‹ Marabouts et Khouan. Étude sur l'Islam en AlgérieChapitre 37 sur 60 · Livre VI. — Récit de quelques-uns de ses miracles · texte numérisé non relu

Livre VI. — Récit de quelques-uns de ses miracles

Cet ouvrage, malheureusement, n’est pas traduit. L’extrait suivant, que M. l’interprète Arnaud a bien voulu faire, sur notre demande, montrera cependant que cette traduction ne serait pas dépourvue d’un certain intérêt; les doctrines des Tidjanya ayant, presque toujours, un caractère bien marqué d’éclectisme et de libéralisme :

Commentaire de ce verset du Coran : « Dis : Si vous aimez Dieu, suivez-moi, Dieu vous aimera. »

Dieu aime tout ce qui dépend de sa volonté. L’amour c’est la volonté elle-même, puisque, quand Dieu aime une chose, il la veut. Si l’on est bien pénétré de cette vérité, on demeure convaincu que tout ce qui existe est aimé de Dieu, et que, dans cet amour, l’incrédule ou l’Infidèle (Kafer) est compris aussi bien que le Croyant. En effet, si l’Infidèle et le Croyant n’avaient pas été ensemble l’objet de sa volonté, il ne les eut pas créés.

Moïse demandant la mort de Karoun, Dieu lui dit :

« J’ai mis la terre sous ta puissance ; fais-y ce que tu voudras. »

— O terre, s’écria Moïse, prends Karoun et ses partisans.

Karoun se trouvait alors sur un trône d’or magnifique. Quand il

sentit que la terre commençait à engloutir son trône, ce maudit comprit que la main de Dieu s’appesantissait sur lui, comme elle s’était appesantie sur les incrédules.

Il voulut se repentir ; mais il ne le put.

— O Moïse, dit-il, je te conjure au nom de Dieu et de nos liens de parenté !

Moïse ne prêta aucune attention à ses supplications, et continua à crier :

— Terre, prends-les.

Karoun lui avait déjà renouvelé soixante-dix fois la même prière. A la soixante-dixième fois, la terre finit par l’engloutir, et il ne cessera de descendre ainsi, au fond de l’abîme, jusqu’au jour de la résurrection.

Dieu fit de fortes remontrances à Moïse sur sa cruauté.

— Comment, lui dit le Très-Haut, Karoun t’a appelé soixante-dix fois à son aide, et tu n’as pas eu pitié de lui ! S’il m’avait, moi, invoqué une seule fois, je l’eusse secouru. Sais-tu, ajouta Dieu, pourquoi tu n’as pas eu pitié de lui ? Parce que tu ne l’as pas créé ; car si tu l’avais créé, tu aurais eu de la compassion pour lui. Je le jure par ma puissance et ma grandeur, jamais, après toi, il ne m’arrivera de confier à quelqu’un le commandement de la terre.

Ces paroles de Dieu : « c’est parce que tu ne l’as pas créé ; car si tu l’avais créé tu aurais eu pitié de lui, » sont la preuve que Dieu aime toutes ses créatures.

On rapporte que Karoun, entendant les cris de désespoir de Younès (Jonas) que venait d’avaler un poisson, pria les anges chargés de son châtiment de lui laisser un moment de répit, afin qu’il pût interroger le malheureux prophète. Les anges y consentirent.

— O Jonas, cria Karoun, qui t’a donc mis dans cette triste position ?

— Mes crimes, répondit-il.

— Reviens à ton maître que tu trouveras dès ton premier pas.

— Pourquoi toi-même n’es-tu pas revenu à Dieu, ne t’es-tu pas repenti ?

— Je suis revenu à Dieu en toute sincérité ; mais le fils de ma tante maternelle, Moïse, délégué pour recevoir mon repentir, l’a refusé.

Ce fait prouve que toutes les créatures sont aimées de Dieu, qu’il s’agisse de Croyants ou d’infidèles. En effet, tous les êtres sont les

témoignages sensibles de sa Divinité, et il les a créés pour montrer en eux les perfections de sa Divinité.

Les mystiques disent que Dieu n’a créé aucun être inutilement, c’està-dire qu’il n’y a pas de créature qui n’ait sa raison d’être. Les êtres sont les signes visibles de sa Providence et de sa Divinité. Ainsi donc, les créatures sont toutes aimées de Dieu.

On ne doit pas, en cette matière, s’arrêter à l’opinion étroite des gens de la science extérieure. L’examen d’une semblable question revenant aux hommes de la science spirituelle, les autres n’ont pas à y prendre part.

Le cheikh, à propos du verset précité, affirmait que les Infidèles sont sous la protection de l'amour de Dieu. Il citait, à l’appui, cette parole de Dieu : « Ma miséricorde embrasse tout et je l’inscrirai en faveur de ceux qui craignent, etc. »

(Le sens de ce deuxième verset est : j’établirai ma miséricorde, libre de châtiment, en faveur de ceux qui craignent.)

D’après ces paroles divines, les créatures formeraient deux classes : une classe qui éprouve la miséricorde divine après avoir éprouvé le châtiment, et l’autre qui n’éprouvera que la miséricorde sans châtiment.

En ce qui concerne la classe de ceux qui éprouveront la miséricorde divine après avoir subi le châtiment, Dieu a dit : « Mon châtiment atteindra qui je voudrai, et ma miséricorde s’étend sur tout. »

Au sujet de la classe de ceux qui éprouveront seulement la miséricorde divine, sans châtiment, Dieu a dit: « J’inscrirai ma miséricorde en faveur de ceux qui me craignent, etc. »

Le verset : « Et ceux qui auront été incrédules pour les signes de Dieu et n’auront pas cru à sa rencontre, ceux-là auront à désespérer de ma miséricorde, à ceux-là un châtiment douloureux, » vient-il détruire l’absolu de la miséricorde divine ?

Dans ce dernier verset, le mot miséricorde signifie le paradis seulement, qui sera interdit à tout Incrédule. Mais le Paradis n’est pas le dernier terme de la miséricorde de Dieu, car l’intelligence ne peut pénétrer l’immensité de cette miséricorde : Dieu fera miséricorde aux Infidèles comme il l’entendra.

Les mystiques croient que, dans l’enfer, il existe des effets de la miséricorde divine en faveur des Infidèles. Ainsi, à certaines époques, les Infidèles y deviennent insensibles aux horribles tortures du feu : des fruits de toutes sortes et des mets leur y sont offerts, ils y mangent à leur aise ; ils se réveillent ensuite de cette léthargie et souffrent alors les tourments auxquels ils sont voués. Voilà un exemple de la miséricorde de Dieu pour les Incrédules .

Après avoir dit que l’amour de Dieu embrasse toute la

nature, et que, même les Infidèles sont l'objet de son affection , le cheikh ajoutait :

Il y a deux sortes de puretés : la pureté originelle et la pureté accidentelle : la pureté originelle se trouve dans les choses existantes, soit qu’on les prenne en totalité, soit qu’on les considère en détail. Les cires ont leur source dans Dieu ; ce sont les parties détachées d'un mystère qui a nom Très Saint. Chaque atome des êtres est une émanation du Très Saint , lequel est absolument pur

Admettre une souillure dans un atome, serait supposer l’existence d’une impureté dans les attributs divins, qui sont parfaits et purs de toute imperfection ; ce serait détruire la Divinité qui comprend tous les atomes ; en effet, la Divinité est ce degré de Dieu qui embrasse tous les êtres. Rien n’existe qui ne soit soumis à la Divinité et tenu de lui rendre hommage par l’abaissement, l’humiliation, l’adoration, la proclamation de ses louanges, la prosternation. Si l’atome était souillé, il ne lui serait pas permis d’adorer Dieu, de se prosterner devant lui, de le prier. L’atome est donc pur, puisqu’il est entouré par la Divinité, qu’il est une émanation de son nom très-saint.

Tels sont les caractères de la pureté originelle.

Un homme de la science extérieure demandera certainement comment les atomes sont une émanation du nom Très-Saint. Voici ce que nous répondrons:

Le Prophète a dit : « La nature n’existe que par le concours des noms apparents et cachés. » C’est-à-dire, il n’y a dans la nature aucun atome, aucun infiniment petit, sur lequel la lumière du nom de Dieu ne s’étende séparément.

Si l’atome ne recevait pas cette lumière, il serait resté dans le néant. Cette lumière, qui découle d’un seul nom, ne s’étend pas sur deux êtres réunis, pas plus qu’un atome, qui n’a qu’une seule essence, ne reçoit la lumière de deux noms.

Les lumières des noms divins éclairant chaque atome des êtres, aussi petit qu’il soit, la nature est donc tout entière soumise à ces lumières, qui ont fait apparaître les choses existantes.

Dès qu’on a reconnu la vérité de ce principe, on est convaincu de l’existence de la nature par l’intermédiaire des noms de Dieu; on demeure certain que les noms de Dieu font partie intégrante de la Divinité, et que tous ont leur manifestation dans le nom très-saint de Dieu

La pureté accidentelle est définie par ce verset du Coran : « Seulement les polythéistes sont impurs. » En outre, les prophètes ont recommandé de se garder contre les choses impures, c’est-à-dire celles

qui sont regardées comme telles par la loi, au moment d’accomplir les actes d’adoration, et qui ne le sont pas originairement.

L’impureté dont parle la loi est accidentelle et non essentielle ; elle n’a, dès lors, d’autre durée, que celle de la loi, qui est l’ensemble des obligations des Musulmans. Lorsque la trompette de la résurrection se fera entendre, la loi finira , toute chose reviendra à son origine et il n'y aura plus de devoir.

Le châtiment dû aux Infidèles est accidentel , tandis que la miséricorde et l'amour sont fondamentaux. Les Infidèles , quelle que soit la punition qui les ait atteints , sont donc aimés de Dieu et obtiendront sa miséricorde ,

car Dieu a dit : « Ma miséricorde embrasse tout

Si nous disons à une chose que nous voulons : sois, elle est. » Or, le mot sois, constituant la volonté et la sublime parole de Dieu , laquelle ne s'applique qu'à un objet aimé, voulu par lui, a aussi rapport aux Infidèles. Donc , la miséricorde divine qui s'étend sur tout, les concerne également, quel que soit le châtiment qu'ils aient encouru. Tels sont les jugements de la Providence. Il n’y a, dans la création entière, ni plaisir, ni peine, ni repos, ni épreuve, ni pitié, ni vengeance, qui ne soit dans les desseins de la Divinité; tout émane de Dieu seul.

En conséquence, la miséricorde et l’amour divins concernent chaque être, comme on le voit dans ce verset: « Dieu est clément et miséricordieux pour les hommes. Le Musulman et l’incrédule, étant des hommes, sont compris dans cette miséricorde. Cet autre verset: « Nous

avons été généreux pour les enfants d’Adam Nous les avons

traités avec une plus grande bonté que beaucoup de ce que nous avons créé, » comprend encore le Musulman et l’Infidèle. On trouve ici une révélation de la miséricorde fondamentale.

Ces autres versets :

« Les plus mauvaises des bêtes auprès de Dieu sont ceux qui sont ingrats et incrédules (1).

« Ceux qui ont été incrédules appartiennent aux gens du Livre et aux polythéistes ceux-là sont le mal du genre humain. »

Ces versets indiquent seulement des jugements de la Divinité, portés contre les hommes d’une façon accidentelle. Quant au jugement fondamental, essentiel, nous le découvrons dans ces paroles du Prophète sur le caractère de la nature : « Dieu préféra les enfants d’Adam. » Cette préférence, d’après le terme générique employé, implique aussi bien l’incrédule que le Musulman. Toujours ce souverain principe : amour, miséricorde.

La bonté, dont il est parlé dans le verset du Coran, est la cause

(1) Coran , vm, 57, traduction de Kazimirski.

universelle ; tout ce qui arrive apres est accident de la substance, ou phénomène transitoire ; au delà de ce terme est le retour à l’origine.

Ce qui ajoute une certaine valeur à ces opinions du chef des Tidjanya touchant les non-musulmans, c’est qu’elles étaient écrites en 1213 de PH. (1798-1799 de J.-C.), dans son palais de Fez, c’est-à-dire en plein pays musulman et à l’abri de toutes relations intéressées avec les Chrétiens. L’indépendance de caractère de Tidjani s’affirme, du reste, en d’autres passages de son livre ; ainsi, à propos du paiement de la zekkat, il écrit :

a Je fis, un jour, cette question au Prophète: Est-ce que la zekkat, que perçoivent de force les émirs et tyrans musulmans, affranchit le Croyant de cette obligation (envers les pauvres) ?

Ai-je donc, me répondit le Prophète, ordonné aux Musulmans d’obéir à ces princes peu scrupuleux?

— Mais que dites-vous, lui répliquai-je, du Musulman qui verse la zekkat entre les mains des princes dont il n’a rien à redouter ?

— Que la malédiction de Dieu soit sur lui ! »

Ce dernier extrait, si essentiellement musulman, pourrait servir de thème à d’intéressantes considérations philosophiques, politiques et économiques. Nous nous bornerons à faire remarquer qu’ici Tidjani vise, tout particulièrement, le gouvernement turc dont il n’avait pas eu à se louer, et qui était odieux à tous les Berbères.

Cette attitude des Tidjanya vis-à-vis des « émirs et tyrans musulmans » Turcs ou Arabes, ne contribua pas peu, alors, à grandir leur popularité dans le Nord de l’Afrique et à leur attirer de nombreux adhérents. Mais, par contre, leur ligne de conduite, toujours si réservée et si correcte vis-à-vis de l’autorité française, semble avoir porté un coup fatal à leur influence et a arrêté net le développement de leur ordre.

On peut et on doit le regretter. La congrégation des Tidjanya est la seule des congrégations musulmanes qui

ait, exclusivement en Algérie, ses origines, ses traditions et ses intérêts matériels. C’est la seule qui, par ses statuts mêmes, ne peut pas avoir d’attaches avec les ordres religieux de l’Orient ou du Maroc. Il y avait donc là, pour nous, si nous l’eussions voulu, le noyau d’une véritable église musulmane algérienne, dont les membres eussent été, pour notre gouvernement, des auxiliaires aussi dévoués et aussi sûrs que le sont les Taïbya pour le gouvernement marocain. Pour arriver à ce résultat, nous n’aurions eu qu’à faire au chef de l’ordre une situation ostensiblement supérieure à celle de nos plus grands khalifas et bach-agha. Aux yeux de nos sujets indigènes, comme aux yeux du monde musulman, cela eût été parfait, et nous aurions pu tirer parti du concours et de l’influence du chef d’un grand ordre religieux. Ainsi mis en relief, ce personnage, officiellement reconnu par nous comme le véritable chef de la religion musulmane en Algérie, comme notre «cheikh El-Islam », aurait pu être opposé avec succès aux cheikh El-Islam de Stamboul, de La Mecque et des autres pays musulmans.

Au lieu de cela, dominés par les préjugés de notre passé catholique, ou emportés par les intolérances maladroites de soi-disant libres-penseurs, nous nous sommes, le plus souvent, bornés à une bienveillance banale qui n’a eu d’autre effet que de déconsidérer les Tidjanya vis-à-vis des fanatiques. Et pendant ce temps, grandissaient dans l’ombre les ordres rivaux qui puisent leurs aspirations chez les étrangers, comme les Snoussya, Taïbya, Khelouatya, Madanya et autres, sur lesquels notre action ne saurait être efficace.

Bien que l’influence des Tidjanya soit plutôt en décroissance dans l’Ouest, cet ordre a cependant encore de nombreux adhérents au Maroc ; il en a surtout dans l’Oued-Nsaoura, où ses khouan sont plus nombreux que ceux des Qadrya . Enfin il compte encore des adeptes chez les nomades Reguibat, entre Seguiet-el-Hamra et

PAdrar. Dans ce dernier pays il existe, à Chinguit, une zaouïa importante des Tidjanya. Mais plus au sud, vers le centre de l’Afrique et le Soudan, le prestige des Tidjanya ne s’est pas conservé aussi grand qu’il y a une vingtaine d’années.

C’est aujourd’hui dans l’Est et en Tunisie que cette influence semble s’être surtout développée.

L’ancien bey, Si .Mohammed-Saddok, était affilié à l’ordre qui compte encore, parmi ses membres, plusieurs hauts dignitaires du Bardo.

La statistique officielle donne, pour l’Algérie :

Prov. d’Alger 3 zaouïa, 26 moqaddem, 4,348 khouan.

d’Oran 2 20 588

de Constantine. . . 12 54 6,146

Total 17 zaouïa, 100 moqaddem, 11,082 khouan.

Soit un total de 11,182 affiliés.

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