LES DOCTRINES DES ORDRES RELIGIEUX
Aux preuves d’orthodoxie, fournies déjà par l’existence de la chaîne et par les mérites attachés au titre de Gherif, les fondateurs d’ordres religieux ont toujours soin d’ajouter l’autorité d’un enseignement écrit, en parfaite concordance avec les textes sacrés et, surtout, avec les paroles du Prophète.
Aussi, dans la plupart des livres de doctrines des Kouan, retrouve-t-on la constante préoccupation de ne pas s’écarter des cinq commandements, sur lesquels roulaient habituellement les entretiens du Prophète avec ses compagnons, commandements qui sont restés la base de la doctrine islamique, et que les ordres religieux s’appliquent, plus particulièrement, à exécuter à la lettre :
« 1° Craignez Dieu du plus profond de votre cœur, et que cette crainte guide vos actions, car elle est le principe de tout bien, et tout est fondé sur elle.
Elle vous commande de vous méfier de vos passions qui, en vous entraînant vers l’abîme des iniquités, engendrent la haine, l’envie, l’orgueil, l’avarice et, enfin, tous les vices qui ont leur siège dans le cœur.
Vos yeux, vos mains, vos oreilles, votre langue, votre estomac, votre nez, vos parties génitales et, enfin, tout ce qui exprime vos actions, sera dompté chez vous, par la crainte de Dieu;
2° Conformez-vous à la sonna , c’est-à-dire, imitez en toutes choses mes actions, car, celui qui s’y conformera me donnera des preuves de son amour, et celui qui y dérogera ne sera point considéré comme musulman ;
3° N’ayez pour les créatures ni amour, ni haine, ne préférez pas celui qui vous donne à celui qui ne vous donne pas. L’amour ou la
haine détourne l’homme de ses devoirs envers la Divinité ; vous n’avez qu’un cœur, s’il est occupé par les choses terrestres, que restera-t-il à Dieu ?
4° Contentez-vous de ce que le Créateur vous donne en partage, ne vous affligez pas s’il vous prive d’une partie de vos richesses, ou s’il vous accable de maux; ne vous réjouissez pas s’il augmente votre bien-être, ou s’il vous fait jouir d’une bonne santé ;
5° Attribuez tout à Dieu, parce que tout vient de lui. Que votre résignation soit telle que si le Mal et le Bien étaient transformés en chevaux, et qu’on vous les offrît pour monture, vous n’éprouviez aucune hésitation à vous élancer sur le premier venu, sans chercher quel est celui du mal ou celui du bien. Tous deux venant de Dieu, vous n’avez pas de choix à faire.
Le Prophète, prévoyant déjà que, dans la suite des temps, sa loi recevrait des atteintes, et qu’on se relâcherait de la foi qu’il avait prêchée, dit à ses disciples : « Je » vous ai enseigné des maximes que je vous ordonne de » publier dans ce monde ; je compte pour cela sur votre » zèle, mais il viendra un temps où ceux que vous aurez » formés s’écarteront de ces maximes. Sachez que je » crains moins les ennemis de la religion que j’ai établie » que les chefs religieux que le temps doit amener ; ils » feront, il est vrai, les cinq prières, ils observeront » quelques-unes de nos pratiques, mais ils s’écarteront » de beaucoup d’autres et seront divisés en 73 classes, » lesquelles seront vouées au feu, à l’exception d’une » seule, qui aura conservé intacts mes cinq commande- » ments. »
Les congrégations musulmanes appliquent ces dernières paroles aux religieux non congréganistes qui, selon eux, reconnaissent une autre autorité que celle des livres saints, par le seul fait de leur obéissance aux détenteurs, chrétiens ou musulmans, d’un pouvoir temporel condamné dans son principe par la loi divine.
Chaque congrégation prétend, au contraire, avoir conservé intacte l’obéissance aux cinq commandements du Prophète, et tenir de lui la meilleure voie pour éviter l’erreur, arriver au salut de l’âme par la connaissance de
la vérité, et atteindre, par Dieu seul et avec Dieu seul, le but de la vie, qui est l’union avec Dieu.
Elles acceptent et professent tout ce que le Coran enseigne et professe, mais en exagérant. Elles ont pour appui les mêmes saints et les mêmes docteurs que le reste de l’Islam. Comme toutes les associations religieuses (1), elles proclament hautement qu’elles ne travaillent que pour la plus grande gloire de Dieu et l’exaltation de la vraie foi. Leur objectif déclaré est d’amener les fidèles à mériter, par leurs efforts et leurs pieuses pratiques, la félicité éternelle que le Coran promet à ceux qui suivent « la bonne voie. » Dans cette « voie », révélée par l’ange Gabriel au Prophète, qui l’a transmise aux fondateurs des ordres religieux, les Chioukh guident le néophyte et l’amènent, par des étapes successives, à un état moral de plus en plus épuré, aboutissant à la perfection spirituelle qui, elle-même, rapproche la créature de la Divinité.
La voie ( triqa Xb jJ? chemin) est donc simplement l’ensemble des doctrines, pratiques et prières particulières à l’ordre. On lui donne aussi le nom de Ouerd Sjj (2), mot qui signifie « accès arrivée. » Ce dernier
(1) Voir dans le livre intitulé : Étude sur l’Insurrection du Dahra, par le capitaine Richard, Alger 1846, le chapitre V qui traite des Confréries religieuses.
(2) Il ne faut pas confondre ce mot à.j accès, arrivée, avec le mot
3 J j signifiant des roses , bien que cette confusion soit faite, même, en Algérie, par des Khouan ignorants et illettrés, qui ne voient là qu’une expression figurée. C’est donc à tort, croyons-nous, que plusieurs auteurs ont rapproché ce mot ouerd de la rose mystique et des roses-croix de la franc-maçonnerie. Mais, ce qui est possible, c’est
que le mot latin ordo soit de la même famille que le mot arabe j auquel le dictionnaire donne le sens de « arriver à l’abreuvoir. »
En dernière analyse, le mot ouerd se résoudrait à R. D. , ce qui d’après un système que nous avons développé dans nos essais de linguistique berbère, équivaut aux deux lettres racines □ et /\ c’est-à-dire à : A = ad, cum, et □ ar, ire, ce qui revient à aditus ou simul , ire , aller vers, aller ensemble.
terme est même plus usité que le premier, du moins dans le langage.
Les nuances qui séparent les deux mots sont peu importantes et l’on dit indifféremment Ouerd-Sidi-Abdelqader ou Triqat-el-Qadria (ordre de Si Abdelqader). Un individu qui se fait affilier à un ordre religieux, prend Vouer d de Sid N. ; celui qui l’initie donne Vouer d. Aussi, le mot ouerd a-t-il pris, par extension, le sens de initiation ; en réalité V ouerd est, à la fois, la doctrine et la règle qui constitue la voie.
Elle comporte, comme nous l’avons dit, différentes étapes ou stations, qu’il n’est pas donné à tous les initiés de franchir, et qui, dans le langage mystique, ont des noms multiples et variables, suivant les congrégations ou les pays.
Beaucoup d’ordres admettent sept degrés successifs, pour amener l’âme à l’état parfait, d’autres en admettent moins. Le premier degré se nomme tantôt la loi , tantôt V initiation, tantôt V humanité ; il se résume, pratiquement, à la récitation dikr et à quelques pratiques : c’est là que s’arrête la masse des Khouan.
Puis, viennent les divers goûts (v^Jji) ou degrés d’extase ( ), l’extase passionnée, l’extase du cœur,
l’extase de l’âme immatérielle, l’extase mystérieuse, l’extase d’obsession. Ces cinq stations, souvent. réunies en une, forment ce que d’autres ordres nomment le Hal (1) ( Jla^î = l’état) ou encore le Maqam (^U^l = station), le Haqq (v .= la vérité), etc.
Les Khouans qui expliquent j par rose, ajoutent que cette fleur a été prise pour symbole des Associations religieuses parce que la rose est sainte, comme ayant été créée de la sueur du Prophète.
(1) D’après le livre des définitions de Scherourdi (voir chap. XVI), il y a cette différence entre les Hal et les maqam que « les Hal sont » de purs dons de Dieu et que les Maqam sont le fruit du travail ; » les Hal viennent de la pure libéralité de Dieu, les Maqam s’ob- » tiennent à force d’efforts. » Le Hal exprime aussi un état fixe et durable, le Maqam un état transitoire ou passager.
Ces degrés sont acquis par un ascétisme de plus en plus sévère, par le jeûne, la méditation, les veilles, etc.
Selon son avancement dans la voie spirituelle, le Musulman prend différents noms, variables selon les pays et les auteurs.
Au début, alors qu’il se prépare seulement à entrer dans la voie et qu’il n’a encore reçu aucune initiation, le fidèle est dit : Talamid ( sLd» ) disciple et mieux assistant (de A J = regarder % en face) c’est celui qui se prépare à l’admission ; c’est le novice.
Cette admission prononcée, le talamid entré dans la voie de Dieu est dit Mourid ( àsy ) aspirant (de = demander j désirer) ; c’est celui qui aspire à Dieu et le désire ; c’est aussi plus simplement l 'initié > le néophyte.
Avançant dans la voie spirituelle, le mourid devient Faqir ( ) pauvre, dans le sens mystique du mot ainsi défini par les docteurs : « Le faqir est l’homme » réduit au néant, c’est-à-dire l’homme dont l’existence » est soustraite à ses propres regards » ou encore : » celui qui s’est choisi lui-même la pauvreté pour par- » venir à la proximité de Dieu. La pauvreté étant le » commencement du Soufisme. »
Au-dessus du faqir vient le Soujl « celui que Dieu luimême a choisi pour en faire l’objet de son amour. » Mais, pour beaucoup de docteurs, l’état de Soufi indique plutôt une perfection morale qu’un rang déterminé dans la hiérarchie spirituelle ; nous reviendrons sur ce mot.
Quand le Soufi est déjà plus avancé dans la voie de Dieu, il est favorisé de visions ou révélations surnaturelles, qu'il peut comprendre et distinguer (car l’ignorant est souvent le jouet de songes et d’apparitions d’origine satanique). Arrivé à ce point, le Soufi est dit Salek (^=JLJI) le marchant dans la voie ( vers le terme du chemin qui mène à Dieu); son esprit affiné plane déjà au-dessus des pratiques matérielles du culte.
Enfin, plus près de Dieu encore est le Medjedoub
) le ravi, P attiré (à Dieu). A lui le ravissement mystique, l’habitude des visions surnaturelles. C’est l’homme arrivé au moment psychologique où l’équilibre est rompu entre l’esprit et la matière et où l’âme se sent attirée par Dieu. C’est un moment critique qui se traduit par l’inspiration ou la folie; aussi le mot Medjedoub est-il souvent, dans le langage usuel, synonyme de foUj comme chez nous les mots inspirée illuminé.
Arrivé à cet état de dégagement des sens qui le rend susceptible de recevoir les dons divins et les faveurs spontanées de la Divinité, le fidèle est parfois aussi dit Mohammedi , c’est-à-dire plein de l’esprit du Prophète. Il est alors en dehors de la vie matérielle; la vie spirituelle seule existe pour lui et les pratiques du culte cessent de lui être nécessaires. Le khouan Mohammedi est dans un état de grâce tel qu’il ne peut rien faire de mieux que de s’absorber dans la contemplation entière de Dieu.
Au-dessus de cet état de Mohammedi, il y a encore l’état de béatitude suprême désigné sous le nom de Touliid (confession de l’unité de Dieu) ou de Marifa (connaissance).
Le khouan Touhidi , ou en état de touhid, est tellement possédé de l’esprit de Dieu qu’il est pour ainsi dire identifié avec la Divinité et qu’il connaît et goûte l’état divin. Dans ce degré sublime, l’âme humaine perd le sentiment de son individualité et celui de son absorption en Dieu, « car, sans cela, il y aurait pour elle une dualité et l’unité ne serait pas parfaite. » C’est, en réalité, sous un autre nom, le Nivwana indien.
t)n retrouve ainsi, ici, sans le moindre changement, tous les termes mystiques de la langue des Soufi. C’est qu’en effet les ordres religieux ont toujours été les propagateurs les plus ardents du Soufisme dans l’islam et l’on peut d’un mot résumer les doctrines des congréganistes musulmans en disant qu’elles sont celles des Soufi.
C’est du reste ce que proclament hautement les chefs
des ordres religieux et leurs moqaddem quand on les interroge sur les principes qui servent de base à leur enseignement mystique. Ils disent tous que celui-là est Soufi, qui adonné à la vie contemplative essaie d’arriver, par les exercices ascétiques, l’obéissance passive envers les supérieurs et le renoncement au monde, à l’illumination de l’esprit, à la quiétude de l’âme et à l’union intime avec Dieu, grâce à l’intermédiaire des différents chefs spirituels ou saints qu’ils prennent comme patron. Cependant les chefs religieux ne sont pas bien d’accord sur ce qu’il faut avoir perçu ou fait pour êfre Soufi. Les uns estiment qu’il suffît d’avoir pratiqué avec ferveur les œuvres prescrites et les autres qu’il faut, pour mériter ce titre, avoir eu des visions mystiques.
Le Soufisme, en effet, n’est ni un système philosophique ni une secte religieuse, c’est une manière de vivre dans un état de pureté parfaite. Il ne comporte ni dogme, ni règle fixe, ni raisonnement, ni démonstration. Il puise son existence dans 1 e sentiment^ l’intuition > l’impression et autres données vagues et indéfinissables. Il n’est ni Musulman, ni Chrétien, ni Indien.
Les extraits que nous donnerons plus loin en étudiant les doctrines particulières des principaux ordres, permettront de se rendre un compte exact de ce qu’il est devenu entre les mains des Congréganistes musulmans. Mais nous pouvons, dès à présent, donner un aperçu sommaire de la façon dont les docteurs de l’islam comprennent et appliquent le Soufisme.
Voici d’abord la définition que donnait au XIVe siècle l’orthodoxe Ibn Khaldoun (1) :
« Ce qui forme l’essence de tout le système des Soufis, dit Ibn » Khaldoun, c’est cette pratique d’obliger souvent l’âme à se rendre » compte de toutes ses actions et de tout ce qu’elle ne fait point, et.
(1) Ibn Khaldoun est né à Tunis, le 1er ramdan 732 (mai 1332). Il est mort le 25 ramdan 808 (mars 1406) ; son histoire s’arrête à 1394 environ.
» en outre, l’exposition et le développement de ces goûts et de ces » extases qui naissent des eombats livrés aux inclinations naturelles, » puis deviennent pour le disciple de la vie spirituelle des stations » dans lesquelles il s’élève progressivement en passant de l’une à » l’autre. Le dégagement des sens arrive le plus souvent aux hommes » qui pratiquent le combat spirituel, et alors ils obtiennent une per- » ception de la véritable nature des êtres, car la méditation est » comme la nourriture qui donne la croissance à l’esprit. Les grands » personnages mystiques ne font point de cas de ce dégagement des » sens ; ils ne révèlent rien de ce qu’ils savent sur la nature réelle et » secrète d’aucune chose, quand ils n’ont point reçu l’ordre d’en » parler. Les modernes ont mis un grand intérêt à ce dégagement des » sens, de sorte que l’âme parvienne à jouir de la faculté de perce- » voir qui lui appartient par son essence, depuis le trône de Dieu » jusqu’à la plus légère pluie. »
« Les notions fournies par le Soufisme, dit-il ailleurs (1), se prêtent » encore plus difficilement que les autres à une classification scienti- » fique. Cela tient à ce que les Soufis prétendent résoudre tous les » problèmes au moyen de perceptions obtenues par eux dans le » monde spirituel, et qu’ils évitent l’emploi de la démonstration. » Mais on sait combien les inspirations de ce genre diffèrent des » notions fournies par les sciences; elles ne s’accordent avec celles-ci » ni dans leurs tendances, ni dans leurs résultats. »
Voici maintenant comment s’exprime au XIXe siècle, à propos du Soufisme, un chef d’ordre religieux algérien, le chikh Mohammed-el-Missoum, khalifat de l’ordre des chadelia :
« Les devoirs d’un véritable Souli consistent dans l’accomplisse- » ment des prescriptions de Dieu : jeûne, prière, aumône, pèleri- » nage. Connaître Dieu et le prier sans cesse, en proclamant ses » louanges, en disant : il n’y a pas d’autre divinité qu’Allah ; louange » à Dieu ! Dieu est très grand. (On peut aussi remplacer « Dieu est très » grand » par l’un des autres attributs de Dieu).
» La première condition pour le Soufi est de mettre entièrement de » côté ce bas monde et ceux qui l’habitent ; c’est d’avoir continuelle- » ment devant les yeux la vie future, d’oublier l’orgueil et l’envie ;
» c'est de ne point s'exposer à la mort dans des entreprises au-dessus de » ses forces. En effet, Dieu a dit : « Ne travaillez pas à votre mort. »
(1) Prolégomènes, p. 170-171, trad. de Slane.
» Tous les efforts du Soufi doivent tendre à trouver sur terre une » place où il pourra librement et sûrement s’occuper de ses exercices » de piété.
» Tels sont les véritables principes du Soufisme : toute autre doc- » trine est fausse. »
Certes, il y a des marabouts non congréganistes qui se conforment à cette règle cle conduite et qui cherchent, par un ascétisme rigoureux et une vie exemplaire, à acquérir, après leur mort, le renom de Ouali ; mais tous les marabouts ne pratiquent pas le Soufisme : il en est qui vivent comme tout le monde et qui, bien que donnant l’exemple des vertus islamiques, ne se livrent à aucun de ces exercices surérogateurs si chers aux mystiques.
Il est au contraire bien rare de ne pas rencontrer le Soufisme comme le modèle proposé, aux initiés d’élite, dans tous les ordres religieux.
Nous avons dit déjà que ce titre de Soufi avait été pris du vivant même du Prophète, par les gens qui furent à la fois ses premiers adeptes et le noyau du premier ordre religieux fondé : celui des Seddikia.
Le Soufisme se développa plus tard, en partie par les mêmes causes qui amenèrent la formation des associations religieuses.
Le Soufisme, dit M. Dugat (1) « naquit, dans l’Islamisme, » d’une réaction contre le laisser-aller d’une vie dissipée » et mondaine, produite par l’accumulation des riches- » ses, par suite des conquêtes musulmanes et, plus tard, » contre la corruption du clergé musulman, qui s’était » enrichi dans son monopole des fonctions scolaires, » juridiques et religieuses. »
Ce fut là l’origine des marabouts locaux, d’abord simples ascètes qui moururent en odeur de sainteté, mais dont les descendants n’imitèrent ni la simplicité ni l’aus-
(1) Dugat, Histoire des philosophes et des théologiens musulmans , page 336.
térité, et qui finirent par devenir ces seigneurs religieux dont nous avons, ailleurs, signalé l’importance.
Ce n’était pas là ce que recherchaient les Soufi, et ils comprirent bien vite que, pour que la réaction qu’ils essayaient fût efficace, il fallait autre chose que des exemples individuels, ou que les enseignements dogmatiques faits du haut de la chaire. Ils pensèrent donc, de bonne heure, à grouper leurs efforts en se réunissant en association religieuse, et en mettant au service de la diffusion et de la propagation de leurs idées philosophiques, la force immense que donnent le nombre et la discipline.
L’important était d’avoir beaucoup d’adhérents. Pour cela, les ordres religieux se montrèrent excessivement habiles ; au lieu d’effaroucher les gens en leur parlant de vertus transcendantes, ou d’austérités qui n’ont en ellesmêmes rien de bien séduisant, les chefs et moqaddem se sont bornés à vanter les mérites surnaturels des prières qu’ils enseignent, et les grâces spéciales attachées au titre de khouan, faqir (1) ou d envi ch (2). (Ces trois mots sont identiques.)
L’initiation faite, les dignitaires choisissent leurs sujets et, avec une merveilleuse souplesse, ils adaptent leur enseignement aux facultés morales des disciples, donnant à chacun les satisfactions spirituelles qui conviennent à ses aspirations.
La rigidité de la règle des ordres religieux musulmans n’existe que sur deux ou trois points : l’obéissance au cheikh, le secret en ce qui concerne les affaires de l’ordre, la solidarité avec les autres khouan ; hors de là il y
(1) Le faqir est le pauvre, l’humble : souvent des Musulmans non khouan terminent leurs lettres par cette formule : le pauvre
devant Dieu k’j ^jJî jJLaJî .
(2) Derwich est un mot turc ayant le même sens de pauvre, mendiant. — On dit surtout faqir dans l’extrême Est, derwich en Turquie et khouan dans le nord de l’Afrique.
a, dans la pratique, une grande élasticité pour l’application de l’ouerd. Les chioukh et les moqaddem, comme tous les personnages religieux d’un rang un peu élevé, excellent dans l’art de conduire les hommes, et savent faire la part des besoins et des passions de chacun, lorsque cela peut être profitable à l’ordre. Pour eux, il y a des accommodements avec le ciel, et le néophyte, sans même se douter des prévenances dont il est l’objet, ne reçoit, jamais de la règle et de l’initiation, que ce qui convient à son tempéramment spirituel. A l’esprit étroit du « bigot, » l’ouerd applique ses pratiques minutieuses d’un dikr absorbant ; pour l’esprit faible, il a les talismans et les pratiques superstitieuses, si chères aux ignorants et aux malheureux; pour le mystique, les énivrements de l’extase religieuse amenée par des procédés habiles ; à l’homme sérieux, il offre sa morale épurée et une austérité qui rappelle celle des Ouahbites, sans toutefois tomber dans l’hérésie; au savant, il offre des livres et des doctrines de philosophie spéculative ; aux faibles et aux opprimés, il promet l’appui et la force d’une association toute puissante. Et, ce qu’il y a de remarquable, c’est qu’il n’est même pas nécessaire de s’adresser pour cela à des ordres différents : chaque congrégation a, dans l’habile application de ses statuts, les moyens de se mettre à la portée de toutes les intelligences, de tous les caractères et de toutes les situations sociales.
La profonde ignorance de la plupart des khouan ne leur permettrait pas, d’ailleurs, d’aborder le niveau des conceptions et des idées philosophiques auxquelles s’élèvent leurs directeurs spirituels.
Les concessions, faites vis-à-vis de certaines individualités qu’il y a intérêt à ménager ou à s’attacher, n’empêchent pas les chefs d’ordre de toujours préconiser bien haut, dans leurs écrits et dans leurs exhortations : le renoncement au monde, la solitude, le silence, la méditation, les mortifications, les veil-
les, la prière continue, enfin l’ascétisme sous ses diverses formes, ainsi que les vertus, négatives et anti-sociales, qui font les Saints et dans lesquelles se complaisent les mystiques de toutes les religions et de tous les pays.
Heureusement, nous l’avons dit, il y a dans l’application des tempéraments politiques, et il s’en faut de beaucoup que, même la majorité des khouan, soit tenue de se livrer à tous les exercices soi-disant religieux. En réalité, il n’y a qu'un nombre relativement restreint qui pénètre assez avant dans le Soufisme, pour subir effectivement l’influence néfaste de ces doctrines dissolvantes qui, sous prétexte d’honorer le Créateur, atrophient l’intelligence et les forces utiles de la créature.
Aussi, les conséquences pratiques sont-elles moins graves qu’on ne serait porté à le croire, d’après ce que nous avons dit.
Au point de vue philosophique, l’influence des ordres religieux a même été profitable à l’Islam car, à côté de cet idéal chimérique montré comme objectif à quelques natures exceptionnelles, ces ordres ont, pour la généralité, un enseignement qui n’a rien de mauvais.
Les livres, qui, dans chacun d’eux, renferment l’exposé des principes formulés par le fondateur et les instructions à donner aux adeptes, contiennent, en général, d’excellents conseils et des exhortations à pratiquer une morale, plus épurée et plus élevée que celle du Coran ; morale qui se rapproche, par beaucoup de points, de celle prêchée par les moralistes ou les philosophes chrétiens. On peut même dire, d’une façon absolue, que les chefs des congrégations musulmanes ont, de la morale et de la vertu, un souci et une préoccupation qu’on ne rencontre pas, au même degré, chez les autres marabouts non congréganistes, ou investis de fonctions sacerdotales officielles.
On sait, du reste, que l’influence du Soufisme, dans
les premiers siècles de l’Islam, fut très salutaire. On a été jusqu’à dire que « les Soufi pouvaient être regardés » comme les fondateurs de la morale en Orient (1). » Lorsque, à Bagdad, ils s’allièrent aux orthodoxes pour défendre la sonna, leur conduite, leur désintéressement, leur piété produisirent un effet des plus salutaires sur les mœurs de la société musulmane ; bon nombre d’entre eux furent honorés par les khalifes de Bagdad, et sont restés de grands Saints, révérés par toutes les communions de l’Islam.
En Algérie, l’influence des ordres religieux n’a pas toujours été mauvaise; l’hostilité qu’ils nous ont témoignée et le danger que certains d’entre eux peuvent constituer, vis-à-vis de notre politique et de notre action civilisatrice, ne doivent pas nous faire oublier les services qu’ils ont pu rendre aux populations. Ce que les Daï, ou missionnaires ouahbites avaient déjà fait, aux premiers siècles de l’Hégire, pour adoucir les mœurs des Berbères revenus presque à l’état sauvage, ce que les marabouts libres recommencèrent, plus tard, lorsque l’Islamisme orthodoxe étendit son action sur tout le nord de l’Afrique, les congrégations religieuses l’ont entrepris à leur tour, depuis un siècle environ, alors que les fils de ces premiers marabouts, devenus des individualités plus ou moins puissantes, se cantonnèrent dans la jouissance des revenus acquis par leurs ancêtres, et délaissèrent l’œuvre pieuse du prosélytisme.
On cite plus d’une tribu, où le développement des congrégalions religieuses a mis fin à des guerres sanglantes et à des divisions sans cesse renaissantes.
La grande autorité des moqaddem et l’esprit de discipline qu’ils ont inculqué à leurs disciples ont, plus d’une fois, empêché des fractions entières de se jeter dans des luttes de soff, sans issue ni profit pour ceux qui y prenaient part.
(1) M. Dugat, loco citato.
Lorsque l’élément français est intervenu, les choses ont pu se modifier, mais, même encore depuis 1830, nous avons, plus d’une fois, dû à la sagesse de chefs d’ordre religieux, de voir avorter des insurrections partielles, ou de pouvoir maintenir dans le devoir, sans déploiement de troupes, des fractions frémissantes et disposées à prendre les armes contre nous. Que cette conduite ait été inspirée par des raisons d’intérêts privés bien compris et bien raisonnés, et non pas par sympathie réelle pour nous, cela est certain, mais le résultat n’en a pas moins été profitable et aux populations indigènes et à nousmêmes. Tous les ordres, du reste, ont comme principe écrit de se tenir en dehors des affaires politiques, mais on sait comment, en tous pays, les communautés religieuses entendent l’abstention en matière politique, et il serait puéril d’insister sur le peu de valeur de ces déclarations de principes dans la bouche des Musulmans.
D’autre part, ce que nous avons dit, de la Règle et de la façon dont les chefs d’ordre en faisaient application, nous dispense d’entrer dans de plus amples considérations sur l’esprit général des doctrines professées par les diverses congrégations qui ont des adeptes en Algérie : c’est seulement en abordant l’exposé des détails, spéciaux à chacune d’elles, que nous pourrons nous rendre un compte exact de leurs tendances particulières, et des raisons qui doivent nous porter à nous montrer plus ou moins tolérants vis-à-vis de telle ou telle.
Disons seulement ici, que ce qui différencie surtout l’enseignement doctrinal de chacune d’elles, c’est l’emploi de pratiques de dévotions ou de prières spéciales et la préférence marquée, par le fondateur de l’ordre, pour certaines vertus privilégiées ou certains idéals qui restent proposés comme objectif aux adeptes. Ainsi : chez les Qadrya, la doctrine recommande surtout la charité ; chez les Khelouatya, l’isolement et la retraite ; chez les
Aïssaoua, le mysticisme (prouvé par l’insensibilité physique); chez les Bektachya, l’humilité ; chez les Derkaoua, la pauvreté et l’éloignement des détenteurs du pouvoir ; chez les Taïbya, la vénération et le dévouement aux descendants du Prophète; chez les Tidjanya, la tolérance; chez les Snoussya, la suprématie théocratique et le panislamisme, etc., etc.