à avaler ces cailloux et ces animaux venimeux. Ce qui d’ailleurs ne leur fit aucun mal par suite de la protection miraculeuse de Si Mahmed-ben-Aïssa.
C’est en souvenir de ce fait, qu’aujourd’hui encore, les Aïssaoua, dans leurs exercices publics, avalent des reptiles, des morceaux de pierre, de verre, etc.
Pendant son exil, l’influence de Si Mahmed-ben-Aïssa
(1) Toutes les traditions donnent ce sultan comme se nommant Mouley-Smaïl-el-d/m'm, et elles le distinguent nettement de Mouley- Smaïl, le chérif, qui fut empereur au siècle suivant (de 1672 à 1727) et qui est bien plus connu.
s’accrut encore, et, comme il reprochait hautement au sultan mérinite de ne pas avoir secouru les Maures d’Espagne, et de ne pas les avoir aidés à chasser les Infidèles de l’Andalousie, il eut bientôt autour de lui un tel nombre de fanatiques et de mécontents, qu’il devint toutpuissant dans l’opinion publique.
De nombreuses légendes racontent, sous des formes différentes, les miracles du Saint et ses fréquents triomphes dans sa lutte contre le souverain de Méquinez. Ce qui s’en dégage nettement, c’est que ce souverain dut compter avec cette puissance, et qu’il dut faire une démarche personnelle, auprès du marabout, pour obtenir qu’il rentrât à Méquinez en allié et en ami.
Il alla même jusqu’à lui conférer le titre de Mouleyr Méquinez, dit une de ces légendes ; mais ce qui paraît plus certain c’est que, lorsque Ben-Aïssa consentit à revenir en ville, il avait obtenu que tous ses adeptes * seraient exempts d’impôt et de corvées. Il rentra donc comblé d’honneurs et de richesses, richesses qu’il distribua aux pauvres, car il vécut toujours en ascète et tout son luxe consistait à coucher sur une peau de panthère. Cette peau, qui a été conservée comme relique, existe encore de nos jours en Algérie, aux mains, des descendants du Saint qui habitent les Ouzera, près de Ben-Chicao — et aussi au Maroc à Méquinez, dans la zaouïa du chef de l’ordre.
Un grand monastère et de nombreuses propriétés furent donnés, par le souverain de Méquinez, à Si Mahmedben-Aïssa, dont l’influence ne cessa de grandir jusqu’à sa mort, bien qu’à l’exemple de tous les Saints musulmans, il affectât de ne pas se montrer en public, et de vivre dans la solitude et le recueillement.
On raconte qu’un jour, s’étant montré à la foule et ayant été l’objet d’une ovation plus enthousiaste et plus ardente que jamais, il voulut éprouver ses disciples. Il leur déclara donc que le Prophète lui était apparu en songe et lui avait ordonné de faire un sacrifice à Dieu.
« J’ai résolu, continua-t-il, d’immoler ce que j’ai de plus » cher, c’est-à-dire les plus fervents de mes disciples. » Que celui d’entre vous qui m’aime réellement, et qui » est prêt à me donner sa vie, entre dans ma maison » pour être immolé à Dieu. » Un des disciples se présente, entre avec Si Mahmed-ben-Aïssa : on entend un cri et l’on voit le sang couler par un conduit sortant de la maison.
Ben-Aïssa sort, les mains rouges de sang, et demande une autre victime : déjà la foule est moins compacte, mais un second disciple entre dans la maison. On entend encore une plainte et un nouveau filet de sang annonce une nouvelle victime. Et la même scène se répète quarante fois, seulement les rangs de ceux qui tout à l’heure poussait des acclamations, se sont singulièrement éclaircis, et quand la quarantième victime est entrée, les abords de la maison sont absolument déserts.
Chacun des quarante dévoués avait, en entrant, reçu ordre d’égorger un mouton, et c’était le sang de ces quarante moutons qui avait coulé au dehors de l’habitation, pendant que des cris poussés à dessein donnaient le change aux assistants (1).
Les moutons furent rôtis et distribués aux pauvres ; quant aux quarante fidèles, ils restèrent, dès lors, les compagnons du Saint jusqu’à sa mort, et formèrent près de lui la hadra, ou chapitre général de l’ordre, chapitre qui a été maintenu jusqu’à ce jour.
Mahmed-ben-Aïssa mourut en 930 de l’Hégire (1523- 1524 de J.-C.), à Méquinez, où son tombeau est situé dans le quartier de Bab-el-Djedid. C’est dans ce même quartier que se trouve la maison -mère de l’ordre, occupée aujourd’hui par le conseil suprême, composé du
(1) La même légende a été aussi racontée à propos de Sid Ahmedben-Youcef, mais pour ce dernier saint la légende n’a pas d’autre suite, tandis que pour Sid Ahmed-ben-Aïssa, elle se termine par cette création d’un conseil permanent de 40 membres.
khalifa et de 39 moqaddem, reclus qui ne sortent de leur monastère qu’une fois par an, à la fête du Mouloud. Ce jour-là, « tous les malades et infirmes, qui ont le bon- » heur d’approcher d’un des 40 Saints, sont immédiate- » ment guéris, ou simplement soulagés, selon le degré » de leur foi. » Car Si Mahmed-ben-Aïssa a transmis à tous ses moqaddem : sa baraka, le don des miracles et le pouvoir de guérir toutes les maladies, ainsi que de braver tous les poisons.
Les doctrines des Aïssaoua sont, en principe, celles des Chadelya, et plus spécialement celles des Djazoulya. Si Mahmed-ben-Aïssa n’avait en effet rien innové, et s’était borné à l’adjonction de quelques prières spéciales et à l'organisation du Conseil des 40 Saints à Méquinez. Ce sont surtout ses successeurs qui, pour affirmer la vertu merveilleuse de l’ordre, ont introduit quelquesunes de ces pratiques qui donnent aux Aïssaoua leur cachet particulier.
Un savant musulman, intelligent et éclairé, que nous interrogions sur ces doctrines des Aïssaoua, nous répondit : on peut les résumer en peu de mots :
« En matière religieuse : l’expansion continuelle vers » la Divinité, la sobriété, l’abstinence, l’absorption en » Dieu poussée à un tel degré que les souffrances corpo- » relies et les mortifications physiques ne peuvent plus » affecter les sens endurcis à la douleur.
» En matière morale : ne rien craindre, ne reconnaître » que l’autorité de Dieu et des Saints, et n’obéir qu’à ceux » qui laissent pratiquer les principes du Livre-Sacré. »
Ces quelques lignes résument en effet assez bien les doctrines des Aïssaoua, et les dégagent, à la fois, et des légendes ou superstitions populaires, et des anathèmes dont les frappent bon nombre de prétendus savants, qui considèrent les Aïssaoua comme une confrérie de jongleurs et de saltimbanques, et non comme un ordre reli-
gieux orthodoxe et régulier. Ces prétendus savants appuient leur opinion en disant : que les Aïssaoua (comme les Snoussya) n’ont pas de chaîne mystique reliant leur enseignement à celui du Prophète, et que leur dikr leur a été donné par une prétendue révélation d’El-Khatir, inventée pour les besoins de la cause par Si Mahmedben-Aïssa.
En réalité, il n’en est point ainsi; Si Mahmed-ben-Aïssa dit très nettement que sa voie est « celle des Soufl, celle des Chadelya. » Il était lui-même moqaddem de cet ordre, ayant eu pour maître le cheikh Ahmed-el-Haristi, disciple direct de Si Abou-Abdallah-Mohammed-ben-Abou- Beker-zS^'ma/z-c^-Zi/a^ow^-ech-Cherif-el-Hassini, chef de l’ordre des Djazoulia, branche des Chadelya.
La chaîne, qui relie au Prophète l’enseignement de Si Mahmed-ben-Aïssa, est une de celles réputées les plus authentiques. C’est, de Sliman-el-Djazouli à Si Chadeli, la même que celle donnée par les Taïbya ; de Si Chadeli jusqu’au Prophète, c’est à la fois celle des Taïbya et celle que Si Snoussi donne pour l’ordre des Chadelya.
Voici, du reste, cette chaîne :
Le Prophète. — 1, Si Ali-ben-ben-Abou-Thaleb. —2, Abou-Mohammed-el-Hassein. — 3, Abou-Mohammed-Djabar-ben-Abdallah-el-Amari (78 de l’H., 697-698 de J.-C.). — 4, x\bou-Saïd-el-Razouani. — 5, Abou- Mohammed-Fath-es-Saoudi. — 7, Saad-Saïd-Abou-Mohammed-Falahel-Markouani. — 8, Abou - el -Kacem- el - Merouani. — 9, Abou-Isaak- Ibrahim-el-Bosri (1). — 10, Zen -ed-Din- Mohammed -el-Razouani. — 11, Chems-ed-Din-el-Tarkmani (le Turcoman). — 12, Tadj-ed-Din- Mohammed. — 13, Nour-ed-Din-Abou-Hassen-Ali. — 14 (2), Fakhered-Din. — 15, Taki-ed-Din-el-Fakir-es-Soufi-Abd-el-Irak. — 16, Abou- Zîd-Abd-er-Rahman-el-Hossem-el-Madani-el-Attari-ôe/-ZîûL — 17, Abd-
(1) Abou-Isaak-Ibrahim-el-Bosri est l’auteur de prières pour les morts en usage dans toutes les mosquées.
Voir dans Massoudi , chap. XC1V, le langage hautain et fier tenu par ce soufi au khalifa Mouaouia, page 266 du tome V de la traduction de Barbier de Meynard.
(2) D’autres disent Mahi-Eddin.
Es-SELEM-BEN-MAcmcu-ben-Mansour-beti-Ibrahim-ecli-Cherif. - 18, Tadjed- Din-ABoxj-llASSEN-Iacout-ben- Ata- Allah-ecli- Chaeelï. — 19, Abou-Ab- &as-Ahmed-ben-Amar-el-Ansari-el-Mourci (686 de l’H., 1287-1288 de J.-C.). 20, radj-ed-Z^m-Aboii-Fadel-Ahmed-ben-Mohammed-ben-
Abd-el-Kacem-ben-iMa/i-el-Askenderi-el-Maleki (709 de l’H., 1309-1310 de J.-C.) — 21, Abou- Abd-Allah-el-Megherbi. — 22, Abou-Abbas-el- Hassen-el-Karafi. — 23, Sid Hannous-el-Bedaoui-Rai-el-Ibel. — 24, Abouel-Fatah (el-Iadel) el-Hindi. — 25, Abd-er-Rahman-el-Redjeradji. — 26, Saïd-Abou-Otsman-el-Hartani. — 27, Abou-Abd-Allab-Mohammed- Amr’ar. — 28, Abou-Abd-Allah-Mohammed-ben-Abou-Beker- Seliman-el- DjAZOELi-el-Cherif-Thasseni (869 de l’H., 1464-1465 de J.-C.). — 29, Ahmedel-Haristi. —30, Mahmed-ben-Aïssa, —31, Abou-Rouaïn-el-Mahdjoub.
A la mort de ce dernier, la grande maîtrise est rentrée dans la famille de Sid Mahmed-ben-Aïssa et est restée héréditaire chez ses descendants.
Quant aux doctrines des Aïssaoua, elles sont loin d’être ce que l’on serait tenté de croire, en voyant les manifestations extérieures auxquelles se livrent les adeptes de cet ordre. On pourra en juger par les quelques extraits, que nous donnons ici, d’un livre de doctrine, ou manuel, dont nous avons pu prendre copie, grâce à la courtoisie d’un des descendants du Saint, khalifa de l’ordre en Algérie, qui a bien voulu prêter à un chérif, de nos amis, un manuscrit, écrit il y a plus de 200 ans, par un petitfils de Si Mahmed-ben-Aïssa : une véritable relique, usée par les baisers des fidèles, mais laissant beaucoup à désirer sous le rapport de la correction du style et de l’orthographe (1).
Voici le commencement de ce manuscrit qui, pendant les premières pages, n’est que le long cri de l’âme d’un mystique aspirant à Dieu et s’abîmant dans son indignité :
(1) M. l’Interprète militaire Arnaud a bien voulu se charger de collationner les copies qui onf été faites de cette « relique, o et d’un autre manuscrit qui est lui-même une copie, avec quelques variantes de ce manuel. M. Arnaud, a bien voulu, en outre, traduire ces manuscrits, dont certains passages sont difficiles à comprendre, en raison de l’aridité des idées métaphysiques ou mystiques qui y sont exprimées.
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux,
» Que Dieu répande ses grâces et scs bénédictions sur notre sei- » gneur Mohammed, sur sa famille, sur scs compagnons, et qu’il leur » accorde le salut !
» Ceci est la leçon lithurgique du cheikh, du saint, du vertueux, du » pôle évident, Sidi Mahmed-ben-Aïssa. Puisse Dieu nous faire parti- » ciper aux grâces qu’il lui a accordées. Amen.
» Je place ma confiance dans le Vivant, qui ne doit point finir » (3 fois). Dis : Louange à Dieu qui n’a point de fils, n’a point d’asso- » cié à son empire et ne se voit point dans la nécessité de prendre » un aide. Proclame la grandeur de Dieu. Louange à Dieu qui nous » a conduits dans cette voie. Nous n’étions pas capables d’être diri- » gés si Dieu ne nous avait guidés. Mais les Envoyés de notre Dieu » nous ont apporté la vérité (3 fois). Puisse Dieu récompenser, à notre » place, notre Seigneur et notre Prophète (que Dieu répande sur lui » ses bénédictions et lui accorde un salut encore plus complet que » celui dont il est digne) (3 fois). Mon Dieu, n’égare pas nos cœurs » après nous avoir dirigés. Accorde-nous l’une de tes miséricordes, » car tu es le souverain donnateur (3 fois). Je me réfugie dans les » sublimes paroles de Dieu par peur du mal existant. J’ai recours au » nom de Dieu, car, avec ce nom, on n’a rien à craindre sur la terre » ni dans le ciel. Dieu entend et sait (3 fois). Que la louange de mon » Divin Maître soit proclamée ! j’ai recours à sa louange. Il n’y a de » force qu’en Dieu, le grand, le sublime (3 fois). J’implore le pardon » de Dieu, qui est le seul Dieu, qui a créé les cieux et la terre, ainsi » que ce qui est entre eux ; je le supplie d’effacer mes crimes et mes » iniquités, les péchés dont je me suis rendu coupable ; je m’en re- »> pens. Il est l’Étre glorieux, il a la puissance ; il n’y a de Dieu que » Allah ; il est la sagesse, la perfection ; il n’y a de Dieu que Allah, » car il a les qualités infinies ; il n’y a de Dieu que Allah, car il est » partout présent et il est généreux; il n’y a de Dieu que Allah, car il » répond à nos vœux et il est bienfaisant ; il n’y a de Dieu que Allah, » car il est compatissant et nous accorde ses faveurs
» Mon Dieu, tu es notre suprême défenseur ! Mon Dieu, tu es notre » maître éternel. Mon Dieu, tu es notre maître éternel, tu es présent » partout, tu vois tout ; tu es éternellement présent en tous lieux, tu » vois les choses de toute éternité. Puisse ton nom être glorifié, toi » qui es unique, irrésistible, sans rival, sans pareil. Qu’il soit exalté. » Celui qui est la perfection, qui n’a ni ressemblance ni similitude avec » aucun être. Qu’il soit exalté, Celui qui est glorieux, qui embrasse » tout, que l’intelligence ne peut comprendre. Qu’il soit exalté, » Celui qui a existé avant toute chose, pour lequel on ne conçoit, » dans l’univers, aucun terme de comparaison. Qu’il soit exalté,
» Celui qui se trouve partout, l’Être préexistant, qui n’a ni rival ni » pareil.
» Dieu était seul : il n’y avait autour de lui que le néant. Il créa » l’univers pour faire connaître sa puissance ; il créa le monde pour » qu’on l’adorât. Il est la Divinité, l’excellent Maître, l’Être nécessaire.
» La créature passe ; l’excellent Maître est seul éternel, La créature » se renouvelle ; l’excellent Maître est seul immuable. La créature » naît périssable ; l’excellent Maître existe toujours. L’excellent Mai- » tre est immense, riche ; la créature est pauvre. L’excellent Maître » est glorieux ; la créature est humble. L’excellent Maître est sublime ; » la créature est méprisable. L’excellent Maître est grand; la créature » est petite. L’excellent Maître est puissant ; la créature est faible. » L’excellent Maître est savant ; la créature est ignorante. L’excellent o Maître est parfait ; la créature est incomplète. L’excellent Maître » est élevé et ne ressemble point aux créatures. L’excellent Maître est » dans le cœur de ceux qui savent. L’excellent Maître occupe la pre* » mière place dans le cœur de ses adorateurs. L’excellent Maitre » occupe entièrement le cœur de ceux qui l’approchent. L’excellent » Maître est trop grand pour être enfermé tout entier dans les cœurs; » aucune place ne lui est particulière, qu’il soit exalté, l’Être sublime.
» Ce sont là des connaissances que l’on ne peut pas ignorer. Étudiez » donc l’unité de Dieu, car c’est une science nécessaire, absolue, qu’il » n’est pas permis à l’homme d’ignorer. L’unité de Dieu est la base » de la religion ; il ne faut pas en douter. Celui qui ignore ne peut » avoir la foi, fût-il savant; il ne peut avoir la foi, fut-il même un
fervent adorateur de Dieu. Qui n’a pas la foi, n’a pas la sécurité. » Je prie Dieu de nous sortir de notre ignorance, de nous apprendre » qu’il est puissant. Que sa gloire soit proclamée. O mon Maître, ô » toi qui es partout présent, qui écoutes nos prières, exauce nos vœux » dans ta bonté infinie. Nous sommes tes serviteurs ; nous craignons » ta justice. O toi qui sais tout, nous sommes tes serviteurs, nous » avons soif de ta générosité. Dieu clément et miséricordieux, Dieu » bon et généreux, c’est toi qui es Dieu, qui es Dieu, notre maître, » tu es unique, rien hors de toi n’existe
» Puisse ton nom être exalté ! Tu es notre maître ; tu es présent au » milieu de nous. Ta science embrasse tout. Tu es présent au milieu » de nous; ta science embrassait tout antérieurement à la création. » Tu es présent au milieu de nous ; ton entendement est éternel. Tu » es présent au milieu de nous ; tu vois tout de toute éternité. Tu es » présent au milieu de nous avec ta puissance qui a toujours existé. » Tu ês présent au milieu de nous avec ta volonté immuable. Que ton
» nom soit exalté ! Tu es présent au milieu de nous avec ta volonté » préexistante. Tu es présent au milieu de nous avec tous tes attri- » buts. Tu es notre maître, que ta louange soit proclamée !
Suit une longue prière pour le Prophète Mohammed, prière écrite dans le même style de litanie, avec des phrases courtes se prêtant à une diction rythmée ou psalmodiée.
Puis la litanie continue au nom d’El-Khadir, d’Élias, de Jonas, de tous les Saints de l’Orient, de l’Occident, du Nord, du Midi, des habitants du ciel, des habitants de la terre, du chœur des anges, de ceux qui entourent le trône de Dieu, des Saints amis de Dieu ; puis vient l’énumération des 32 (1) ou 34 Saints soufî, appartenant aux diverses branches communes, et groupés sans ordre apparent, ou avec des répétitions amenées en vue de la rime ou du rythme ; le texte continue ainsi :
« Puissent les bénédictions de tes Saints, ô mon Dieu ! se répandre » parmi nous, ô mon Dieu !
« Dans toutes nos assemblées, ô mon Dieu ! Dans cette assemblée, » ô mon Dieu !
» Puisse mon cheikh être présent, ô mon Dieu ! Puisse le cri de » mon Seigneur être entendu, ô mon Dieu !
» Prends-moi par la main, ô mon Dieu ! Conduis-moi à ton amour, » ô mon Dieu !
» Remplis mon cœur de toi, ô mon Dieu ! Inspire-moi la soumission » qui t’es due, ô mon Dieu !
» Purifie mon corps, ô mon Dieu ! Donne-moi la crainte que je dois » avoir de toi, ô mon Dieu !
» Pardonne mes péchés, ô mon Dieu ! Inspire-moi le respect qui » t’est dû, ô mon Dieu !
» Couvre mes défauts, ô mon Dieu !
» Après cette litanie, il faudra réciter cent fois, ou mille fois, ou » tout au moins un nombre de fois en rapport avec les circonstances » où l’on se trouve :
» Il n’y a de Dieu que Allah.
(1) Selon les manuscrits.
» On devra faire précéder chaque centaine de ces mots :
» Mohammed est l’Envoyé de Dieu. Que Dieu répande sur lui scs » bénédictions et lui accorde le salut.
» Après avoir prononcé ces deux formules sacrées, il convient de » dire trois fois :
» O mon Dieu, fais-nous vivre, pour réciter cet acte de foi ; permets* » nous de mourir en le récitant ; fais que nous ne l’oubliions pas au » moment de l’adversité et lors des affres de la mort.
» Puis on dira la prière suivante :
» O toi qui es, de droit et avec vérité, mon maître, pardonne-nous » nos fautes, ouvre-nous la voie comme tu l’as ouverte au peuple » fidèle, que tu as dirigé et mis au nombre des bienheureux, rends- » nous évidentes les vérités de la voie des Soufites, qui est la voie » des Chadelya. Nous prions la meilleure des créatures, Mohammed, » d’intercéder auprès de Dieu et de nous montrer la voie. Que les » faveurs célestes les plus marquées, ainsi que le salut, soient sur » lui, sur sa famille, sur ses compagnons, jusqu’à la fin des temps ! » Ainsi soit-il, ô Maître des mondes; ainsi soit-il, ô toi, l’Être géné- » reux ; au nom de cette voie, soit miséricordieux pour nos pères et » mères ; pardonne-nous nos péchés par les bénédictions répandues » sur les Saints, sur les Prophètes et sur les Envoyés. Nous sommes » tes serviteurs craintifs, nous attendons à ta porte le pardon. O toi, » l’Être généreux, miséricordieux, compatissant, accorde-nous la grâce » de nous corriger, ô mon Dieu ! Mets dans nos cœurs la plus grande » certitude de ton être. Affermis -nous dans notre foi, ô notre Maître ! » Éloigne de nous les méchants. Sauve-nous, ô notre Maître, des » deux anges du tombeau. Secours-nous, ô notre Maître, contre les » attaques des impies. Reçois-nous dans le sein de ta miséricorde, ô » notre Maître; sois miséricordieux pour tous les Musulmans. Ainsi
» soit-il, ainsi soit-il, ainsi soit-il, ô Maître des mondes!
Puis vient l’Ouerd, que nous donnons plus loin, puis l’Ouassia suivante, dans laquelle le cheikh Mahmed-ben- Aïssa donne des exhortations, des conseils moraux, des aphorismes et, enfin, une définition assez curieuse de l’amour mystique, définition qui peut prêter à des rapprochements intéressants avec les écrits de nos mystiques chrétiens.
« Ouassia. — Mon frère, le repentir se reconnaît à sept marques : » le regret, la contrition, la résipiscence, la soumission, l’humilité,
» la constance dans les prières, l’acquiescement à la volonté de Dieu » et la pureté de pensée envers le Maître de la vie.
» Le cheikh, que Dieu l’ait pour agréable, a dit : « Sept choses » enlèvent le mérite du repentir : l’envie, la haine, l’amour-propre, » l’hypocrisie, l’orgueil, l’amour des louanges, le désir du commande- » ment. »
» Celui qui est orgueilleux de sa science, qui a un mauvais naturel » et voit les autres aussi mal doués que lui, est un hypocrite bien » qu’il appelle les hommes au repentir.
» Vingt conditions règlent les rapports des frères avec leurs cheikhs : » cinq concernent la réunion des frères avec les cheikhs, cinq leur » absence, cinq leur dikr et cinq leur amour. — Un maintien simple, » le respect, la retenue, la modestie, la crainte doivent signaler la » présence des frères devant leur cheikh. — L’attention, l’esprit de » pauvreté, une communion incessante d’esprit avec les mérites du » cheikh, rappeler sans cesse en esprit ses vertus, le glorifier, telles » sont les qualités du frère loin des yeux de son cheikh. — Quant aux » qualités que l’on doit posséder dans le dikr, ce sont : avoir devant » les yeux son cheikh, mettre en lui son espoir, avoir recours aux » bénédictions dont Dieu l’a comblé, avoir toujours sous les yeux le » pacte qui vous lie à lui.
» Les qualités de l’amour sont : une ardeur constante, une modestie » continuelle, vouloir toujours être avec lui, avoir le cœur ému en sa » présence, éprouver le désir de le posséder. Il faut aussi s’humilier, » exécuter sa volonté, conserver un maintien modeste, avoir de la » vénération, se préserver de tout orgueil, s’emplir le cœur d’amour, » implorer la clémence divine, veiller attentivement sur soi-même, » suivre l’exemple des Saints, se garder de toute vanité.
» On doit chercher à posséder les dix qualités qui se trouvent dans le » chien (1): ne dormir que peu dans la nuit, ce qui est la qualité des » âmes vraiment aimantes ; ne se plaindre ni de la chaleur ni du froid, » ce qui est la qualité des cœurs patients ; ne laisser après sa mort » aucun héritage, ce qui est le caractère de la véritable dévotion ; » n’avoir ni colère ni envie, ce qui est le caractère du vrai Croyant ; » rester loin de celui qui mange, ce qui est le caractère du pauvre ; » n’avoir aucun domicile fixe, ce qui est le caractère du pèlerin ; se » contenter de ce qu’on vous jette à manger, ce qui est le caractère » de l’homme modéré ; dormir où l’on se trouve, ce qui est le carac-
(1) Les prescriptions qui suivent n’ont pas été inventées par Sid Mahmed-ben-Aïssa. Ce sont, en effet, les dix qualités que Si Hassanel-Bosri, mort l’an 110 de l’Hégire (728 de J.-C.) imposait à tout soufi ou derwiche. Il y a cependant, dans l’énoncé de ces qualités, quelques variantes, mais elles sont sans importance,
» tère des cœurs satisfaits ; ne pas méconnaître son maître et, s’il » frappe, revenir à lui, ce qui est le caractère de ceux qui savent ;
» avoir toujours faim, ce qui est le caractère des hommes vertueux.
» La fréquentation de la foule enlève au cœur sa lumière et au » visage sa pudeur. Mourir dans la fréquentation du vulgaire, c’est » vouloir paraître, au jour de la résurrection, avec un visage sombre )> comme une lune éclipsée. Que l’homme intelligent s’efforce donc de » n’avoir de rapports qu’avec la classe des privilégiés : il y recueillera » la science, la pureté du cœur, et sa poitrine sera libre de toute » inquiétude pour l’avenir.
» Fréquenter la foule, c’est vouloir transformer son âme en hyacinthe » pourprée, tout en détruisant les limites imposées par Dieu; c’est cher- » cher à atteindre le degré de perfection des hommes de choix, en » s’appuyant sur le succès des actes de la classe ignorante; c’est vou- » loir acquérir le mérite de la piété, tout en commettant des actions » impies.
» J1 faut recommander aux aspirants de se conformer aux règles » de la sonna en disant, au sortir des assemblées : que ta louange » soit proclamée, ô mon Dieu ! que ton nom soit béni ! que ta gloire » soit exaltée ! il n’y a d’autre Divinité que toi ! pardonne-moi si ma » langue a péché dans cette assemblée.
» Les cœurs sont des jardins : les prières en sont les arbres ; la » science sert à exprimer les pensées ; les mots sont l’eau vivifiante ; » la grandeur, la majesté et la perfection de Dieu se voient dans les » préceptes que nous ont laissés ceux qui nous ont précédés, dans les » leçons des hommes saints. La conversation ne doit être qu’une » moisson ajoutée à d’autres moissons.
» O toi qui recherches la sainteté, crois et observe. Croire à Dieu » est une lumière ; la science est une preuve de son existence : ne » pas le prier, c’est courir à sa perte.
» Les Saints (1) pensent du bien des créatures de Dieu; les Eulama, » eux, ne voient dans les hommes que le mal, car ils remarquent, » dans le sombre repli de leur cœur, le penchant à obéir aux mau- » vais instincts. Cette persistance à ne pas voir dans les créatures » les signes de la faveur de Dieu, de son élection, de la correction » qu’il a mise en eux en les attirant à Lui (2), les fait ressembler
(1) Les Saints, c’est-à-dire les cheikhs.
(2) Nous dirions, en français: « les signes... de l’état de grâce dans » lequel ils se trouvent par l’effet du choix du Seigneur, » mais nous avons tenu, dans les passages traduits, à nous rapprocher le plus possible du texte arabe, craignant toujours de nous égarer en substituant des expressions françaises aux expressions musulmanes.
)> à un homme qui se réveillerait subitement aveugle et se croirait » simplement dans les ténèbres de la nuit.
» Évitez de vous réunir aux criminels. Se réunir aux impies, c’est » s’endurcir le cœur ; tandis que se réunir aux hommes pieux, c’est » illuminer son cœur, et illuminer son cœur, c’est permettre à son. » âme de parcourir les espaces célestes.
» La science est le remède, l’ignorance la maladie. La science est » un signe divin, l’ignorance une inimitié. La science est la marque » du vrai Croyant, l’ignorance celle de l’impiété.
» La retenue est la moitié de la foi ; bien mieux, ce pourrait être la » foi tout entière. Ainsi le Prophète a dit :
» Celui qui n’a pas de retenue, n’a pas de foi ; celui qui n’a pas la » foi, n’est pas dans l’Islamisme ; celui qui n’est pas dans l’Islamisme, » ne reconnaît pas l’unité de Dieu ; celui qui ne reconnaît pas l’unité » de Dieu, n’a aucune confiance ; celui qui n’a pas de confiance, n’a » pas de religion ; celui qui n’a pas de religion, n’a aucun bien ; ce- » lui qui n’a aucun bien, n’a aucun avantage dans ce monde ni .dans » l’autre.
» Ainsi, la foi ne marche pas de front avec les distractions et le » jeu, mais avec la prière et l’anéantissement de soi-même. La foi ne » va pas avec les soucis et les chagrins, mais avec les prières et la » pureté du cœur. La foi n’existe pas avec les plaisirs et l’abandon » aux sensations extérieures, mais avec la bonne tenue et l’attache- » ment constant à l’idée de Dieu. La foi ne se trouve que dans la di- » rection vers les choses divines. La lumière ne se voit pas dans les » discours de révolte. Pas de foi sans l’amour ombrageux de l’Isla- » misme. Pas de foi avec l’omission de ses devoirs et la fréquentation o des impies. La foi n’existe que dans le cœur simple et aimant ; qui » ne ressent pas la jalousie, n’a pas de foi ; qui n’a pas de foi, n’est » pas dans l’Islamisme ; qui n’est pas dans l’Islamisme, n’a pas à » prier; qui ne prie pas, n’a pas à jeûner; qui ne jeûne pas, n’a pas » à faire d’aumônes.
» Le Prophète a dit :
» Qui serties amis de Dieu n’a rien à craindre de Dieu, tant qu’il » servira son frère musulman. Servir les amis de Dieu, c’est la ré- » compense de celui qui jeûne le jour ou qui veille à prier Dieu. Celui » qui combat dans la voie de Dieu, ou qui est pieux sur la terre, » n’aura pas une plus belle récompense que ce serviteur. Quelle belle » situation occupera le serviteur des amis de Dieu au jour de la » résurrection ! il n’aura pas de compte à rendre ! il n’aura pas de » punition à craindre. Un tel serviteur obtiendra la même récompense » que celui qu’il aura servi. — Auprès de Dieu, il n’y a pas d’état
» plus beau, pour un pauvre véritable, que celui de servir. Les anges » même ne sont pas plus élevés aux yeux de Dieu, dans les sept » cieux et sur les sept terres, ou dans les mondes qui occupent leurs » intervalles.
» Le Prophète dit un jour à Abou-Dirr-el-R’ifari : « O Abou-Dirr, » le rire des pauvres est une adoration ; leurs jeux, la proclamation » de la louange de Dieu ; leur sommeil, l’aumône. »
» Le cheikh a encore dit:
« Prier et jeûner dans la solitude et n’avoir aucune compassion dans » le cœur, cela s’appelle, dans la bonne voie, de l’hypocrisie. »
« L’amour (1) est le degré le plus complet de la perfection. Celui » qui n’aime pas, n’est arrivé à rien dans la perfection. Il y a quatre » sortes d’amours : l’amour par l’intelligence, l’amour par le cœur, » l’amour par l’âme, l’amour mystérieux. L’amour par l’intelligence » s’appelle l’amour spirituel ; l’amour par le cœur s’appelle passion ; » l’amour par l’âme s’appelle désir de concomitance ; l’amour secret » s’appelle identification avec l’objet. L’amour par l’intelligence ou » amour spirituel, c’est l’amour perpétuel de Dieu, l’amour qui rem- )» plit l’être intérieurement et extérieurement ; il donne naissance au » désir de se confondre avec l’objet aimé, de le posséder, de le prier. » Le désir de posséder l’objet aimé amène les frissons de la chair, » les palpitations du cœur, les larmes, les soupirs. Le désir de pos- » séder Dieu est mon coursier, disait le Prophète. — L’amour par le » cœur, qui s’appelle passion, se montre lorsqu’il arrive à la face » extérieure du cœur. Il se traduit alors par de la langueur, des » regrets, des lamentations, l’oubli du monde, le désir de Dieu, la » compassion, le mystère et ses inquiétudes, les larmes, la faim, la
(1) L’amour mystique ne diffère guère de l’amour humain : Abou- Haçan-Ali-ben-el-Hocein-Ibn-Ali-el-Massoudi, dans ses Prairies d’or, chapitre CXII, dit : « Une fraction des Soufi et des propagandistes
» (ilcjJi v (qui, à Bagdad et dans d’autres écoles, rejettent
» de leurs doctrines l’union et la séparation), soutient que Dieu impose » l’amour à l’homme comme une épreuve, pour l’exercer à l’obéis- » sance envers l’objet aimé; en souffrant des rigueurs, en se réjouis- » sant de la tendresse de la personne chérie, l’homme en déduit la » portée de l’obéissance qu’il doit au Tout-Puissant, au Dieu incom- » parable et sans égal qui l’a créé sans y être contraint, qui le nour- » rit et le comble de ses bienfaits dès le premier jour. Puisque l’homme » se soumet aux lois de son semblable, il convient à plus forte raison » qu’il recherche les faveurs de Dieu. Cette thèse est longuement dé- » veloppée par les Batheniens Soufi. » — Tome \T, page 384 de la traduction de C. Barbier de Meynard.
» patience, la solitude et le penchant à la soumission à Dieu. — L’a- » mour par l’âme se traduit par l’embarras, l’étonnement, le regret, » les sanglots, la soif, la frénésie, l’anéantissement de soi-même en » Dieu, la suspension de ses facultés, la présence en Dieu sans trêve, » l’amour de l’obéissance, l’abandon à Dieu et à son Envoyé, la re- » nonciation au libre arbitre, l’abaissement en Dieu, la pauvreté. De » toutes ces vertus naît une lumière blanche, résultant de la prière » et de l’amour, et qui s’échappe du Trône divin.
» A l’apparition de cette lumière, le cœur s’ouvre aux fureurs de » l’amour. Une lumière jaune lui succède, elle sort du trône de Dieu » lui-même. Le cœur, en le recevant, est enveloppé de feu; sa fréné- » sie augmente avec ses soupirs et son émotion. Dieu se manifeste » alors et se réunit à l’âme. L’épouvante cesse par le jeûne ; le cœur » se calme par la faim ; la vue s’éclaircit à la clarté de la lumière » intérieure ; l’oreille se ferme aux bruits extérieurs ; l’âme se repait » de sa souffrance et se réjouit de sa douleur ; la solitude plaît ; » l’existence et le néant se confondent.
» L’amour complet consiste à suivre les préceptes du Prophète, en # ce qui regarde les choses extérieures et intérieures. Dieu a dit : » Dis : si vous aimez Dieu, suivez-moi. Dieu alors vous aimera.
» L’amour secret consiste à se renfermer en Dieu; à s’abîmer dans » sa louange, par l’étude de soi-même; à s’anéantir dans la contempla- » tion de l’essence de Dieu, de façon à se laisser entièrement absorber » dans l’Être divin; à concentrer toutes ses facultés dans la vue de son » amour en faisant abstraction de l’amour que l’on a pour soi. Lorsque » l’amour secret est arrivé en communication avec l’amour intérieur » de Dieu, la prière fait alors jonction avec la prière et la dualité » devient unité. On voit alors des esprits lumineux, on éprouve des » joies spirituelles, des visions délicieuses nées du rapprochement » avec l’objet aimé (1).
» De l’amour secret naissent le ravissement, l’oubli de soi-même et » la pudeur ; on est tout entier rempli d’un souffle de la Divinité. (Il » est nécessaire de parcourir tous les degrés de l’amour.)
» O Croyant ! que le degré de perfection où tu es arrivé soit tou- » jours présent à tes yeux. Si tu veux parvenir au degré de l’intelli- » gence, tu dois prêter l’oreille et obéir à Dieu et à son Prophète. » Dieu a dit : « Interrogez les hommes de prière lorsque vous ne » savez pas. » — « Sois savant, a dit le Prophète, ou instruis-toi, ou » écoute ; mais ne sors pas de ces trois états. »
» Si tu es arrivé au degré de l’amitié de cœur, tu dois obéir à Dieu » et à son Prophète. Dieu a dit : « C’est un jour (2) où l’on ne reti-
(!) Le texte arabe de ce passage est fort défectueux. (2) Le jour de la mort.
» rera profit ni de la fortune, ni de ses enfants, mais seulement de » l’abandon entier du cœur. » Le cœur confiant est celui qui a été » éprouvé par l’amour de Dieu et s’est abandonné à lui sans restric- » tion.
» Si tu es arrivé au degré de l’amour par l’àme, il te faut obéir à » Dieu et à son Envoyé. Dieu a dit : « On t’interroge au sujet de l’à-
» me. Réponds : l’àme est dans la dépendance de Dieu, etc » Les
» âmes forment une armée compacte qui entoure le trône. Lors même » que l’àme est aujourd’hui emprisonnée dans le corps, elle n’en voit » pas moins les mystères du monde invisible.
»» Si tu es arrivé au degré de l’amour mystérieux, il te faut encore » obéir à Dieu et à son Envoyé. Dieu a dit: « Je connais ce que vous cachez et ce que vous découvrez. » Celui qui conserve son secret. » Dieu le garantira contre sa divulgation (on ne doit pas faire parade » des mystères que Dieu a jugé bon de révéler). N’avancerais-tu que » d’un pas dans la voie de la perfection, qu’il y a pour chaque degré de » l’amour ou de l’amitié des signes visibles, des marques auxquelles » on ne saurait se tromper. Dieu a dit : « On les oonnaît par la mar- » que de leurs prosternations, qui se trouve sur leur visage. — Ils » dormaient peu pendant la nuit. »
» L’amour est une mer sur laquelle flotte le vaisseau. Ton amour >» sera sur la mer des états, ou la mer du goût, ou la mer de l’incen- » die, ou la mer de la perdition. »
Un des manuels contient, en outre, une sorte de catéchisme très peu clair sur des questions de métaphysique qui ne sont pas abordées dans l’autre manuscrit; nous en extrayons ceci :
« Les entretiens et les causeries (sont permis). Le Prophète,
» en effet, a dit : « Il y a dans mon peuple des personnes qui s’en- » tretiennent des choses saintes, de même qu’il y en a qui conversent » de toute autre chose. Omar est de ceux-là. »
» L’œuvre première est un repentir sincère. L’œuvre intermédiaire » est la crainte respectueuse et la proclamation de la grandeur de » Dieu. L’œuvre dernière est la perte de l’existence extérieure et la » concentration des facultés dans l’abîme des grandeurs de Dieu, et » aussi la vie en Dieu.
» La plus grande science est celle qui marche de front avec la » crainte de Dieu.
» La meilleure action est celle qui est prise en vue de Dieu.
» La clef de toute science est la science de Dieu. (Théologie.)
» La plus belle action est celle qui est exempte de toute passion.
» Si quelqu’un vous demande : qu’est-ce que le combat, l'attention,
» la vision, la certitude simple, la certitude morale ? Dieu est-il sur » la terre ou dans le ciel ?
» Apprenez que le combat est le premier degré, l’attention le degré » moyen, et la vision le degré extrême.
» Vous dites : où Dieu est- il? sur la terre. Pourquoi ne disons- » nous pas qu’il est dans le ciel? puisque le mot ciel (sama) signifie » hauteur, et qu’il indiquerait, dès lors, la hauteur de Dieu et sagran- # deur, car il possède seul les attributs de la perfection, de la plénitude,
» qu’on ne peut concevoir ni par l’intelligence ni par l’analogie.
» Quand nous disons que Dieu est sur terre, ce n’est là qu’une » façon de s’exprimer, un moyen de proclamer sa grandeur, de le » prier, de le craindre, de l’aimer. Ce sont là des mystères dont est » plein le cœur de ceux qui savent, qui ne cessent de prier. Le Maî- » tre souverain, ce Vrai absolu, est trop grand pour s’ouvrir à l’ana- » lyse, pour se prêter à la mobilité, à la fixité, à la compressibilité » dans un lieu.
» Vous parlez de certitude simple, de certitude morale?
» Sachez que la certitude simple est une mer sans rivages. Au- » dessus d’elle se trouvent la certitude morale et la certitude physi- » que. Les génies et les hommes se réuniraient pour donner l’expli- » cation de ces différentes certitudes, qu’ils ne pourraient en définir » une seule lettre. La porte des interprétations restera toujours ou- » verte, quand même il ne se trouverait plus sur terre une seule plante » dont on tire les plumes à écrire.
» La certitude simple comprend l’examen et la preuve, après qu’on » est sorti des ténèbres de l’imitation. En effet, l’imitation, en fait de » foi, renferme implicitement le doute; tandis que l’examen et la » preuve indiquent la certitude.
» La certitude morale, c’est la conviction, basée sur un ensemble » de preuves et de témoignages, de l’unité de Dieu.
» La certitude physique est fondée sur le jugement qui va du Créa- » teur à la créature. Le premier degré de cet état est l’établissement » de l’unité de Dieu, le deuxième l’abstraction en Dieu et le troisième » l’isolement en Dieu.
» Le combat est la résistance à soi-même, l’abandon de tout repos, » l’abondance des pleurs, l’étude, la recherche des vérités éternelles, » sans sortir des limites établies par le Livre et la Sonna.
» L’attention est la retenue.
» Le combat contre soi-même et l’attention sont deux états acces- » sibles à l’homme. Il n’en est pas de même de la vision, qui est la » contemplation des choses divines et que pourrait seul définir un » extatique ou un spiritualiste. La vision comporterait de longues » explications qu’il n’y a pas lieu de donner.
» A celte question : « A quelle distance Dieu est-il de toi ? » Réponds : » « A la même distance que je suis de lui. Il est avec vous en quel- » que lieu que vous soyez. » A cette autre question : « Dieu est-il » près ou loin ? » Réponds : « Il est près sans jonction, il est loin » sans séparation. »
» La proximité et la « lointaineté, » disent certains philosophes, » indiquent une distance, ce qui serait absurde (en parlant de Dieu) » et l’absurde n’est point admis par la raison.
» Si quelqu’un te demande : « Dieu est-il dans la science ou en » dehors. » Réponds : « Dieu n’est ni au-dessus, ni au-dessous, ni à » droite, ni à gauche, ni devant, ni derrière la science. » Ne pas per- » cevoir l’objet entier n’indique pas l’absence de perception.
» Rien n’est comparable à Dieu : il entend et voit.
» Si au lieu de trouver en tête de ce verset une proposition néga- » tive, on y voyait seulement que Dieu entend et connaît , le doute, » l’incertitude et la discussion seraient permis à l’intelligence en ce » qui concerne l’incomparabilité de Dieu. Mais en parlant ainsi, Dieu » s’est mis au-dessus de tout et s’est purifié de tout contact avec la » matière, la contingence et l’essence des choses ; il s’est écarté de » tout terme de comparaison, de toute dualité. Il plane bien au-des- » sus de toutes les entités.
» On te dira : « Qu’est-ce que la contingence ? » Réponds : « Le ca- » ractère de la contingence est de ne pas durer deux instants ; elle » n’existe pas de soi-même. Elle se divise en contingence absolue et » en contingence relative. »
» La contingence absolue se compose des couleurs, des substances » corporelles, du goût, des odeurs.
» La contingence relative se subdivise en contingence dépendante » et contingence indépendante.
b La contingence dépendante comprend : la science dans l’homme » savant, l’ignorance dans l’homme ignorant, l’amour dans l’objet » aimé, la haine dans l’objet haï, etc....
» La contingence indépendante comprend : la faim, la soif, la joie, » le chagrin, etc
» Dieu, notre maître, est immensément éloigné de tous ces carac- » tères.
b Les contingences sont les données intérieures de la matière et » de l’essence. La mort, la science, l’ignorance, l'ouïe, la vue, la pa- » rôle, le mouvement, le repos sont des contingences, ainsi que tou- » tes les données intérieures à la matière et à l’essence. La matière b et l’essence n’existent pas dans la contingence, et celle-ci n’est b pas forcément dépendante de l’existence de la matière et de l’es- » sence.
» Dieu est infiniment au-dessus de toute quomodcité , de toute con-
» tingence, de toute matérialité, des lieux, des temps, et de toute » direction. *
» Que sont les corps, qu’est-ce que l’essence ? vous dira-t-on.
» Les corps sont un composé de substances, en quantités plus ou » moins grandes ; chaque corps occupe une portion de l’espace.
» Les substances sont formées d’atomes qui ont appartenu à d’au- » très substances. Les atomes sont indivisibles.
» Les corps sont de deux sortes : les corps diaphanes et les corps » opaques.
» Les corps diaphanes sont, par exemple : l’air, le vent, les nuages, » la fumée, les brouillards, l’eau, le feu, etc. ..
» Les corps opaques sont, par exemple: les pierres, les arbres. »
Il est bien évident qu’il n’y a, dans les manuscrits dont nous avons pu disposer, que la doctrine extérieure et en quelque sorte officielle : la doctrine ésotérique ne se communique, sans doute, qu’aux adeptes déjà arrivés à un certain degré d’initiation. C’est, du moins, ce qu’on peut présumer des cérémonies mêmes de l’initiation et de l’Ouerd qui se trouvent dans les manuscrits. Rien, en effet, lors de l’admission du néophyte ou lors de la récitation du rituel spécial des Aïssaoua, ne peut faire soupçonner les habitudes de mortification ou les exercices thaumaturgiques auxquels se livrent ces khouan.
Voici en quels termes le manuscrit du petit-fils de Ben- Aïssa s’exprime au sujet de la réception des adeptes :
« La première chose qu’il faut connaître, dit le cheikh Sidi Mah- » med-ben-Aïssa, en entrant dans la confrérie, et après avoir appris » le Touhid et les statuts de la société, ce sont les cinq formules sui- » vantes :
» 1° Dieu me voit, Dieu témoigne contre moi ;
» 2° Ton Dieu ne t’ordonne pas de faire ce qu’il a défendu. (1).
» En premier lieu, on doit réciter sept fois la formule par laquelle » on se réfugie auprès de Dieu, pour éviter les embûches du démon le » lapidé.
» Réciter sept fois :
(1) Il doit y avoir ici une lacune.
» Au nom de Dieu clément et miséricordieux.
» Réciter cent fois : Au nom de Dieu.
» On dira ensuite la louange de Dieu Très-Haut et on le remerciera » de sa bonté, puis on ajoutera :
» O toi, souverain gardien, qui vois tout, qui es notre secours, gar- » de-moi. O toi qui es doux et compatissant, qui es bienfaisant ; c’est » en toi que je mets mon appui, ô Dieu, ô Dieu, ô Dieu !
» On dira de nouveau la formule par laquelle on se réfugie auprès » de Dieu et celle de : au nom de Dieu, et l’on ajoutera :
» O mon Dieu, j’implore ton pardon pour toutes mes fautes vénielles » et mortelles, contre mes péchés d’oubli, de pensée, contre les omis- » sions dont je me suis rendu coupable.
» Après cela, on louange Dieu et on lui rend grâce, puis on ajou- » tera :
» O toi, le gardien, qui vois tout, etc..., comme il a été dit plus » haut. Cette formule sera répétée au commencement de chaque cen- » taine. On récitera de nouveau la formule du refuge auprès de Dieu » et celle-ci : au nom de Dieu. Puis on dira :
» O mon Dieu, répands tes grâces et tes bénédictions sur notre » Seigneur Mohammed, ton Envoyé et le guide de ta voie, grâces et » bénédictions à la faveur desquelles je serai élevé dans les hauteurs » de la pureté et obtiendrai tes récompenses particulières. Daigne » accorder à ton Prophète un salut aussi étendu quêta science, aussi » infini que les mystères de ton Livre. »
Le dikr des Aïssaoua est sensiblement le même que celui des Chadelya. Il n’est pas explicitement formulé dans les manuscrits que nous avons, mais les renseignements qui nous ont été donnés d’autre part nous font penser que ce dikr consiste dans ce que le manuscrit appelle YOuerd du matin , et qu’on trouvera ciaprès.
Il est, en effet, à remarquer que la leçon liturgique de Si Mahmed-ben-Aïssa donne un rituel, ou Ouerd, spécial pour chacune des cinq prières quotidiennes du Hamaz.
Voici ces formules :
Ouerd du matin :
— Réciter cent fois :
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux. »
— Réciter cent fois :
« Il n’y a de Dieu que Allah ! »
— Réciter cent fois ;
« J’implore le pardon de Dieu. »
— Réciter cent fois :
« Que la louange de Dieu soit proclamée ! Je prie Dieu de pardon- » ner mes péchés. »
— Réciter cent fois :
« J’implore le pardon de Dieu et je proclame la louange de mon » Maître. »
— Réciter cent fois :
« Il n’y a de Dieu que Allah ! le redoutable, le fort, l’irrésistible. »
O mon Dieu ! répands tes bénédictions sur notre Seigneur Mohammed en nombre aussi étendu que ta création, aussi grandes que le poids de ton trône, aussi abondantes que l’encre qui sert à transcrire ta parole, aussi étendues que ta science et tes prodiges.
Ouerd du Doha (en moyenne 8 heures du matin).
— Réciter cent fois :
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux. »
— Réciter mille lois :
« Il n’y a de Dieu que Allah. »
— Réciter mille fois :
« Dis : il est le Dieu unique. »
— Réciter mille fois :
« O mon Dieu, répands tes bénédictions sur notre Seigneur Mohammed, sur sa famille, sur ses compagnons, et accorde-leur le salut ! »
Ouerd du Dohor (après-midi).
— Réciter mille fois :
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux. »
— Réciter mille fois :
« Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu, le grand, le sublime. »
— Réciter mille fois :
« Répands tes grâces, ô mon Dieu, sur notre Seigneur Mohammed, sur sa famille, sur ses compagnons, et accorde-leur le salut ! »
Ouerd de l’Acer (instant médian entre midi et le coucher du soleil).
— Réciter mille fois :
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux, e
— Réciter mille fois :
« Il n’y a de Dieu que Allah, l’Être adorable, le Saint, le Maitre des anges et de l’âme. »
— Réciter mille fois :
« Il n’y a de force et de puissance qu’en Dieu, le grand, le sublime. »
— Réciter mille fois :
« O mon Dieu, répands tes bénédictions sur notre Seigneur Mohammed, sur sa famille, sur ses compagnons, et accorde-leur le salut! »
Ouerd du Mar’reb (coucher du soleil).
— Réciter mille fois :
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux. »
— Réciter mille fois :
« La sourate El-Fatiha. »
— Réciter mille fois la sourate commençant ainsi :
« Dis : Il est le Dieu unique. »
— Réciter mille fois :
« O mon Dieu, répands tes grâces sur notre Seigneur Mohammed, sur sa famille, sur ses compagnons, et accorde-leur le salut ! »
Ouerd de l’Acha (soir).
— Réciter mille fois :
« Au nom de Dieu clément et miséricordieux. »
— Réciter mille fois :
« Que ta louange soit proclamée ! Tu es Dieu. Que ta grandeur et ta louange soient proclamées ! Tu es Dieu, tu es l’Être infini, que ta louange soit proclamée ! Tu es Dieu. »
— Réciter mille fois :
« O mon Dieu, répands tes bénédictions sur notre Seigneur Mohammed, sur sa famille, sur ses compagnons, et accorde-leur le salut ! *
On devra terminer chaque centaine par ces mots :
« O Protecteur ! ô toi qui vois tout ! 6 toi qui es notre secours ! protège-moi, Être clément, miséricordieux, bienfaisant. Tu es mon appui, ô Dieu ! ô Dieu ! ô Dieu ! »
Après l’Ouerd, de chaque moment de la journée, les khouan doivent encore réciter la longue prière suivante :
« O Maître ! inspire-moi le bien et aide-moi à l’accomplir. — O Maî- » tre ! place-moi dans le séjour de tes amis ; au jour de ta rencontre, » dans le tombeau, annonce-moi que je serai du nombre des bienheu- » reux. — O mon Maître ! agrée complètement mon repentir, de façon » à ce qu’il ne reste plus trace de mes péchés. — O mon Maître ! main- » tiens mon cœur sous ton joug et affirme-le dans l’idée de ton unité. » — O mon Dieu ! ne me punis pas à cause de mes crimes, épargne- » moi l’effet de ta colère, oublie mes révoltes contre toi. — O mon » Maître ! place-moi sous ta sauvegarde, toi le souverain et éternel pro- » tecteur, sois-moi propice, fais-moi ton élu, sauve-moi par le secours » de ta bonté. — O mon Maître ! éloigne de moi le mal produit par » les hommes de mal, écrase pour moi, qui suis faible, les hommes » d’iniquité, fais le vide dans leurs demeures à cause de leur injus- » tice. — O mon Maître ! toi qui as la grandeur, la générosité, fais- » moi goûter à la douceur de ta miséricorde. — O mon Maître ! fais » que je te sois agréable, fais que j’éprouve mon bonheur en toi, que » je sois généreux pour toi. — O mon Maître ! déverse sur moi un peu » de ta science, toi qui as augmenté celle d’El-Khadir (1), qui lui as » découvert tes secrets par un effet de ta miséricorde. — O mon Maî- » tre ! purifie mon cœur en lui enlevant le doute, le penchant à t’as- » socier d’autres dieux ; accorde-moi la certitude, l’unité de foi et de » pensée en toi. — O mon Maître ! place-moi à l’ombre de ton trône » au jour où il n’y aura d’autre ombre que la tienne. — O Maître ! » fais que je te regarde comme suffisant, car toi seul es suffisant, et » rien ne peut se passer de toi. — O Maître ! ne me mets point à l’é- » cart de ta générosité, car tu es l’Être généreux par excellence. — » O Maître ! fais que je possède mon esprit, afin qu’il ne me commande » pas, car tu es le seul souverain, le seul être actif. — O Maître ! sauve- » moi de l’orgueil de l’insoumission et du mal de la rébellion. — O » mon Maître ! fais-moi persister dans mon obéissance en m’éloignant » toujours de l’infidélité ; rends-moi patient dans les douleurs et les » épreuves, par un effet de ta bonté. — O Maître ! la terre est trop » étroite pour moi, malgré son étendue ; mon esprit est trop petit ; je » suis convaincu qu’il n’y a d’autre refuge que toi. — O Maître ! ta » bonté est plus grande et plus étendue que mes crimes. Pardonne- » moi par un effet de ta clémence et de ta générosité. — O Maître ! » fais que je me contente de ce que tu as permis et que je me détourne
(1) Personnage légendaire du Coran.
» de ce que tu as défendu, que j’aime ton joug sans jamais me révol- » ter contre toi ; fais que je me contente de toi, sans jamais songer à ® d’autre que toi, car tu es le seul être riche et bienfaisant. — O mon » Maitre ! ouvre-moi les portes de ta miséricorde et de ta mansuétude; » ouvre mon cœur à la lumière de ta miséricorde, de telle sorte que » je ne connaisse que toi, que je ne voie que toi. — O Maitre ! puri- » fie-moi de toute pensée qui m’empêcherait d’arriver jusqu’à toi; •> amène mon âme en la présence de ta sainte majesté. — O mon Dieu! t délivre-moi des fléaux du démon et de ses armées, interpose-toi » entre moi et ceux qui voudraient me séparer de toi. — O Maitre! » rends-moi témoin de ta grandeur et de ta majesté ; permets, dans » ta bonté, que je témoigne de ton unité à mon heure dernière. — » O mon Maître ! rends-moi facile la route qui conduit à toi ; donne- » moi la lumière qui me mènera vers toi. — O mon Maître ! ta promesse » est vraie, ta parole est vraie, mets-moi au nombre de ceux auxquels » tu as promis le pardon et une magnifique récompense. — O Maître ! » je n’ai d’espoir qu’en toi, tu es ma foi, mon but. O toi qui conduis » qui tu veux au droit chemin, conduis-nous à la voie la plus lumi- » neuse, montre-toi à moi directement, par les mérites de tes Prophè- » tes, de tes Saints, et répands tes bénédictions sur notre seigneur » et maître, Mohammed, sur sa famille, sur ses compagnons, et ac- » corde-leur le salut. »
II semble qu’avec de pareilles prières à réciter, le temps doive être complètement absorbé pour les khouan; il paraît qu’il n’en est rien, car, après bon nombre de litanies et de prières que nous ne reproduisons pas ici, le manuscrit donne « le grand Ouerd du cheikh Mahmedben-Aïssa; celui qu’il faut réciter cent fois, et dix fois seulement si on est dans des circonstances tourmentées. »
Ce grand Ouerd ne diffère de l’Ouerd ordinaire que par le nombre de répétitions des formules islamiques, nombre qui atteint des proportions formidables; puis aussi par l’intercalation de prières relativement courtes, de 8 ou 10 lignes, qu’il faut répéter cent fois, etc. Nous croyons inutile de transcrire ici cet Ouerd, qui ne fait que développer les extraits déjà si longs que nous venons de donner.
En somme, ce qui se dégage de tous ces extraits,
c’est un mysticisme ardent, une tension d’esprit continuelle vers la Divinité, une multiplicité d’invocations.
Dans la pratique, ces invocations se font à haute voix, sur un rythme rapide que soutient la musique des tambours, et qui va toujours en s’accélérant, jusqu’à ce que l’excitation et l’étourdissement amènent une sorte d’insensibilité physique et d’ivresse cérébrale favorable aux hallucinations, aux extases et au délire religieux.
Sans doute, les chefs des Aïssaoua et les véritables dévots s’arrêtent à ce point; mais il faut plus pour frapper les yeux des masses et entretenir leur superstitieux respect. Alors les procédés physiques les plus divers viennent en aide aux Aïssaoua : c’est une affaire de métier et de secrets professionnels, dont l’examen appartient au physiologiste et au chimiste.
Ces procédés Sont aujourd’hui connus chez les indigènes, et beaucoup les exploitent, se donnant pour des Aïssaoua, alors qu’ils ne sont que d’habiles prestidigitateurs (1).
Nous avons sous les yeux une lettre toute récente, par laquelle le Grand-Maître de l’ordre à Méquinez accrédite, en Algérie, un Tripolitain nommé chaouch de l’ordre et rentrant dans son pays ; le Grand-Maître, en recommandant cet indigène, engage ses adeptes à ne pas
(1) Nous croyons inutile et en dehors de notre sujet de décrire les exercices des Aïssaoua, qui ont fait l’objet de plusieurs publications et sont connus. Nous nous bornerons seulement à faire remarquer que tout ce que M. Henri Martin raconte des convulsionnaires de St Médard, tout ce qui a été écrit au sujet de ces fanatiques chrétiens, s’applique exactement aux Aïssaoua. Les pratiques sont souvent absolument identiques, et on y retrouve aussi l’alliance étrange du véritable sentiment religieux et de la morale la plus élevée, avec des insanités maladives ' et des manifestations aussi puériles que grossières.
Nous rappellerons que, d’apres les traditions arabes, le premier qui découvrit les qualités narcotiques de la graine de chanvre et du hatchich était un Soufi indo-persan nommé Haïdar, lequel employa d’abord sa découverte à donner des extases et des hallucinations religieuses aux disciples de sa zaouïa et de son ordre (les Haïdarya).
prendre au sérieux tous les gens qui se disent Aïssaoua et qui ne sont que des magiciens.
Voici la traduction de cette pièce, la seule que nous ayions émanant de la zaouïa de Méquinez : elle se termine par une demande d’offrande qui montre que les préoccupations mystiques ne sont pas les seules qui hantent l’esprit des « Saints de Méquinez », encore bien que la richesse de leur zaouïa soit considérable.
« Louange à Dieu ! qu’il accorde ses bénédictions à notre Seigneur » Mohammed et lui fasse entendre de nombreuses paroles de paix » jusqu’au jour de la rétribution.
» El-Hadj-Mohammed-ben-Mohammed-Abbeya, de Tripoli, est venu » au tombeau du Cheikh accompli (du chef de la Communauté), de » celui qui est attaché à Dieu, du noble, du bienfaisant, de celui qui » dirige vers Dieu, du plus courageux des hommes, de mon Seigneur » et Maître Mahmed-ben-Aïssa ; il s’est trouvé avec tous les enfants » du Cheikh, lesquels ont fait des vœux pour que le bonheur le plus » complet lui soit accordé, et l’ont traité avec bonté.
» Nous vous demandons de lui faire du bien, d’en avoir soin, de le » respecter et lui venir en aide, pour l’amour du Cheikh accompli.
» Après notre salut sur tous les Fokara (adeptes), grands et petits, » sur le cheikh Miloud et sur El-Hadj-Ali, sachez que nous avons » nommé El-Hadj-Mobammed, chaouch de la secte du Cheikh parfait. » Cette nomination est irrévocable.
» Ensuite, nous avons appris que des individus habiles dans la magie » (le sens parait être ici « des imposteurs ») vont vous voir, sepréten- « dant issus du Cheikh et que vous leur faites du bien. A partir d’au- * jourd’hui, si quelqu’un vient vous visiter, ne lui accordez aucune » confiance ; la généalogie du Cheikh est connue et les enfants du » Cheikh ne sortent pas du pays.
» Sachez aussi que la ville de Meknas (Mequinez) n’est pas éloignée » pour des gens pénétrés d’amour (pour leur cheikh) ; il n’arrive de » votre part, au Cheikh, ni ziara, ni étoffes pour recouvrir le tom- » beau du Cheikh. Vous ne pensez ni peu ni beaucoup aux enfants » du Cheikh; c’est honteux pour vous.
» Salut sur tous les Fokara (adeptes). Nous vous recommandons, » dans le cas où El-IIadj-Moliammed arriverait auprès de vous dénué » de ressources, de lui venir en aide ; celui qui lui donnera qù.eîque » chose sera agréable à Dieu et au Cheikh parfait.
» Salut.
» Le neuvième jour de Djoumada-et-tsania, année douze cent qua- » tre-vingt-treize, 1293.
» Le serviteur de son Dieu, El-Hadj-el-Aïssaoui et toute la réunion » des enfants du Cheikh, grands et petits.
> El-Hadj-el-Aïssaoui, Sidi Mohammed, Sidi Abdallah, Sidi Ahmed, » Sidi Mohammed et Sidi Allai.
» Et le salut. Année 1293. »
Nous avons parlé du respect superstitieux qui entoure les Aïssaoua, et de leur popularité. C’est qu’en effet, la croyance commune veut que, plus que les autres khouan, ils aient le pouvoir de guérir les maladies.
« Évidemment, parmi ces gens qui se torturent ainsi pour l’amour de Dieu, il doit se trouver de vrais Saints, peut-être même un R’outs (1) ; si on les amène dans la maison d’un malade, pour y faire leurs prières, ils peuvent impunément se charger de la maladie, qui n’a pas prise sur eux, et la retirer au patient. »
Aussi, les Aïssaoua vont-ils à domicile donner des séances de prières et d’exercices pour guérir ceux qui souffrent. C’est la vieille théorie indienne de l’innocent qui, par amour de Dieu, s’offre en expiation et souffre pour les coupables et les malheureux.
Les touristes qui assistent à ces séances ne se doutent généralement pas qu’à côté d’eux, dans une chambre voisine, souffre un pauvre diable que cet infernal vacarme est censé devoir guérir.
Ce n’est pas seulement dans le peuple que les Aïssaoua sont en faveur. A Méquinez, ils sont presque tous exempts d’impôt et de corvées; et en Algérie, la même faveur était accordée, par les Turcs, à tous les Ouzeras, descendants de Si Mahmed-ben-Aïssa. Le chef de cette famille nous a montré 23 lettres émanant des Deys d’Alger, des Beys de Tittery et d’autres grandes personnalités turques, leur confirmant les exemptions d’impôt,
(l) Voir chapitre V.
ainsi que le droit de Touiza sur les tribus voisines, et ordonnant à tous de les honorer et de les protéger « par amour pour la vertu de leurs aïeux (1). »
Cette famille dirigeait la tribu des Ouzera (de Médéa), qui nous résista jusqu’en 1842. A cette époque, elle fit sa soumission et depuis ne donna jamais lieu à aucune plainte.
Il existe, dans le cercle d’Aumale, une tribu qui se dit issue de Si Mahmed-ben-Aïssa, et qui est dénommée Ouled-Sidi-Aïssa ; c’est un groupe de Cherfa, plutôt qu’une fraction de l’ordre. Le directeur religieux de cette tribu appartient à la famille de Si El-Atreuch-ben-Mohammed-ben-Robia, moqaddem de l’ordre.
Depuis 1842, et dans les trois provinces, les Aïssaoua sont toujours restés en dehors des insurrections ou des troubles locaux; non pas sans doute d’une façon absolue, mais au moins en tant que groupes constitués d’un ordre religieux. Ils vivent du reste très à l’écart, et si, dans les villes, ils font facilement acte de déférence en laissant les Français, amis des fonctionnaires, assisterà leurs séances, leur mysticisme les éloigne fortement de notre civilisation, et les rend inaccessibles à tous les progrès dont nous essayons de faire profiter leurs coreligionnaires.
Aussi, bien qu’ils n’aient-jamais donné prise à des accusations justifiées, il est prudent de les surveiller, car ils ont leur point d’attache et leur centre de direction hors de l’Algérie, et leurs doctrines chadelites les mettent en relations faciles avec tous les ordres religieux existant dans les autres États musulmans.
Si Snoussi, il est vrai, ne nomme pas les Aïssaoua parmi les ordres qu’il préconise, et cela à cause de leurs pratiques que sa rigidité réprouve; mais il nomme les Djazoulya, qui n’existent plus que de nom et dont les
(I) Le plus ancien de ces actes remonte à 1051 de l’Hégire, soit 1641-42 de J.-C. 11 est timbré du cachet de Youcef-Bey.
Aïssaoua sont les continuateurs, comme les Taïbya, Chadelya, Derqaoua, etc.
Nous avons vu, d’ailleurs, que les exercices des Aïssaoua tiennent une bien petite place dans l’esprit des chefs de l’ordre, et les extraits que nous avons donnés des livres et doctrines n’ont rien qui ne puisse être hautement apprécié par les soufi les plus austères.
En Algérie, les Aïssaoua comptent :
Prov. d’Alger 2 zaouïa, 11 moqadd., 750 khouan
— d’Oran 7 23 1364
— de Constant. 4 1 1 957
i 3.116 \ Aïssaoua.
En Algérie, le khalifat de l’ordre des Aïssaoua paraît être Si El-Atreuch-ben-Mohammed, vieillard de 88 ans environ, gardien du tombeau du petit-fils de Sidi-Aïssa, à la limite du cercle d’Aumale et de Bouçada. Il n’a ni zaouïa, ni mcid ; il vit en ascète et a peu de rapports avec les Français, mais ces rapports sont bons et des plus courtois.
Il passe pour être en communication constante avec l’âme de Sidi Aïssa. Ces prétendues visions lui ont donné un très grand renom chez les indigènes, et malgré la simplicité et l’isolement de sa vie, lui ou ses enfants pourraient jouer, s’ils le voulaient, un rôle politique important. Heureusement, ils ne paraissent guère y songer. Si El-Atreuch et son fils Si Hocein, appelé à lui succéder, sont des gens sages, amis de l’ordre et ayant toujours prêché la paix.
Ils reçoivent des ghafara, ou offrandes religieuses, des tribus suivantes :
Ouled-Dris, Ouled-Msellem, Ouled-bou-Arif, Ouled-Salem, Ouled- Ferah, Ouled-Barka (du cercle d’Aumale) ;
Nomades des cercles de Médéa, Boghar et commune mixte de Teniet-el-Haad ;
Larba (de Laghouat);
Ouled-Chair (de Bouçada) ;
Selmia, Rahman, Bou-Azid, Ouled-Zekri (du cercle de Biskra) ; Souama, Ouled-Madhi (du cercle de Msila) ; Ouled-Djelal-Kebbacha, Ouled-Trif (de Bordj-bou-Arreridj).
I)[ y a, en outre, dans le cercle de Boghar, deux tribus de la descendance de Sidi Aïssa, en relations constantes avec Si El-Atreuch.