LEURS ATTACHES ORTHODOXES
Les ordres religieux orthodoxes présentent entre eux de sensibles divergences. Comme tendances, comme pratiques, et même comme doctrine, chacun a son individualité nettement accusée et est, le plus souvent, en rivalité ou en dissidence avec les autres. Cependant, tous ont entre eux assez de points communs pour que quelques écrivains, français ou musulmans, aient cru pouvoir assigner une origine unique et commune à tous les ordres religieux.
Historiquement, c’est aller beaucoup trop loin. S’il est exact que tous les ordres religieux orthodoxes aboutissent, en fin de compte, au Prophète Mohammed, c’est-àdire à Dieu, s’il est vrai que les derniers venus ont souvent calqué leurs organisations sur celles de leurs prédécesseurs, il n’en est pas moins vrai que chaque fondateur d’un ordre nouveau a, toujours, imprimé à son œuvre un cachet particulier, qui la distingue de la congrégation voisine, plus ancienne ou plus moderne.
N’en est-il pas de même chez nous ? Les Trappistes, les Jésuites, les Dominicains, les Chartreux, etc..., n’ontils pas entre eux bien des points communs de discipline et d’organisation? Songe-t-on pour cela à les faire tous dériver des premiers ordres monastiques chrétiens ?
Ce qui est exact, c’est qu’il n’y a pas d’ordre religieux musulman possible, sans l’existence de certaines conditions essentielles qui, par suite, se retrouvent, forcément,
dans toutes les doctrines et dans toutes les organisations de l’espèce.
Trois choses servent à caractériser un ordre religieux musulman ; elles varient pour chaque ordre, mais cette variété a pour limites les exigences étroites de l’orthodoxie musulmane, que toutes ces associations affectent de respecter et de pratiquer.
Cette orthodoxie est la condition la plus essentielle ; sans elle, un ordre n’est plus qu’un schisme, une secte abominable, un objet d’horreur aux yeux des Musulmans. Donner la preuve de l’orthodoxie est la première préoccupation d’un fondateur d’ordre religieux. Cela, du reste, est assez facile, il suffit d’avoir suivi les cours de quelque pieux docteur bien connu comme professant les doctrines orthodoxes, et d’appuyer son enseignement sur l’autorité du dit maître et de ceux qui lui ont transmis la vérité. On dresse la liste de tous ces pieux docteurs, et on remonte ainsi jusqu’au Prophète lui-mème, qui fut le premier maître. Cette liste est ce que les Arabes appellent Selselatj la chaîne et les gens qui la composent sont le Ahl-es-Selselatj le clan de la chaîne.
On a souvent comparé cette chaîne des Saints, qui se sont transmis « la vérité, » à la rmp«. èppioum, ou chaîne hermétique des Néo- Platoniciens , avec lesquels les Khouan-Soufî ont tant de rapports. La comparaison est très juste, mais elle s’inspire d’un ordre d’idées philosophiques inconnu aujourd’hui aux Musulmans. Pour rester dans la vérité des faits, il ne faut voir dans cette chaîne , qu’une des formes habituelles par laquelle s’affirme, chez tous les Musulmans, cette puissance souveraine qu’on appelle la tradition. (Kheber-Sadik, la tradition constante et véridique) (1). C’est toujours sur elle ! ,
(1) Il est recommandé dans « l’Exposé de la foi » de Mohammedben-Pir-Ali-El-Berkaouï de ne point abandonner les pratiques fondées sur une tradition vénérée, de ne point donner dans les innovations.
que s’appuient les auteurs, sacrés ou profanes, et cela n’est point particulier aux docteurs congréganistes. Les « hadit » ou paroles du Prophète, qui tiennent une si grande place dans la doctrine musulmane officielle, sont toutes formulées en ces termes : « J’ai appris d’un tel, qui
» l’avait su par N , qui lui-même le tenait de N’ , à
» qui cela avait été dit par , etc »
Il en est de même pour la plupart des livres de doctrine : tel est le cas du « Moûetha » de l’imam Malek, du Sahih de Bokhari. Cette liste se nomme SanacL (JH) ou appui (sur lequel repose l’enseignement). Les seules sources où l’on peut puiser directement, se bornent, en effet, au texte du Coran à celui de la Sonna, au consentement général des anciens Musulmans. On rattache toujours à un texte les jugements, décisions ou opinions, sinon on risque de tomber dans l’hérésie des Bathinya, qui admettent l’interprétation allégorique des livres sacrés.
En établissant « la chaîne » des Saints sur lesquels ils appuient leur enseignement, les chefs des ordres religieux n’ont donc pas d’autre préoccupation que de se conformer à un usage, consacré par tous les docteurs musulmans, et de se mettre à l’abri du reproche d'innovation, toute innovation en matière islamique étant une hérésie.
Le seul côté mystique que présentent « les chaînes, » qui servent de point de départ aux ordres religieux, est le choix des dénominations données à chacun des saints ou docteurs qui les composent, et encore ces dénominations, malgré leur identité complète avec celles des Gnostiques, des Mazdiens ou des Néo-Platoniciens, sontelles admises, pour la plupart, par les docteurs non congréganistes.
La dénomination la plus élevée est celle de R’outs (vj^yül), le recours suprême des affligés, le refuge, le sauveur, c’est celui qui, en raison de la surabondance de sa sainteté, et de l’influence de ses mérites auprès de
Dieu, peut, sans compromettre son salut, prendre à sa charge une partie des maux et des péchés des Fidèles. C’est bien là « le Soter, » sauveur des Gnostiques.
Mais la croyance au R’outs n’est pas limitée aux congréganistes.
La majorité des Musulmans croit qu’il existe, sur terre, une légion de saints qui, de leur vivant, sont inconnus à tous et à eux-mêmes. Ils sont toujours au nombre de quatre mille selon les uns, de trois cent cinquante-six selon les autres, et ils forment ce qu’on nomme le « R’outs- el-Alem , » le refuge du monde. « Les bien- » heureux qui le composent sont rangés en sept classes, » que l’on regarde comme autant de degrés mystérieux » de leur béatification. » La première est occupée par le chef ou le coryphée de cette légion, distingué sous le nom de R’outs-Adham (grand R’outs) ; la seconde, par son vizir ou premier ministre, sous le titre de Qotb qui signifie pôle ; la troisième, est composée de quatre ministres aoutâd (pieux, piquets de tente) (1)
Les noms varient suivant les théologiens et docteurs, pour les autres classes de ces êtres privilégiés qui de leur vivant ont, à leur issu, accès dans le ciel et place réservée dans les bienheureuses phalanges qui entourent le trône de Dieu.
Voici celles de ces dénominations qui se retrouvent le plus souvent chez les auteurs musulmans qui presque tous, même les moins mystiques, croient absolument à l’existence sur la terre de ces Saints dans lesquels s’incarne l’Esprit de Dieu.
Après le R’outs, que nous avons suffisamment défini, vient le Qotb (wJaè), l’étoile polaire, le pôle, l’axe du monde. « C’est le saint par excellence, celui qui occupe le sommet de l’axe autour duquel le genre humain, avec toutes ses créatures, toutes ses grandeurs, toutes ses
(1) Mouradja Ohsson, tome I, p. 315. (Voir dans la Revue africaine de 1859, p. 15, un article de M. Brosselard.)
vertus, toutes ses sciences et aussi tous ses vices, toutes ses petitesses, accomplit son éternelle et immuable révolution. C’est en un mot l’homme le plus considérable de son époque (1). »
Les Musulmans précisent l’idée en disant Qotb-el- Ouoqtj le pôle de l’époque, et ils augmentent la force de l’expression en désignant leur saint de prédilection comme étant le Qotb-el-Qtoub le pôle des
pôles.
La dénomination d ’aoutâd piquets > qui, dans
ce langage usuel s’applique aux principaux personnages d’un pays, se dit chez les Mystiques des hommes parvenus au plus haut degré de perfection dans la connaissance de Dieu. Il n’y a jamais dans l’Islam, à une même époque que quatre aoutâd et ils sont placés dans les régions occupant les quatre points cardinaux par rapport à La Mecque.
Après les Outad, viennent les Khiar ( ^L^l), les Élus (les choisis j les meilleurs ). Ils sont au nombre de sept et voyagent constamment pour répandre les lumières de l’Islam ; mais, de leur vivant, ils n’ont pas conscience de leur supériorité spirituelle et ils ne sont connus que des R’outs.
Au cinquième rang de la hiérarchie sont les Abdal (Jl Aj ! sing. J jA), les Changeants j ainsi nommés parce que si l’un d’eux vient à disparaître un autre le remplace immédiatement. Ce sont encore ceux dont le cœur a été purifié des vices par la vertu et qui se sont ainsi transformés. C’est en considération de leur mérite que Dieu jette un regard favorable sur la terre. Ils sont, selon les auteurs, au nombre de 70, de 40, ou de 7 seulement. Dans les deux premiers cas, 40 occupent la Syrie.
Au sixième rang est le Nedjih le distinguée
Vexcellent . Les Nedjab sont au nombre de 70 et ils se tiennent surtout en Égypte.
(I) Brosselard, loco citalo.
Le septième et dernier rang est formé par ceux qui ont le nom deNeqib (^iJ), chef{ d’un groupe de saints). Ils sont au nombre de 300, s’ignorent eux-mêmes et ne sont connus que de leurs égaux ou de leurs supérieurs en sainteté. Ils habitent surtout l’Afrique sauf l’Égypte.
Quant au ouali (1) c’est l’ami de Dieu, le saint de
toutes les religions, l’être privilégié entre tous et ayant le don des miracles ; le mot arabe signifie proprement : celui qui est près de Dieu (de ^3 ^ oula, être très proche). On dit souvent Ouali Allah JJj), le Saint de Dieu.
Cette qualité de Ouali, ^-3j, ne peut s’appliquer qu’à un mort ; nul ne peut y prétendre de son vivant : c’est la vénération des Fidèles qui décerne cet honneur posthume.
Ces titres reviennent à chaque instant dans les chaînes généalogiques des ordres religieux; mais ils ne sont pas donnés au hasard et, toujours, l’épithète qui accompagne le nom d’un saint ou d’un docteur a sa valeur, car elle indique, le plus souvent, le degré d’importance et d’influence que l’attributaire a eu, dans la formation de l’ordre qui le cite parmi ses appuis.
L’étude de ces chaînes a rarement été faite, cependant elle est utile, même pour nous, Français ; la présence d’un même nom, cité dans les appuis d’ordres différents et rivaux, met en évidence leurs points communs, et les possibilités de rapprochement qui peuvent exister entre deux ou plusieurs congrégations. Certains noms anciens reviennent incessamment, et sont souvent le point d’attache de plusieurs chaînes différentes, remontant d’ailleurs toutes, comme nous l’avons déjà dit, au Prophète Mohammed, à qui l’ange Gabriel a transmis la science de la Vérité.
Ali-ben-Abou-Taleb est celui des compagnons du Pro-
(1) Ce mot est de meme origine que celui de ouali, gouverneur; il est de la même famille que moula, maître.
phète auquel se rattache la presque totalité des ordres religieux ; mais ceux qui sont réputés avoir reçu la doctrine d’Abou-Beker-es-Seddik, ou d’Omar-ben-El-Khettab, sont réputés plus saints et plus vénérables que les autres, car alors « l’imamat était parfait. »
Les ordres se rattachant directement à Abou-Bekeres-Seddik sont ceux des Seddikyà, Bestamya, Nakchibendya, et Bektachya. Ceux qui s’y rattachent indirectement, comme ayant eu des fondateurs affiliés aux ordres précédents, sont plus nombreux; nous citerons, xentre autres: les Qadrya, Djenidya, Khadirya, Snoussya, et leurs dérivés.
Les Aoussya, Adhemya, Djenidya, Khadirya, Snoussya, etc., se rattachent à Omar-ben-Et-Khettab, mais ils se rattachent aussi à Ali-ben-Abou-Taleb.
A son autre extrémité, la « chaîne d’or, » ou chaîne mystique, ne s’arrête pas au fondateur de l’ordre : elle continue après lui, dans les mêmes conditions, pour aboutir au chef d’ordre en fonctions.
Il y a lieu ici de distinguer la liste des chefs successifs de l’ordre qui forment la chaîne mystique principale des autres chaînes collatérales, s’embranchant soit sur un des supérieurs généraux, soit même sur un simple moqaddem qui, dans certains ordres, a pu être nommé à l’élection et, par Suite, ne pas se relier effectivement au chef d’ordre en fonctions. Ce moqaddem, chef de branche, se trouve alors dénommé adepte ou disciple du fondateur de l’ordre ; la chaîne dont il est le point de départ est parfaitement régulière aux yeux des Musulmans ; mais il sera quelquefois utile de tenir compte de ce mode d’attache, lorsque, par exemple, on cherchera à fixer une date ; car, on commettrait une erreur grossière si on prenait ledit chef de branche pour le disciple direct et contemporain du fondateur de l’ordre (1).
(1) C’est exactement ici la même chose que lorsque en Français nous disons : M. Cousin était un disciple de Platon.
Plusieurs ordres ajoutent encore à leur prestige par la noblesse d’origine, plus ou moins authentique, de leurs fondateurs ou continuateurs qui sont Cherfa, c’est-à-dire descendants du Prophète par Fathma-Zolira et Ali-ben- Abou-Taleb. Tels sont, entre autres, les ordres des Qadrya, Taïbya, Tidjanya, Zianya, Aïssaoua, Snoussya, etc...
Bien que tous les ordres religieux soient à même de montrer la « chaîne d’or » des saints et docteurs qui leur ont transmis la vérité, plusieurs congrégations prétendent tenir leurs doctrines et leur rituel d’une « révélation directe » faite par Dieu à leur fondateur.
Cette origine surnaturelle est toujours contestée par les docteurs étrangers à l’ordre, mais elle est, par contre, exaltée par les adeptes et facilement admise par la masse des ignorants, toujours crédule et avide de miracles. Aussi, ceux-là, même parmi les fondateurs d’ordre religieux qui ont les chaînes les meilleures et les plus authentiques, jugent bon de compléter les preuves de leur mission par le récit d’une révélation directe. C’est à cette révélation divine, dont ils ont été honorés, que les ordres des Aïssaoua, des Khedrya, des Rahmanya, des Tidjanya, doivent une partie de leur popularité.
La croyance à la communication de Dieu avec ses créa- & tures est, en effet, admise par les Musulmans; elle peut se faire par des songes, mais elle se fait surtout par l’entremise de Sid El-Khadir.
Sid El-Khadir, c’est le prophète Élie qui, comme le prophète Idris (Henoch), a bu à la source de vie et a été exempté de la mort. Sa personnalité est dédoublée : Elias erre sur la terre, El-Khadir vit au fond de la mer. Un jour par an, ils se rencontrent pour se concerter : El-Khadir est alors l’intermédiaire ordinaire entre Dieu et les hommes, il leur dévoile l’avenir et, surtout, leur confère les dons de Baraka (1) et de Tes -
(1) La Baraka « est la bénédiction, » mais ici avec le sens « d’abon-
sarouf(l), c’est-à-dire le pouvoir de faire des miracles et d’être exaucés dans tout ce qu’ils demandent, pour eux ou pour les autres.
On comprend combien l’investiture par un tel personnage donne de relief à son élu, chez un peuple plein de foi et crédule comme le peuple musulman.
Aussi, est-ce en grande partie au caractère surnaturel de la révélation faite à leurs fondateurs, qu’il faut attribuer l’influence considérable dont jouissent les sectes religieuses des Aouissya, Khadirya, Snoussya et autres. Tous leurs membres, en effet, participent à la « Baraka, » transmise par les héritiers de ces fondateurs, par les chefs d’ordre qui peuvent, dans de certaines conditions connues et nettement formulées dans les livres de doctrine, entrer en communication secrète et directe, avec El-Khadir et avec le Prophète.
Mais (2) « quoique les Mystiques musulmans se pi- » quent de faire remonter l’origine de leurs doctrines » jusqu’aux premiers temps de l’Islamisme et qu’ils » s’autorisent même de certaines paroles attribuées à » Mohammed, ils ont trouvé parmi les Musulmans un » grand nombre d’adversaires qui les regardent comme » des impies et des apostats; et il faut avouer que beau- » coup de leurs expressions prises à la lettre, et surtout » l’indifférence dont leurs plus célèbres écrivains font » profession pour toutes les religions positives, sem- » blent justifier l’horreur qu’ils inspirent aux fidèles » disciples de l’Islamisme. Le pouvoir surnaturel qu’ils
dance, » de profusion, de surabondance de biens. — Le sens primitif de barek est s’accroupir, s’agenouiller, mais d’abord, s’ac-
croupir écrasé sous le poids de la charge.
(1) Le Tessarouf ^ de ^ est le don d’être dispensateur, et de disposer des forces de la création, dans l’administration du monde.
(2) Sylvestre de Sacy, Notices et extraits des Manuscrits , tome XII, page 289.
» s’attribuent ne paraît à ceux-ci qu’une misérable jon- » glerie ou les effets d’un art diabolique ; leur quiétisme » et leur panthéisme, un voile dont ils cherchent à cou- » vrir la corruption de leurs mœurs. Leur intime res- » semblance avec les Djoguis de l’Inde peut faire soup- » çonner que leurs doctrines existaient dans la Perse » orientale, antérieurement à Mohammed, et que c’est de » là qu’elles se sont mêlées d’abord à l’Islamisme. »