‹ Marabouts et Khouan. Étude sur l'Islam en AlgérieChapitre 39 sur 60 · SI MOHAMMED-BEN-ALI-BEN-ES-SNOUSSI · texte numérisé non relu

SI MOHAMMED-BEN-ALI-BEN-ES-SNOUSSI

DIT CHEIKH-SNOUSSI (Ordre fondé en 1250 H. (1835 J.-C.) (D )

Si Mohammed-ben-Si-Ali-ben-Snoussi-el-Khettabi-el- Hassani-el-Idrissi-el-Medjahiri, naquit l’an 1206 de PH. (1791-92 de J. -G.), non loin de Mostar’anem, au douar Thorch, dans la fraction des Ouled-Sidi-Youcef, de la tribu des Ouled-Sidi-Abd-Allah-ben-el-Khettabi-el-Medjahiri, alors campée entre la plaine de Sirat et la forêt d’En-Naro, c’est-à-dire sur le territoire actuel de la commune mixte de l’Hillil (2).

(1) Nous avons eu pour rédiger ce chapitre : 1° Un travail manuscrit de M. l’Interprète militaire Pilard ; 2° des rapports d’agents secrets ; 3U une volumineuse correspondance politique ou diplomatique, qui remonte à 1855, époque où on commença à se préoccuper des Snoussya.

Au moment de la mise en pages de ce chapitre, nous avons reçu un excellent travail de M. Du veyrier, publié par la Société de Géographie de Paris, sous le titre de « la Confrérie musulmane de Sid Mohammed-ben- Ali -es-Snoussi et son domaine géographique, en l’an de l’Hégire 1300 (1883 de notre ère). » Nous engageons vivement nos lecteurs à lire cette étude.

(2) Les Ouled-Sidi-Abd- Allah, qui restèrent attachés à la fortune d’Abd-el-Qader-ben-Mahi- ed-Din, se soumirent en 1841 et furent compris dans l’aghalik des Mehadjer. En 1867, ils furent divisés en deux douars-communes (Sidi-Youcef et Ouled-bou-Abça), aujourd’hui sections de la commune mixte de l’Hillil, sauf les parties prélevées

Sa famille, comme toutes celles des Ouled-Sidi-Abd- Allah, se disait d’origine chérifienne et prétendait descendre du Prophète par Hassen, fils de Fathma, puis par Idris, fondateur de la dynastie actuelle du Maroc. Aussi, dans ses ouvrages, Si Mohammed-ben-Ali-ben-Snousi joint-il à son nom les qualificatifs de El-Hassani, El- Idrissi ; mais l’usage a prévalu de dire simplement Cheikh Snoussi. Cette appellation n’implique en rien un rapport d’origine avec la tribu des Beni-Snouss, de la banlieue de Tlemcen, ni une parenté quelconque avec le célèbre soufi du XVe siècle, Si Mohammed-ben-Youcef-ben-Amerben-Chaïb-es-Snoussi, décédé en odeur de sainteté l’an 895 de l’H. ( en mai 1490 de J.-C.), et dont le tombeau, situé à El-Eubbad, est resté un lieu de pèlerinage vénéré (1). Si le grand-père du fondateur de l’ordre des Snoussya se nommait Snoussi, cela tient simplement à ce que, en mémoire du saint d’El-Eubbad, ce nom de Snoussi est

pour les communes de plein exercice d’Aboukir, Bled-Thaouria, Souk-el-Mitou.

Les Ouled-Sidi-Abd- Allah appartiennent, en réalité, à la famille berbère des Beni-Zian qui fut chassée de Tlemcen , vers la fin du XIIIe siècle (1293), par Bou -Yacoub, sultan des Beni-Merin ; mais, au commencement du XVIe siècle, Si Abd-Allah-ben-Khettab, l’ancêtre de la tribu, vint se fixer à Ain-Mesra (aujourd’hui Aboukir), où il épousa une fille des Chelaïia, descendants du chérif Hassen-es-Sadik, lequel venait de l’Ouest et était de la postérité de Hassen, fils de Fathma et d’Ali-ben-Abou-Thaleb.

Ils font même remonter leur généalogie d’une façon plus complète à Fathma, en prétendant que Sidi Abd- Allah descend d’un chérif venu, au XIIe siècle de J.-C., dans la tribu des Beni-Zian, où il se maria avec une femme berbère.

Cependant, cette origine leur est contestée par les tribus chérifiennes Flitta, bien que les Ouled-Sidi-Abd-Allah se donnent pour ancêtre Si Abd-Allah-ben-Khettab- ben-bel-Acel-ben-Si-Ali-ben-Si-Rached, le propre ancêtre des Cheurfa des Flitta.

(1) M. Cherbonneau, dans le Journal asiatique de février 1854, et M. Ch. Brosseîard, dans la Revue africaine de 1859 et de 1861, ont donné sur Si Mohammed-to-Yoïme/'-es-Snoussi des notices des plus intéressantes.

extrêmement usité dans toute la région ouest de l’Algérie.

Cheikh-Snoussi-el-Medjahiri montra, de très bonne heure, un grand amour pour l’étude : il fréquenta d’abord les écoles de son pays et eut pour maître : à Mostar’anem, Si Mahi-ed-Din-ben-Chehla, Si Abd-el-Halim, Si Bel-Gandouz (1); à Mazouna, Si Bou-Thaleb et Sid Mohammed-ben-Ali-ben-Gharef-el-Mazouni ; puis à Mascara, le célèbre Bou-Bas (2).

En 1237 de l’H. (1821-22 de J.-C.), un de ses cousins germains, Mohammed-bel-Atrech, avec qui il était en procès, furieux de s’entendre condamner par le medjelès, le frappa d’un soufflet devant l’assemblée des Eulema.

Indigné de ce traitement, Si Mohammed-ben-Ali-ben- Snoussi, alors âgé de 30 ans, quitta son pays d’origine et se rendit à Fez où il resta sept ans, étudiant sous les maîtres les plus en renom dans la ville. Ses professeurs furent : Si Taïeb-ben-Khiran, Si Idris-el-Begraoui, Si Hamdoun-bel-Hadj et Si Taoudi-ben-Souda, commentateur distingué de l’ouvrage de droit d’Ibn-Acem.

Il acquit, dans cette ville, une grande réputation de savoir, et l’empereur Mouley-Soleïman lui adressa un

(1) Si Bel-Gandouz porta ombrage au bey Hassan, qui, n’aimant guère les khouan et le trouvant dangereux, le fit arrêter, conduire à Mazouna et exécuter en 1829.

Prévenu de sa prochaine arrestation, Bel-Gandouz ne voulut pas fuir et se borna à dire : « Il arrivera malheur à Gandouz par sa faute, et aux Turcs à cause de Gandouz. » C’était une véritable prédiction : en 1830 les Turcs étaient chassés d’Alger.

Aussi, la réputation de Bel-Gandouz est-elle grande dans le pays. Cette exécution injuste est un des nombreux griefs de Cheikh-Snoussi contre les Turcs.

(2) L’imam Djemal-ed-Din-el-Hadj-Mohammed-i&otf-.to-ben-en- Nacer, historien et savant musulman, né en 1665 de l’H. (1751 de J.-C.) entre le djebel et l’oued Houret, chez les Beni-Meniarin de Saïda, mort en 1138 de l’H. (1823 de J.-C.) et enterré à Mascara.

Il a composé une sorte d’histoire ou de compilation, qui a été traduite par M. l’Interprète militaire Arnaud, et que publie en ce moment la Revue africaine.

riche manuscrit, en le priant de vouloir bien en écrire un commentaire; mais Cheikh-Snoussi qui, par tempérament, était fort peu courtisan et qui était déjà tourné vers le mysticisme, s.’excusa puis quitta Fez, vers la fin de l’année 1829, pour aller en pèlerinage à La Mecque.

Il fit ce voyage lentement, comme déjà il avait fait celui des Medjaher à Fez, visitant sur son passage toutes les zaouïa ou écoles célèbres et demandant, aux divers moqaddem qu’il rencontrait, l’initiation aux ordres religieux qu’ils dirigeaient. C’est ainsi qu’après avoir pris déjà, à Fez, plusieurs dikr, entre autres ceux des Qadrya, Chadelya, Djazoulya, Derqaoua, Nacerya, Habibya, etc., il prit, dans le pays des Ahmour, ceux des Zianya (de Kenadsa), et des Mahmediya (de Kerzaz). Il s’arrêta fort peu dans ces pays, traversa le djebel Amour (d’Aflou), et se dirigea sur Aïn-Madhi, où il prit le dikr des Tidjanya. Il séjourna quelque temps à Laghouat où il professa la grammaire et la jurisprudence, puis il se rendit à Messaàd où il épousa une femme des Ouled-Touaba, nommée Menna-bent-Si-Mohammed-ben-Abd-er-Rahman, femme que la piété des fidèles lui avait offerte en présent. De là, passant par Djelfa, il se rendit à Bou-Saada et séjourna plusieurs mois, soit dans cette ville, soit dans le djebel Sahari. C’était à l’époque de l’expédition d’Alger, et Cheikh -Snoussi lui-même a raconté « qu’il passait dans le Sahara algérien quand Alger fut pris. »

Ce fut donc en 1830 qu’il quitta Bou-Saàda, où il répudia sa femme Menna qui, pendant son union avec lui, était restée inféconde. Elle se remaria avec un homme des Ouled-Khenata, nommé Mohammed-ben-Ahmed- Megouis, dont elle eut des enfants. On prétend qu’au moment du divorce, Menna était enceinte, et que son premier enfant, Saïda, était la fille de Cheikh-Snoussi. Saïda vivait encore en 1874, elle était mariée au nommé Cheikh-ben-Daoud. Cheikh-Snoussi ne s’est jamais préoccupé ni de sa première femme ni de sa fille.

Quand il partit de Bou-Saada, il n’était encore ni chef

d’ordre, ni même moqaddem, mais ce n’était déjà plus le simple thaleb voyageur ; le maître s’affirmait, et le professeur faisait l’expérience de l’ascendant qu’allaient bientôt lui donner, sur ses coreligionnaires, sa parole éloquente et sa science théologique.

Ce fut donc en enseignant et en ranimant la ferveur religieuse des populations qu’il continua son voyage. Il passa à Temacin, traversa le Djerid tunisien, la Tripo litaine, la Cyrénaique et arriva en Égypte.

Dans les prolégomènes de sa « Fahrasa » (1), Cheikh- Snoussi a, lui-même, raconté cette époque de sa vie, pendant laquelle il noua des amitiés solides et des relations qui, plus tard, le servirent pour la diffusion et la propagation de son enseignement panislamique (2).

(1) Fahrasa (index). C’est une petite brochure dans laquelle tout lettré musulman, qui veut professer avec autorité, fait l’exposé des diplômes et licences qu’il a reçus, et des livres qu’il a lus et qu’il est en état de commenter et d’enseigner. Il donne aussi ses appuis (sanad,

c’est-à-dire « la liste des docteurs par l’entremise desquels » l’enseignement de l’auteur de chaque livre est arrivé à l’aspirant » professeur. » Si Snoussi cite 150 ouvrages avec leurs senad, tous relatifs à la loi extérieure (ou cheria), et aussi une sèche énumération des différentes voies qu’il a étudiées et qui constituent la loi ésotérique (hakika).

(2) Ce récit, bien que manquant de précision, est curieux à plus d’un titre, et nous croyons devoir le donner à titre de document :

Extrait de la Fahrasa. — « Dans les voyages qu’il m’a été donné de » faire, au temps où j’allais d’un endroit à l’autre, j’ai eu l’occasion » de me rencontrer avec un nombre considérable, une illustre com- » pagnie, de gens ayant une instruction solide, un noble caractère. » Combien parmi eux, d’orateurs habiles, d’imams éminents et rem- » plis de discernement ! L’un aspirait à suivre la voie qui devait le » mener au Roi des Rois (c’est-à-dire se faire initier aux doctrines o mystiques). — L’autre voulait simplement (étudier et) acquérir la » licence, afin d’obtenir la bénédiction (divine), par les mérites des >: docteurs dont l’autorité servait de base à l’enseignement de leur » maître. J’en ai rencontré : dans les vastes étendues de pays, dans » des régions bien éloignées les unes des autres, dans l’Aradh et sur » les confins du Djerid, à Tripoli de Barbarie et dans les localités, » éloignées ou proches, qui en dépendent ; d’autres chez les Sel-

Il avait d’abord eu l’intention de s’arrêter au Caire, où il comptait compléter son instruction à la djemaâ El- Azhar; mais, dans ce milieu semi-officiel d’uléma, ayant des charges à la cour du khédive ou inféodés aux Osmanlis, il ne rencontra ni le genre d’enseignement qui répondait à ses aspirations mystiques et puritaines, ni les satisfactions d’amour-propre qu’il avait auprès des tolba du Sahara. Ayant même voulu, un jour, professer en public, il effraya les chefs de la mosquée par la hardiesse de ses doctrines intransigeantes, et le cheikh El- Hanich, un des grands personnages religieux du Caire, lança contre lui un véritable anathème, le dénonçant au peuple musulman comme un novateur et un réformateur religieux.

On ajoute même qu’il essaya de le faire empoisonner, et que ce ne fut que par miracle que Si Snoussi s’échappa du Caire. Aussi, ce dernier conserva-t-il, toute sa vie, une haine invétérée contre les Égyptiens.

La légende s’est emparée de ce fait : on a prétendu que Si Snoussi racontait lui-même que, pendant son séjour au Caire, il avait fait un jour la rencontre d’un Saint dont il cachait le nom, et que ce Saint lui avait dit : « Tu es » bien fier, Snoussi, d’obéir exactement à la souna,

» laoua de Tunis et dans les pays environnants, villes ou campagnes, » dans les zaouïa du désert de Barka ; d’autres dans certaines bour- » gades d’Égypte d’autres, enfin, dans le pays qui entoure le tombeau » de l’imam Zerrouk, dont la doctrine a inondé les Occidents et les »> Orients. De la continuité de nos visites réciproques, des convcrsa- » tions nombreuses que nous eûmes ensemble et où nous traitions, » dans un langage incompréhensible au vulgaire, de la quintescence » des sciences, de ce qu’elles ont de rare, d’agréable et de luxuriant, » passant de l’une à l’autre selon que notre entretien nous y ramenait, » de tout cela, dis-je, résulta entre nous et ceux que nous eûmes « occasion de rencontrer, une confraternité vraie, une amitié ayant » le bien pour but. Ils formèrent alors le dessein, avec leurs âmes » pures et les perfections cachées qu’elles renferment, de se faire » instruire par moi et de recevoir la licence, suivant les règles en » usage, etc., etc. »

» sans jamais manquer à ses prescriptions ; mais moi, » je te prendrai en faute et tu t’en souviendras. »

A quelques jours de là, Cheikh-Snoussi oublia, en se couchant, de couvrir une setla d’eau (la souna prescrit de couvrir la nuit tous les vases creux). Son ennemi, le Saint, pénétra dans sa chambre sous la forme d’un serpent (hanech et bava dans la setla. Le lendemain,

Si Snoussi but de cette bave et demeura malade toute sa vie.

On peut voir, par cette légende, ce que devient souvent un fait réel en passant par la bouche des Musulmans : tout repose ici sur la consonnance commune : au mot hanech (serpent), et au nom de l’uléma El-Hanich.

Si Snoussi donna, il est vrai, de son départ précipité d’Égypte, une version qui s’éloigne encore plus de la vérité que la légende populaire, mais qui es-t calculée de façon à montrer, à ses adeptes, que l’inspiration divine l’a toujours guidé dans ses actes. Ce n’est, du reste, que la reproduction, à son profit, d’un récit hagiographique commun à plusieurs Saints de l’Islam. Voici, en effet, ce que les Snoussya racontent sur les causes qui firent, subitement, quitter le Caire à Cheikh-Snoussi : « Un jour » le cheikh venait de faire ses ablutions dans la mos- » quée d’El-Azhar, quand, en sortant par l’étroite porte »* du mida (1), il heurta, avec une certaine rudesse, un » pauvre fellah qui ne se rangeait pas assez vite. » — « Pourquoi agis-tu ainsi avec moi, ô Snoussi?» dit le fellah. — « D’où sais-tu mon nom ? » répliqua le cheikh. — « Je le sais, » dit l’autre, « parce que je suis le qotb de l’époque. » — « Alors, c’est toi que je cherche ! » s’écria Si Snoussi. Mais son interlocuteur inconnu lui dit : « Tu » n’as rien à faire près de moi ; c’est à La Mecque qu’il » faut aller. » '

Arrivé à La Mecque, Cheikh-Snoussi prit, pour maître de cheria (ou loi extérieure), le mufti de cette ville, Mou-

Ci) Mida, chambre aux ablutions.

ley-Abd-el-Hafidh-ben-Mohammed ; et il trouva, dans Si Mohammed-ben-Idris-el-Fassy, supérieur général de l’ordre des Khadirya depuis trente-trois ans, le maître éducateur que, jusqu’alors, il avait vainement cherché, et que le fellah de la mosquée El-Azhar lui avait implicitement indiqué, en l’envoyant à La Mecque.

Cheikh-Snoussi s’attacha sincèrement à Si Mohammedben-Idris-el-Fassy, et quand celui-ci, en butte à la haine des euléma de La Mecque, dût se réfugier à la Sobia (1), il le suivit dans son exil, et il resta son disciple de prédilection. Plus tard, dans ses écrits, Cheikh-Snoussi n’a cessé d’exalter les mérites de ce maître vénéré et de proclamer, en toute occasion, son respect pour les doctrines des Khadirya.

En 1835, à la mort de Si Mohammed-ben-Idris-el-Fassy, Cheikh-Snoussi se trouva en compétition avec Si Mohammed - Salah - el - Megherani, pour l’héritage spirituel du maître commun, et les Khadirya se partagèrent en deux branches rivales et ennemies.

Un certain nombre de disciples se groupèrent autour d’El-Megherani ; ils établirent leur zaouïa à La Mecque, à Dar-Khaizaran, 'et affectèrent d’abord de se dire Idrisiin; mais, la majeure partie des Khadirya se rangea sous l’autorité de Cheikh-Snoussi, qui, voulant lui aussi que le chef-lieu de l’ordre fût à La Mecque, éleva sa première zaouïa sur la montagne d’Abou-Kobaïs.

De 1835 à 1843, Cheikh-Snoussi résida à La Mecque, dans cet établissement; pendant ce temps, Si Mohammed-Salah-el-Megherani, par ses compromissions habiles et politiques vis-à-vis des uléma de La Mecque, avait réussi à faire revenir les chefs du pays à des sentiments plus conciliants vis-à-vis des Khadirya-Idrissiin, qui, à sa mort, changèrent leur nom en celui de Soualiah et proclamèrent son fils grand-maître de l’ordre.

Le crédit, dont jouissait officiellement la zaouïa de

(1) Voir plus haut chapitre XXVII, ordre des Khadirya.

Dar-Khaizaran, ne porta cependant pas préjudice à celle d’Abou-Kobaïs, où la supériorité de l’enseignement de Si Snoussi, son indépendance absolue vis-à-vis des grands de la terre, attirèrent toujours un nombre considérable de disciples sérieux et, aussi, un groupe important de mécontents, ayant plus ou moins à se plaindre des autorités turques ou arabes de La Mecque.

Mais la situation personnelle de Cheikh-Snoussi devenait difficile : l’inflexibilité de ses doctrines intransigeantes, ses relations personnelles avec les fils de son maître Si Mohammed-ben-Idris, restés à Sobia, en pays ouhabite, l’extrême vénération dont il jouissait, tout contribuait à entretenir l’hostilité contre cette personnalité hors ligne, dont la supériorité exaspérait les demi-savants, et dont les allures, un peu hautaines, choquaient les détenteurs du pouvoir politique.

Aussi, en 1843, la position n’étant plus tenable, Cheikh- Snoussi dut se résigner à quitter La Mecque. Mais il n’était point dans son caractère de paraître céder à la pression des circonstances. Ne voulant pas que son départ pût ressembler à une fuite et devenir ainsi préjudiciable à la prospérité de la zaouïa d’Abou-Kobaïs, il résolut de le faire servir à l’exaltation de l’œuvre qu’il avait entreprise. Pour cela, il eut recours à l’intervention divine ; et voici ce qu’il imagina :

Autour de lui se pressaient alors des savants, des étudiants et, en outre, dê nombreux adeptes illettrés, la plupart appartenant aux tribus de la Tripolitaine et qui, incapables de suivre son enseignement élevé, ne venaient là que pour recevoir sa baraka. Il tenait en médiocre estime ces serviteurs religieux, qui n’avaient pas, en général, les qualités voulues pour servir de propagateurs à ses doctrines mystiques, et il ne cherchait pas à les attirer par des libéralités exagérées. Les tolba, du reste, s’entretenaient eux-mêmes et le désintéressement du maître, qui affectait de ne point poursuivre un but

humain, rendait les aumônes religieuses assez faibles ; elles étaient insuffisantes pour cette multitude.

Aussi , sous prétexte de mortifications spirituelles , le cheikh Snoussi leur imposait-il des jeûnes rigoureux et prolongés qui, cependant, ne réussissaient pas à diminuer le nombre de ces fidèles convaincus, bien que beaucoup d’entre eux fussent exténués d’un pareil régime.

L’un d’eux, à bout de forces et près de mourir, se rendit alors au tombeau du Prophète et se plaignit de n’avoir pas la vigueur nécessaire pour supporter les privations que le cheikh lui imposait. Au même instant l’apôtre apparut à Si Snoussi et lui ordonna de prescrire, à ses disciples illettrés, au lieu de diètes prolongées, l’obligation de construire, de leurs mains, des établissements, religieux.

Le cheikh Snoussi et ses disciples firent grand bruit de cette apparition ; et, pour obéir au Prophète, il fut décidé que tous les Mourid illettrés quitteraient La Mecque, où le nombre des zaouïa était suffisant pour les tolba, et qu’ils iraient en construire dans les pays qui en manquaient. Cheikh Snoussi était, parait-il, un géomètre distingué, et il avait beaucoup de goût pour la construction.

Ce fut donc en exécution de cet ordre de l’apôtre de Dieu, et non pour une autre cause, qu’il quitta La Mecque, en 1843, laissant à un de ses moqaddem la direction de la zaouïa d’Abou-Kobaïs.

Il alla d’abord à Ben-Ghazi, ou plus exactement, à la zaouïa de Refa, à 20 kilomètres de cette ville; il n’y resta que fort peu de temps et se rendit dans le Djebel- Lakhdar, où il construisit, à El-Beïda, sa première zaouïa, qui fut le véritable berceau de sa grandeur.

Mais il ne s’en tint pas à cette seule construction, et, le nombre de ses serviteurs religieux illettrés augmentant chaque jour, il continua à les employer à bâtir des

zaouïa, partout où il fut en mesure d’envoyer un moqaddem et un petit groupe de tolba.

En peu d’années, le Djebel-Lakhdar fut littéralement couvert d’établissements. Snoussi entreprit alors de nouvelles constructions : dans le reste de la Tripolitaine, dans le sud de la Tunisie, dans la Marmarique, en Égypte, en Arabie, à Mourzouk, à R’at, à R’adamès, à Insalah, au Touat, chez les Touareg et jusque dans le Soudan. Chaque jour son influence grandissait et, vers la fin de sa vie, maître de 22 zaouïa, dont 18 dans le district de Ben- Ghazi, il était devenu le véritable souverain de tout l’immense pays que limite, au Nord, le littoral méditerranéen d’Alexandrie à Gabès, et qui s’étend, dans le Sud, jusqu’aux royaumes nègres, au milieu desquels ses moqaddem commençaient déjà, à son profit, leurs conquêtes pacifiques.

Cette souveraineté, Si Snoussi la devait, certainement, à la puissante organisation qu’il avait su donner à l’ordre dont il était le chef, et à la discipline rigoureuse qu’il maintenait parmi ses adeptes; mais il la devait aussi à la hardiesse de son enseignement et aux interprétations profondes et savantes qu’il savait donner, en matière religieuse, sans jamais cesser de s’appuyer sur les textes les plus orthodoxes.

On peut donc dire que sa supériorité morale et intellectuelle s’imposait à tous les Musulmans qui l’approchaient, car, l’austérité de ses doctrines puritaines, son caractère sombre et silencieux, sa sévérité envers tous et envers lui-même, n’étaient pas de nature à lui attirer de bien nombreuses sympathies.

Il se montrait peu en public ; son abord était froid et, lorsqu’il donnait une audience, il avait sa montre à la main, pour n’accorder aux gens qu’il recevait que le temps qu’il leur avait fixé d’avance. Cependant, il accueillait toujours avec une bienveillance marquée les étudiants originaires de son pays natal ou des environs de Mostar’anem. C’était, d’ailleurs, un homme de grande taille, à

l’aspect imposant, à la parole facile et éloquente, ayant, en un mot, tout ce qu’il faut pour dominer les masses.

Vers 1855, se voyant de plus en plus en butte à l’inimitié des Turcs et des Ulema de Constantinople, d’Égypte et de La Mecque, il jugea prudent de quitter le Djebel- Lakhdar et d’établir son chef-lieu, plus loin de la côte, hors de la portée de ses ennemis. Ce fut alors qu’il créa la zaouïa deDjer’boub (1), au sud-ouest et à deux

ou trois journées de marche de l’oasis de Syouah.

L’éloignement et l’isolement au milieu du désert augmentaient à la fois sa sécurité et sa tranquillité, sans nuire en rien à l’exercice de son autorité spirituelle.

Ce fut à Djer’boub que le cheikh Snoussi forma le principal noyau des missionnaires nègres qui devaient, plus tard, lui donner la haute main sur le Ouadaï (2). Ces nègres avaient été pris dans leur pays et conduits, en Égypte, par une caravane de marchands d’esclaves. Cette caravane fut pillée par les nomades des frontières de Tripoli et d’Égypte, et Cheikh Snoussi fit acheter tous ces esclaves.

Il les éleva à la zaouïa, les affranchit, et, quelques années plus tard, quand il les reconnut suffisamment instruits, il les renvoya dans leur pays répandre ses doctrines .

Depuis cette époque, les nègres du Ouadaï viennent spontanément, comme serviteurs, dans les zaouïa des Snoussya, et le Sultan du Ouadaï est devenu un des plus fidèles disciples du cheikh Snoussi.

Ce fut à Djer’boub que mourut, en 1859, Si Mohammedben-Ali-ben-Es-Snoussi. C’est là que repose, sous un

(1) On dit encore, au pluriel, Djer’abib ( ) que Ton écrit

aussi, suivant la prononciation égyptienne, Iegabeb ; on trouve aussi les orthographes suivantes : Deghboub, Ieghboub, Ierhboub, legueboub, et, par corruption, Yagboub ou Yakboub ; c’est pourquoi nous avons donné le mot écrit en arabe.

(2) On écrit quelquefois Wadaï.

riche mausolée, objet de la vénération de tous les Musulmans, cet homme remarquable qui, sans effusion de sang et par la seule force de son génie, créa, dans l’empire Ottoman, un véritable état théocratique, absolument indépendant, et dont les limites sont chaque jour reculées par ses successeurs.

Il avait eu pour collaborateurs, dans cette œuvre immense, quelques hommes remarquables dont il est juste de faire mention. Tel fut son moqaddem Si Abdallah- Sunni, qui vivait encore en 1877 et qui, sous ses ordres, fit construire, dans le district de Tripoli, les sept zaouïa de Mezrata, Mezdha, Amamra, Ourfellah, Haraba, Sinaoun, Matrès et Tounen.

Tel fut aussi le moqaddem Si El-Hadj-Ahmed-Touati, qui dirigea les constructions des zaouïa de Mourzouk, de Zouila, Gatrouna et Ouaou-Ech-Cheouf, ces trois dernières au Fezzan.

Il y avait encore un autre homme du Touat, nommé Si Abdallah, qui était son disciple de prédilection et qu’il avait même désigné pour être son successeur spirituel. Mais cet homme fut tué en 1851, à Safra, près de Médine, et, à la mort de cheikh Snoussi, la succession échut à Tainé de ses fils, Si El-Madhi-ben-Si-Mohammed-bcn-Si- Ali-ben-Si-Snoussi, dénommé cheikh Snoussi par les Européens, et cheikh El-Mahdi ou Imam-el-Mahdi par les Musulmans.

Cheikh El-Mahdi et son frère, Si Mohammed-Chérif, étaient fort jeunes alors (El-Mahdi avait 13 à 14 ans), mais ils trouvèrent, pour les diriger, des hommes choisis par leur père, et notamment les moqaddem Si Ahmeder-R’omari et Si El-Madani-ben-Mostefa-ben-Ahmed-et- Tlemcani ; ce dernier fut leur tuteur et resta leur conseiller.

On cite aussi Si Ali-ben- Abd-el-Moula, originaire de la banlieue de Tunis, Si Amran-et-Trabelsi et Si Ahmed-er- Rifi, originaire des Guellaya Marocains.

Ce qui est certain, c’est que ces enfants furent bien

conseillés et que l’œuvre de leur père ne périclite pas entre leurs mains.

Rien ne fut changé aux errements suivis ni à la ligne politique observée du vivant du fondateur de l’ordre.

Cheikh El-Mahdi a, aujourd’hui, la haute direction des affaires générales ; mais c’est son frère Si Mohammed-Chérif, qui est chargé de l’enseignement religieux. Ce dernier serait un jurisconsulte et un théologien hors ligne. Quant à cheikh El-Mahdi, il a un immense prestige dans tout le monde musulman. Son nom, son âge, rapprochés de certaines prophéties, le désignent aux yeux des masses ignorantes, comme devant être le Mahdi qui doit régénérer le monde au commencement du XIIIe siècle. On ajoute que, comme preuve de sa mission, il porte entre les deux épaules « le signe des prophètes», c’est-à-dire un nœvus (ou envie) rond et bleuâtre, signe « qui existait à la même place sur les corps de Moïse, Jésus-Christ et Mohammed. »

Les doctrines professées par Cheikh-Snoussi et ses fils sont celles des Soufi.

« Les principes dogmatiques fondamentaux», sur lesquels elles s’appuient, « sont ceux développés dans les différents ordres mystiques des rites orthodoxes. »

Les Snoussya ne sont ni des novateurs, ni des réformateurs : ce qu’ils prêchent, c’est d’abord l’observance du « contrat primitif, » c’est-à-dire les doctrines du Coran et de la Sonna, dépouillées de toutes les innovations et hérésies qui ont été introduites, soit par les détenteurs des pouvoirs politiques, soit même par les cheikh de plusieurs ordres religieux, qui se sont écartés des règles tracées dans le Livre de Dieu et observées par les vrais soufi.

En somme, les doctrines des Snoussya ne sont autre chose que le retour au Coran et au soufisme des premiers siècles de l’Islam; ce qui revient à dire qu’elles affirment la nécessité de « l’Imamat » comme gouvernement, et l’excellence absolue de la vie contemplative et dévote.

Nous avons dit déjà que la Loi musulmane entendait par « Imamat » « la théocratie panislamique » et c’est, en effet, vers ce but, gigantesque et redoutable pour tous les gouvernements musulmans, que tendent tous les actes et toutes les prédications des Snoussya.

Seulement, en gens intelligents et convaincus de l’excellence de leur cause, les Snoussya ne demandent ni à la violence, ni aux excitations révolutionnaires, la réalisation de leurs espérances. Ils poursuivent leur but froidement, sans jamais avoir recours à des coups de force qui pourraient compromettre ou retarder le résultat qu’ils cherchent, et sans jamais avoir la moindre compromission, ou le moindre engagement politique, avec les gouvernements musulmans ou chrétiens dont ils veulent la destruction. C’est le coin qui s’enfonce, lentement et sûrement, dans le vieil édifice vermoulu de l’empire ottoman, et c’est la barrière qu’au nom d’Allah, l’Islam régénéré voudrait opposer aux sataniques innovations de la civilisation, européenne et de l’esprit moderne.

Les Snoussya sont certainement l’ordre religieux qui affecte le plus de se tenir en dehors des choses politiques, et cependant c’est, en matière politique, celui dont l’influence est la plus dangereuse.

Tout, chez lui, est exclusivement fait dans un but religieux : Dieu seul est son objectif, tous ses actes sont inspirés par l’idée religieuse dégagée de toute considération humaine ou temporelle ; l’Ordre, avec une inflexible logique, poursuit, partout et toujours, la même ligne de conduite.

En vain, en 1872 et à d’autres époques, les Prussiens ont-ils essayé d’entamer des négociations avec Cheikhel-Mahdi, pour obtenir qu’il prêchât la Guerre Sainte contre nous ; ils ont été éconduits, sans même avoir pü s’aboucher avec le chef de l’ordre (1). En vain, le Sultan

(1) Lorsque le voyageur allemand Rohlfs vint pour voir le cheikh

a-t-il demandé aux Snoussya de lui fournir des contingents dans sa guerre contre les Russes, pas un homme n’a quitté la Tripolitaine ; en vain les Italiens ont-ils cherché à s’allier aux Snoussya pour battre en brèche notre influence en Tunisie, la mission italienne explorant la Cyrénaique, en 1881, a échoué misérablement et l’excursion faite dans le djebel Lakhdar, à Derma, par le capitaine Gamperio, a eu pour résultat d’indisposer les esprits au lieu de les concilier. Enfin, pendant la révolte d’Arabi, les Snoussya n’ont pas bougé, soit que leur chef sût qu’il y avait des connivences secrètes entre Arabi et les personnages politiques de Stamboul, soit, simplement, qu’il ait estimé que ce n’est pas par la guerre que doit se reconstituer l’Imamat universel des premiers khalifes (1).

En 1855, pour la première fois, nous nous sommes occupés des Snoussya, quand Cheikh-el-Mahdi fit un voyage, presque dans le Djerid, pour fonder une zaouïa, et que les rapports de nos agents indigènes nous le présentèrent comme un nouveau chérif se levant pour la Guerre Sainte. Depuis cette époque, nous avons cru voir la main des Snoussya dans toutes nos insurrections algériennes, et cependant, nous n’avons jamais réussi à saisir une lettre, ni même à recueillir une déposition confirmant nos soupçons à cet égard.

C’est qu’en effet les Snoussya n’avaient envoyé ni mot d’ordre, ni subside, ni excitation directe. Ils étaient, en

El-Madhi, il s’arrêta à Bir-Selam, près de Djer’boub, et eut de longs entretiens avec Si Ahmed-ben-Biskri qui, en cette circonstance, joua le rôle de Si El-Mahdi, ainsi que cela lui arriva souvent par ordre de son maître. (Voir page 507.)

(1) Tout récemment encore, en janvier 1884, et alors que certains journaux annonçaient le départ du chef des Snoussya pour la Haute-Égypte et sa connivence avec le Mahdi du Soudan, un télégramme officiel de Tripoli signalait l’envoi, par Cheikh-el-Mahdi-ben-Snoussi, d’un mandement « enjoignant à tous les Musulmans » de ne pas prêter leur concours au prétendu Mahdi, qui n’est qu’un » imposteur et un menteur. »

apparence, tout à fait en dehors ; mais leurs idées inspiraient, en réalité, les principaux meneurs ; leurs sympathies étaient pour eux, et si, dans leur imperturbable logique, ils répugnaient à ces moyens violents qui, à leurs yeux, n’avaient aucune chance de réussite, ils n’en étaient pas moins les véritables instigateurs ; car ils n’ont jamais cessé un seul’ instant d’exalter, comme objectif suprême de tous les Musulmans, l’organisation théocra tique qu’ils ont su réaliser, et ils ont toujours ouvert à deux battants les portes de leurs zaouïas à tous nos rebelles, qui, brisés dans une lutte inégale, allaient se réfugier dans le djebel Lakhdar ou à Djer’boub,

Ce n’est pas la révolte que prêchent les chefs des Snoussya, c’est l’émigration. Car, à leurs yeux, l’émigration est le seul moyen qu’ont, pour rentrer dans l’Islam (^bL.'sSTjta) (l), les vrais Croyants vivant sous le joug des Chrétiens ou sous celui, non moins maudit, de ces souverains musulmans qui, comme ceux de Constantinople, du Caire, de Tunis ou de Fez, sont à la merci des puissances européennes, et subissent leurs pernicieuses influences.

Nous relevons, dans une lettre pastorale écrite, en 1869, par un moqaddem des Snoussya, Si El-Habib-ben-

(I) j.bLo'ïST j ta (Dar-el-Islam) — sous le rapport politique, les habitants de la terre sont classés, par les Musulmans, en quatre catégories : 1° les Musulmans vrais Croyants, disciples du Pro-

phète; 2° les Dimmi (^O) ou Raïa (^^)), sujets chrétiens, juifs

ou païens des souverains musulmans ; 3° (Moustemiin),

a les accrédités » ou étrangers de passage, en mission, etc. ; 4° les Hcrbi « les ennemis », c’est-à-dire tous les gens des pays

non musulmans. Les trois premières catégories forment le jta

(Dar-cl-Islam, — la demeure de l’Islam, le pays de la sécurité, le

Paradis); la quatrième forme le v >j — srMjta (Dar-el-Herb, — le

pays de la guerre, pays de l’Infidèle, séjour de la perdition, l’Enfer).

Ammar(l), cheikh de la zaouïa de Nedjila (Marmarique), le passage suivant qui vient démontrer ce que nous avançons :

« Je vous recommande, mes frères, la récitation du dikr en

» secret et en public. Confiez-vous entièrement à Dieu, au Livre et à » la tradition, suivant le contrat primitif sur lequel il faut toujours » se reposer. C’est vers Dieu qu’il vous faut aller, c’est en lui que nous

» devons chercher un appui Soyez dans la crainte de Dieu et faites

» ce qu’il vous a prescrit de faire, abstenez-vous de ce qu’il a défendu ; » aimez sa parole chérie. Laissez-là les individus occupés des cho- » ses de ce monde, les menteurs qui s’écartent de la porte de Dieu. » La porte de Dieu est ouverte; celui qui l’a ouverte est noble et » généreux ; il a des trésors vastes et sans bornes. — Réciter le dikr , » c’est se tenir à la porte de Dieu. — Si quelqu’un frappe à la porte » de Dieu, on lui ouvrira, et celui qui dit le dikr est en compagnie (2) » de la Vérité (3) (exaltons-là! ) Et si quelqu’un recherche la Vérité , il » lui sera donné ce qu’il n’a pas, parce qu’en Notre Seigneur, il n’y » a pas d’avarice. « Laissez-là les créatures et ce qu’elles disent: » Dieu veut quelles soient comme elles sont » (4). Dieu ne se révèle « forcément, ni à un Arabe ni à un Étranger. Le but c’est Lui, l’uni— » que, le seul, qui n’engendre pas et n’a pas été engendré, à qui nul » n’est pareil. O mes frères ! si vous en avez le pouvoir, ne négligez » ni nous ni nos cheikhs. Dieu a dit, dans son livre chéri: « Au jour qui » équivaut à cinquante mille années (Coran LXX, verset 4) : Est-ce que » la terre de Dieu n'est point vaste? Changez-donc de résidence sur » cette terre: quant à ceux-là ( ceux qui n'émigreront pas), leur demeure » sera l'enfer et combien triste sera leur départ! (pour s’y rendre). » » Mais les faibles, hommes et femmes, qui n’ont pu trouver ni ressources pour émigrer, ni personne pour leur indiquer le chemin,

(1) Était originaire des Akerma-R’raba (commune mixte de l’Hillil, département d’Oran).

(2) Littéralement : est assis en compagnie de la Vérité.

(3) El -Haq s — La Vérité ou la Justice est le nom de Dieu

pour les Soufis (mystiques).

(4) L’écrivain, par ignorance sans doute, défigure ici une maxime connue de l’imam Zerrouk :

^.3 ^obJi U iilâ. ^ t>&\ *Jî U J s S l5ÿ\

Ce qui veut dire : « Ne cherche pas à changer la destinée des créatures ; ce qu’elles sont, c’est ce que Dieu désire qu’elles soient. >»

» peut-être Dieu leur pardonncra-t il. Et celui qui quittera sa patrie » pour suivre la voie de Dieu , trouvera sur la terre des asiles nom - » breux et commodes. Quant à celui qui sort de sa demeure, émigrant, » pour aller vers Dieu et son Envoyé, et que la mort surprend en

» chemin, Dieu a déjà préparé sa récompense (Coran IV, ver-

» sets 99, 100, 101). Mais, si Dieu sait que vous avez de bonnes pcn- » sces dans le cœur, il vous donnera plus qu’il ne vous a été enlevé

» et il vous pardonnera (Coran VIII, verset 71), et cela quand bien

» même vous seriez dans le pays des Infidèles, si vous ne trouvez » pas moyen d’en sortir ; mais si vous y restez parce que vous tenez » peu à nous, nous nous rencontrerons le jour où, ni les richesses, » ni les enfants ne serviront de rien, si ce n’est à celui qui viendra à Dieu avec un cœur pur (Coran XXVI, versets 88, 89). »

» Dieu très grand a dit dans son noble Livre : « Ceux

» qui entreront d’abord au Paradis ce seront les premiers d'entre » les émigrés (de La Mecque) et les auxiliaires de Médine (1) et » ceux qui les ont suivis dans les pratiques du bien. » Dieu a » été satisfait d’eux et ils ont été satisfaits de lui. Il leur a pré- » paré des jardins au-dessous desquels courent des fleuves et ils

» y demeureront éternellement. (Coran IX, verset 101) Certes, Dieu

» a acheté aux Croyants leur âme et leurs biens à condition de leur » donner le Paradis. ( Ibidem , verset 112). Dieu très grand a dit: Dieu » a été propice au Prophète, ainsi qu’aux émigrés et aux auxiliaires » et à ceux qui l’ont assisté à l’heure de la disette, au moment où le » cœur allait faillir à une partie d’entre eux, c’est alors que Dieu se

» tourna vers eux » ( Ibidem , versât 118). Enfin, si vous aimez Dieu

» et l’Apôtre, suivez-moi, Dieu vous aimera et vous pardonnera vos » péchés (Coran III, verset 29). »

On remarquera, dans cette instruction (ouassia), combien le rédacteur a eu soin de s’effacer, pour laisser le plus possible la parole au Livre de Dieu. C’est qu’en effet, la constante préoccupation des chefs des Snoussya est d’effacer leur personnalité derrière le « Livre révélé, » ou les paroles des Saints dont l’orthodoxie est incontestable.

(1) Les premiers des Mohadjirin (émigrés) et des Ansar (auxiliaires) sont, suivant les commentateurs : ou ceux qui ont prié, tournés vers les deux Kibla (Jérusalem d’abord et La Mecque ensuite) ; ou ceux qui ont assisté au combat de Bedr; ou bien, enfin, ceux qui ont embrassé l’Islamisme avant l’Hégire.

La doctrine de l’émigration obligatoire n’est pas une nouveauté : l’imam Mahi-ed-Din-Abou-Zakaria-Yahiaben-Charef-ech-Chafaï, mort l’an 676 de l’hégire (1277-78 de J.-C.), à Damas, et l’un des plus célèbres docteurs musulmans orthodoxes, non congréganistes, a dit :

« L’émigration est obligatoire pour tous les Musulmans, lorsque » leur territoire vient à tomber aux mains des Infidèles. »

Dans les mosquées turques, on prêche encore sur ce texte, et, en 1881, le Gouvernement français chassait d’Alger un Syrien qui avait commencé, à la grande Mosquée, des conférences religieuses sur ce fetoua.

D’ailleurs, pour montrer l’excellence de la vie dévote et l’orthodoxie des doctrines qu’il enseigne, le cheikh Snoussi ne se contente pas de rappeler qu’il est le disciple et le continuateur de Si Ahmed- ben -Idris-el-Fassy, le grand-maître de l’ordre des Khadirya, il étale complaisamment « ses appuis » dans les divers ordres religieux et mystiques, dont il a étudié les livres, ou dont il a reçu l’affiliation.

Il cite ainsi plus de 64 ordres ou branches d’ordre, dont voici la liste :

Seddikya (6 branches). — Aouissya (4 branches). — Adhemya. — Bestamya. — Sekalya. — Djenidya. — Qadrya (5 branches). — Refaya. — Madinya. — Seherourdya (4 branches). — Chadelya (5 branches).—* Chadelya-Aroussia. — Nakechibendya (3 branches). — Khelouatya (2 branches). — Fekerouya. — Nasserya (ou Nasseryn) (3 branches). — Chadelya-Zeroukya (3 branches). — Chadelya-Bekerya. — Chadclya- Bekerya-Zcroukya. — Chadelya-Rachedya. — Chadelya-Rachedya- Zcroukya. — Chadelya-Razya. — Djazoulya (d’où dérivent les Aïssaoua) (2 branches). — Kerzazya. — Khadirya (6 branches). — Zianya. — Chadelya-Hafenya. — Habibya. — Tidjanya. — Hafidya. — Rahmanya (nombreuses branches).

Cette liste a été prise dans le livre même du cheikh Snoussi, mais le total de 64 n’est pas explicitement donné par Si Snoussi, qui fait rentrer ses appuis dans

dix ordres principaux, groupement que, dans un autre de ses ouvrages, le « Selsabil » (1), il porte au chiffre de quarante.

Car Mohammed a dit, autrefois, que :

« Quiconque apprendra aux Fidèles . quarante traditions, pour les » instruire dans la voie du Ciel, tiendra en Paradis le même lieu, » que les plus savants et les plus zélés docteurs de la loi y pourraient » occuper. »

Ce qui fait qu’un grand nombre de docteurs musulmans se sont appliqués à ramasser 40 traditions, sur différentes matières concernant la religion musulmane. C’est à leur imitation que Si Snoussi a choisi, parmi ces 64 branches, 40 voies dont il développe les pratiques et qu’il recommande à ses disciples. Ces 40 voies aboutissent toutes à lui, comme, déjà, il le dit pour plusieurs groupes indiqués ci-dessus, dans le livre que nous avons eu à notre disposition.

Il s’en faut, du reste, que les 64 branches dont nous avons donné l’énumération soient composées d’adeptes de Si Snoussi. Le contraire est même certain pour beaucoup d’entre elles, telle que celle des Tidjanya, qui n’admet pas que l’on puisse prendre le dikr de plusieurs ordres; seulement, et c’estlà que semontre encore l’habileté de Si Snoussi, ces 64 voies sont déclarées par lui orthodoxes, et, par suite, susceptibles de mener les Fidèles à Dieu : à ceux qui en font partie, l’ordre des Snoussya tend les bras et fait ses offres de services ; accepteront ceux qui voudront.

C’est, en effet, un des côtés saillants des doctrines des Snoussya, de ne pas être exclusifs et de chercher, au contraire, à rassembler, en un seul faisceau, tous les

|1| ^ Lw I I I

La source jaillissante (Selsabil) ou les autorités sur lesquelles s’appuient les 40 voies (nous n’avons pu nous le procurer).

ordres religieux qui, souvent, divisent plutôt qu’ils n’unissent les populations musulmanes. Si Snoussi se réserve d’ailleurs de démontrer que tous ces ordres, lorsqu’on remonte à leurs fondateurs, font retour à une interprétation uniforme du Coran, interprétation qui est, en réalité, celle que lui, Snoussi, a toujours professée et indiquée comme la seule bonne.

On peut donc rester Derqaoui, Aïssaoui, etc., tout en devenant Snoussi; il suffira, pour les adeptes de ces ordres, de rejeter les doctrines révolutionnaires, ou les exercices de danse et de prestidigitation qui ont été introduits dans ces rituels, contrairement à l’enseignement de Sliman-ben-Djazouli, l’un des chefs spirituels commun aux Derqaoua et aux Aïssaoua, et que Si Snoussi classe parmi ses modèles dans le soufisme.

Extérieurement, les Snoussia se distinguent des autres khouan par leur dikr et par leur manière de procéder à la prière.

Ils prient les bras croisés sur la poitrine, le poignet gauche pris entre le pouce et l’index de la main droite, tandis que tous les Maleki prient les bras collés au corps et étendus de tout leur long (1). Cette dérogation aux usages, suivis par les Musulmans d’Afrique, suffit pour faire reconnaître, très facilement, les affiliés de cet ordre.

Le dikr des Snoussya consiste dans les oraisons suivantes :

1° Lorsqu’on se. recouche après la prière du Fedjer et que, étant couché sur le flanc droit, l’on a la tête appuyée sur sa main droite, on dit 40 fois : « O mon Dieu ! bénissez-moi au moment de la mort et » dans les épreuves qui suivent la mort ; »

(1) Cette dérogation aux usages suivis par les Maleki peut nous paraître bien insignifiante : elle a cependant soulevé de grosses querelles , et le cheikh Snoussi a écrit un livre , pour prouver qu’elle n’offense pas l’orthodoxie ; dans ses preuves il s’appuie sur Sidi Khelil.

2° On dit cent fois, en égrenant le chapelet : « J’ai recours au pardon # de Dieu. » !)j

3° Cent fois : « Il n’y a de Divinité qu’Allah (i^il ^ >0! Y) *

4° Cent fois : « O mon Dieu ! répandez vos grâces sur notre seigneur Mohammed le Prophète illettré (1), ainsi que sur sa famille et sur ses compagnons et donnez-leur le salut. »

jJL j aJî j Ao.sr'5 !

La série des trois chapelets (c’est-à-dire des oraisons 2, 3 et 4) doit être répétée trois fois.

Au lieu de la deuxième oraison, les initiés privilégiés peuvent encore, s’il n’y a pas d’auditeurs étrangers à l’ordre, réciter cent fois la formule suivante, à laquelle sont attachées des grâces spéciales, et qui doit rester secrète :

^ '■LsCS:'* 6^1 Yl «iJI

<Xx.w J U 3 Ac j

Il n’y a de Divinité qu’Allah ; Mohammed est son Envoyé. Que dans chaque regard et à chaque anhélation, Dieu répande ses bénédictions sur notre seigneur Mohammed, un nombre de fois aussi incommensurable que l’horizon de la science de Dieu (2).

Les principales prescriptions du rituel sont les suivantes :

1° Porter son chapelet et' ne pas le suspendre au cou;

2° N’avoir, dans les réunions, ni tambour ni aucune espèce d’instrument de musique ;

(1) Le Prophète illettré ^-^YÎ Mohammed, quoique fort

instruit, affectait de se dire illettré, pour mieux faire ressortir que ce n’était pas lui qui parlait, mais Dieu lui-même qui lui révélait le Coran.

(2) M. Duveyrier (loco citato) a donné, de cette partie du dikr des Snoussya, une texte un peu différent, et, par suite, une traduction tout autre.

3° Ne pas danser ; ’

4° Ne pas chanter;

5° Ne pas fumer;

6° Ne pas priser ;

7° Ne pas boire de café. (Le thé est toléré.)

L’ordre des Snoussya comporte les mêmes rouages et le même genre de personnel que toutes les grandes congrégations ; mais ici , cette organisation est plus fortement constituée que partout ailleurs, et Ton voit, dans l’ensemble comme dans les détails du fonctionnement de l’ordre, la main d’un homme supérieur .

Les Snoussya ont aujourd’hui plus de 100 zaouïa, tant en Afrique qu’en Arabie (1). Toutes reçoivent leur haute

(1) En voici une liste incomplète : chef-lieu actuel, 1, Djerboub. Dans le Djebel-Lakhdar : 2, El-Beïda, chef-lieu de l’ordre, de 1843 à 1855. — 3, Ben-Ghazi. — 4, Talimoun. — 5, Deriana. — - 6, Toukra. - 7, Toulimita. — 8, El-Merdj. — 9, El-Qsarin. — 10, Boutouda. — 11, Quifanta. — 12, El-Fidia. — 13, El-Grana. — 14, El- Hamatna. — 15, Soussa. — 16, Derna. — 17, Aziot. — 18, El-Ksour.

— 19, El-Haouiez. — 20, Merad-Messaoud . — 21, El-Haouïa. — 22, El-Arboub. — 23, Tert. — 24, Bechara. — 25, Mara. — 26, Mistouba. — 27, Djendjour-Defana. — 28, El-Hoga. —29, Nedjila.

Dans la Tripolitaine, district de Honis-el-Djebel : 30, Tabaga. — 31, Mouzda (1855). — 32, Nezurat (1855). — 33, Redjeban (1854). — 34, El-Alam (oued Quellis). — 35, Bou-Mehedi. — 36, Amamra (près de Mecellata, 1852). — 37, Orfella (Beni-Ouled, 1852). — 38, Ilaroba (à Bequequila, 1848).

Sur la route de Ghadamès : 39, Sinaoun, 1859. — 40, Matres,,1859.

— 41, Tounen, 1859. — 42, Ghadamès, 1857.

Dans le Fezzan : 43, Tounen (près Ghat, 1847). — 44, Mourzouk, 1352. — 45, Zôuïla, 1854. — 46, El-Gahoum. — 47, Ouaou-ech- Cheouf, 1865. — 48, Sokna, 1866. — 49, Hon, 1863.

Dans l’oasis d’Audjela : 50, Audjela. — 51, dessous. — 52, Lebba (à Djallo).

Dans les oasis de Djer’boub : outre la zaouïa du chef-lieu ; 53, Birbou-Aloua. — 54, El-Haouch.

Sur les routes d’Égypte : 55, Sioua. — 56, Oum-Rikhem. - 57, Berbeta. — 58, Terbia. — 59, Keb. — 60, Natroum. — 61, Cheminas. Sur la route du Ouadaï : 62, Bir-Kofra. — 63, Sidi-Abd-er-Rebou.

— 64, Sidi-bou-Chenafa et dans toutes les localités du Ouadaï.

direction de celle de Djer’boub, qui est le chef-lieu de Tordre, la résidence du grand-maître, et l’endroit où s’élève le tombeau du fondateur, Si Mohammed-ben-Alies-Snoussi.

Djer’boub, qui fut bâtie en 1855, et qui occupe à peu près le centre de l’empire des Snoussya, est une bourgade qui renferme une population de 6 à 7,000 âmes, peut-être même davantage. Elle est entourée de murs percés de 4 portes, orientées vers les points cardinaux. L’une d’elles, plus large que les autres, est réservée aux caravanes des pèlerins. Au centre de la ville est la zaouïa, grand édifice, admirablement bâti, nous affirment les indigènes, orné de marbres, de faïences vernies, de peintures, de fers ouvrés, de boiseries sculptées, de vitraux de couleurs (1), etc. Dans la zaouïa est le tombeau de Cheikh-Snoussi, splendidement décoré et « couvert de richesses. »

Environ 400 khouan, originaires de tous les pays, résident à la zaouïa métropolitaine ou dans les maisons qui en dépendent; une quinzaine seulement sont mariés; les autres sont des tolba célibataires qui vivent dans un ascétisme très sévère.

Cent esclaves nègres sont chargés du service intérieur de l’établissement, dans lequel deux puits suffisent à l’alimentation générale. Autour, existe une petite oasis, arrosée par 13 puits à noria, et divisée en 13 jardins comprenant des oliviers et de 150 à 200 palmiers.

En Arabie : 12 zaouïa (La Mecque, Médine, Djeddo, Yembo, etc.). — En Égypte, 3 zaouïa (Alexandrie, Le Caire, Suez).

Au Touat, au Maroc, au Tidikelt, un nombre que nous n’avons pu fixer. — A Insalah, une. — Dans le Djerid tunisien ? etc.

M. Duveyrier (loco citato) a donné la position géographique de la presque totalité de ces zaouïa et de plusieurs autres encore ; elles figurent sur l’excellente carte jointe à son travail. Nous y renvoyons nos lecteurs.

(1) « C’est un des plus beaux monuments que j’aie vus en Afrique», nous disait un indigène, homme intelligent et ayant beaucoup vu.

Les exercices religieux ne font pas négliger les soucis de la défense ; tout le monde est armé : on compte 400 fusils et 200 sabres en service, et un armement de réserve pour 3,000 hommes. Ces armes tapissent les murs de 20 chambres remplies de poudre et de plomb; quatre (ou quinze) canons, achetés en Égypte et débarqués à Tabrouk (1), sont soigneusement dissimulés. En outre, il existe à Djer’boub un certain nombre d’ouvriers armuriers, munis de tout l’outillage nécessaire pour les réparations et la fabrication. Un jour, un personnage considérable du Sud marocain demanda à Si Él-Madhi si cet armement formidable était destiné à agir contre les Français ou contre les Turcs : — « Ni contre les » uns , ni contre les autres, » répondit le cheikh El- Madhi ; « mon père a commencé une œuvre dont il at- » tendait les plus grands résultats ; je tiens à la conti- » nuer, et je n’ai pas d’autre but. »

C’est à Djer’boub que se réunit, à des époques qui n’ont pu nous être précisées (2), le grand conseil de l’ordre, ou hadra, présidé par le cheikh El-Madhi, assisté de son frère et de ses conseillers ordinaires. Parmi ces derniers, outre ceux que nous avons déjà cités incidemment, il faut mentionner les deux oukils qui, ici, portent le titre de « ouzir » (vizir) : l’un, assisté de deux ou trois tolba, est chargé de la centralisation de l’administration des * zaouïa ; l’autre, dont les deux filles ont épousé, l’une Si El-Mahdi et l’autre Si Mohammed-Chérif, s’occupe plus particulièrement des affaires de la zaouïa de Djer’boub et de celles de la famille du chef de l’ordre.

Un système de courriers, à méhari ou à cheval, est organisé autour de Djer’boub, sur plusieurs lignes distinctes: Égypte, Marmarique, Cyrénaïque, Tripolitaine, Fezzan, Ouadaï. Des zaouïa et des puits jalonnent ces différentes routes, et nul ne peut arriver à Djer’boub sans avoir été

(1) Ils ont été achetés à Alexandrie et débarqués à Tabrouk.

(2) Les uns nous ont dit à l’Aïd-Srir, les autres à l’Aïd-el-Kebir.

signalé bien longtemps à l’avance. La police des Snoussya est admirablement faite : aussi bien à Constantinople, en Égypte ou en Algérie, que dans les environs de leurs zaouïa.

En arrivant à Djer’boub, l’étranger musulman qui n’a été ni mandé par le chef de l’ordre, ni préalablement accrédité dans les formes voulues par un moqaddem, est soumis à un examen minutieux. Installé d’abord dans une maison des hôtes jta), extérieure à la

zaouïa, il est interrogé sur son pays, sur le lieu de son départ, et sur le but de son voyage. Au fur et à mesure qu’il répond à ces questions, faites avec toute la courtoisie que comporte la politesse orientale, il est peu à peu entouré de tolba, ou de serviteurs originaires des endroits dont il a parlé, et alors, sous prétexte de demander des nouvelles de parents et d’amis que l’on n’a pas vus depuis longtemps, les interrogations recommencent plus précises et plus serrées.,

Ce n’est qu’après deux ou trois jours, quelquefois plus, de cet examen, qu’on peut espérer voir un dignitaire de l’ordre, et, plus rarement, le cheikh El- Madhi.

Celui-ci, du reste, a, pour recevoir les étrangers avec qui il ne tient pas à entrer en relations directes, un de ses khouan, originaire de Biskra, et dont l’emploi, à la zaouïa, est de jouer le rôle de El-Madhi dans les audiences accordées à ces étrangers. Il paraît que la ressemblance de ce Biskri avec cheikh El-Mahdi est surprenante (1).

Chacune des autres zaouïa a son cheikh ou moqaddem, son oukil, ses reggab, ses tolba, ses serviteurs, ses esclaves nègres. Chacune aussi a ses cours d’adultes et son école primaire, où l’on enseigne aux enfants

(1) Il ne serait pas impossible que cet homme fût l’enfant naturel de quelque fille des nomades de Biskra donnée en présent à Cheikh Snoussi pendant son voyage de Bou-Saâda à Temacin.

des nomades la pure doctrine de l’Islam, c’est-à-dire les préceptes des Snoussya.

Les terres qui avoisinent ces zaouïa sont labourées au moyen de corvées fournies par les Arabes nomades, qui doivent à l’ordre : deux journées de travail lors des labours, et deux autres lors de la récolte, sans préjudice de la dîme religieuse (achour) qu’ils doivent payer sur leurs propres récoltes, ni de la zekkat (taxe des pauvres), à laquelle ne doivent pas se soustraire les bons Musulmans.

Sous la surveillance des esclaves, paissent, autour des cultures, des troupeaux de chameaux et de chevaux tous marqués à Laide d’un fer rouge du mot ôüt Allah ! (Dieu). Plusieurs des zaouïa, celles d’Aziatet de Adjela entre autres, ont des équipages de quatre à cinq cents chameaux porteurs, équipés avec soin, pourvus d’outres, et prêts, à un signal donné, à transporter rapidement le chef de l’ordre dans le Soudan, si les Turcs ou les Chrétiens venaient à menacer sa sécurité.

Les desservants et khouan lettrés des zaouïa du littoral sont, officiellement, exemptés d’impôts par le gouvernement turc ; quant aux autres adeptes des districts de Tripoli, Homs et Ben-Ghazi, ils ne payent guère que ce qu’ils jugent utile à leurs intérêts temporels.

Ce sont les cheikhs de zaouïa qui détiennent réellement toute l’influence et exercent, sur les populations, l’autorité temporelle aussi bien que l’autorité spirituelle. Cela est surtout vrai dans le district de Ben-Ghazi, où toutes les tribus sont inféodées aux Snoussya, à l’exception de celle des Megarba, qui sont campés à l’ouest de cette ville jusqu’à Sort, et appartiennent, presque tous, à l’ordre des Madanya. A Ben-Ghazi, même, le principal personnage n’est pas le Mutessarif turc, mais bien le procureur des Snoussya, « Oukil-ech-Cheikh(l) », à qui

(1) En ce moment, juin 1884, un certain Abdallah-ben-Zenad-el- Marini, moqaddem des Snoussya, serait à la fois l’agent de la zaouïa, du pacha de Tripoli et du gouvernement turc.

le gouvernement ottoman fait une pension de 500 piastres par mois. Tous les gens investis de fonctions judiciaires ou municipales sont des Snoussya.

A l’est de Ben-Ghazi, les Caïmacans turcs semblent plutôt être tolérés par les habitants que les gouverner, et leur seule préoccupation est de ne pas mécontenter les Snoussya.

En somme, il y a, dans ce district de Ben-Ghazi, 25,000 fantassins et 1,500 cavaliers (1) qui, en dehors du personnel proprement dit des 20 zaouïa, sont absolument à la disposition du chef de l’ordre.

(I) Voici la liste de ces tribus :

Fantassins Cavaliers

El-Ghebaïl, Üuled-Ali-Lefrad, El-Mehafid, El-Araoua,

El-Quetifa 2.100 80

Abeidan, Ailet-Ghect, Ailet-Mansour, Ailet-Meriem,

Ailet-Chain, Ailet-Erfad, Ailet-Boudaouï, Aovogla. 3.400 250

Braasa-Ailet-Haddout-Ailet-Abed-Ailet-Djouefi-Ailet-Djelgof-Ailet-Abderrahman, Ailet-Zraël, Slam. 1.800 300

Hasa 800 80

Dursa, Ailet-Frerig-Ailet-Hamed, Ailet-Adel. . . . 700 40

Ourfa-Toresch -Slatana- Ailet-el-Haouarim, Ailet-

bou-Chahma 1.600 70

Abid, Ailet-Schaoua, Ailet-bou-Legoub, Ailet-bou-

Golba 600 30

Seet 200 10

Houta, Merarga-Nefouf-Ghermat, Aït-Alig 1.000 20

Habboun-et-Schouaër-Heddaied-Moualeg 700 20

Glieltaan, El-Merobtin, El-Khamma-Meravat-Ailet-

Encoua 1.200 40

Djerara, Ailet-Betoun, Ailet-Abd-el-Ouahed-Ailet-

es-Semii, Senenat, Ailet-Abd-el-Rohem 1.000 25

Meufa, Ailet-bou-Hadedja-Ailet-Beredan-Ailet-Hadj-

Erdjed-Ailet-Et-Nadjjas-Ailet-Khaieb 2.800 40

Fouakher-Ailet-Oumclieba-Ailet-Habib-Allah . . . 1.100 20

Cheebat-Ailet-Mansour, Ailet-bou-Naam, Ailet-Dif-

Allab 300 15

Mrabtin - Ailet-Encoua , Ailet- Saïad , Mrabtin - el -

Aghaïel-el-Mesamir 150 4

Beragra 300 25

Ouaghers 4.000 400

Total général . .

C’est ensuite dans le Fezzan et dans l’Ouadaï que se rencontrent les masses les plus considérables de Snoussya. Dans POuadaï, le sultan Youcef n’est qu’un naïb de Cheikh-el-Mahdi, et tous ses sujets sont affiliés à l’ordre.

Dans le Fezzan, il y a six zaouïa des Snoussya ; il y en a, en outre, à R’at, à R’adamès, chez les Touareg, dans le Tidikelt, à Insalah, dans le Touat et vers l’oued Dra, c’est-à-dire dans tous les pays musulmans non soumis aux Turcs ou aux souverains barbaresques.

L’importance de l’ordre des Snoussya est donc considérable. Le but qu’ils visent, et qui est la réunion, ou la fédération, de tous les ordres religieux orthodoxes, en une espèce de théocratie panislamique exclusive de toute autorité séculière, est tout à fait l’opposé de ce que revendiquent les idées modernes, dont les Européens sont les représentants les plus autorisés. L’esprit qui anime les Snoussya est absolument hostile à tout progrès, qu’il vienne de nous ou même d’un souverain musulman, et leur haine contre les Turcs, les Égyptiens, les Tunisiens, n’est pas moins vive que celle qu’ils ont contre les Européens .

Leurs excitations incessantes pour ramener les Musulmans aux pures doctrines de l’Islam primitif, sont un danger pour tous les gouvernements, car ces doctrines austères, bases de toutes les religions qui considèrent les hommes comme égaux devant Dieu, n’admettent pas l’exercice d’un pouvoir temporel quelconque, en dehors de la théocratie qui en est l’idéal logique.

La prédication de ces doctrines aux Algériens soumis à la France, ou simplement, l’exemple donné, à côté de nous, d’un état Musulman indépendant et établi sur les bases théocratiques définies par le Coran, est une cause constante de troubles et d’excitations malsaines pour nos tribus.

Nous avons donc raison de regarder les Snoussya comme nos ennemis et d’empêcher, par tous les moyens possibles, leurs émissaires de parcourir l’Algérie : la

surexcitation du sentiment religieux est un danger partout, même avec des nationaux, à plus forte raison chez un peuple conquis.

Il ne faut cependant pas s’exagérer le danger, ni le provoquer par des mesures vexatoires qui iraient contre le résultat à obtenir, ce qui arriverait infailliblement si, confondant dans une même réprobation tous les ordres religieux, nous nous montrions intolérants vis-à-vis de tous les khouan.

Dans son œuvre, Si Snoussi s’est déjà heurté souvent et se heurtera encore, aux intérêts politiques, moraux et matériels des autres chefs d’ordre religieux.

Ni les Taïbya du Maroc, ni les Bektachya de Stamboul, ni les Tidjanya d’Algérie, ne consentiront jamais à abdiquer au profit des Snoussya, s’ils rencontrent, dans leurs gouvernements respectifs, la considération morale et la protection matérielle qui les fait prospérer. Il en sera de même de tous les chefs d’ordres ayant de grandes situations, comme les Aïssaoua à Mequinez, les Zianya à Kenadsa, les Kerzazya à Kerzaz, les Qadrya à Bar’dad, les Rahmanya à Tolga. Certainement, il pourra y avoir, à un moment donné, des alliances contre nous, mais elles tomberont vite et seront sans effet durable, si ces ordres indépendants trouvent, près de nous, la satisfaction de leurs besoins et de leurs intérêts ; car, ce que leur demandent les Snoussya, ce n’est pas un effort toujours facile à faire pour des Musulmans, c’est une abnégation continue de leur personnalité et une ligne de conduite persistante : deux choses peu compatibles avec le tempérament des masses islamiques.

Les Snoussya, en effet, ne sont ni des énergumènes, ni des conspirateurs ; ils ne trament pas, dans l’ombre de leurs zaouïa, le renversement par la force, d’États plus forts qu’eux. Ce sont des ennemis intelligents préparant l’avenir et attendant tout « de Dieu » et d’une idée qu’ils croient juste et féconde en résultats.

Puis, en dehors même de ces rivalités de paroisses,

l’œuvre de Si Snoussi a d’autres ennemis acharnés. Car ce n’est jamais impunément qu’un philosophe ou un prêtre essaie de ramener à son berceau une religion déjà vieille de plusieurs siècles; et ce n’est pas impunément non plus qu’on vient dire, à des religieux et à des laïques, intéressés à la conservation d’abus consacrés par plusieurs générations : « Revenons au Livre qui est » la base et la source de nos croyances, et faisons table » rase de toutes ces prétendues traditions qui ont, peu » à peu, substitué un dogme officiel et universel à la » pensée et aux préceptes des premiers apôtres. »

Qu’il soit Chrétien, Musulman ou Bouddhiste, l’homme qui parle ainsi a contre lui tout le clergé officiel, qui vit de compromis avec les pouvoirs publics et avec les classes dirigeantes: cet homme est un novateur un réformateur un dissident, un protestant, un schismatique ( ), c’est-à-dire un héré-

tique, être bien autrement haïssable qu’un simple mécréant (j9 Lf).

C’est ce qui arrive aux Snoussya de la part des Musulmans dits orthodoxes ; nous avons vu le chef des Khadirya, Si Ahmed-ben-Idris, menacé à La Mecque, Si Snoussi anathématisé et chassé de la djemâa El-Azhar, au Caire, et forcé d’abandonner la direction de sa zaouïa, dans la ville Sainte, où la gent maraboutique ne voulait plus le tolérer. Il faut entendre avec quelle âpreté, les ulémas, les muftis, imams, cadhis, chefs indigènes, ou chefs d’ordres religieux, prodiguent aux Snoussya les épithètes les plus malsonnantes, qui se résument toutes en celle de « ouahbite », c’est-à-dire hérétique.

Et cependant, les Snoussya n’entendent se séparer d’aucun des premiers docteurs sur lesquels repose l’enseignement théologique de l’Islam; ils reconnaissent comme légitimes et valables tous les grands ordres religieux ; ils en acceptent les doctrines mystiques, ils en prônent les pratiques spirituelles ; ils permettent de s’af-

filier à tous à la fois, et ils ne sont pas exclusivistes comme les Tidjanya : leur voie est ouverte à tous les khouan, et ils vont au-devant de tous les congréganistes musulmans.

Mais, comme beaucoup ont compris que ces avances avaient pour objectif final l’absorption de leurs ordres religieux au profit des Snoussya, ils ont ouvert les yeux et se sont tenus dans une prudente réserve. Forcés de compter avec ce sentiment, les Snoussya ont agi comme les missionnaires chrétiens : ils ont tourné leur activité vers les idolâtres de l’Afrique centrale, plutôt que vers les agglomérations musulmanes vivant sous des gouvernements bien organisés et les tenant par leurs intérêts.

Leur prodigieuse extension dans la Cyrénaïque n’est due qu’à la faiblesse du gouvernement turc : mais même là, ils n’ont pas pu faire disparaître les Madanya, et si, en ce moment, ceux-ci sont entièrement à leur dévotion, rien ne dit que cette alliance durera.

En Tunisie, ils se sont heurtés contre les Tidjanya, et ce n’est que dans le Djerid qu’ils se sont établis dans de bonnes conditions. Mais à R’adamès, chez les Touareg, et surtout dans le Fezzan et le Ouadaï, ils ont triomphé, parce que l’anarchie et l’ignorance étaient telles qu’ils ont trouvé, en quelque sorte, un champ vierge, où leurs prédications ont pu réussir.

Enfin, ne l’oublions pas, la forme que prend la propagande des Snoussya, en Algérie, est l’appel à l’émigration des indigènes. Cela peut être mauvais et dangereux pour l’avenir, mais cela ne menace en rien la vie de nos colons ni ne compromet encore la prospérité de leurs établissements.

La statistique détaillée, faite en 1882, donne pour les Snoussya, en Algérie, les renseignements ci-après :

Muqaddem Khouari

f Dellys (comm. de plein exercice). . » 5

Pi-ovine» d’Alger £jurlju™ (°omrnune taix‘e>; ■ • - 1

° J Bou-Saada (commune indigène). . » 10

[ Boghar (commune indigène) ... » 14

Province de Constantine » »

Territoires militaires de la division d’Oran ,, »

Territoires civils du département d’Oran :

Zaouïa

St-Lucien (commune mixte) » » 37

Mascara (id.) » 1 25

Aboukir (commune de plein exercice) » 1 20

Aïn-bou-Dissar (id.) » 1 20

Aïn-Tédelès (id.) » » 2

Bled-Touaria (id.) » 5 13

Pont-du-Chélif (id.) » 2 40

Relizane (id.) » » 10

Souk-el-Mitou (id.) » 1 19

L’Hillil (commune mixte) 1 13 256

Zemorrah (id.) » 4 1

Mostar’anem » 1 4

Totaux 1 30 481

Total des affiliés 511

Ces chiffres, bien qu’officiels et récents (1), n’ont pas une grande valeur. Il résulte, en effet, de l’ensemble des documents recueillis depuis 1875, que les SnoUssya n’existent pas en Algérie à l’état de congrégation organisée. Les chiffres ci-dessus représentent, en réalité, les serviteurs religieux et affiliés de la zaouïa de Ben-Tekkout, et ceuxci seraient plus justement classés parmi les Khadirya, ainsi que l’ont du reste compris certains administrateurs qui ont intitulé leurs données statistiques : Khadirya ou Snoussya.

Par contre il est bien certain que sur tous les points de l’Algérie, dans les villes, dans les agglomérations indigènes nomades, dans la plupart des zaouïa des autres

(1) Les statistiques sont de la fin de Tannée 1882.

ordres religieux, il y a des agents secrets des Snoussya qui ne se font pas connaître, mais observent et rendent compte à leurs chefs tripolitains. Ces agents ont été souvent signalés; mais chaque fois qu’on a fait sur eux les enquêtes prescrites par l’autorité supérieure, le terrain s’est dérobé, et on n’a trouvé ni preuve ni fait précis. Il n’est resté que des présomptions, ou plus exactement des impressions vagues. On arrive aux mêmes résultats négatifs dans les arrestations et les fouilles qui sont faites, lorsque l’autorité met la main sur ces voyageurs étrangers et musulmans qui traversent souvent l’Algérie, dans des conditions irrégulières et suspectes.

En 1879, après l’insurrection de l’Aurès, on signala dans l’Aurès un groupe de 500 Snoussya. Mais lorsqu’on alla au fond des choses, on trouva un chef religieux, fondateur d’un ordre nouveau (les Derdourya), dérivé des Rahmanva ou des Chadelya, ayant, peut-être , eu des relations avec Si Snoussi, mais sans que rien ait pu établir ces relations.

En somme, depuis 1875, tous les documents recueillis en Algérie sont négatifs en ce qui concerne les Snoussya, sauf ceux provenant de l’arrondissement de Mostar’anem qui, eux-mêmes, sont discutables. Cependant, malgré ces constatations, il ne serait pas impossible qu'un grand nombre de Snoussya existent cachés dans les autres ordres religieux, principalement chez les Madanya de Mesrata. Notre surveillance sur ce point ne doit donc pas se relâcher un seul instant.

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