RELIGIEUX INDÉPENDANTS
Les prêtres musulmans, libres de toute attache officielle et n’appartenant pas à des congrégations, forment, sous le nom de marabouts locaux, la seconde catégorie de l’élément religieux algérien.
Là se rencontrent les personnages les plus disparates et différant souvent, du tout au tout, comme valeur intellectuelle, situation sociale et influence politique.
Au premier plan se place le marabout propriétaire d’une zaouïa (1) plus ou moins riche, et héritier du pres-
(1) La traduction exacte du mot zaouïa (dont le sens primitif est coin, retraite) serait monastère. Mais toutes n’ont pas une même importance. Quelques-unes, seulement, sont réellement semblables aux anciens monastères qui couvraient l’Europe au moyen âge. Dans celles-là, à côté de moines ou religieux ( merâboi ), hôtes habituels de ces établissements, se trouvent des serviteurs, des clients, et toute une population flottante : d’étudiants qui viennent suivre les cours professés, de malheureux qui viennent chercher un refuge et un asile, de pèlerins venant faire leurs dévotions, et enfin de voyageurs et de mendiants demandant un gîte passager ou une aumône. Ces sortes de zaouïa se rencontrent surtout entre les mains des vieilles familles maraboutiques étudiées dans ce chapitre. Quant aux zaouïa appartenant aux ordres religieux, elles ne sont guère, en dehors des maisons mères et des maisons provinciales, que des établissements d’une importance peu considérable. Quelques-unes même se réduisent à de simples masures près desquelles l’enseignement se donne en plein air, et qui ne sont, en réalité, que des lieux de réunions accidentelles ou périodiques.
tige religieux d’un ancêtre, chérif (1) ou ouali (2), vénéré dans le pays. Son influence est souvent considérable et peut même éclipser celle de certains aghas et caïds. Puis, par des degrés successifs, on descend du grand seigneur religieux jusqu’au petit marabout, qui, n’ayant que son gourbi et son chapelet, vit misérablement de la charité publique, à côté de la tombe modeste d’un ancêtre mort en odeur de sainteté.
C’est, en effet, uniquement par droit de naissance que l’on est marabout, et cette qualité ne s’acquiert jamais pendant la vie, quelque vertueux que l’on puisse être. Aussi il y a des tribus entières de marabouts, comme les Oulad-Sidi-Cheikh, les Cheurfa, etc., etc. Il va sans dire que la masse de ces tribus est absolument ignorante et que ses membres sont, généralement, sans influence, à l’exception des quelques groupes de choix, où se sont conservées les traditions de savoir et de vertu, apanage des descendants immédiats et directs de l’ancêtre béatifié par le respect des fidèles.
Les marabouts locaux n’ont pas d’affiliés; ils n’ont que des disciples, des élèves et des serviteurs religieux, ou clients, qui sont tenus de leur faire des ziara (3), c’est-à-
(1) Cherif (v , descendant du Prophète par sa fille Fathma-
Zohra (pluriel Cheurfa), noble de noblesse religieuse de ( être
élevé, noble, illustre, etc.).
(2) Ouali (^Jj) ? ami de Dieu, saint, patron (de être
proche). Ne pas confondre ce mot avec ouali , wali, gouver-
neur, commandant de province.
(3) ÿjbj ziara, visite, — visite pieuse, ou de respect, à une personne d’un rang supérieur, mais plus spécialement aux lieux saints, aux personnages religieux. Les pèlerinages religieux ailleurs qu’à la Mecque sont des ziara. Mais les ziara, même aux tombeaux, étant toujours accompagnées d’une offrande, le mot ziara est absolument synonyme d’offrande. On reçoit et on fait des ziara. On envoie un serviteur faire des ziara, c’est-à-dire faire des quêtes religieuses. Voir, chapitre VI, quelques détails complémentaires sur ce que peuvent rapporter ces ziara
dire des visites accompagnées d’offrandes proportionnées à la fortune des visiteurs. Ces offrandes sont, en apparence, absolument volontaires et facultatives, mais le marabout sait toujours les réclamer, et se les faire donner, dans un certain rayon autour de sa demeure, rayon d’ailleurs parfaitement limité, et en dehors duquel le marabout le plus vénéré ne recueillera que des témoignages de respect tout à fait platoniques. Les marabouts, habitant presque toujours sur un lieu consacré, soit par le tombeau d’un de leurs ancêtres, marabout comme eux, soit par une lgabba (chapelle) placée sous le vocable d’un Saint, bénéficient encore des ouada faites par les Musulmans à la mémoire du Saint (1).
L’étendue territoriale où s’exerce le prestige et l’influence d’un marabout est excessivement variable; cela tient à des causes complexes. La situation sociale est un des éléments principaux du succès et du prestige des marabouts, mais ce n’est pas le seul, et la vénération des fidèles pour l’ancêtre béatifié fait souvent plus, pour l’importance d’un marabout local, que sa fortune et ses propres mérites.
En dehors de la grande famille maraboutique des Oulad-Sidi-Cheikh, dont les chefs ont encore conservé, malgré leurs menées, une situation exceptionnelle comme prestige et comme influence, nous n’avons plus en Algérie de marabouts locaux qui nous soient hostiles, car tous, aujourd’hui, ont compris qu’ils peuvent faci-
(1) Les ouada ( pl. Jobj ), de Jxj promettre, faire un vœu,
sont de plusieurs sortes. 11 y a d’abord l’ex-voto, ou l’offrande pure et simple, déposée sur le tombeau ou dans l’oratoire du saint à l’intercession duquel le Musulman a eu recours. Puis, il y a le sacrifice d’un jeune chameau, d’un bœuf ou d’un mouton, égorgé en exécution d’un vœu sur le lieu consacré ; les pauvres sont conviés à manger la bête tuée, et si les convives font défaut, le gardien du sanctuaire garde les restes. Il y a des ouada traditionnelles que certaines familles, ou. certaines tribus, font annuellement, ou mensuellement, à certains lieux consacrés.
lement être atteints, par nous, dans leurs personnes ou dans leurs biens. Aussi, les plus mal disposés, à notre égard, se bornent à se tenir à l’écart des Chrétiens ; leurs manifestations malveillantes s’arrêtent là, ils payent correctement leurs impôts et se conforment à nos ordres généraux d’administration et de police.
Cette obéissance à des Chrétiens ne trouble pas, du reste, la conscience des Musulmans, car, disent-ils, « rien n’arrive sans la volonté de Dieu, et puisque Dieu » a donné la force aux Chrétiens et leur a permis de » soumettre les Musulmans, les vrais Croyants doivent » ^e courber devant cette force, qui est une émanation » de la volonté de Dieu. »
Beaucoup de marabouts poussent la résignation bien plus loin et acceptent, volontiers, des emplois lucratifs : plusieurs, et des plus en renom, sont aghas ou caïds, il en est un qui vient d’être nommé Commandeur de la Légion d’honneur pour services de guerre, c’est l’agha El-Hadj-Kaddour-ben-Sahraouï) .
D’autres, au contraire, refusent les honneurs et fonctions officielles, mais ils s’emploient volontiers à notre service, à titre officieux, et entretiennent avec nous des relations très courtoises (1).
A ceux-là, on témoigne certains égards, et on fait quelques faveurs qu’ils reconnaissent, le plus souvent, en s’entremettant, sur notre demande, pour ramener
(1) Parmi ceux-là, nous citerons le marabout Si Abd-es-Semed, du Djebel-bou-Arif, près Batna, qui, en 1871, recueillit chez lui et protégea, contre les rebelles, un groupe important du village d’El-Madher, pillé et incendié par les rebelles. En raison de sa conduite méritoire, en cette circonstance, et d’autres services rendus précédemment, l’autorité militaire voulut le faire décorer : il s’y opposa formellement, disant qu’il n’avait fait que son devoir. Et lorsque, plus tard, à la Cour d’assises de Constantine où il paraissait comme témoin, le président lui adressa publiquement des éloges mérités, il fit la même réponse : « Ce n’était que mon devoir de musulman. »>
dans le devoir des tribus récalcitrantes ou apaiser des luttes de soff(l).
Plusieurs marabouts ont des zaouïa (2), qui tiennent à la fois des monastères et des universités du Moyen- Age ; des professeurs, sous leur direction, y enseignent le Coran, le droit musulman et la grammaire. Des étudiants (tolba) (3) y sont entretenus: soit par le marabout lui-même, soit par la piété des fidèles ; les voyageurs y sont hébergés et il s’y fait de grandes aumônes.
Le fanatisme est rare chez ces marabouts, lorsqu’ils ne sont affiliés à aucun ordre religieux. On a vu, dans des insurrections, certains d’entre eux donner asile à des Français et les protéger contre les révoltés ; d’autres, en temps ordinaire, sont souvent venus, spontanément, en aide à des Français isolés, égarés ou dans le besoin.
Nous avons dit que leur influence ne dépassait jamais un certain rayon. Cependant, comme professeurs et docteurs, en théologie ou en droit, ils ont souvent des disciples et des élèves qui viennent souvent de fort loin ; mais, quelle que soit leur réputation, ils ne font pas de prosélytisme religieux et ils n’ont ni dikr particulier, ni affiliés, ni missionnaires.
Si leurs revenus sont insuffisants, ils se bornent à faire des quêtes religieuses (ziara) dans les pays soumis à leur influence. Du reste, tout étudiant qui vient à une zaouïa, tout fidèle qui vient prier à la tombe du saint, ancêtre du marabout local, tient à honneur de déposer son offrande religieuse, en argent ou en nature.
(1) Soff, parti politique.
(2) Zaouïa, du verbe jj) vivre à l’écart, d’où (h jtj) angle, coin, cellule : monastère. Ce mot, très arabe, est connu dans tout le monde musulman ; cependant, en Turquie, on emploie encore, dans le même sens, les mots Tekkié ou Keniça, et en Egypte celui de Khaouanek,
(3) Tolba est le pluriel de -.3 LJL étudiant (litt. qui demande (la
science), du verbe v demander.
Le marabout reçoit toujours et rend, plus ou moins, en aumônes.
Il n’est pas rare de voir les marabouts locaux divisés entre eux par de grandes rivalités, mais leurs antipathies les plus vives sont surtout dirigées contre les Khouan qui, de l’extérieur, viennent, par leurs quêtes, appauvrir leurs « serviteurs religieux » , et diminuent ainsi les influences locales au profit d’une confrérie étrangère à la tribu. Dans la grande zaouïa de Chellata, tenue près d’Akbou par Ben-Ali-Cherif-Mohamed-Saïd, un article du règlement exclut de la zaouïa tout étudiant qui s’affilie à un ordre religieux.
Dans le cercle de Tiaret, le marabout et agha El-Hadj- Kaddour-ben-Sahraoui, n’admet pas que ses administrés s’affilient à des ordres religieux, et, à mesure que son influence a augmenté, le nombre des Khouan a diminué dans son commandement. En 1851, le cercle de Tiaret, réduit à ses limites actuelles, comptait 2,325 Khouan de divers ordres; en 1882, il n’en avait plus que 578. C’est le seul point de l’Algérie où l’on puisse constater une pareille diminution.
L’animosité des marabouts locaux contre les Khouan est analogue à celle qui existe souvent, en pays catholique, entre le clergé séculier et le clergé régulier ; mais elle prend parfois, en raison des mœurs locales et du tempérament africain, un caractère bien plus aigu et bien plus violent. Trop souvent aussi les petits marabouts locaux, qui se sentent amoindris, sans crédit et sans revenu, abdiquent et s’affilient à un ordre religieux, surtout s’ils peuvent y obtenir une situation.
En résumé, ces marabouts locaux sont des gens à surveiller discrètement, mais aussi à ménager et à bien traiter, car ils sont les seuls auxiliaires que nous puissions espérer avoir avec nous, dans notre lutte de chaque jour contre l’influence ou les agissements des Khouan.
Le concours de ces marabouts n’est jamais bien diffi-
cile ni bien onéreux à obtenir ; et les services politiques que nous sommes à même d’en tirer, si nous sommes habiles, ne sont certes pas à dédaigner.
Ils nous dispensent, d’ailleurs, de faire de grosses dépenses pour assurer le service du culte et donner satisfaction aux besoins religieux des populations musulmanes.
Nous ne parlons pas ici, bien entendu, des faux marabouts, des pseudo-chérifs qui surgissent un jour, on ne sait d’où, pour prêcher la Guerre Sainte, et qui sont, le plus souvent, ou de vulgaires escrocs spéculant sur la bêtise humaine, ou bien les instruments de grandes personnalités politiques ou de chefs d’ordres religieux. Nous ne disons rien, non plus, de ces malheureux atteints, soit d’idiotisme, soit d’aliénation mentale, et que les masses ignorantes entourent d’un respect superstitieux et décorent, parfois, du nom de marabout.
D’après des documents officiels existant au Bureau Politique, on comptait, en 1880, pour toute l’Algérie, 115 familles maraboutiques, d’influences très variables, et n’ayant aucune attache avec les ordres religieux ; savoir : 20 dans la province d’Oran, 55 dans celle d’Alger et 40 dans celle de Constantine. Ces familles sont celles qui ont paru, aux autorités locales, susceptibles d’être signalées comme ayant une influence dont nous avons à tenir compte pour l’administration du pays. Ce chiffre est bien loin de donner le nombre exact des familles maraboutiques, car il y a en Algérie des tribus entières d’origine maraboutique, et chaque chef de famille dans ces tribus peut, en raison de son titre de chérif, plus ou moins authentique, acquérir tout à coup une importance considérable. Le chiffre de 115 représente donc : ou les grandes influences locales qui, en pays arabe, s’étendent sur des régions entières; ou, en pays kabyle, les nombreux petits marabouts dont l’action politique est, en temps normal, bornée au toufik , au soff, ou à la confédération de quelques villages.