‹ Marabouts et Khouan. Étude sur l'Islam en AlgérieChapitre 40 sur 60 · RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS · texte numérisé non relu

RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS

La situation de l’Islam en Algérie peut se résumer en peu de mots : un clergé investi et salarié, peu nombreux et sans action ; des marabouts locaux indépendants, dont l’influence, très variable, est toujours circonscrite dans un certain territoire ; des confréries sans importance et sans rôle politique; de petits groupes d’ibadites inoffensifs, et, enfin, des ordres religieux formant des congrégations toutes-puissantes, qui enserrent les populations dans les mailles plus ou moins étroites des réseaux formés par leurs zaouïa, leurs moqaddem et leurs khouan.

Pour 2,845,757 Musulmans algériens (1), il existe plus de 355 zaouïa, 1,955 moqaddem, 167,019 khouan connus, enrégimentés et disciplinés, sous les ordres d’une vingtaine de grands chefs, dont les rivalités peuvent disparaître à un moment donné, et qui, presque tous, sont étrangers ou reçoivent leurs inspirations des principaux chefs de l’Islam, en Orient ou au Maroc.

Les khouan ne sont ni des malfaiteurs, ni des énergumènes altérés du sang des Chrétiens et ne rêvant que massacres et pillage. La masse se compose, plutôt, de

(1) Le chiffre officiel du recensement quinquennal de 1882 est 2,842,497 Musulmans, sujets français ; mais il faut y ajouter des groupes d’origine marocaine, Algériens de fait, et un certain nombre de dissidents du Sud oranais rentrés depuis le dernier recensement.

dévots simples et crédules, ou d’ignorants superstitieux, entièrement dans la main de chefs et de moqaddem qui les exploitent et vivent à leurs dépens.

Ces chefs ne sont ni des fous ni des conspirateurs ; ce sont des gens fort habiles ; mieux que personne, ils savent que leurs khouan, enrichis par la paix, apporteront plus d’offrandes que s’ils sont ruinés par la guerre.

Ces chefs ne sont pas tous des fanatiques, dans le vrai sens du mot; et si, par métier, ils prêchent un mysticisme exalté et dangereux dans ses écarts, ils sont, en général, gens très pratiques, et ils ont le sens politique beaucoup trop développé pour se lancer, de gaîté de cœur, dans les hasards d’une insurrection. Mais tous ne sont pas. absolument maîtres de leurs actes; les uns sont sous la dépendance de supérieurs généraux tout à fait hostiles aux Chrétiens : ils ne peuvent qu’obéir; les autres, quoique plus indépendants, doivent aussi compter avec les passions et les préjugés de leurs adeptes, dont ils risqueraient de refroidir le zèle religieux et de diminuer le nombre, si eux-mêmes, désertant la cause sacrée de l’Islam, se montraient trop partisans des idées françaises, trop amis des « Infidèles. »

Parmi ces chefs, il en est cependant encore qui sont tout disposés à nous prêter le concours de leur grande influence, si, par des. faveurs ou des honneurs, nous consentons à reconnaître et à affirmer officiellement leur autorité religieuse.

Devons-nous, sans réserve, accueillir ces ouvertures ? Devons-nous les provoquer ?

Sans doute, la France, souveraine de l’Algérie qui, en fait de Musulmans, ne compte encore que des sujets serait en droit d’agir comme, en tous pays, agissent les souverains absolus; elle pourrait s’appuyer sur les chefs religieux influents, les gagner à sa cause par l’appât de hautes situations honorifiques ou lucratives, et

leur demander, en retour, des services que ceux-ci n’hésiteraient pas à lui rendre.

Une pareille politique, pratiquée longtemps avec suite, sans réticences ni parcimonie, produirait certainement des résultats considérables; mais, est-elle possible? est-elle digne de la France ?

Nous ne le pensons pas.

Et tout d’abord, n’y aurait-il pas quelque chose d’injuste et de malséant dans cette protection excessive accordée à un culte exotique, qui ne compte aucun Français de naissance, alors précisément que nos aspirations modernes tendent, de plus en plus, à affranchir l’État et la Société de toute compromission et de toute alliance avec les chefs de nos religions métropolitaines ?

D’un autre côté , pouvons-nous , décemment , nous faire les complices et les alliés de ces congréganistes musulmans, qui confisquent, à leur profit exclusif, une partie des forces vives de l’Algérie, en retardant l’émancipation intellectuelle et matérielle de tant de milliers de malheureux ?

Le servage des khouan, pour être librement consenti, est-il moins terrible et moins dégradant que l’esclavage des nègres ?

D’ailleurs, sommes-nous sûrs de pouvoir toujours tenir en main ces chefs religieux? Sommes-nous bien certains de réussir à leur faire accepter, sans arrièrepensée, nos idées et nos progrès? Nous ne saurions l’affirmer. Toute notre histoire montre que, nous autres, Français, nous ne savons pas rester longtemps les maîtres d’une situation dans laquelle l’élément religieux joue un rôle actif. Nous manquons de sang-froid, de patience ou d’habileté, et nous finissons, le plus souvent, par être débordés.

Jusqu’ici, nous n’avons pas été très heureux en Algérie, quand nous avons voulu utiliser le concours des chefs congréganistes musulmans : des résultats importants ont pu être obtenus, mais ils ont toujours été de

courte durée, et notre protection, trop restreinte et trop hésitante, est arrivée, le plus souvent, à diminuer le prestige religieux de nos amis et à augmenter celui de nos ennemis.

Nous ne devons donc pas continuer plus longtemps ces errements ; nous ne devons pas non plus accepter, sans réagir, une situation qu’il ne nous est pas possible de supprimer brusquement ; et il est urgent de sortir de cette impasse, sans avoir recours à des mesures vexatoires de nature à nous aliéner des chefs, dont nous avons encore intérêt à ménager le crédit et à utiliser l’influence ou la neutralité.

Ne pouvant supprimer l’ardente dévotion de nos Musulmans algériens, il nous faut, tout d’abord, faire la part du feu et donner nous-mêmes une satisfaction convenable à ce besoin impérieux qu’ils ont de prières et d’exercices religieux; cela vaudra infiniment mieux que de laisser faire la chose par des moqaddem relevant de Fez, La Mecque ou Bar’dad.

Aujourd’hui, sous la tente et dans le gourbi, en cas de maladie grave, de circoncision, de mariage ou de mort, on appelle le thaleb ou le khouan voisin pour lire les prières et faire les cérémonies traditionnelles du culte Islamique.

Si, dans chaque douar ou village, il y avait une mosquée officielle, et surtout un imam titulaire, investi et salarié par le Gouvernement pour exercer gratuitement les fonctions sacerdotales, la grande masse des paysans indigènes s’adresserait à lui, de préférence aux marabouts locaux ou aux khouan, que l’on sait mal vus de l’autorité.

Rien ne nous empêcherait d’ailleurs d’utiliser comme imam ruraux, partout où il y aurait avantage à le faire, les marabouts locaux ou même les khouan dont les chefs seraient absolument dans notre main ( comme les Tidjanya).

Lorsque nos fonctionnaires religieux seront nombreux,

bien payés, et qu’ils se sentiront soutenus, ils tiendront à conserver leurs -places et leurs appointements, et ils seront les premiers à faire aux moqaddem de tous les ordres une concurrence active dont nous bénéficierons directement.

Puis, pendant que notre clergé officiel donnera ainsi à l’exubérance religieuse une issue sans danger, nous aurons le temps de mettre en œuvre un moyen bien autrement efficace et énergique.

Ce moyen est celui auquel on arrive toujours, en fin de compte, lorsqu’on étudie à fond une question algérienne, et qu’on élargit l’horizon des points de vue professionnels, c’est la création de lignes ferrées.

Cette conclusion d’un livre traitant uniquement de mysticisme, de religion et de politique, peut, a priori , sembler paradoxale . Elle est cependant bien pratique et rigoureusement logique.

Nous ne pouvons surveiller les khouan, les diriger, les maintenir et en amener la disparition progressive, qu’en transformant la société musulmane.

Or, on ne transforme pas un peuple avec des phrases, des décrets, des fonctionnaires ou des baïonnettes, mais bien en multipliant les relations, en stimulant la production agricole, en sollicitant les intérêts commerciaux, en fondant partout des écoles, en dégageant et développant les initiatives individuelles, et même en créant des besoins nouveaux et multiples.

Le chemin de fer procure tout cela à brève échéance, en même temps qu’il décuple les moyens d’action des grands services publics.

Tout d’abord, il donne la sécurité, car il permet : à nos troupes, le contact de l’ennemi saharien, dont toute la force est dans la vitesse ; à nos administrateurs, la surveillance effective et rapide des populations.

Lorsque nous aurons bien compris que le chemin de fer, étant, par excellence, l’engin tout-puissant du progrès et de la civilisation, doit partout précéder et non

pas seulement suivre la colonisation ; lorsqu’une ligne ferrée , partant d’Aïn-Sefra , descendra par Figuig et l’oued Nsaoura jusqu’à Insalah, pour remonter sur Ouargla, Tougourt, Biskra et Gabès; lorsqu’un réseau de railways remplacera ou masquera, sur notre carte d’Algérie, les réseaux multicolores des congrégations religieuses ; alors — mais alors seulement — les khouan et les marabouts ne seront plus à craindre. Tout au plus restera-t-il quelques rêveurs inoffensifs, attardés à -la poursuite d’un idéal mystique, et le souvenir historique d’une organisation disparue.

En attendant, n’oublions jamais que, derrière nos 168,000 khouan algériens, il y a, sur notre territoire même, plus de 2,000,000 de Musulmans qui ne sont ni meilleurs ni pires, et derrière eux encore, 173,000,000 d’autres Musulmans qui, avant d’être Marocains, Tunisiens, Tripolitains, Égyptiens, Syriens, Arabes, Turcs, Persans, Indiens ou Chinois, sont sujets de l’Islam, sujets d’Allah, c’est-à-dire partisans convaincus de la supériorité et de la légitimité de l’Imamat, tel que le prêchent les Snoussya et tel que le définissent ou l’ordonnent le Coran et la Sonna.

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