‹ Marabouts et Khouan. Étude sur l'Islam en AlgérieChapitre 36 sur 60 · SI AHMED-BEN-MOHAMMED-BEN-EL-MOKHTAR-BEN- S ALE M-ET-TI DJ AN I · texte numérisé non relu

SI AHMED-BEN-MOHAMMED-BEN-EL-MOKHTAR-BEN- S ALE M-ET-TI DJ AN I

Ordre religieux fondé à Bou-Semghroun en 1196 de l’Hégire.

- 1781-82 de J.-C. - Maison-mère à Aïn-Madhi ou à Temacin

Dès le XVIIe siècle de notre ère, la petite ville d’Aïn- Madhi, située sur les dernières pentes du Djebel-Amour, à 70 kilomètres de Laghouat, était célèbre, dans tout le Sahara, par le nombre et l’érudition des Cheurfa, qui y affluaient des divers points de l’Afrique Septentrionale.

Plusieurs savants , réputés comme ayant été les lumières de l’Islam, ont professé dans cette zaouïa, dont parlent avec éloge deux écrivains marocains bien connus : El-Ayachi qui, vers 1640 de J.-G. (1049-1050 de l’H.), était cadhi aux sources de la Moulaya ; et Mouley- Ahmed qui, vers 1719 de J.-C. (1131-1132 de l’H.), fut l’imam de la zaouïa de Tamagrout, sur l’oued Dra.

La famille la plus importante, parmi ces Cheurfa, était celle des Ouled-Cheikh-Sidi-Mohammed, que la tradition donnait comme issue du chérif marocain fondateur de la ville d’ Aïn-Madhi, bien avant la conquête d’Alger par les Turcs (1).

(1) Voir, sur Sid Ahmcd-Tidjani, dans la Revue africaine , trois articles de M. Arnaud, interprète militaire. — Année 1861, p. 468, « Histoire du Ouali Sid Ahmed-el-Tidjani. » — - Année 1864, p. 354 et p. 435, Siège d’ Aïn-Madhi, par El-Hadj-Abd-el-Qader-ben-Mahi-ed-Din. — Voir aussi les Touareg du Nord, par H. Duveyrier, p. 306.

En 1150 de l’H. (1737-38 de J.-C.), le chef de cette famille, Sid Mohammed-ben-el-Mokhtar-et-Tidjani, homme instruit et distingué, eut un fils, Sid Ahmed, qui, de bonne heure, se fît remarquer par son intelligence et sa piété.

Avant même qu’il eût atteint l’âge de puberté, son savoir, sa modestie et ses vertus l’avalent fait remarquer et le faisaient citer comme exemple. A la mort de son père, survenue en 1166 de l’H. (1752-53 de J.-C.), Sid Ahmed, bien qu’âgé seulement de 16 ans, était déjà assez instruit pour continuer l’enseignement de son père, ce qu’il fît pendant cinq ans.

En 1171 de l’H. (1757-1758 de J.-C.), il quitta Aïn-Madhi et, suivant l’usage des tolba, il se mit à voyager, pour pouvoir profiter des leçons que donnaient, en d’autres pays, les professeurs les plus renommés. 11 commença par se rendre à Fez, où il resta quelque temps au Dar-el- Alem, augmentant chaque jour sa science, par la fréquentation des habiles docteurs de cette université. Muni de diplômes lui conférant le droit d’enseigner toutes les sciences connues des Musulmans de cette époque, il revint à Aïn-Madhi, en s’arrêtant dans les diverses zaouïa situées sur sa route. Il se rendit ensuite à El-Abiod- Sidi-Cheikh, où il demeura quelque temps auprès de Sidi Cheikh-ben-ed-Din, puis à Tlemcen en 1181 de l’H. (1767- 68 de J.-C.), où il professa plusieurs années.

Lorsque, plus tard, en 1186 de l’H. (1772-73 de J.-C.), âgé seulement de 36 ans, il fît le pèlerinage de La Mecque, il étonna tous les docteurs de la Ville-Sainte par la maturité de son esprit et l’étendue de ses connaissances; aussi, de tous côtés, on lui demandait quel était son cheikh ; ce à quoi il répondait : « Tout ce que je sais, je l’ai recueilli, non pas d’un seul homme, mais de tous les savants que j’ai rencontrés. »

Cette réponse était l’expression de la vérité ; car Si Ahmed, qui s’était fait affilier à un grand nombre d’ordres religieux, avait eu de nombreux maîtres. Son premier cheikh avait été un moqaddem des Qadrya, sid

Ahmed-ben-Hassen (à Fez); puis il avait pris, de Mouley-Taïeb lui-même, le dikr des Taïbya ; et de Sid Mahmed-ben-Abd-er-Rahman (Bou-Qobrin), celui des Rahmanya. Il avait eu, ensuite, pour cheikh, un moqaddem des Nacerya, Sid Mohammed-ben-Abd-Allah-et-Tezani ; puis un moqaddem des Habibya, Sid Ahmed-el-Habibben-Mohammed-el-Ghomari-el-Filali-es-Seddiki, etc. Il cite encore : Sid Ahmed-et-Touachi, de Taza ; Si Abd-es- Semed-el-Bohouri, à Tunis, en 1186 de TH. (1772-1773 de J. -G.) ; Sid Ahmed-ben-Abd-Allah-el-Hendi, à La Mecque, en 1187 de l’H. (1773-1774 de J.-C.) ; Sid Mohammed-ben- Abd-el-Kerim, dit Cheikh-es-Semman, à Médine; et, enfin, Sid Mahmoud-el-Kordi, au Caire. Ce fut ce dernier qui, après l’avoir fait moqaddem des Hafnaouya, l’engagea à réunir ses disciples en une association religieuse ayant son dikr particulier.

En quittant ce cheikh, Sid Ahmed se rendit à Tunis, puis rentra à Aïn-Madhi d’où il repartait bientôt pour Tlemcen et Fez.

C’est dans cette ville, où il arriva pour la seconde fois en 1191 de l’H. (1777-1778 de J.-C.), qu’il commença à jeter les premières bases de l’ordre qu’il voulait fonder. Il avait déjà, depuis longtemps, recueilli et rassemblé ce qui lui avait semblé le meilleur, dans tout ce qu’il avait lu ou appris, et il en avait formé un corps de doctrine essentiellement éclectique, qu’il se mit alors à professer publiquement. Il eut bien vite, autour de lui, un noyau de disciples dévoués; mais estimant sans doute que le milieu de Fez, où s’agitaient de nombreuses intrigues politiques et religieuses, n’était pas celui qui convenait pour le£ débuts d’un nouvel ordre mystique, il quitta cette ville, en 1196 de l’H. (1781-82 de J.-C.), et se rendit à Bou-Semghoun (1). Là, il trouva une immense quantité de personnes attirées par l’annonce de son arrivée, et désireuses de le prendre pour directeur spirituel.

(1) Bou-Semghoun, ksar et oasis à 120 kilom. sud de Géryville.

Ce fut là, en 1196 de PH. (1781-82 de J.-C.) que Sid Ahmed-ben-Mokthar-et-Tidjani déclara que le Prophète lui était apparu, et qu’il lui avait ordonné d’abandonner toutes les voies qu’il avait suivies jusqu’alors, en lui disant: « Personne n’aura de reproche à te faire, car » c’est moi qui serai ton intermédiaire auprès de Dieu, » et aussi ton auxiliaire. »

Fort de cet avertissement céleste, Tidjani fît solennellement prendre à ses disciples le dikr que le Prophète lui avait révélé, et les organisa en congrégation. Le point principal du règlement particulier qu’il leur imposait, sous peine d’expulsion et de malédiction, fut de ne jamais s’affilier à un autre ordre religieux.

En même temps, parmi les nombreux appuis qu’il avait, il adoptait définitivement pour son enseignement la chaîne des Khelouatya à laquelle il se rattachait par Si Mahmoud-el-Kordi, et que lui-même, dans ses ouvrages, donne de la façon suivante :

L’ange Gabriel. — Le Prophète. — 1, Ali-ben-Abou-Taleb. — 2, Abou- Hassan-el-Bosri, mort en redjeb de l’an 110 (728). — 3, Habib-cl- Adjemi. — 4, Abou-Seliman-Daoud-ben-Aoceir-et-Taï, mort à Koufa, vers 160 (776). — 5, Marouf-el-Kherkhi, mort à Bagdad, en 200 (815).

— 6, Es-Seri-ben-Morales-es-Saati, 251 (865). — 7, Abou-Kacem-ben- Mohammed-el-Djundi, 297 (910). — 8, Memchad-ed-Dinoueri, 299 (912).

— 9, Ouadjih-ed-Din-Mohammed-el-Bekri. — 10, Omar-el-Bekri. — 11, Abo\i-Ned]ib-Cheiiab-ed-Din-es-Seheronrdi, né en 539 (1144), mort en 632 (1234) et qui était disciple d’Abd-el-Qader-el-Djilali. — 12, Qotbed-Din-el-Abhary-Abou-Bekr-Abd-Allah-ben-Tahar-el-Abhary.— 13, Chehab-ed-Din-Mohammed-ech-Chirazy. — 14, Djemel-ed-Din. — 15, Ibrahim-ez-Zahed-el-Kilani. — 16, Mohammed-el-Khelouati. — 17, Omarel-Khelouati. — 18, Mohammed-Amabram (ou Maram (sic). — 19, El-Hadj- Izz-ed-Din. — 20, Sedder-ed-Din. — 21, Sidi Yahia-el-Bekri. — 22, Hohammed-ben-Belia-ed-Din-Cherouany. — 23, Sultan-el-Mokades (de Jérusalem), Djemal-ed-Din-el-Khelouati. — 24, Khir-ed-Din-el- Nekadi. — 25, Chaban-el-Kestamouni. — 26, Mahi-ed-Din-el-Kestamouni. — 27, Sid Omar-el-Aouady. — 28, Ismaïl-el-Hamari, dont le tombeau est près de celui de Bellal l’Abyssinien, en Syrie. — 29, Mostefa-et-Tayebi. — 30, Chikh-Ali-Effendi-Kara-Pacha, fils du précédent.

— 31, Chikh-Mostcfa-Effendi-el-Dinouri. — 32, Abd-el-Latif-el-Khelouati. — 33, Sid Mostefa-ben-Kamcd-el-Bekri-es-Seddiki. — 34, El-

Ilafni-el-Mosri. — 35, Sid Mahmoud-el-Kourdi, né en Irak et habitant l’Égypte. — 36, Sid Ahmed- Tidjani (1).

Telle fat la naissance de l’ordre des Tidjanya. De 1196 à 1213 de PH. (1781-1799 de J.-C.), c’est-à-dire pendant environ 18 ans, Sid Ahmed se fit le missionnaire actif de sa doctrine, en parcourant le Sahara, le Touat, le Soudan, la Tunisie, créant partout des zaouïa et des moqaddem pour la propagation de son ordre.

Cet ordre naissant avait pris rapidement une extension considérable et était devenu une véritable puissance. Aussi, dès 1783 de J.-C. (1197-98 de l’H.), l’influence de Sid Ahmed-el-Tidjani donnait-elle des inquiétudes au gouvernement turc, et le bey d’Oran, Mohammed-el- Kebir (2), venait, en 1784-85 de J.-C. (1199 de l’H.), s’emparer d’Aïn-Madhi et lui imposer un tribut annuel de 188 réaux.

Deux ans plus tard, en 1787 de J.-C. (1201-1202 de l’H.), son fils, le bey Otsman, dut recommencer la môme expédition, pour se faire payer la redevance imposée par son père.

Vers 1798-99 de J.-C. (1213 de l’H.), Sid Ahmed, fatigué, non pas de son apostolat, mais des mesquines querelles que lui suscitait, à Aïn-Madhi même, un parti qui se distinguait de ses disciples par le nom de Tidjadjna, quitta définitivement le Sahara et vint s’installer à Fez.

Les habitants de cette ville, qui depuis longtemps le connaissaient, lui firent un accueil chaleureux, et de nombreux adhérents se pressèrent autour de lui.

Le moment était, du reste, bien choisi pour la propagation de ses doctrines : le Maroc était fatigué par plu-

(1) Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que les Tidjanya qui, en Algérie, sont partout en rivalité d’influence religieuse et politique avec les Rahmanya, se trouvent avoir la même chaîne.

(2) Voir dans les tomes III et IV de la Revue africaine, le récit des sièges de Laghouat et d’Aïn-Madhi, en 1199 de l’H. (1784-85 de J.-C.), d’après un manuscrit par M. Gorguos.

sieurs années de guerres civiles, causées par la faiblesse cle ses souverains ; le nouvel empereur, Mouley-Sliman, était un prince énergique, intelligent et désireux de ramener la paix et la prospérité dans ses états. En véritable chérif, ce souverain comptait, d’ailleurs, s’appuyer sur le concours de l’élément religieux; il venait tout juste de s’assurer celui de Mouley-Ali-ben-Ahmed, chef des Taïbya, quand Sid Ahmed-Tidjani arriva à Fez.

Mouley-Sliman, très versé dans les études théologiques, savait que les Tidjanya, bien que prêchant, dans leurs doctrines, l’abstention des affaires politiques, recommandaient aussi l’obéissance aux gouvernements réguliers. Le souverain se montra donc très bien disposé pour le chef d’ordre et il lui fit don d’un magnifique palais, dit Haouch-el-Meraïat (le domaine des glaces), dans lequel Sid Ahmed s’installa avec sa famille et ses serviteurs.

Ce fut dans cette résidence princière qu’il dicta à ses disciples, Sid El-Hadj-Ali-el-Harazimi et Si Mohammedben-el-Mechri-es-Saïhi, l’histoire de sa vie et ses recommandations à ses khouan. Ce manuscrit, devenu le livre de doctrine des Tidjanya, est appelé le Kounnache, corruption verbale du titre: Min-Koulli-Nachine ,

(de tout recueilli, le meilleur); il porte la date de dou-elkada 1214 (mars-avril 1800).

Nous reviendrons sur ce livre, que Sid Ahmed a donné à ses disciples comme ayant été écrit « à la suite d’un » songe dans lequel le Prophète lui avait donné la mis- » sion d’expliquer les passages obscurs du Saint-Livre » et de la Sounna, et de commenter les leçons laissées » par les docteurs et les cheikh. »

A la même époque, Sid Ahmed faisait élever à Fez, dans le quartier appelé Houmet-el-Blida-er-R’arouya, une zaouïa où, chaque jour, il allait réciter ses prières, lire et expliquer le Koran et la tradition à ses nombreux khouan et disciples. C’était alors un beau vieillard à la barbe éclatante de blancheur, à la physionomie intelli-

gente et réfléchie. Bien qu’obèse et un peu voûté, comme tous les gens d’étude, il avait très grand air ; sa voix forte et sa parole éloquente le servaient admirablement dans ses prédications.

Vers la fin de sa vie, tout le temps qu’il ne donnait pas à l’enseignement public et aux exercices de piété, il le consacrait à l’éducation de ses deux fils : Sid Mohammed-el-Kebir, né vers 1211 de l’H. (1796-97 de J.-C.), et Sid Mohammed-S’rir, né en 1216 de l’H. (1801-1802 de J.-C.).

Il ne quitta plus Fez qu’une seule fois, en 1228 de l’H. (1813 de J.-C.), pour faire un dernier voyage à Aïn-Madhi où il ne resta que quelques jours. Il mourut deux ans plus tard, le 14 choual 1230 (19 septembre 1815), et fut enterré dans sa zaouïa de Houmet-el-Blida-er-R’arouya.

Avant de mourir, il avait confié la tutelle de ses deux fils à la sage direction de Mohammed-ben-Ahmed-et- Tounsi, et il avait remis la direction spirituelle et la grande maîtrise de son ordre à un autre de ses amis et disciples, Sid El-Hadj-Ali-ben-El-Hadj-Aïssa, originaire d’El-Yambo (Arabie), et, depuis longtemps déjà, moqaddem, chef de la zaouïa de Temacin (1).

Mais, Sid Mohammed-ben-Ahmed-et-Tounsi étant mort peu de temps après son maître, Sid El-Hadj-Ali vint, en toute hâte, prendre à Fez les deux fils de Tidjani, que déjà la rapacité de l’empereur Mouley-Yazid-ben-Ibrahim (poussé peut-être par les Taïbya jaloux du crédit des Tidjanya) avait dépouillés du palais donné par Mouley-Sliman et d’une partie de leurs biens patrimoniaux.

Sid El-Hadj-Ali resta quelque temps à Aïn-Madhi, puis, après avoir remis tout en .ordre et ramené la prospérité matérielle dans la zaouïa, il rentra à Temacin.

(1) Il y avait déjà, depuis assez longtemps, un centre religieux à Temacin, où une superbe mosquée-cathédrale avait été bâtie, l’an 817 de 1TJ. (1414-15 de J.-C.), par un nommé Ahmed-ben-Mohammedel-Fassi. Cette mosquée est, comme la zaouïa, située en dehors de la ville et forme un bourg distinct appelé Tamelhalt.

Bien que n’ayant pas la charge de la direction spirituelle de l’ordre, Si Mohammed-el-Kebir et son jeune frère soutinrent dignement l’honneur de leur nom. Ils firent venir, de l’Ouest, de savants docteurs qui maintinrent, à la zaouïa, son ancien prestige, et bientôt eux-mêmes furent cités pour leur profond savoir. Mais cette vie tranquille dura peu : des dissidents, Tidjadjna expulsés d’Aïn-Madhi par Sid Ahmed, et réfugiés dans le Djebel- Amour , amenèrent avec eux , contre cette ville , des contingents d’Arabes de l’Ouest. L’attaque ayant complètement échoué, les Tidjadjna allèrent implorer le secours du bey d’Oran, Hassen, qui vint mettre le siège devant Aïn-Madhi, en 1820 de J.-G. (1235-1236 de l’H.). Les Tidjanya achetèrent, moyennant 100,000 boudjou d’argent, l’éloignement du bey; le Turc accepta l’argent, puis canonna la ville pendant 36 heures, tenta plusieurs assauts infructueux, et, finalement, dut rebrousser chemin après avoir éprouvé des pertes sérieuses.

En 1822 de J.-G. (1237-1238 de l’H.), le bey du Tittery, Moustafa-ben-Mezrag, fit, contre Ain-Madhi, une autre tentative qui ne fut pas plus heureuse.

Soit que ces deux attaques aient donné aux marabouts le désir de se venger des Turcs, soit, plutôt, que l’échec des deux bey ait eu assez de retentissement pour faire regarder les maîtres d’Aïn-Madhi comme des alliés puissants, toujours est-il que, sur la demande des Hachem (de Mascara), les deux Tidjani, à la tête de nombreux contingents, se dirigèrent, en 1826 de J.-G. (1241-42 de l’H.), vers Mascara ; mais ils furent arrêtés à Souara, près du Chott, par un fort parti de Marocains du Zegdou (1), qui les força à reculer.

Si Mohammed-el-Kebir-et-Tidjani, blessé grièvement au cou, dut rentrer à Aïn-Madhi, où il resta deux mois entre la vie et la mort. Il reprit néanmoins ses projets, l’année suivante, en 1827 de J.-C. (1242-43 de l’H.), et,

(1) Le Zegdou marocain est une confédération voisine de Figuig.

cette fois, il arriva presque sous les murs cle Mascara : deux faubourgs de la ville étaient déjà en son pouvoir, quand les Hachem firent défection, et le massacrèrent avec 400 des siens.

Sid Mohammed-S’rir, qui était resté à Bou-Semghoun, n’avait pas assisté à ce combat ; il regagna de suite Aïn- Madhi, et prit en mains la direction des affaires politiques.

Son administration fut remarquable, tant dans les choses temporelles que dans les choses spirituelles. 11 fît alliance avec Si Ahmed-ben-Salem, le chef du soff Chergui dans la confédération des Laghouat, et il donna, dans tout le Sahara de l’Ouest, une grande extension à l’ordre fondé par son père.

L’honneur de cette sage direction revient, du reste, à Si El-Hadj-Ali, de Temacin, qui, en. droit et en fait, était resté le chef de l’ordre des Tidjanya et qui avait imposé dans l’Ouest, à Si-Mohammed-Srir, la ligne de conduite que lui-même suivait, avec succès, dans le Sahara oriental et en Tunisie.

Ce fut surtout vers l’extrême Sud que se porta l’activité des Tidjanya, qui travaillèrent à se créer des relations continues avec l’Afrique centrale, les Touareg et le Soudan.

Pour atteindre ce but, ils ne se bornèrent pas à renvoi de simples missionnaires : ils se livrèrent à un immense commerce, fait par des caravanes que conduisaient et escortaient des moqaddem et des khouan des zaouïa d’Aïn-Madhi, Bou-Semghoun, Fez et Tlemcen. Ces caravanes se grossissaient, en route, des adeptes appartenant aux tribus traversées, et elles allaient ainsi, en toute sécurité, jusqu’à Chinguetti, dans l’Adrar occidental, jusqu’à Tinbouktou, Segou et le Fouta sénégalais. Chemin faisant, elles menaient de pair, avec un égal sucqès, le commerce et le prosélytisme religieux.

De grandes richesses affluaient à Temacin et à Aïn- Madhi, et à cette époque, 1830 à 1843 de J.-C. (1245 à

1259 de l’H.), les gouverneurs du Sénégal constataient dans leurs rapports officiels, les progrès de l’Islamisme dans l’Afrique centrale.

Cette prospérité toujours croissante, cette immense extension dans le Sud, cette influence considérable, tout à la fois religieuse et politique, avaient fait, des Tidjanya, une véritable puissance, et, de tous côtés, leur alliance était recherchée.

Mais, ni le chef de l’ordre, ni le marabout d’Àïn-Madhi n’étaient disposés à compromettre cette situation en se jetant dans les hasards des expéditions militaires.

Aussi, quand, dès les premiers jours de l’occupation française, le derkaoui El-Hadj-Moussa-ben-Madani-bou- Hamar, moqaddem des Madanya, sollicita la population de Laghouat de s’attacher à sa fortune, le cheikh Ahmedben-Salem lui répondit (1) : « Nous sommes Tidjanya; » mon père m’a nommé de ce nom, et Tidjani lui-même » m’a fait, à ma naissance, avaler des dattes mâchées par » lui, comme faisait le Prophète aux enfants de Médine. » — Cependant nous te traiterons avec bienveillance et » n’empêcherons pas ceux à qui il plaira de sortir de » notre ordre, de suivre ta voie. » El-Hadj-Moussa dut se contenter de cette réponse ; il ne trouva qu’un très petit nombre d’adhérents et dut se retirer bientôt devant l’attitude des Tidjanya.

Plus tard, vers 1836 de J.-C. (1251-52 de l’H.), peut-être avant, l’émir El-Hadj-Abd-el-Kader-ben-Mahi-ed-Din chercha, par tous les moyens possibles, à mettre les Tidjanya dans son parti. Mais il ne put y réussir et ses avances réitérées échouèrent toutes contre le bon sens de Sid El-Hadj-Ali et de Si Mohammed-S’rir. Ceux-ci avaient déjà compris que, dans sa lutte contre la France, l’émir serait vaincu ; ils n’avaient, du reste, rien à gagner à son service, même en cas de réussite, car le Tell

(1) Voir, sur El-Hadj-Moussa-el-Madani, le cbap. XVIL

appartenait à d’autres ordres religieux, déjà anciens et fortement enracinés chez les populations.

Il ne convenait pas non plus aux seigneurs d’Aïn- Madhi et de Temacin de se faire les vassaux de l’émir. Bref, leur réponse fut un refus formel, enveloppé dans une onctueuse phraséologie :

« Je désire, écrivait Tidjani, rester dans le calme de la » vie religieuse et ne m’occuper que des choses du Ciel ; » je n’ai, d’ailleurs, ni la force, ni l’influence que l’on me » suppose, et, s’il est dans les desseins de Dieu, qui a » amené les Français en pays musulman, de les en » chasser et de leur faire repasser la mer, il n’est pas » besoin de mon bras pour l’accomplissement de cette » sainte œuvre.

» Le calme de la vie religieuse, dans laquelle je me » suis retiré, m'a fait contracter l’obligation et le devoir » de diriger dans le respect de Dieu ceux qui me sont » attachés, et de les maintenir en dehors des conflits » temporels dont on ne saurait prévoir la fin. »

Le 5 juin 1838 (12 rabi-el-ouel 1254), après bien des mois de correspondance inutile, l’émir, à la tête de son armée, campait sous les murs d’Aïn-Madhi et commençait le siège de la ville (1). Tidjani résista 8 mois derrière ses murailles que renversaient ies mines et le canon de l’émir. Lorsqu’en janvier 1839 (choual-et-dhou-el-kada 1254), l’émir enleva Aïn-Madhi et que Tidjani, vaincu, se réfugiait à Laghouat, le prestige des Tidjanya avait encore grandi dans le Sahara, quoiqu’ils fussent les ennemis de l’émir Abd-el-Qader.

Le chef des Tidjanya, en sa qualité de chef d’un ordre religieux musulman, ne pouvait pas, après le départ des

(1) Voir le récit détaillé de ce siège dans la Revue africaine de 1864 et dans l 'Histoire de l’insurrection des Ouled Sidi Chikh par le colonel Trumelet. Alger, 1884, librairie A. Jourdan.

Turcs, se déclarer partisan de la domination des chrétiens en Algérie ; mais Si El-Hadj-Ali et Si Mohammed- S’rir, qui suivaient attentivement les progrès de notre conquête, étaient, au fond, sympathiques à notre établissement. Ils blâmaient hautement les résistances qui nous étaient opposées sur certains points du pays, et ils disaient aux Musulmans que notre autorité, qui respectait leurs croyances et s’appuyait sur la justice et l’équité, devait être acceptée jusqu’à ce que les temps fixés par Dieu pour notre départ fussent arrivés. Du reste, au lendemain du siège d’Aïn-Madhi, les Tidjanya conformèrent leurs actes à leurs paroles.

En 1840 de J.-C. (1255-1256 de l’H.), Sid Mohammed- S’rir-et-Tidjani offrait, spontanément, à M. le maréchal Valée, son concours moral et matériel contre l’émir El- Hadj -Abd-el-Qader .

En 1844 de J.-G. (1259-1260 de l’H.), lorsque le général duc d’Aumale marchait sur Biskra, tous les nomades du Sahara oriental allèrent prendre, àTemacin, les instructions du grand-maître de l’ordre. Sid El-Hadj-Ali leur répondit : « C’est Dieu qui a donné aux Français l’Algé- » rie et tous les pays qui en dépendent; c’est lui qui » protège leur domination. Restez donc en paix et ne » faites pas parler la poudre. Dieu vous a délivrés de » vos oppresseurs qui ne connaissaient d’autre règle » que la violence.

» Laissez faire aux autres ce qu’ils veulent, car ils » paraissent, quoique infidèles, avoir pris le chemin de » la justice et de la sagesse, par lequel fructifiera le bien » de tous. Le Droit suit le Droit; tout ce qui vient de » Dieu doit être respecté. »

La même année, Ahmed-ben-Salem, chef du sofï Chergui à Laghouat et moqaddem des Tidjanya, venait, sur l’ordre exprès du marabout d’Aïn-Madhi, faire acte de soumission au général Marey-Monge installé avec sa

colonne à Zakkar, à 100 kilomètres N.-E. de cette ville. Ahmed-ben-Salem amena la colonne dans la ville même de Laghouat et dans les ksour de l’oued Mzi, dont le général prit possession au nom de la France, et dont Si Ahmed-ben-Salem fut nommé khalifa. En même temps (le 3 rabia-et-tsani 1260), le 22 avril 1844, le lieutenantcolonel de St-Arnaud et 12 officiers allaient rendre visite à Tidjani, dans la zaouïa même d’Aïn-Madhi, où ils étaient reçus avec la plus grande cordialité.

Quelques mois après, Si El-Hadj-Ali de Temacin mourait, laissant la grande maîtrise de l’ordre à Si Mohammed-S’rir-ben-Ahmed-el-Tidjani. Celui-ci continua à nous prêter son concours sans arrière pensée et, dans plusieurs circonstances difficiles que notre khalifa eut à traverser depuis cette époque, il fut toujours aidé par les Tidjanya, au mieux de nos intérêts politiques ou administratifs.

En mars 1853 (djoumad-el-ouel et djoumad-et-tsani 1268), Si Mohammed-S’rir-ben-Ahmed-Tidjani mourut (1), après avoir confié la direction spirituelle de l’ordre au fils de Si El-Hadj-Ali, de Temacin, Si Mohammed-El-Aïd.

(1) Si Mohammed-STir-ben-Ahmed-Tidjani est enterré à Aïn- Madlii. Son tombeau se compose d’une chapelle rectangulaire surmonté d’une koubba à jour reposant sur des colonncttes séparées par des arcades. Au centre de la chambre est un sarcophage très élevé en bois peint et contenant les restes du saint homme. L’intérieur de la coupole, les colonnes, les murs, les arceaux, sont couverts de peintures vertes et rouges d’un assez bel effet; sur un des côtés de la pierre se trouve une fausse-porte formée d’un panneau renaissance en vieux chêne et or d’un joli travail, évidemment d’origine européenne. La façade opposée est formée par des grilles placées entre des colonnes peintes, et ces grilles sont elles-mêmes cachées par des portes pleines. Les pèlerins sont admis à regarder le sarcophage à travers ces grilles et une prière faite, en vue de ces reliques, procure des grâces spéciales au fidèle. Il n’y a que les dignitaires et les membres privilégiés de l’ordre qui sont admis dans l’intérieur du sanctuaire. C’est là un honneur que Si Ahmed-Tidjini fait du reste toujours spontanément aux hauts fonctionnaires et aux officiers français qui visitent Aïn-Madhi .

Les enfants de Si Mohammed-S’rir étaient alors en bas âge : Paîné n’avait que 3 ans, le second un an (1) ; un acte, dont l’authenticité est très discutable, en confia la tutelle à l’oukil de la zaouïa d’Aïn-Madhi, El-Mecheri- Ryan, depuis caïd.

Si Mohammed-el-Aïd-ben-el-Hadj -Ali, le quatrième grand-maître des Tidjanya, suivit à notre égard la meme ligne de conduite que ses prédécesseurs spirituels; et nul n’a servi notre cause avec plus de loyauté.

En 1854 de J.-C. (1270-1271 de l’H.), son influence dans le Souf et l’oued Rir’ facilita beaucoup, au général Desvaux, l’établissement de l’autorité française dans toute cette région.

En 1860 de J.-C. (1276-1277 de l’H.), il donnait son chapelet et le diplôme de khouan à M. H. Duvevrier, qui a dû en partie, à ce concours du chef des Tidjanya, de pouvoir accomplir son admirable voyage chez les Touareg (2).

En 1864 de J.-C. (1280-1281 de l’H.), les Tidjanya sépa-

(1) On a aussi conteste la légitimité, ou plutôt la véracité de la filiation de ces deux enfants. Cette version a été racontée tout au long par M. le colonel Trumelet, dans la Revue africaine de 1877, page 343.

(2) Voir Duveyrier: Les Touareg du Nord, page 309, où le célèbre voyageur rend un juste hommage à Si Mohammed-el-Aïd et aux Tidjanya. — On sait que la même protection avait été donnée au colonel Flatters qui était accompagné du nommé Abd-el-Qader-ben- Hamida, moqaddem des Tidjanya. Ce moqaddem fut massacré traîtreusement le 10 mars, alors qu’il était envoyé en parlementaire par M. Dianous. Il mourut en invoquant en vain le nom du saint patron de l’ordre. C’est que, de 1860 à 1881, l’influence exercée chez les Touareg par les Tidjanya est passée, en grande partie, auxSnoussya.

La suppression de la traite des nègres en Algérie a, peu à peu, éloigné du Sud algérien les caravanes de l’Afrique centrale dont ce négoce constituait le principal élément de trafic. — Ces caravanes se sont donc dirigées sur R’adamès, Morzouk, R’at, où, peu à peu, elles ont trouvé les zaouïa Snoussiennes comme comptoirs commerciaux et comme centres religieux. M. Duveyrier le constatait déjà très explicitement en 1860, et, depuis cette époque, les progrès des Snoussya ont été malheureusement énormes.

rèrent d’autant plus nettement leur cause de celle des Ouled-Sidi-Cheikh-Cheraga révoltés, que bon nombre de ces Cheraga appartiennent à l’ordre des Quadria; aussi, soit par Temacin, soit par Aïn-Madhi, nous eûmes toujoursdes indications précieuses pour nous aider à lutter contre les Ouled-Hamza.

Malheureusement, pendant que, à Temacin, la direction spirituelle de l’ordre, représentée par Si Mohammed- El-Aïd, continuait à s’exercer avec intelligence et de façon à mériter toute notre sympathie, il se passait à Aïn-Madhi toute une série de faits préjudiciables aux intérêts de l’Ordre.

Le vieux Ryan, ou plutôt ses fils, n’avaient ni l’instruction, ni le sens moral nécessaires pour accomplir fidèlement la mission qu’ils disaient avoir reçue de Si Mohammed-S’rir : ils soulevèrent une question de suprématie entre la zaouïa d’Aïn-Madhi et celle de Temacin, espérant attirer entre leurs mains le produit des ziara, au détriment de la zaouïa de Temacin. Ce fut cependant le contraire qui se produisit, car, si les deux pupilles de Ryan restèrent bien à l’état de fétiches vénérés, aux yeux des Larbaâ et des gens immédiatement voisins d’Aïn-Madhi, leur prestige religieux allait néanmoins s’amoindrissant. Ryan, en effet, pressé de voir les offrandes arriver à Aïn-Madhi, cherchait à soustraire les Tidjanya de l’Ouest à l’action directrice du grand-maître résidant à Temacin, et, par une spéculation malhonnête, il exaltait le caractère maraboutique et chérifien des deux fils Tidjani, au détriment des véritables intérêts de l’ordre. En un mot, il préparait, entre les deux zaouïa, la scission qui existe en fait aujourd’hui à l’état latent.

Entre les mains de ce tuteur maladroit, l’éducation de Si Ahmed et de Si El-Bachir laissa fort à désirer,: ils n’avaient, en somme, près d’eux, aucune personne ayant l’ascendant moral nécessaire pour les guider, pour réfréner en eux l’ardeur de la jeunesse et pour leur donner cet esprit de conduite et ce sens politique que possé-

daient à un si haut degré leurs ascendants et les chefs spirituels de l’ordre.

Cependant, en ce qui concernait leurs relations avec nous, Sid Ahmed, qui, dès 1865 de J. -C. (1281-1282 de FH.), avait été émancipé et nommé caïd d’Aïn-Madhi (à 15 ans), affirma toujours son dévouement par des actes et par un concours sérieux à notre cause. Il le fit même quelquefois avec une fougue qui, rapprochée des écarts de sa conduite privée, acheva de le déconsidérer aux yeux des Musulmans de l’Ouest, chez lesquels dominaient les ordres religieux des Qadrya, des Taïbya et des Derqaoua.

Tous les Hachem de Mascara, la plupart Qadrya et anciens serviteurs de leur moqaddem et émir Abd-el-Qaderben-Mahi-ed-Din, avaient encore présent à la mémoire le siège d’Aïn-Madhi, qui avait été le prélude des revers de leur chef religieux et politique. Les Taïbya avaient tout intérêt à déconsidérer les chefs de la zaouïa de Fez, comme aussi à étendre leur action dans la province d’Oran, et, dans cette lutte sourde contre les Tidjanya, ils trouvaient encore un appui chez les Zianya et les Kerzazya, dont les intérêts sahariens et trans-sahariens étaient en rivalité avec ceux des Tidjanya. Enfin, à Tlemcen, les Derqaoua-Chadelya rappelaient, volontiers, l’attitude hautaine d’Aïn-Madhi vis-à-vis d’El-Hadj-Moussael-Madani.

Les fils de Tidjani n’étaient pas à hauteur des difficultés que leur créait une pareille coalition de rancunes et d’intérêts politiques et religieux. D’un autre côté, la plupart de nos chefs indigènes et agents politiques de la province d’Oran, même les plus foncièrement dévoués à la cause française, subissaient, sans quelquefois s’en rendre compte, ces influences musulmanes si hostiles aux Tidjanya. Un courant d’opinion malveillante, à l’égard. de Sid Ahmed et de Si El-Bachir, ne tarda pas à s’établir dans les sphères officielles du commandement.

Les choses en étaient là, quand, en 1869 de J.-C. (1285-

1286 de PH.), les Ouled-Ziad de Géryville, serviteurs religieux des Tidjanya, mais que leur position isolée au milieu des Ouled-Sidi-Cheikh-Cheraga avait forcés à suivre le mouvement des Ouled-PIamza, supplièrent les Tidjanya de négocier, avec les chefs de l’insurrection, leur retour sur leur territoire et leur séparation des insurgés.

Sid Ahmed, se fiant à son prestige religieux et aux bonnes relations qui avaient existé entre son aïeul et le grand-père du chef des Ouled-Sidi-Cheikh, entra en pourparlers avec les Ouled-Hamza qui, précisément, venaient de se rapprocher de Laghouat.

Ces négociations ne furent pas plus tôt connues, qu’elles furent incriminées et que nos chefs indigènes nous dénonçaient les deuxTidjani comme devant quitter la zaouï'a d’Aïn-Madhi, pour faire cause commune avec les Ouled-Sidi-Cheikh.

Pour empêcher cette éventualité, bien improbable cependant, le 1er février 1869, le colonel de Sonis arrêtait, dans leur zaouïa, Sid Ahmed et Sid El-Bachir qu’on internait à Alger (1). Quelques mois après, les Ouled-Ziad faisaient’ leur soumission.

Sid Ahmed avait alors 17 ans ; il resta un an à Alger, fort tranquille, mais sans réussir à dissiper complètement les préventions que l’on avait contre lui. Il y était

(1) Le fait reproché aux fils Tidjaui était de n’avoir pas fermé les portes d’Aïn-Madhi devant les contingents des Ouled-Sidi-Cheikh et de n’avoir pas renouvelé, vis-à-vis de ces rebelles, la résistance faite jadis contre les Turcs et contre Abd-el-Qader. Pour l’autorité militaire, c’était en effet une défaillance coupable; mais, si on tient compte à la fois, et des mœurs arabes, et des pourparlers engagés entre les marabouts d’Aïn-Madhi et ceux des Ouled-Sidi-Cheikh, cette compromission n’avait rien d’anormal.

La population d’Aïn-Madhi racheta du reste bien vite ce que cette conduite pouvait avoir d’équivoque, car, les deux fils Tidjani en tête, elle poursuivit vigoureusement à coups de fusil les fuyards des Ouled- Sidi-Cheikh, vaincus le leb février 1869 par le colonel de Sonis, sous les murs même de la ville. Cependant, le soir de ce combat, Tidjani était arrêté et le 2 il était dirigé sur Alger.

encore au commencement de la guerre contre l’Allemagne., quand des notables indigènes d’Alger eurent l’idée d’envoyer une lettre collective de félicitations aux survivants des Tirailleurs de Wissembourg et de Reichshoffen ; Sid Ahmed offrit d’aller lui-même remettre cette lettre.

Avant de partir, il adressa une circulaire à ses moqaddem de l’Ouest, pour leur annoncer son départ volontaire, et pour leur recommander la soumission aux Français, dont il allait visiter le pays.

Il s’embarqua, avec sa suite, le 16 août 1870 (18 djoumad-el-ouel 1287), et arriva à Paris, où il fut bientôt rejoint par son frère El-Bachir.

Au 4 septembre, on jugea prudent d’éloigner les Tidjani de Paris, et on les envoya à Bordeaux où ils furent présentés au général Daumas, au cardinal-archevêque, au premier président de la Cour d’appel. La bonne mine de Sid Ahmed qui, à cette époque, était un homme remarquablement beau, ses manières affables, lui attirèrent les sympathies générales de la population ; et quand, le 17 octobre, il assista, au grand théâtre, avec tous les siens, à une représentation au profit des blessés, il fut accueilli par une salve d’applaudissements.

Ce fut à Bordeaux que ce marabout fit la connaissance de la fille d’un gendarme retraité, Mlle Aurélie Picard, qu’il épousa morganatiquement, et au profit de laquelle, peu de temps après son retour en Algérie, en 1872 de J.-G. (1288-1289 de l’H.), il répudia ses autres femmes.

Au moment de l’insurrection de 1881 de J.-G. (1298 de l’H.), les mêmes intrigues recommencèrent, dans le but de nous faire prendre, des mesures coercitives vis-à-vis de Sid Ahmed ; mais M. Albert Grévy se borna à inviter le marabout à venir passer quelque temps à Alger.

Là, Si Ahmed écrivit plusieurs lettres pressantes à ses khouan de l’Ouest, pour faire rentrer de défection ceux . d’entre eux à qui leur isolement n’avait pas permis de • résister à l’agitateur.

Lui-même nous demanda qu’un officier français fût installé à Aïn-Madhi, pour rendre compte à l’autorité supérieure de ce qui se passait dans sa zaouïa. Satisfaction lui ayant été donnée sur ce point, il s’est mis, plus tard (1), en instance pour obtenir qu’un instituteur français fût envoyé à Aïn-Madhi.

Pendant que, depuis 1853 de J.-C. (1269-70 de PH.), ces divers incidents se produisaient autour de la personne du petit-fils du grand Tidjani, le chef officiel de l’ordre, Si Mohammed-el-Aïd, continuait, à Tamelhalt (2), à administrer, avec une rare prudence et un grand tact, les affaires spirituelles des khouan Tidjanya. Son attitude vis-à-vis de nous restait toujours absolument digne et correcte, et, en toutes circonstances, il savait faire preuve d’un sens politique remarquable. Ses vertus privées et son esprit de charité l’avaient fait surnommer « l’ami de tous. »

En 1871 de J.-G. (1287-1288 de PH.), sa ligne de conduite fut très nette, et il n’y eut aucune défection parmi les khouan relevant de son autorité.

Si Mohammed-el-Aïd mourut le 12 novembre 1875 (13 choual 1292), à l’âge de 65 ans. Il fut remplacé comme chef de l’ordre (3), le 19 novembre (20 choual 1292), par

(1) En décembre 1882 (moharem et safer 1300).

(2) Tamelhalt, où est située la zaouïa dite de Temacin, forme une ville à part, ayant son enceinte particulière, et habitée exclusivement par les serviteurs de la zaouïa ; c’est une sorte de faubourg de l’oasis de Temacin.

C’est à Tamelhalt qu’est le tombeau de Sid El-Hadj-Ali-ben- Aïssa, sous un immense dôme très élevé, ayant, à l’intérieur surtout, un très grand cachet. Les murs et la coupole sont garnis de sculptures en plâtre découpé, de peintures aux vives couleurs et de nombreuses inscriptions en relief reproduisant les 99 noms de Dieu et divers versets du Coran. Un côté de la chambre sépulcrale est fermé par une grille donnant sur une chapelle richement décorée. On répète à Tamelhalt, pour la vue de ce tombeau, les mômes erre- ' ments que ceux observés à Aïn-Madhi pour le tombeau de Mohammed-S’rir-el-Tidjani, et décrit dans la note 1 de la page 428.

(3) Et à F élection.

son frère, Si Mohammed-S’rir-ben-el-Hadj-Ali, qui était le moqaddem, chef de la zaouïa de Guemar, dans le Souf.

Ce choix surprit beaucoup de monde et impressionna vivement Sid Ahmed-Tidjani, car on croyait savoir que la volonté du fondateur de l’ordre avait été que le grandmaître fût pris, alternativement, dans sa propre famille et dans celle de Sid El-Hadj-Ali.

Cependant le choix fait, le 19 novembre, par les moqaddem réunis à Tamelhalt, était logique et excellent. Ce n’était, du reste, que l’application de ce grand principe qui veut que, dans toutes les associations religieuses, l’intérêt de l’ordre passe avant celui de telle ou telle personnalité.

Or il était bien évident que, par ses antécédents, ses habitudes, son âge même (il n’avait alors que 23 ou 24 ans), Sid Ahmed n’était pas en situation de prendre en mains, avec une autorité morale suffisante, la direction suprême de l’ordre fondé par son aïeul.

On était au courant, à Tamelhalt, des progrès effrayants faits par les Snoussya, à l’est et au sud de l’Algérie; on en comprenait la gravité, et l’on sentait que, pour empêcher les défaillances des Tidjanya, pour lutter avec succès contre les tendances chimériques du panislamisme prêché par Si Snoussi, il fallait une tête bien organisée et une grande maturité d’esprit.

Si Mohammed-S’rir-ben-el-Hadj-Ali, âgé de 55 ans, jurisconsulte des plus distingués, ayant fait ses preuves comme chef d’une zaouïa importante, réunissait toutes les conditions voulues de science, de piété et de vertu.

C’est, en effet, un homme sage, tolérant, simple dans ses allures et d’une grande finesse d’esprit, qui, comme tous ses prédécesseurs, se montre vis-à-vis de nous plein de dévouement et de bon vouloir. 11 a gardé près de lui son frère, Si Maammar, qui était déjà le factotum de son prédécesseur, et il lui a laissé la haute direction du temporel et du personnel. Ce Si Maammar est un homme d’une grande valeur intellectuelle ; quoique d’une

laideur peu commune et d’allures brusques, il est sympathique à tous ceux qui l’approchent.

Toujours en mouvement, l’air jovial et bon enfant, il devient, le cas échéant, un diplomate des plus habiles, et apporte, dans les discussions, un esprit élevé et un grand bon sens.

La correspondance politique de la zaouïa de Temacin avec l’autorité française est toujours extrêmement remarquable, au point de vue des idées et de la rédaction.

Sans entrer dans des citations qui nous entraîneraient en dehors de notre sujet, nous croyons devoir donner ici, à titre de document montrant bien l’esprit de tolérance qui anime les Tidjanya, copie d’une lettre de recommandation, écrite, sur la demande de M. Tirman, gouverneur général, pour être remise à M. le colonel Borgnis-Desbordes, se rendant à Segou et au Fouta, pays dont les souverains sont les serviteurs religieux des Tidjanya :

« Louange au Dieu unique ! Que Dieu répande ses grâces sur notre » seigneur et notre maître Mohammed, sur sa famille et sur ses com- » pagnons, et qu’il leur accorde le salut ! »

( Cachets de Mohammed-es-S’rir-ben-el-Hadj-A li-et-Tidjani et de Maammar-ben-el-Hadj-Ali-et-Tidjani.)

<t Louange à Dieu ! Que Sa Majesté soit célébrée, que ses noms et » ses attributs soient sanctifiés !

» Cette lettre est adressée à nos généreux amis, à leurs illustres » Seigneuries, le très considérable et l’excellent sultan du Fouta et » ceux qui l’entourent. Dieu vous protège et vous garde ! Que le salut » soit sur vous ; que le Créateur vous fasse miséricorde et vous dis- » pense ses bénédictions, ses bienfaits et ses faveurs aussi longtemps » que l’univers existera et continuera à se mouvoir.

» Comment êtes-vous et dans quel état vous trouvez-vous ? Nous le » souhaitons agréable à Dieu et formons le vœu de ne jamais recevoir » de vous que de bonnes nouvelles.

» Nous vous informons, et c’est là un avis sincère, que la personne » qui vous remettra cette lettre, l’illustre et très élevé lieutenant- » colonel Borgnis-Desbordes, se rend dans vos parages, poussé par

» le désir de connaître vos contrées et de s’occuper de ce qui a trait » aux choses de votre royaume. Peut-être vous servira- t-il d’intermé-' *> diaire, dans l’avenir, pour créer des relations commerciales au sujet » d’articles importants que vous ne connaissiez pas auparavant, d’ob- » jets précieux, vêtements et autres marchandises que vous obtiendrez' » à bas prix, contrairement à ce qui a lieu maintenant, dans vos tran- » sactions avec ceux qui vous fréquentent et commercent avec vous.

» Nous ne vous écrivons qu’après avoir attentivement étudié tout ce » qui le concerne et nous être enquis du but qu’il poursuit. Nous' » avons la certitude ‘que celui qui le protégera, lui indiquera la voie » à suivre et s’emploiera à lui faciliter sa tâche, sera récompensé » dans ce monde et dans l’autre, aura droit à la reconnaissance des- » hommes éclairés et se créera, auprès d’eux, des titres de gloire.

» Vous n’ignorez pas, illustres seigneurs, que les affaires commer- » ciales sont désirées et recherchées, que les lois divines et humaines » les permettent entre tous les peuples, aussi bien dans les régions » orientales de la terre que dans l’occident, et entre les sectateurs" » de toutes les doctrines.

» Vous ne vous laisserez pas abuser par ces détracteurs aveugles, » ces perturbateurs, suppôts du démon, qui emploient la calomnie,

» cette arme que réprouvent toutes les religions, et viendront vous » dire : ces gens veulent ceci, désirent cela, ou vous tiendront des » propos auxquels ne sauraient ajouter foi que des faibles d’esprit » ou des créatures dénuées d’intelligence.

» Mais vous êtes hommes de sens et vous savez connaître ce qui » est bon et juste, et vous vous écarterez de ceux qui sont dans l’er- » reur, et tiennent des discours vains et mensongers ; vous êtes de » ceux qui pèsent les avis et suivent le meilleur. Ce qui a été dit, que » le but poursuivi est de tenter de s’introduire dans les provinces en » vue de les soumettre par la force, de s’en emparer et d’y demeurer » ne saurait avoir lieu : ce serait tromperie, perfidie, ruse, folie. Les » personnages, qui se rendent auprès de vous, y vont sur l’ordre des » principaux de leur pays, et entreprennent leur voyage pour obéir » à leurs chefs.

» Vous savez que leur peuple est l’un des plus grands qui aient » existé au cours des siècles, et l’une des plus considérables puis- » sances connues ; que toutes les fois qu’ils ont entrepris quelque » chose, ils l’ont fait ostensiblement, et de manière que chacun en » pût être témoin, agissant avec courage, disposant de grandes ri- » chesses et d’une armée puissante et redoutable. Vous nous com- » prenez, et des personnes de votre sagacité pénètrent le sens de » nos paroles. Si les choses se passent comme nous l’espérons, vous » n’en retirerez que repos et tranquillité.

» Nous n’avons eu en vue, en vous écrivant, que de vous donner de

» bons conseils et de vous rendre la situation plus facile, d’ouvrir » des débouchés à votre commerce, et de vous mettre à même de vous » procurer des choses précieuses, que vous n’auriez jamais vues et v dont vous êtes encore à ignorer l’existence. Plaise à Dieu que cette » tâche nous soit confiée, car, suivant ce qu’a dit le Législateur, notre » Prophète (sur Lui soient les grâces les plus complètes et le salut » le plus pur ! ) « Celui qui indique le bien est comme celui qui le fait. »

» Animés des meilleurs sentiments envers vos Hautes Seigneuries, » nous vous souhaitons ce qui peut vous être le plus profitable et vous » prions de nous répondre, pour nous faire connaître ce que vous avez » fait, car, en toute circonstance, une réponse est nécessaire. C’est à » Dieu que tout fait retour, c’est à Lui (que sa louange soit proclamée!) » que nous demandons d’accorder à chacun ce qu’il désire et ce qui » peut lui plaire. Puissiez-vous vivre toujours en paix et en sécurité, » par la puissance, la protection et la bonté divines !

» Recevez, individuellement, les salutations que vous adressent, en » commun, ceux qui ont, pour votre puissance, une haute considéra- » tion, le cheikh de l’ordre des Tidjanya, Sidi Mohammed-es-S’rir et » son frère, le très pieux, le cheikh Sidi Maammar, fils d’El-IIadj-Ali- ® et-Tidjani.

» Ce 27 moharem 1300 (8 décembre 1882). »

A la même époque, Sid Ahmed-Tidjani, à qui il avait été également demandé une pièce de même nature, remettait la lettre ci-après qui peut fournir un rapprochement curieux et instructif :

« Louange à Dieu unique ! Que Dieu répande ses grâces sur notre » seigneur Mohammed et sur sa famille !

(Cachet de Sid Ahmed , le serviteur de Dieu , Ahmed, fils de notre maître, Mohammed-et-Tidjani.)

O toi qui connais les secrets, souverain dispensateur des biens, de qui viennent tous les dons, pardonne-nous nos péchés.

» De la part de notre seigneur, de notre intermédiaire auprès de » Dieu, Sid Ahmed-ben-Mohammed-et-Tidjani, cheikh de la confrérie » des Tidjanya, sanctuaire de la science, protecteur suprême, soutien » des hommes de foi, guide de ceux qui savent.

» A tous nos amis, à ceux qui font partie de nous-mêmes ou qui se

» rattachent à notre personne, soit à nos amis qui habitent le terri- » toire du Fouta, le salut !

» Je m’adresse d’une façon particulière à chacun de vous que je » connais, et à tous en général. Je parle à tous ceux qui, grands ou » petits, sans excepter personne, appartiennent à la confrérie des » Tidjanya.

» Que le salut soit sur vous tous, ainsi que la miséricorde de Dieu » et ses bénédictions !

» Comment vous portez-vous et dans quel état se trouvent vos af- » faires que nous prions Dieu d’avoir pour agréables et de maintenir » dans une bonne direction ?

» Si vous voulez bien vous informer de ce qui nous concerne, nous » vous dirons que, sous le gouvernement français, nous jouissons de » toutes les félicités, d’une paix entière et durable. Nous en rendons » grâces à Dieu.

» Nous n’avons à vous entretenir que de bien.

» L’un des principaux personnages de la France se rend, avec sa » suite, dans votre pays. Son intention est seulement de parcourir » votre contrée, dans le but de nouer des relations commerciales avec » vous.

» Je désire que vous facilitiez l’accomplissement de ses désirs, que » vous ne l’entraviez en rien, que vous l’accompagniez, en quelque » lieu de votre pays qu’il dirige ses pas, et, enfin, que vous lui prêtiez » votre concours en toute circonstance, sans jamais chercher à lui » nuire en quoi que ce soit.

» Veuillez écouter nos paroles et vous conformer à nos recomman- » dations.

» En effet, le gouvernement français nous a fait beaucoup de bien, » et cela doit suffire pour que vous dirigiez votre conduite dans le » sens que nous indiquons.

» Écrit par ordre de notre seigneur Ahmed-ben-Mohammed-et-Tid- » jani, le 8 de dou-el-hidja (21 octobre 1882).

» Signé : Ahmed-ben-Mohammed-ben-Ahmed-et-Tidjani. »

On remarquera que dans ces lettres (1), Si Mohammed-S’rir et Sid Ahmed-Tidjani , écrivant officiellement comme chefs religieux, à un souverain, placent

(!) A la même date, deux autres lettres , à peu près identiques, étaient adressées, par ces mêmes personnages, au sultan de Segou, Cheikh-Ahmadou-ould-el-Hadj-Amor.

leurs cachets en tète de leurs lettres, ce qui ne se fait que de supérieur à inférieur (1). On remarquera aussi que Sid Ahmed-Tidjani parle tout à fait en maître et comme s’il était réellement le chef de l’ordre. C’est qu’en effet, il n’a pas accepté, comme le concernant, la nomination de Si Mohammed-S’rir. Il est resté en relations courtoises avec lui (2) ; mais il a gardé, en fait, la direction suprême des zaouïa et des moqaddem des contrées situées à l’ouest du méridien d’Alger.

De sorte qu’en réalité il y a aujourd’hui deux branches de Tidjanya : cèux relevant de Tamelhalt (Temacin), et ceux relevant d’Aïn-Madhi (3).

(1) Inutile de dire que, lorsqu’ils écrivent à des Français, les chefs des Tidjanya placent toujours leurs cachets en bas de la lettre. Si Mohammed-S’rir le place même, habituellement, au verso de la feuille écrite, ce qui est encore plus respectueux, et ce qui est aussi la marque d’une « profonde et inaltérable amitié. »

(2) Au moment où nous écrivons, Si El-Bachir vient de passer deux mois à la zaouia de Temacin.

(3) Quel que soit le prestige de la zaouïa de Temacin dans le sud de la province de Constantine, il s’y est produit, vers la fin de 1878, un incident qu’il est utile de signaler :

Un homme des Oulad-Saïah, nommé Mohammed-ben-Belkacem, avait épousé Lalla-Khéira, fille d’une sœur de Si Maammar, et en avait eu quatre enfants : Mohammed.-Cherif, Mohammed-S’rir, Ahmed et Mahmoud. Il mourut sans laisser de fortune ; et comme, pour des raisons intimes, Si Maammar ne se montrait pas fort large à l’égard de ses petits-neveux, deux de ces jeunes gens, Mohammed-S’rir et Ahmed, se mirent à voyager. Abusant de leur parenté avec les chefs de l’ordre, ils recueillirent des offrandes pour leur propre compte, et même se mêlèrent activement à des intrigues de toutes sortes, qui avaient pour but essentiel de ruiner, à leur profit, le crédit de la zaouïa de Tamelhalt. — Les menées de Mohammed-S’rir chez les Touareg attirèrent l’attention de l’autorité supérieure qui crut, un instant, avoir affaire à des Tidjanya réguliers. Une enquête administrative dégagea la responsabilité de la zaouïa directrice, qui exposa combien elle-même avait à se plaindre des procédés des neveux de Si Maammar, et qui demanda formellement leur punition. Mohammed-S’rir et Ahmed, aussitôt démasqués, se réfugièrent à Tunis ; puis, Mohammed- S’rir, étant revenu plus tard en Algérie, fut interné à Barika. En 1880, il adressa à Si Maammar, en son nom et au nom de son frère resté à

C’est pour tenir compte de cette situation qu’elle n’a pas intérêt à modifier, que, dans certains cas, l’autorité s’adresse, à la fois, aux deux chefs effectifs des Tidjanya.

Au point de vue des doctrines et des pratiques, rien ne distingue la branche de l’Est de la branche de l’Ouest. Partout les khouan Tidjanya, ou, pour employer le mot dont ils se servent de préférence, les « habab » (amis) sont reconnaissables à leur chapelet. Il est en bois de santal et les grains sont séparés en six groupes, par cinq flocons de soie rouge très apparents. Un sixième flocon pareil termine le chapelet à sa base et est surmonté de dix rondelles plates, du même diamètre que les grains du chapelet, mais glissant moins facilement que ces derniers sur le cordon, aussi en soie rouge, qui leur sert de monture.

Ces rondelles servent à marquer les centaines dans la récitation du dikr.

Voici la formule du dikr des Tidjanya :

100 fois : « Dieu clément » ( , | ) '

100 fois : « Que Dieu pardonne » (ôÜ! j£x£wt) ;

100 fois : « Il n’y a de Divinité qu’Allah ; »

100 fois : « O Dieu! répands tes grâces et accorde le salut à notre » seigneur Mohammed qui a ouvert ce qui était fermé, qui a clos ce

Tunis, une lettre de soumission qui amena sa mise en liberté et la réconciliation des deux frères avec la zaouïa. — Cette réconciliation est-elle sincère? Il serait téméraire de répondre à cette question. Toujours est-il que les fils de Mohammed-ben-Belkacem ont fondé, à Taïbet-el-Gueblia, une fort jolie zaouïa qu’ils habitent, et il est possible que Si Maammar ait jugé plus politique de paraître oublier les torts de ses neveux, que de rompre carrément en visière avec une zaouïa, naissante il est vrai, mais qui pourrait bien être, un jour, le point de départ d’un groupe cherchant à s’affranchir de la tutelle de Temacin, comme Temaciq s’est affranchi, en fait, de celle d’Aïn- Madhi.

» qui a précédé, qui fait triompher la vérité par la vérité (1). Ainsi » qu’à sa famille suivant son mérite et la mesure immense qui lui est » due. »

12 fois : « O Dieu ! répands tes grâces et accorde le salut : — à la » source de miséricorde divine, brillante comme le diamant, certaine » dans sa vérité, environnant le centre des intelligences et des pen- » sées ; — à la lumière des existences qui a formé l’homme ; — à celui » qui possède la vérité divine ; — à l’éclair immense traversant les » nuages précurseurs de la pluie bienfaisante des miséricordes divi- » nés, et qui illumine le cœur de tous ceux dont la science a la pro- » fondeur de la mer et recherche l’union avec Dieu ; — à ta lumière » brillante, remplissant ton Être qui renferme tous les lieux. — O Dieu ! » répands tes grâces et accorde le salut : à la source de la vérité qui » pénètre les tabernacles des réalités (2) ; — à la source des connais- » sances ; — au plus droit, au plus complet, au seul véritable des sen- » tiers. — O Dieu ! répands tes grâces et accorde le salut : à la con- » naissance de la vérité par la vérité ; — au trésor le plus sublime ; » — la largesse provient de toi et retourne à toi ; — au cercle de la » lumière sans couleur ; — que Dieu répande ses grâces sur lui et sur » sa famille, grâces par lesquelles, ô Dieu ! tu nous le feras connaî- » tre. »

Celui qui n’est pas taleb dit, à la place de cette dernière prière, douze fois ce verset du Coran :

« Dieu est unique et éternel; il n’a pas enfanté et n’a point été » enfanté, il n’a pas d’égal en qui que ce soit. »

Le dikr des Tidjanya se dit, au lever de l’aurore, à l’acer (3) et au coucher du soleil. « Il ne doit pas être prononcé à haute voix, mais assez distinctement, cepen-

(!) N ^ \ On pourrait donc traduire aussi : « Fait

triompher le droit par le droit; mais s £ — dans le langage des

mystiques, est la vérité de Dieu, le Dieu vrai, et non le droit tel que nous l’entendons en français.

(3) L’acer est entre trois et quatre heures, selon les saisons ; c’est l’instant médiat entre le midi vrai et le coucher du soleil.

dant, pour que les oreilles entendent ce que la bouche murmure. »

« Une punition (de Dieu) et même la mort atteindra quiconque abano donnera cet ouerd après l’avoir accepté. — Les affiliés des autres » ordres ne peuvent le recevoir , à moins de renoncer à celui qu'ils possè * » dent, et de promettre qu’ils n’y reviendront jamais. »

« — Il faut une permission spéciale du cheikh pour le distribuer » (c’est-à-dire que nul ne peut être moqaddem par l’élection des khouan et que, seul, le grand-maître a qualité pour nommer les cheikhs).

« Toute personne qui veut entrer dans l’ordre des Tidjanya, doit » jurer de se conformer strictement à ces conditions. — Ce n’est pas » que l’ouerd des Tidjanya ait une origine plus sainte que les ouerd » des autres congrégations, non, car tous ces ouerd conduisent au » salut ; mais c’est là le règlement formel des Tidjanya, et l’on doit » s’y conformer.

» Tout « Habib » qui abandonne une autre voie pour celle des Tid- » janya n’a rien à craindre, ni de son ancien cheikh, ni du Prophète, » ni de Dieu ; de même il n’a rien à redouter de qui que ce soit, s’il b préfère la voie où il se trouve à celle des Tidjanya. b

— Quiconque recevrait dans l’ordre une personne appartenant déjà à une autre congrégation, serait immédiatement destituée. — « Tout b adepte de notre voie ne devra visiter aucun saint vivant b : (c’està-dire aucun moqaddem étranger à l’ordre) ; « il lui est, toutefois, » facultatif de visiter les morts, qui sont les portes par lesquelles on b pénètre vers Dieu. »

Cet extrait du règlement a été pris dans le Kounache, livre dicté par Tidjani à son secrétaire, à Fez, en 1213 et 1214 de l’H. (soit de 1798 à 1800 de J.-C.)

Le titre exact de ce livre est : « Les perles des pensées et V arrivée aux désirs, au sujet des émanations célestes dont fut V objet Abou el-Abbas-et-Tidjani », parle cheikh Ali-Harazem-ben-el-Arbi-Benada-el-Mer’erbi-el-Fassi.

C’est un gros in-quarto, d’environ 600 pages, qui, traduit littéralement, formerait cinq ou six volumes en français. Il n’est nullement tenu secret, et la bibliothèque nationale d’Alger en a un très bel exemplaire (1). Cet

(1) Section des manuscrits arabes.

ouvrage est divisé en six chapitres, ou livres, qui comprennent le résumé, souvent prolixe, de la vie du cheikh, de ses faits et gestes et de ses doctrines. Voici l’indication sommaire des matières traitées par les auteurs :

Préface. — De l’excellence du soufisme.

Livre I. — Naissance, origine, famille, généalogie et jeunesse de Tidjani.

Livre IL — Ses études dans le soufisme ; sa manière d’être, son caractère, son aménité et sa bienfaisance.

Livre III. — Ses prodiges, sa vaste érudition en matière de jurisprudence, sa piété.

Livre IV. — Ses ouerd, ses dikr, sa congrégation. — Portrait du véritable aspirant, formules de prières instituées par Tidjani.

Livre V. — Commentaires sur certains versets du Coran et sur les Iiadit. Épîtres et aphorismes du cheikh.

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