LES T A I B Y A
MOU LE Y-TAIE B (1678-1679 de J.-C. — 1089 de l’Hégire («))
C’est une opinion assez accréditée chez un grand nombre de Musulmans, que le premier fondateur de l’ordre religieux des Taïbya fut Môuley-Idris-ben-Abdallah-ben- Haam, fils du khalife Ali-ben-Abou-Taleb, et fondateur de la dynastie marocaine des Idricites. Ils ajoutent que, lorsque Mouley-Idris, après le combat de Fekh, en 169 de l’H. (786 de J.-C.), conquit le Maghreb-el-Aksa et s’empara de Tlemcen, puis de Tanger, il vint moins en conquérant qu’en réformateur religieux. En ce temps-là, les Berbères étaient païens, juifs, chrétiens ou musulmans hérétiques : Idris, qui avait puisé auprès d’El-Houin la connaissance de la Vérité, fonda à Fez la célèbre université, ou zaouïa, qui porte le nom de Dar-el-Alim (^1*3! jta —
maison de la science). Là se formèrent des savants et des missionnaires qui prêchèrent la Vérité, ramenèrent les Musulmans à l’orthodoxie, et se constituèrent en une société religieuse de gens choisis, dont les membres se nommaient Djelala (les élus, les gens d’élite). Cette association se serait prolongée jusque vers le XVIe siècle de notre ère, époque où elle se serait divisée en deux branches représentées : par Mouley-Ham-
(1) On dit plus souvent Taïbiin ce qui est moins correct.
dan, le fondateur de l’ordre marocain des Hamdachia, et par Mouley-Abd-es-Selem-ben-Machich, qui fut un des professeurs de Si Ghadeli, et dont la doctrine fut transmise, par une série de saints moqaddem, jusqu’à Mouley-Taïeb qui donna son nom à l’ordre.
Cette version, bien que ne s’éloignant pas complètement de la vérité, n’est cependant pas exacte (1) : elle mêle des faits d’ordre différent et confond les origines, relativement modernes, de l’ordre religieux des Taïbya avec les origines réelles de la famille chérifienne à laquelle appartiennent, depuis près de deux siècles, et les empereurs du Maroc, et les grands-maîtres de l’ordre des
Mouley-Idris fut bien un réformateur religieux, mais il ne fut ni le fondateur, ni même le précurseur d’un ordre religieux. Les Djelala ne furent pas des khouan, mais des groupes de gens, d’origine chérifienne, allant toujours en se multipliant, en se divisant et s’isolant les uns des autres, comme le sont aujourd’hui les groupes de populations appelées « Gherfa. » La dynastie à laquelle appartient l’empereur du Maroc a eu, pour ancêtre, ml frère même de Idris, mais non Idris lui-même.
La descendance directe d’Idris continua à fournir, à la zaouïa de Dar-el-Alim, de nombreuses personnalités chérifiennes qui allèrent, ensuite, propager et étendre l’orthodoxie musulmane dans tout le Maghreb. La plupart se contentèrent du prestige que leur donnait leur titre de chérif, et ils restèrent en dehors des congrégations religieuses; d’autres, au contraire, se firent affilier à des ordres existant dans le pays.
De ce nombre fut, au XVIIe siècle de notre ère, Mouley-Abd-Allah-ben-Ibrahim , qui était alors affilié aux Djazoulya, branche des Ghadelya, voisine de celle des
(1) Mouley-Abd-es-Selem-ben-Machich est mort en 1160 de J.-C.; Mouley-Hamdan paraît, au contraire, être mort vers l’an 1500 et n’a pas été contemporain du précédent.
Derqaoua, avec laquelle elle est très souvent confondue.
Mouley-Abd-Allah, à la suite de songes, dans lesquels le Prophète s’était révélé à lui et lui avait donné ses instructions, fonda la zaouïa de Ouazzan, qui prit le nom de Dar-ed-Daman (maison de la sûreté), parce que, en effet, ce fut un lieu d’asile pour tous les malheureux ou criminels qui venaient y chercher un refuge.
Cet établissement occupe aujourd’hui un vaste local et a des dépendances considérables. Là sont enterrés tous les chefs de l’ordre depuis sa création. C’est un lieu de pèlerinage où les fidèles viennent apporter leurs offrandes, depuis les plus minimes jusqu’aux plus importantes. Les personnages marquants, les dignitaires de l’oVdre, les riches visiteurs sont reçus par le grand- ' maître en personne, les autres sont admis dans une salle commune où ils sont hébergés et où un khalifa ou naïb vient ramasser leurs offrandes et les conduire dans un autre local où on leur fait faire les prières en commun. Il n’y a de dérogation que pour les Touatiens qui tous, riches ou pauvres, sont reçus par le grand-maître en personne (1).
Les détails que nous avons pu recueillir sur Mouley- Abd-Allah, qui mourut en 1089 de l’H. (1678-79 de J.-C.), sont surtout des légendes religieuses (2), qui n’ont d’at-
(1) On sait que ce n’est que depuis 1860 (c’est-à-dire à l’issue des voyages de 1859, du commandant de Colomb, et de 1860, du commandant Colonieu et du lieutenant Burin), que la prière au Touat se fait au nom de l’empereur du Maroc. On comprend donc le but de cet accueil spécial fait aux Touatiens par le grand-maître des Taïbya, agissant alors comme représentant religieux officiel de l’empereur du Maroc.
(2) Il y a, entre autres, la légende du songe d’Abd-Allah, où, transporté dans le 3e ciel, il aperçoit un arbre dont toutes les branches sont desséchées, à l’exception de deux qui sont chargées de fruits. Ces deux branches sont: celle de la confrérie de Mouley-Abd- Allah et celle de la confrérie des Qadrya. Plus loin, il arrive, avec son troupeau,, sur la rive d’un grand fleuve qu’il faut traverser. Là se
traits et de valeur que pour des Musulmans. Cependant on peut, en les étudiant, en dégager le but humain que se proposa Mouley-Abd-Allah, en se séparant des Djazoulya et en se faisant chef d’ordre. Ce but paraît avoir été, surtout, de détacher les Musulmans marocains de l’ordre des Qadrya qui était dominant dans le Sous et qui, ayant son point d’attache à Bagdad, était soumis à des influences étrangères au Maroc.
Le chef souverain du Maroc luttait alors contre l’immixtion des Turcs dans ce pays; il avait à combattre les Portugais, et il espérait trouver un appui et une force dans ce groupement religieux qui tendait à faire, d’Ouazzan, le chef-lieu d’une véritable église nationale, ayant pour directeur spirituel un chérif de la famille même du souverain régnant.
Aussi, dès le début, la protection officielle de la cour de Fez fut-elle acquise à la zaouïa d’Ouazzan : protection qui, tout en sauvant les apparences, mettait en réalité le bras séculier à la disposition de l’idée religieuse, car le représentant du pouvoir temporel, simple khouan, s’inclinait devant la bénédiction du chef de l’ordre, et demandait à ce « saint homme, » tout confit en dévotion et détaché des choses de ce monde, des inspirations et des conseils qui étaient exécutés par la masse comme la volonté de Dieu.
Le successeur de Mouley-Abd-Allah fut Mouley-Mohammed, qui ne paraît pas avoir laissé un souvenir bien considérable; mais après lui vint Mouley-Taïeb, — qui développa et compléta l’organisation de la confrérie. Ce fut lui qui, en raison de son activité, et en raison aussi des perfectionnements qu’il apporta aux statuts de la
trouvent aussi arrêtés, avec leurs troupeaux, Sidi Abd-el-Qader et d’autres saints personnages. On tente le passage : Sidi Abd-el-Qader n’arrive à faire passer le fleuve qu’à la moitié de son troupeau, les autres saints en perdent les trois-quarts, tandis que lui, Mouley- Abd-Allah, prend tous ses moutons dans son burnous et leur fait ainsi passer le fleuve sans en perdre un seul.
zaouïa, mérita de donner son nom à l’ordre fondé par son grand-père.
Mouley-Taïeb, d’après certaines versions musulmanes, fut celui qui reçut, du Prophète même, le dikr encore en usage chez les Taïbya : d’autres disent que ce fut Mouley- Abd-Allah; beaucoup confondent, du reste, les deux saints.
La vie de Mouley-Taïeb offre de singulier contraste. Il se refusait à lui-même toute espèce de bien-être, se laissait manquer des choses les plus nécessaires à la vie, s’infligeait des mortifications douloureuses, se montrait animé d’un grand esprit de tolérance et de concorde dans ses relations personnelles, mais il était en même temps, pour tout ce qui regardait son œuvre, d’une avidité insatiable, et s’il ne réussissait pas dans ses mesures d’apaisement et de conciliation, il ne reculait devant aucune cruauté pour assurer le triomphe de ses entreprises, toujours inspirées d’ailleurs parle désir de voir régner partout la paix, la prospérité, et d’augmenter le nombre de ses khouan.
Mouley-Taïeb est l’auteur d’une prédiction célèbre bien connue dans l’ouest algérien : il aurait, en effet, dit à ses khouan : « Vous dominerez plus tard tous les pays de l’Est; tout le pays d’Alger vous appartiendra. Mais avant que mes paroles s’accomplissent, il faut que cette contrée ait été possédée par les Benou-Asfer (enfants du jaune ou Français). Si vous vous en emparez maintenant, ils vous enlèveront votre conquête; si, au contraire, ils prennent le pays les premiers, le jour viendra où vous le reprendrez sur eux (1).
La tradition rapporte que Mouley-Taïeb fit de nombreux prosélytes, surtout chez les Nègres. Il réunit tous
(1) Cette prédiction n’est du reste que la répétition d’une autre, bien plus ancienne, qui se trouve dans une espèce de recueil prophétique remontant au XIVe siècle de Jésus-Christ, et qui dit que les Roumis doivent être maîtres de tout le littoral africain, de T à T (sic) avant l’arrivée du « Maître de l’heure, » qui rendra à l’Islam l’empire universel.
ses néophytes avec les Nègres du domaine impérial, qui furent affranchis, et il en forma la garde noire de l’empereur, organisée en milice religieuse à laquelle fut donné le nom de Abed-Bekhari, en souvenir du célèbre traditionniste musulman dont les ouvrages sont restés la base de la sounna.
On voit encore, dans ce fait, comme dans la prophétie ci-dessus rapportée, la continuation bien nette du caractère politique de cet ordre des Taïbya, dont la ligne de conduite n’a guère varié, et qui, par-dessus toute chose, est resté l’ordre national marocain, inféodé au chérif, souverain de ce pays, et l’ordre rival ou ennemi des Qadrya, des Tidjanya, des Derqaoua et, en général, de tous les autres ordres.
Depuis Si Abd-Allah, chaque fois qu’un souverain marocain a des difficultés avec ses sujets, c’est toujours le chef de l’ordre des Taïbya, le chérif d’Ouazzan, qui est envoyé d’abord comme médiateur ou conciliateur.
Les Taïbya jouissent d’une très grande considération dans tout le nord du Maroc et dans la province d’Oran, et cette considération leur vient, peut-être, encore plus de la descendance chérifienne des chefs de l’ordre, que de la pureté des doctrines transmises par les saints qui ont précédé Monley-Abd-Allah et Mouley-Taïeb.
Aussi, les deux généalogies ont-elles une égale importance aux yeux des Musulmans ; la masse semble même faire plus grand cas de la généalogie naturelle que tous les Taïbya savent et donnent volontiers, tandis que la généalogie mystique ne semble connue que des adeptes d’un degré supérieur.
Voici la descendance des chefs de l’ordre :
Mohammed. — 1, Fathma-Zohra. — 2, Hocein-ben-Ali. — 3, Haçan. — 4, Abd-Allah (1). — 5, Ali. — 6, Hoçain. - 7, /rfns-el-Kebir. —
(1) Le n° 4, Si Abd-Allah-el-Kamel, est l’ancêtre commun : au souverain actuel du Maroc (qui est de la famille des Alaouïn), et au ché-
8, Idris-S’rir. — 9, Mohammed. — 10, Haidra. — 11, Mezouar. — 12, Sellam. — 13, Aïssa. — 14, Hormal. — 15, Ali. — 16-, Ali-Beker.— 17, El-Mechich. — 18, Imelah. — 19, Mohammed. — 20, Abd-el-Djebbar.
— 21, Ahmed. — 22, Amar. — 23, Brahim. — 24, Si Moussa. — 25, Si El-Hassen. — 26, Moussa. — 27, Mouley-Brahim. — 28, Mouley-Abd - Allah. —29, Mouley-Mohammed. — 30, Mouley-Taïeb. — 31, Si Ahmed.
— 32, AUail. — 33, Si El-Hadj-el-Arbi. — 34, Si Abd-es-Selam.
Quant à la généalogie mystique reliant l’enseignement des Taïbya à celui du Prophète, c’est celle de Sid Abou- Hassen-ech-Chadeli, telle qu’elle est admise par les Djazoulya, les Aïssaoua, les Nacerya et les Hansalya.
L’ange Gabriel. — Le Prophète. — 1, Ali-ben- Abou-Taleb. — 2, El- Haoussin. — 3, Abou-Abd-Allah-Djabir-ben-Abd-Allah-el-Ansari. — 4, Abou-Saïd-el-Razouani. — 5, Abou-Mohammed-Fath-es-Saoud. — 6, Saâd. — 7, Abou-Mohammed-Saïd-el-Makhezoum. — 8, Abou-el- Kacem-el-Merouani. — 9, Abou-Isahak-Ibrahim-el-Bosri. — 10, Zined-Din-Mohammed-el-Kazuime. — 11, Chems-ed-Din-el-Turkomani. — 12, Tadj-ed-Din-Mohammed. — 13, Nour-ed-Din-Abou-Hassen-Ali. — 14, Fakhr-ed-Din. — 15, Taki-ed-Din-el-Faqir. — 16, Abou-zid-el- Madani. — 17, Abd-es-Selem-ben-Mecliich. — 18, Abou-Hassen-ech-Chadeli.
— 19, Abou-Abbas-el-Mourci. — 20, Tadj-ed-Din-ben-Atta- Allah. — 21, Abou- Abd-Allah-el-Mogherbi. — 22, Abou-Hassen-el-Harafi. — 23, Sid Annous-el-Bedaoui. — 24, Abou-el-Fadel-el-Hindi. — 25, Abder-Rahman-er-Redjeradji. — 26, Abou-Osman-el-Hartani. — 27, Abou- Abd-Allah-Mohammed-Amr’ar-Cherif. — 28, Abou-Abd-Allah-Mohammed-ben-Abou-Beker-Seliman-el-Djazouli. — 29, Abd-el-Aziz-el-Tebbai. — 30, Abd-Allah-el-Razouani. — 31, Mahmed-et-Taleb. — 32, Aïssael-Hassen-el-Messab. — 33, Ali-ben-Ahmed. — 34, Mouley-Abd-Allahben-Brahim-ech-Cherif. — 35, Mouley-Mohammed. — 36, Mouley-Tcdeb .
— 37, Sid Ahmed. — 38, Allaïl. — 39, Sid El-Hadj-el-Arbi. — 40, Sid El-Hadj-Abd-es-Selem.
A partir de 34, la liste généalogique se confond avec la chaîne mystique.
Les doctrines des Taïbya n’ont rien qui les distingue
rif d’Ouazzan (Ouazzania). En dehors de ces deux familles princières ou chérifiennes, il en existe une 3e, descendant également d’Idris, mais par un autre arbre généalogique. C’est celle qui a conservé le nom de « famille des Idrissiin. »
à priori de celles des autres ordres ayant les mêmes appuis. D’après les préceptes consignés dans les livres comme d’après les instructions écrites ou données en public, le but de la congrégation serait uniquement : « d’élever l’âme vers Dieu, de détacher les frères des » choses d’ici-bas, pour les reporter, par la contempla- » tion et les bonnes œuvres, dans le sentier droit de la » justice et de l’équité. » Volontiers même — les moqaddem affirment, urbi et orbi, qu’ils ne se mêlent jamais de politique — et cependant, quand on va au fond des choses, on s’aperçoit bien que les Taïbya sont, avant tout, une association : religieuse dans ses pratiques extérieures, mais essentiellement politique dans son essence même comme dans son but secret.
Il n’y a qu’à examiner le dikr compliqué des Taïbya pour comprendre que l’on a soigné, tout particulièrement, dans l’organisation de l’ordre, tout ce qui était de nature à augmenter les moyens de reconnaissance entre les adeptes, comme cela a lieu dans toutes les associations secrètes ayant un objectif politique.
Ce dikr est un des points les plus intéressants que fournisse l’étude des Taïbya, et il a un cachet particulier que n’ont pas les dikr des autres ordres : c’est moins une oraison continue, qu’une série de versets et répons servant de signes de ralliement entre les adeptes et pouvant, à un moment donné, se transformer en de véritables mots de passe.
Voici ce dikr, qui doit se dire de préférence après la prière du matin et après celle de l’après-midi. Ces deux instants de la journée passant pour être bien plus favorables aux œuvres pieuses que les trois autres moments de la prière, et ayant été sanctifiés d’une manière toute particulière par le Prophète, qui a reçu du Ciel, à leur sujet, les deux sourates GUI et CXIII (1).
(1) La sourate CIII est intitulée : l’heure de V après-midi, celle CXIII, l’aube du jour,js^\.
A. Toutes les bonnes oeuvres que vous avancerez dans votre intérêt, vous les retrouverez auprès de Dieu, cela vous vaudra mieux, cela vous vaudra i&ic récompense plus grande, implorez le pardon de Dieu, car il est indulgent et miséricordieux.
(Sourate LXXIII, verset 20.)
li* Célébrez le nom de Dieu avant le lever du soleil et avant son coucher (1).
C. C’est Lui (le Prophète), ses anges qui prieront pour vous.
I>. Dieu et les anges honorent le Prophète. Croyants, adressez sur son noni des paroles de vénération et prononcez son nom avec salutation.
(Sourate XXX, verset 56.)
E. Sache qu’il n’y a point d’autre Dieu que Allah.
(Sourate XLV1I, verset 51.)
»• Implorez le pardon de Dieu, le clément, le miséricordieux.
(Se répète 100 fois.)
1>* Célébrez Dieu, célébrez ses louanges.
(Se répète 100 fois.)
c. Mon Dieu, répandez vos grâces sur notre seigneur Mohammed, sur ses épouses et sur ses descendants.
(Se répète 50 fois.)
d. Mon Dieu, répandez vos grâces sur notre seigneur Mohammed, votre prophète, sur sa famille et ses compagnons, que son nom soit prononcé avec salutation.
(Se répète 100 fois.)
e. Il n’y pas d’autre Dieu que Allah, Mohammed est le prophète de Dieu, que Dieu répande sur lui ses grâces, qu’il reçoive le salut.
(Se répète 100 fois.)
Voici maintenant la manière dont se récitent les prières :
(1) Cette formule est une altération de : Célébrez votre Dieu soir et matin .
(Sourate XXXIII, verset 41.)
Le Adèle répète, trois fois, le premier des cinq versets du Coran que nous avons marqués de lettres majuscules.
Puis il dit la première phrase marqiree d’une minuscule, autant de fois que nous l’avons indiquée. Il fait de même pour le verset B, avant de passer à la phrase marquée par la lettre* b, et ainsi de suite pour les autres, de sorte que le dikr se compose de 465 récitations ou invocations, qu’on compte sur le chapelet.
Chacun des versets du Coran, marqué d’une majuscule, s’appelle meftah (clef, mot de passe) de la phrase ou prière marquée de la minuscule correspondante. Celui qui demande le mot, prononce la prière ; celui qui le rend, répond par le verset correspondant.
On peut parler pendant que l’on fait ces prières, cependant celui qui s’abstient fait mieux ; on peut aussi les réciter en dehors des heures habituelles, pourvu toutefois qu’elles soient dites dans la journée, sinon, il faudrait rappeler, en sus du dikr quotidien, ce qui n’aurait pas été dit, ou payer au moqaddem une hadia comme aumône expiatoire.
Ces tolérances offertes aux Adèles montrent une fois de plus combien l’ordre des Taïbya est politique, et quelles précautions il prend pour ne pas gêner « les gens du monde » et les hauts et puissants seigneurs qui, comme l’empereur du Maroc, sont afAliés à cette congrégation.
Elles montrent aussi que le côté Anancier n’est pas négligé chez les Taïbya, et que le commerce des indulgences s’y fait en grand.
Les cinq invocations, répétées chacune, matin et soir, le nombre de fois indiqué, constituent ce que les moqaddem appellent le dikr simple, celui qui, d’après la parole révélée par le Prophète à Mouley-Taïeb, sufAt pour que l’on soit « du troupeau » ou « des Als de Mouley-Taïeb. » En l’exécutant Adèlement, on est certain de racheter ses fautes, quelles qu’elles soient, est l’on est assuré d’être reçu dans le paradis.
Pour ceux qui aspirent à un plus haut degré de sainteté, ou qui veulent arriver, dès cette vie, à avoir, soit des extases qui leur donneront un avant-goût des félicités éternelles, soit des visions dans lesquelles le Prophète se révélera à eux, ceux-là doivent décupler le dikr et dire, par conséquent, 4,650 récitations par jour, au lieu de 465.
Il est bien certain, en effet, qu’un pareil exercice, répété pendant plusieurs jours, amènera fatalement une névrose cérébrale, qui facilitera les extases et les visions chez le malheureux ayant la foi assez exaltée pour se livrer à ces dévotions excessives.
L’admission dans l’ordre se fait assez simplement : l’aspirant va trouver le moqaddem le plus voisin, et lui demande l’ouerd. Le cheikh cherche à l’en détourner, en lui montrant combien sont difficiles à remplir les devoirs qui lui seront imposés. Tout en ayant l’air de refuser, le cheikh exalte la certitude qu’ont tous ses membres d’entrer sûrement en paradis, et, quand il voit l’aspirant bien décidé, il convoque une djelalcc des khouan des environs. On lit le dikr, le néophyte prête serment de ne pas abandonner la voie ^ de ne pas voler, de ne pas se mêler avec les agitateurs ni avec les assassins. Il s’engage, devant Dieu, à obéir au cheikh, à s’acquitter exactement du dikr, et à ne pas passer un jour sans remplir cette formalité indispensable.
Ceci fait, on litlafatiha, et le néophyte remet au cheikh une ouquia (Lij, petite pièce de monnaie de la valeur de 0 fr. 30 à 0 fr. 35). Cette légère imposition a pour but de lui indiquer qu’il doit toujours être prêt à faire abandon, au profit de l’ordre, des biens dont Dieu l’a comblé.
Le choix des moqaddem a lieu en unehadraoudjelala où se rassemblent les khouan intéressés. Les droits du candidat sont discutés chaudement; puis, lorsque la décision est prise, on écrit à Ouazzan, pour demander une ratification qui n’est presque jamais refusée, et qui
est envoyée, sous la forme d’un brevet ou diplôme, accompagné de quelques pieux conseils et d’un mandement adressé aux khouan.
Tous les ans, des inspecteurs, khalifa, ou délégués spéciaux partent de la zaouïa d’Ouazzan, et se rendent partout où il y a des khouan. Sur leur route, ils font des quêtes lucratives, s’assurent de l’état des esprits, réconfortent les faibles , encouragent les fervents , et réchauffent, chez tous les adeptes, le zèle religieux, tout en drainant singulièrement les finances de leurs fidèles.
L’ordre de Mouley-Taïeb est un de ceux avec lesquels nous devons le plus compter; non pas qu’il nous soit hostile, ni qu’il produise de ces exaltés qui deviennent dangereux à un moment donné, mais simplement parce que cet ordre religieux est, avant tout, une association politique, tantôt dirigeant l’empereur du Maroc, tantôt recevant son mot d’ordre. Et cela n’est pas d’aujourd’hui : Mouley-Taïeb disait, en parlant de ses khouan et de l’empereur, et en donnant cette parole comme révélée par le Prophète :
Phrase assez obscure qui montre toutefois nettement le rapport intime qui existe entre l’ordre des Taïbya et le souverain, car l’interprétation qu’on donne est: « l’empereur ne peut réussir sans l’aide des Taïbya, mais ceuxci ne sont pas uniquement à sa dévotion. »
En ce qui nous concerne et si l’on va au fond des choses, on trouve qu’à aucune époque nous n’avons eu à nous plaindre des Taïbya. Notre ignorance des
De vous (de votre fait), il ne réussira pas, Et sans vous, il ne réussira pas.
choses religieuses musulmanes nous a, il est vrai, au début de l’occupation française, fait mettre à la charge de ces khouan et de l’empereur du Maroc bien des faits résultant au contraire, des agissements des ordres religieux marocains rivaux des Taïbya, lesquels ordres cherchaient un regain de popularité dans des excitations ou des attaques contre les Français. Il paraît même démontré aujourd’hui que, déjà au courant de notre force et de nos intentions, et, instruit par les événements de 1831 et 1832, le gouvernement marocain aurait voulu empêcher les faits regrettables qui amenèrent, en 1844, l’entrée du maréchal Bugeaud à Oudjda et la bataille d’Isly.
Les sympathies de la cour de Fez n’étaient, en effet, nullement pour El-Hadj-Abd-el-Qader-ben-Mahi-ed-Din qui, le 28 novembre 1832, avait été proclamé sultan des Arabes, et dont la popularité portait ombrage au souverain du Maroc.
D’une famille chérifienne, ayant la prétention de remonter à Abd-el-Qader-ben-Djilani (le saint de Bagdad) et, de plus, rnoqaddem de cet ordre religieux rival des Taïbya, Si Abd-el-Qader-ben-Mahi-ed-Din avait, au contraire, au Maroc, de très nombreux partisans, qui échappaient absolument à l’action de l’empereur. Celui-ci, d’ailleurs , comme Musulman , ne pouvait pas refuser asile à un chérif musulman vaincu dans la Guerre Sainte, et comme souverain, il était impuissant à empêcher ses sujets j Qadrya et autres, d’acclamer le martyr de l’Islam et de courir sus au Chrétien. Il l’essaya cependant (on connaît les efforts de son khalifa, Si El-Djennaoui, amel d’Oudjda), mais ce fut en vain : les Taïbya étaient débordés et leurs arguments, tous d’ordre politique, ne pouvaient réussir contre l’explosion des sentiments religieux dont Abd-el-Qader était le représentant populaire et tout-puissant. Tout ce que put obtenir l’empereur, de son hôte forcé, fut que ses « Réguliers » ne combattissent pas la France sur le territoire marocain ;
et, en effet, pas un soldat d’Abd-el-Qader ne prit part à la bataille d’Isly (1).
Ce point historique, peu connu, donne l’explication de bien des faits qui se passent, encore de nos jours, sur la frontière marocaine, et qui seraient absolument incompréhensibles, si on n’avait, pour les expliquer, la situation des ordres religieux au Maroc, où les Taïbya, défenseurs du trône, sont en rivalité d’influence avec les Qadrya, Zianya, Kerzazya, Nacerya, Habibya, Derqaoua,Tidjanya, Aïssaoua, tous ordres beaucoup plus détachés qu’euxmêmes des choses politiques.
Les Taïbya ont aujourd’hui pour chef spirituel et grandmaître Si Abd-es-Sellem-ben-el-Hadj-el-Arbi, plus connu sous le nom de chérif d’Ouazzan. C’est un grand admirateur de la civilisation européenne et un sincère ami de la France. Bien que marié à une Anglaise, ancienne institutrice dans la famille d’un diplomate, il a toujours eu pour notre pays une préférence bien marquée. En 1876, il sollicitait le titre de citoyen français, faveur qui, pour des raisons trop longues à expliquer, ne put lui être accordée. Mais ce refus, dont il put apprécier le bien-fondé, ne modifia en rien sa ligne de conduite, qui resta toujours sympathique à nos intérêts. En 1883, il a obtenu du gouvernement français une bourse d’interne pour un de ses fils, issu d’un premier mariage, et cet enfant fait actuellement ses études au lycée d’Alger. Enfin, tout récemment (16 janvier 1884), il vient d’obtenir •
(1) Nous avons emprunté ce détail à un travail manuscrit de M. le commandant Varigault, intitulé « Vie 'politique et militaire d’Abd-el- Qader, » conférences faites à la Réunion des Officiers d’Alger, maijuin 1879. Ce travail contient des renseignements inédits puisés aux meilleures sources : soit auprès de Si El-Hadj-Abd-el-Qadcr luimême, soit auprès de M. Bellemare et d’autres personnes ayant vécu avec l’ex-émir, soit, enfin, dans des documents conservés aux archives du Bureau politique.
On trouvera encore les mêmes appréciations, émises sous une autre forme, dans l’ouvrage du capitaine Richard, Étude sur l’insurrection du Uahra, page 133 à 137. Alger, 1846.
le titre de protégé français, tel qu’il est défini par l’article 16 du traité de Madrid (1). C’est là un acte d’une haute importance politique, et dont les résnltais peuvent être considérables.
Car nous ne devons pas perdre de vue le mal énorme que pourraient nous faire les Taïbya, en Algérie, au Sénégal, au Maroc, s’ils étaient dirigés par une personne hostile à notre autorité, ou gagnés par une puissance européenne rivale ou ennemie de la France.
Il ne faut pas, cependant, exagérer, outre mesure, ces résultats.
La solidarité étroite qui unit tous les musulmans, et le discrédit inévitable qui frappe ceux d’entre eux qui se rallient ouvertement aux idées européennes, empêcheront certainement le chérif d’Ouazzan de nous rendre des services aussi effectifs qu’il le voudrait ; mais son attitude franchement sympathique, ou sa neutralité bienveillante, facilitera toujours, dans une large mesure, nos combinaisons diplomatiques, politiques ou militaires. Car, quelles que soient les haines islamiques soulevées contre lui par son amitié pour la France, Si Abdes-Sellem conservera toujours l’auréole sacrée que lui donne son titre de chérif, et il restera, quand même, pour les masses marocaines, le «maître de la Baraka, » le fétiche devant lequel les dévots ignorants continueront à se prosterner, en proclamant sa sainteté et sa puissance surnaturelle. S’il a jugé devoir se placer sous la protection de la France, lui l’élu du Seigneur et le descendant du prophète, c’est que c’est bien la volonté de
(1) Lorsque ce fait a été connu à Tanger, de nombreux Marocains, jouissant de la considération générale, sont venus, spontanément, exprimer au ministre de France, M. Ordéga, leurs regrets de n’avoir pas, comme le chérif d’Ouazzan, des titres suffisants pour invoquer notre protection. Cet hommage spontané et désintéressé, rendu par des Musulmans étrangers au caractère bienfaisant et tutélaire de notre politique, est à retenir à l’éloge de la France.
Dieu que les Musulmans reconnaissent la suprématie de la France.
Depuis, du reste, que cette protection couvre en droit et en fait (1) le chérif d’Ouazzan, l’influence de la France s’accroît tous les jours chez les populations marocaines.
Les Taïbya étendent leur action fort loin d’Ouazzan : on en trouve en Tunisie, en Tripolitaine, en Égypte, dans le Gourara, dans le Touat où ils ont une importante zaouïa, sur l’oued Drâa où, près de Tamengrout, se trouve la zaouïa de Sid El-Hadj-el-Arbi, qui a des adhérents chez les Reguibat et dans l’Adrar.
Au Maroc, en dehors d’Ouazzan, les grandes zaouïa sont celles de Fez, Rbat, Reni-Znoum.
Les Taïbya sont surtont répandus dans la province d’Oran, où ils comptent 11 zaouïa, 203 moqaddem et 9,805 khouan ;
Dans la province d’Alger, ils ne comptent que 3 zaouïa, 62 moqaddem et 2,851 khouan ;
Dans la province de Gonstantine, leur nombre est sensiblement le même que dans celle d’Alger: 6 zaouïa, 36 moqaddem et 3,088 khouan ;
Soit, pour toute l’Algérie, un total de 20 zaouïa et de 16,045 Taïbya dont 301 moqaddem et 15,744 khouan.
(1) Nous faisons allusion ici à la révocation du gouverneur d’Ouazzan, obtenue par notre ministre M. Ordega, comme punition de vexations exercées contre des clients placés sous la sauvegarde du cherif.