CLERGÉ INVESTI ET SALARIÉ
(MOFTI ET IMAM)
Il n’y a que fort peu de chose à dire sur l’élément religieux musulman officiel.
Les membres du clergé investi et salarié sont, en général, de très braves gens, choisis avec soin, et souvent même très francisés. Ainsi, dans les villes du littoral, ils invitent volontiers les fonctionnaires français et leurs familles à' assister aux grandes cérémonies du culte musulman, dans les principales mosquées (1), et ils viennent eux-mêmes, sans répugnance aucune, faire acte de présence à nos Te Deum et à nos prières publiques officielles, comme aussi aux messes d’enterrement ou de mariage des personnes qu’ils connaissent.
A Alger, Oran, Constantine, Bône, etc..., il y a des mofti (2) : c’est le titre le plus élevé dans les fonctions religieuses musulmanes officielles.
(1) Les mosquées se nomment en arabe djamâ, lorsque ce sont des mosquées-cathédrales ayant un menber (chaire) , et dans lesquelles on fait la grande prière publique officielle du vendredi, la
khotba ( ) ou prône, qui comporte des vœux pour le souverain
ou le gouvernement. On appelle mesdjed (chapelle, oratoire) les autres mosquées. — Les djamâ et les mesdjed se confondent dans l’usage.
(2) Mofti ) y interprète de la loi qui donne des décisions
ou fetoua , sur les questions de religion ou de droit. Le mofti, dans les États musulmans, est le supérieur du cadhi. En Algérie, c’est le titre purement honorifique donné par nous à quelques imams importants.
Le mofti a la préséance sur les imams ; il est dit, officiellement, chef du culte, dans la circonscription qui lui est assignée, c’est-à-dire dans la ville.
A la tête de chaque mosquée, desservie ou non par un mofti, il y a un imam (1). Le titre est moins élevé, mais cependant, en dehors des villes où existe un mofti, il n’y a pas de lien hiérarchique, religieux ou autre, bien défini entre les moftis et les imams. Le clergé musulman n’a, en Algérie, personne à sa tête ; chaque mofti ou imam est maître absolu de son personnel, dans sa mosquée, et il ne relève que de l’autorité administrative du lieu de sa résidence.
Il y a peut-être là une lacune dans notre organisation politique algérienne, et il est, à notre humble avis, regrettable que nous n’ayons pas institué, dès le début, un cheikh el-Islam , chef suprême de la religion musulmane en Algérie. Ce personnage, qui eût été ntfire créature, aurait contribué à isoler les Musulmans algériens de leurs frères d’Orient. C'était le moyen qu’employaient jadis les Souverains du Mar’reb, lorsqu’ils se rendaient indépendants de l’autorité du khalife de Bar’dad ou de Damas, et il y aurait eu profit pour nous à suivre cet exemple.
Les mofti et les imam des deux rites, Maléki et Hanéfi (2), sont choisis parmi les lettrés, savants, magis-
(1) Imam , ^L»! , pl. aima (pontife), de ^L»| amarn (devant) :
c’est celui qui marche en tête et sur qui on se règle pour faire la prière. Ce mot s’emploie aussi dans un sens profane.
(2) La religion musulmane est essentiellement monothéiste et repose sur la croyance aux trois livres révélés : Bible, Évangile et Coran. Elle nie la Trinité et la divinité de Jésus (Sidna Aïssa), qui n’est, pour les Musulmans, qu’un prophète précurseur de Mohammed. Elle comporte quatre rites orthodoxes, ne différant entre eux que sur des questions secondaires de droit civil et de pratiques religieuses, ce sont : 1° le rite Maléki, spécial à l’Afrique ; 2° le rite Hanéfi, spécial aux Ottomans ; 3° le rite Chaféite, spécial à l’Égypte et à l’Yemen ; 4° le rite Iianebalite, répandu surtout aux Indes et
trats et personnages religieux rallies à la cause française ; aussi les Musulmans exaltés les tiennent-ils en médiocre estime, à cause précisément de leurs attaches avec les Chrétiens, -et les prêtres musulmans sont un peu dans la situation où se trouvaient, en France, il y a un siècle environ, les prêtres assermentés catholiques.
Cela n’a rien qui doive nous étonner ; nous trouvons il est vrai, sans difficulté, des imams salariés, et nous en trouverons tant que nous en voudrons ; mais ce fait seul d’assimiler des religieux à des fonctionnaires choque les Musulmans instruits. Dans l’exposé de la foi musulmane du docteur turc Mohammed ben Pir El- Berkaouï (1), qui est un ouvrage classique, on trouve, parmi les recommandations faites aux fidèles : « Ne faire ni les fonctions d’imam } ni V annonce de la prière , n'enseigner ni le Koran ni la théologie pour un salaire. » Et, en effet, en pays musulman, les prêtres officiants n’ont pas de salaire, mais ils vivent sur les habous ou ouakef (2) de la mosquée qu’ils desservent.
dans l’extrême Orient. En Algérie, il n’y a de Hanéfi que dans les villes du littoral, ce sont les descendants des Turcs.
(1) La traduction de ce catéchisme a été donnée en entier par M. Garcin de Tassy, dans son livre de l’Islamisme. — Paris, 1874, 3e édition.
(2) Il y a deux sortes de habous ou ouakf immobilisation) : 1° ceux dont l’usufruit est laissé à des particuliers et dont le fonds appartient à un établissement religieux ; 2° ceux des mosquées, biens de mainmorte, dégrevés de tout usufruit temporel, et constituant les revenus de ces établissements.
A notre arrivée en Algérie, tous les biens dont les revenus étaient affectés, à un titre quelconque, aux mosquées, furent déclarés réunis au Domaine de l’État, qui en prit effectivement possession, à charge par lui de pourvoir aux dépenses du Culte. Cette mesure a toujours été sévèrement appréciée par les Musulmans et a donné lieu, de leur part, à beaucoup de récriminations. Aussi, en 1882, lors de l’annexion duMzab, le Gouverneur général, M. Tirman, se borna-t-ii à déclarer que les biens et revenus des mosquées Ibadites seraient considérés comme « biens de fabrique » et soumis, en principe, à la législation qui, en France, règle la gestion des biens de l’espèce.
A cette cause de déconsidération aux yeux des Musulmans, vient s’en ajouter une autre, qui n’est pas spéciale à l’Algérie et qui a toujours existé dans les États musulmans :
Dès les premiers temps de l’Islam, (1) « le clergé investi, » qui se disait dépositaire exclusif de la science reli- » gieuse, de la sagesse divine, et qui était à la tête des » fonctions de l’enseignement public et de la justice, se » vit disputer l’influence qu’il s’arrogeait sur la direction » des esprits, par les Soufi, sortes d’Esséniens de l’Isla- » misme dont les Eulama étaient les Pharisiens. »
En Algérie, ces Soufi sont : ou les marabouts libres et sans attaches ni rétributions officielles, ou les supérieurs des ordres religieux.
A la science théologique et à la sagesse des livres des Eulama et membres du clergé officiel, les marabouts et les khouan opposent la pureté de leur vie ascétique et les perceptions surnaturelles de leurs extases mystiques, qui les mettent en rapport direct avec l’esprit de Dieu.
Gela est peut-être moins orthodoxe, mais cela a bien plus de prestige aux yeux des foules ignorantes et superstitieuses. A côté d’eux, les moftis et imams salariés restent sans influence aucune, et leur rôle se borne à dire les prières, publiques et privées, en se conformant aux règles canoniques (2) musulmanes orthodoxes, tout en tenant compte, cependant, de leur situation de sujets et de fonctionnaires français.
(1) Dugat, Histoire des Philosophes Musulmans,
(2) Le Prophète a dit : cr L’édifice de l’Islamisme est appuyé sur cinq points : 1° la profession de foi ; 2° la prière namaz (c’est-à-dire les cinq prières quotidiennes) ; 3° la dîme aumônière ; 4° le jeûne canonique du ramdan ; 5° le pèlerinage de La Mecque.
Ce sont là, en effet, les statuts de la religion musulmane. On y ajoute : la prière publique du vendredi, les prières pour la circoncision, le mariage, les funérailles, les calamités publiques, les événements extraordinaires, etc.
La tradition islamique veut que la prière publique du vendredi ne soit faite qu’au nom du successeur apostolique et légitime du Prophète, c’est-à-dire au nom du khalife, vicaire de Mohammed, chef suprême de la religion. Ce khalife est, dans tous les États (1) musulmans : ou le Souverain régnant, ou le Sultan de Stamboul, son suzerain.
En 1830, le premier jeudi après l’entrée des Français à Alger, un medjelès (2), composé des principaux savants et personnages religieux de la ville, se réunit spontanément pour étudier la question de la prière publique du vendredi, qui, jusqu’alors, s’était faite au nom du Sultan de Constantinople.
Après mûre délibération, la formule suivante fut adoptée :
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« Fortifie, ô mon Dieu ! quiconque fortifiera la religion musulmane. Vivifie les bons sentiments du cœur de quiconque vivifiera la tradition du Prophète. Protègenous, mon Dieu ! contre les troubles mondains et les peines de l’autre monde, car tu es tout puissant. »
Soumise à la sanction de M. le Général Comte de Bourmont, cette rédaction fut ratifiée et approuvée.
(1) Chez les Touareg et à l’Est de l’Algérie, en Afrique, la prière se fait au nom du Sultan de Constantinople. Au Touat, au Gourara et dans l’Ouest, elle se fait au nom de l’Empereur du Maroc.
(2) Medjelès, assemblée, et mieux : lieu où l’on s’assemble.
Plusieurs Gouverneurs généraux , dans les premiers temps de la conquête, maintinrent ce texte et le rendirent officiel.
Depuis, il n’a pas varié : la République de 1848, l’Empire, ni la République de 1870 n’y ont apporté aucun changement. — Chaque fois que des étrangers musulmans, ou des fanatiques algériens, ont, en Algérie, introduit dans la prière du vendredi le nom du Sultan, le Gouvernement général a sévi contre les auteurs et complices de ces manifestations anti-françaises.
Lorsque des prières publiques, actions de grâces,
Te Deurrij etc sont ordonnés par le Gouvernement,
on ajoute à la prière du vendredi la sourat El-Feteh ^.sô\ (du Coran), qui est celle qui se lit lors des
fêtes publiques dans les États musulmans. On la fait précéder de quelques vœux pour « le Fortuné Gouvernement de la France », sans qu’il y ait de texte officiel et réglementé.
Le clergé musulman salarié coûte à l’État, en Algérie, 166,490 fr., répartis entre : 1° 16 moftis, payés de 1,200 fr. à 4,000 fr., soit 28,200 fr. ; 2° 81 imams, de 300 fr. à 1,500 fr., soit 40,300 fr., et, 3° un nombre, variable, d'agents en sous-ordre, qui n’existent que dans les mosquées importantes.
Ce sont:
Les mouderrès , clercs ou professeurs , chargés de donner l’enseignement religieux aux enfants et aux élèves adultes.
Les bach-hazzab , chefs des lecteurs, et les hazzab , chargés de la lecture du Coran et autres livres du culte.
Les bach-moueddiiij ou mouekkqtin , chargés de diriger le service des moueddin ou crieurs de la prière.
Les gardiens de tombeaux, chapelles, etc
Ce personnel subalterne coûte, ensemble, 76,070 fr. à l’État.
L’entretien des mosquées et le matériel du culte musulman officiel est inscrit, au budget de l’Algérie, pour une somme de 49,850 fr. C’est donc, en résumé, une dépense de 216,340 fr. pour l’entretien du culte musulman en Algérie où il y a 3,000,000 de fidèles.
C’est infiniment au-dessous des besoins réels d’une population très attachée à son culte et très fervente dans ses croyances. Aussi celle-ci, qui n’a déjà pour ce clergé officiel qu’une sympathie fort limitée, va-t-elle en masse chercher la satisfaction de ses aspirations religieuses : soit auprès des chioukli des khouan, soit auprès des marabouts indépendants, qui exercent les fonctions sacerdotales en dehors de toute attache officielle, dans des établissements entretenus par les aumônes ou dons volontaires des Croyants.
Il n’est pas sans intérêt de comparer les dépenses du culte musulman à celles afférentes aux autres cultes reconnus par l’État, en Algérie (1) ; en voici le résumé :