MARAT PHYSIOLOGISTE
Si nous n'avons rien laissé ignorer de ce que nous savons lia. Marat médecin, ou plutôtdu Marat praticien, nous avons laissé jusqu'ici dans Tombre l'homme de science, l'expérimentateur qui eut son heure de notoriété,cette menue monnaie déjà gloire ; à telle enseigne que ses ouvrages furent discutés par la critique de son temps, et que l'un d'entre eux lui valut même les sarcasmes de Voltaire !
En publiant son Essai sur IHomme, Marat avait enipiété sur le domaine du philosophe, qui lui fît durement sentir son imprudence. Marat fut d';iutant plus sensible à cette « exécution », qu'il avait de lui-même et de son travail l'opinion la plus immodeste. Dans une noté relative au livre où il a exposé son système physiologique, il exprimait, sur son œuvre, ce jugement... indulgent : « Cet ouvrage /'or/ au-dessus de tout ce qui est dès tors sorti de ma ptume et que plusieurs auteurs ont mis à contribution sans le citer... »
Il avait publié son manuscrit (nous l'avons dit en .exposant son ciirriciiliim vilœ), dans la langue anglaise. Se défiant de l'exactitude de sa traduction, il Tavait soumise à l'examen d'un personnage distingué, un gentilhomme français, habitant Londres, M. de la Rochette, nommé en \ 760 commissaire général pour l'échange des prisonniers de guerre en Angleterre.
L'appréciation de M. de la Rochette fut des plus flatteuses pour Fauteur de V Essai : tout en se déclarant incompétent en matière d'anatomie, il rendait hommage à la simplicité et à la clarté d'exposition de Tauteur. Pour ce qui est de la partie que nous pourrions appeler psychologique, il déclarait l'avoir lue avec le plus vif intérêt et il ajoutait: « Cet ouvrage me paraît bien pensé et bien écrit ; il est plein d'idées neuves, de vues fines, de détails profonds et très souvent ces profonds détails sont égayés par des tableaux charmants. On y trouve quelques négligences dans la diction, ce sont des taches sur un beau visage; elles frappent bien autrement que sur une physionomie vulgaire. »
Dans une autre lettre, M. de la Rochette loue Marat pour le courage qu'il a de développer toute sa pensée, pour sa simplicité si différente du « galimathias » des Encyclopédistes (1).
(1) Mélanges de la Philobiblion Sociefij de Londres : lettre de M Marat à Rourae de Saint Laurent.
Lord Lyttleton déclarait, (le son côté, avoir lu, avec l'attention qu'il méritait, le manuscrit qui lui avait été soumis et avoir beaucoup « admiré les connaissances et les talents de l'auteur ». Lord Lytlleton invitait gracieusement ^larat à se rendre chez lui, désirant lui présenter quelques objections, tant sur le sujet même que sur le style (1).
M. GoUignon, professeur à l'Université de Cambridge, vantait le génie que le physiologiste avait déployé et, à part la vivacité de certaines descriptions, il le félicitait d'avoir réussi à tirer parti d'une matière aussi ingrate.
Fort de ces encoui-agements, Marat se décidait à livrer son ouvrage à la publicité. Une des revues les plus répandues de l'autre côté du détroit (2) en fit un compte rendu détaillé :
L'auteur de cet Essai, y élait-il dit, nous décrit les progrès de la science de 1 lionime, depuis les temps les plus reculés de l'antiquité jusquà nos jours, et il essaie de démontrer que, quoique la science ait été un des arts les plus cultivés, elle n'a cependant pas fait de grands progrès, la raison en est que ceux qui se sont attachés à sa poursuite ont fait fausse route. Au lieu de prendre pour guide leur expérience, les philosophes ont fait le contraire: ils ont inventé des systèmes et ont dénaturé leurs observations pour les faire cadrer avec leurs sysicmcs.
(1) V. le portrait de lord Lyttloton, p. 145. (2 Gentleman s Mnr/azine, avril 1773, 191.
L'édition française, publiée deux années plus tard, ne devait pas, non plus, passer inaperçue. Selon l'usage, Marat en lit tenir, « avant la lettre », quelques exemplnires aux philosopher, qui remplaçaient alors les critiques littéraires. Leur premier soin fut d'empêcher que l'ouvrage fut annoncé dans les journaux où ils exerçaient leur pontificat. Jaloux — du moins Marat le prétend — du succès que son livre ne pouvait manquer d'avoir, et surtout « sentant le coup qu'il portait à leurs principes )),ils empêclièrent son introduction en France. Un ballot, expédié d'Amsterdam à Rouen, par l'imprimeur, fut retenu durant treize mois à la douane.
Marat s'adresse à la Gliambre de librairie, pour protester contre cet excès de pouvoir. L'officier de semaine prétond n'avoir aucune connaissance de l'affaire, puis, après quelques recherches, laisse entendre que le livre a été prohibé.
Se croyant persécuté, Marat insiste pour connaître ses dénonciateurs ; il clame bien haut qu'il adressera une plainte au garde des sceaux ; l'officier cherche à le calmer, et, huit jours plus tard, quand il se présente en quête de nouveaux renseignements, on lui annonce que le ballot a « dû » être renvoyé à son lieu de départ. « Un an après, ajoute-t-il, j'ai appris que la plus grande partie de l'édition s'était écoulée en Italie et en Portugal... Enfin, on permit l'entrée à Paris : les exemplaires qui arrivèrent J
furent enlevés en peu de jours et dès lors on m'en a demandé plusieurs fois la réimpression (!)•.. »
Passons sur cette boutade d'amour-propre et voyons, dans une analyse rapide, ce que vaut le système physiologique du docteur Jean-Paul Marat.
« L'homme, comme tout animal, est composé de deux substances distinctes : l'âme et le corps. Je ne m'arrête point ici à prouver cette vérité. S'il se trouvait parmi mes lecteurs quelqu'un qui la mît en question, il peut se dispenser de me lire, ce n'est pas pour lui que j'écris. »
Tel est le ton général de l'ouvrage : c'est un dogmatique, presque un théologien qui parle.
Les hypothèses qu'il émet, Marat entend que le lecteur ne les discute pas, tellement leur évidence doit s'imposer : ainsi, quand il compare l'organisation de l'homme à une machine hydiaulique, composée de deux parties, les solides et les liquides, il ne s'arrête pas un instant à l'idée qu'on puisse mettre une telle proposition en doute.
Si la machine humaine est « du genre des hydrauliques »^ c'est en tant que machine vivant pour son propre compte. Dans ses rapports avec le monde extérieur, elle se comporte comme <( une machine composée de leviers ». On voit ici le physicien reparaître.
(1) Lettre à Roume de Saint-Laiiront.
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Les médecins, poursuit-il, font de pompeuses descriptions de cet état de la machine qui constitue la santé; ils nous parient de sécrétions et d'excrétions de toute espèce, de balance entre les réparations et les pertes : laissons là leur scienlilique langage et parlons plus simplement.
Marat a des prétentions à vulgariser, et cependant la clarté n'est pas toujours sa dominante. On en jugera par la suite.
Ce qui importe surtout, à ses yeux, ce n'est pas de voir la machine au repos, mais de l'observer quand elle est en action. Son fonctionnement repose sur deux principes et deux seulement : le sentiment et le mouvement, et « ce sont les parties nerveuses qui en forment le siège et l'organe ». L'étude du système nerveux doit donc s'imposer de prime abord.
Marat paile ensuite de l'utilité de l'expérimentation, à peu près comme un aveugle parle des couleurs.
Ce qui le préoccupe surtout, comme d'ailleurs tous les physiologistes de son époque, c'est d'établir le siège de l'âme. L'âme ne serait ni dans la glande pinéale, ni dans le corps calleux, le cerveau ou le cervelet, mais dans les méninges : « car, lorsqu'on suit les nerfs jusqu'à leur entrée dans les membranes du cerveau, on voit qu'ils s'y confondent; or, si les nerfs sont seuls sensibles, et si les sensations ne se propagent que par ces organes, les méninges doivent être le siège de l'âme ».
L'expérience confirme cette doctrine, puisque, ajoute-t-il avec plus de témérité que de vérité, «. la plus légère inflammation des méninges donne le transport au cerveau, et produit une démence passagère, tandis qu'on peut mutiler le cerveau sans altérer les fonctions de l'âme ».
Cette question du siège de Pâme est, on le sait, toujours à l'étude. Avicenne et Averroès plaçaient dans chacun des ventricules du cerveau le sens commun, l'imagination, la mémoire et le jugement. Willis, Vieussens et d'autres suivirent les mêmes errements. Descartes seul avait eu la singulière idée de lixer le siège de l'âme dans la glande pinéale.
Vers I8Z18, Dubois (d'Amiens) plaçait les instincts, chez les animaux, dans la moelle allongée et la moelle épinière. Foville établit le siège de la pensée dans la substance corticale du cerveau.
Depuis, malgré les beaux travaux de Flouren^, Magendie, Longet, et les utopies de Gallet de Spurzheim, le problème est loin d'être résolu.
Pour s'assurer du rôle que joue le fluide nerveux dans le phénomène de l'impression, Marat faisait des ligatures de nerfs, et constatait que l'insensibilité était complète au-dessous de la ligature : d'où il concluait, assez légèrement, que l'impression n'arrivait point à l'âme, parce que le cours du fluide nerveux était interrompu.
Il se montrait plus avisé, lorsqu'il se refusait à expliquer comment un élément matériel peut agir sur une substance spirituelle. Cet humble aveu d'insuffisance pouvait presque passer p(iur un' acte d'indépendance, dans un temps où le matérialisme était triomphant; Marat fait, d'ailleurs, profession de spiritualisme dans les chapitres qu'il consacre à Tetude des facultés de Tâme.
Nousne nous arrêterons pas à poursuivre l'analyse de cette partie de l'ouvrage, qui sort du cadre de notre étude. Nous signalerons seulement les explications qu'il donne des divers phénomènes delà sensibilité, de l'entendement, de l'instinct, de la volonté, de la mémoire et une opinion, au moins originale, sur la pitié, sentiment factice acquis dans ta société.
L'examen de l'influence mutuelle de l'âme sur le corps, et réciprocpiement, occupe le troisième volume. Cette influence est réelle, indiscutable.
Unie à des organes grossiers, Tàme aime les amusements vifs, les plaisirs hruyanls ; unie à des organes délicats, elle préfère les plaisirs lins, les amusements paisibles. I.es couleurs brillantes sont les couleurs favoriles des hommes robustes; ils sont passionnés pour la musique guerrière, les odeurs pénétrantes, les liqueurs fortes. Les personnes délicates et sensibles aiment, au contraire, les couleurs tendres, les demi-leinles, la musique louchante, le mode amoroso, le doux parfum de la rose et du jasmin.
LOaO LYTTLETO.N
Littérateur et homme d'Etat anglais.
Entendons encore ce que Marat nous dit de l'amour, qui (( élève le pLuls, enflamme l'œil, anime le teint, embellit la faco, donne la vie à nos traits, et la grâce à tous nos mouvements ».
A propos de chacun des cinq sens, "Marat émet des vues qui ne manquent pas d'originalité.
Le toucher, d'après lui, n'est pas borné à la peau: « il s'étend à l'intérieur du corps, comme à sa surface. On en éprouve les impressions dans les doux embrassements de l'amour et les douleurs aiguës de la colique ». Singulier rapprochement, a-t-on fait malicieusement observer (1).
Pour la vue, l'uvée (choroïde) serait Forgane immédiat de la vision, et non la rétine, comme on le croit généralement: n'est-elle pas élastique, par conséquent susceptible d'être ébranlée par la lumière ; alors que la rétine est insensible et que la lumière la traverse librement sans l'ébranler?
Mais voici une nouveauté : « On croit le nombre des sens restreint à cinq : ignorants, érudits, tous soiit d'accord sur cet article et Font toujours été.» Marat s'inscrit en faux contre cette opinion vulgaire: outre Jes cinq sens partout reconnus, il en fait connaître deux autres: ce sont la faim et la soif I L'eslo-
{!) Le Docleur Maral (1743-1793), son système physiologique, par le docteur Albert Riquez. Paris, A.. Maloine, 1908.
mac est l'organe de la première ; la soif a pour sièges l'œsophage et Pestomac, simultanément.
Passons sur la réfutation du système des physiciens relatif au mécanisme des sensations ; si les explications qu'ils en ont données sont assez ténébreuses, avouons que celles de Marat restent non moins obscures.
Que vaut, au résumé, le Hijstème physiologique du docteur ^larat? Tout ce qu'on peut en dire, c'est que si Marat qualifie d'incontestables certains faits, c'est qu'ils étaient, à son époque, considérés comme tels; mais il convient d'ajouter qu'il tient trop facilement pour vrai des phénomènes mal interprétés.
Au temps où vivait ]\Iarat, on n'expliquait guère les phénomènes de la vie qu'au moyen des noti'^ns physiques; et Marat, en raison de ses connaissances spéciales, n'avait déjà que trop de tendance à suivre le courant. 11 eut, toutefois, le mérite de réfuter certaines théories du plus connu des physiologistes de l'époque, le célèbre Le Gat; mais il est à remarquer qu'il invoquait, contre l'auteur du Traité des sensaiions, les arguments même dont on pourrait user contre lui.
H serait peut-être exagéré de prétendre que Marat a été un des précurseurs les plus immédiats des grands physiologistes du commencement du dernier siècle, notamment de Cabanis et de Bichat ; mais
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s'il ne les a devancés, il les a, du moins, précédés. Certes, les théories de Marat sont confuses, souvent inexplicables ; mais était-il^ est-il encore si aisé d'élucider d'aussi difficiles problèmes que les relations de l'âme avec le corps ? Trouverait-on mieux à dire, à l'heure actuelle, que Marat, quand il écrit :
La raison de la différence des esprits est dans la disposition des organes. L'impélueux Kschyle. le tendre Tibiiîlo, le touctiant Fénelon, le sublime Corneille, le profond Montesquieu, l'inconséquent \'oltaire, îoas les hommes, enfin, doivent chacun la tournure et le caractère de leur esprit à la constitution de leur corps
LaRochefoucauldavaitexpriraé,en d'autrestermes, la môme pensée, cent ans auparavant : a La force et la faiblesse de l'esprit sont mal nommées : elles ne sont, en effet, que labonne ou la mauvaise disposition des organes du corps. »
Était-ce autre chose, sous une forme aphoristique, que la constatation de l'influence indéniable du physique sur le moral ?
En d(;pit de l'ingéniosité et de l'originalité de ses vues, le livre de Marat sur l'Homme reçut en France un accueil peu empressé. La secte des philosophes lui fit une guerre violente, la phalange des Encyclopédistes se ligua contre le novateur, tout cela parce que Marat n'avait pas craint de s'attaquer à l'un des plus puissants d'entre eux, à Helvétius,
Avant d'aborder son sujet, l'auteur passait en revue les noms les plus célèbres c< dans les annales du monde », ses devanciers dans cette question si controversée. Hippocrate et Galien tenaient la tête ; puis venaient Aristote, Platon, Socrate et Épicure. Les modernes étaient représentés par Montaiofne, Boerhaave, Descartes et La Mettrie.
Montesquieu, Haller et Flelvétius avaient traité la question, mais ils n'avaient pas la compétence voulue. Le dernier surtout, sans connaissances de physique ou d'anatomie, n'avait il pas imaginé de plaider l'inutilité de ces sciences accessoires ? Quant à Haller, n'avait-il pas confondu les facultés de l'âme avec celles du corps ?
Les doctrines de Marat, ses attaques contre les idées reçues, conti'ibuèrent au succès de son ouvrage. Le traité sur V Homme eut les honneurs de la critique, et, on peut le dire, du prince des critiques. Sous la signature de Voltaire parut, dans une gazette politique et littéraire ;1), un compte rendu de l'ouvrage de Marat: c'est un pur chef-d'œuvre de mordante ironie et de verve sarcastique.
« L'auteur est pénétré, dit-il, de la noble envie d'instruire tous les hommes de ce qu'ils sont, et de leur apprendre tous les secrets que l'on cherche en
(1) Journal de politique el de lilléralure^ II, ii" 13, 5 mai 1777, pp. 38-43, . .
vain depuis si longtemps. Qu'il nous permette d'abord de lui dire qu'en entrant dans cette vaste et difficile carrière, un génie aussi éclairé que le sien devrait avoir quelques ménagements pour ceux qui Font parcourue.
« 11 eût été sage et utile de nous montrer des vérités neuves^ sans dépriser celles qui nous ont été annoncées par MM. de Buffon, Haller, Le Gat et tant d'autres. 11 fallait commencer par rendre justice à tous ceux qui ont essayé de nous faire connaître rhomme, pour se concilier du moins la bienveillance de l'être dont on parle ; el^ quand on na rien à dire^ sinon que le siège de l âme est dans les meninges, on ne doit pas prodiguer le mépris pour soimême à un point qui révolte tous les lecteurs, à qui cependant on veut plaire.
« Si ]\I. J.-P. Marat traite mal ses contemporains, il faut avouer qu'il ne traite pas mieux les anciens philosophes... Nous représenterons d'abord qu'il ne doit rien reprocher à Socrate, puisque Socrate n'a jamais rien écrit ; nous le ferons souvenir que Platon fut le premier chez les Grecs qui enseigna non seulement la spiritualité de l'âme, mais encore son immortalité.
« Nous lui dirons qu'Aristote, le précepteur d'Alexandre, savait fort bien distinguer son pupille de Bucéphale et n'a jamais dit dans aucun de ses ouvrages qu'il n'y eut d'autre dill'érence entre Alexandre
et son cheval, sinon qu'Alexandre avait deux bras et deux pieds et son cheval quatre jambes... »
Et plus loin :
(( M. Marat croit avoir découvert que le suc des nerfs est le lien de communication entre les deux substances, le corps et l'âme. C'est avoir fait, en effet, une grande découverte que d'avoir vu de ses yeux cette substance qui lie la matière et l'esprit. Ce suc est apparemment quelque chose qui tient des deux autres, puisqu'il leur sert de passage ; comme les zoophytes, à ce qu'on prétend, sont le passage du règne végétal au règne animal. »
Et comme Marat avait avancé que l'âme résidait dans les méninges :
« 11 vaut mieux avouer, réplique Voltaire avec vivacité, qu'on n'a pas vu encore son logis que d'assurer qu'elle est logée sous cette tapisserie. Car, enfin, comme les nerfs n'aboutissent pas à ces méninges, si elle résidait dans chacun de ces nerfs, elle y serait étendue ; et vous n'y trouveriez pas votre compte. Laissez faire à Dieu, croyez-moi ; lui seul a préparé son hôtellerie, et il ne vous a pas fait son maréchal de logis... »
La critique continuait, sur le ton de badinage familier à l'auteur de Candide :
« Vous avez beau dire que la pensée fait vivre l'homme dans le passé, le présent et l'avenir, l'élève au-dessus des objets sensibles, le transporte dans
MARAT
{D"après Daniel, gravé par Flameng.)
les champs immenses de rimagination, étend, pour ainsi dire, à ses yeux les bornes de l'univers, lui découvre de nouveaux mondes, et le fait jouir du néant môme... Nous vous félicitons de jouir du néant ; cest un grand empire. Régnez-y, mais insultez un peu moins les gens qui y sont quelque chose.
« Vous avez un chapitre intitulé : Réfutation dun sophisme d'Helvétius. Vous auriez pu parler plus poliment d'un homme généreux qui payait bien ses médecins.,. Il ne faut pas sortir à tout moment de sa maison pour s'aller faire des querelles dans la rue... Si monsieur le docteur en médecine se contredit dans ses consultations^ il ne sera pas appelé souvent par ses confrères. (1 ) r^
Décidément, le « singe de génie », comme on a nommé Voltaire, emportait le morceau sans pitié. La conclusion de sa diatribe n'était pas moins acerbe que Texorde :
« Enfin, quand on a lu cette longue déclamation en trois volumes, qui nous annonce la connaissance parfaite de l'homme, on est fâché de ne trouver que ce qui a été répété depuis trois mille ans en tant de langues différentes. Il eût été plus sensé de s'en tenir à la description de l'homme qu'on voit dans le second et le troisième tomes de V Histoire naturelle...
(1) Les inots en italique>; ont été soulignés par nous
Cette péroraison est suivie enfin d'une invocation; C'est une marche contraire à celle de tous les ouvrages de génie, et surtout à celle des romans, soit en vers, soit en prose.
« Il (Marat) invoque l'auteur de la \ouuelle Héloïse et d'Emile. 11 est plaisant qu'un médecin cite deux romans, l'un nommé Héloïse et l'autre Emile, au lieu de citer Boerhave et Hippocrate. Mais c'est ainsi qu'on écrit trop souvent de nos jours : on confond tous les genres et tous les styles ; on affecte d'être ampoulé dans une dissertation physique, et de parler de médecine en épigrammes. Chacun fait ses efforts pour surprendre ses lecteurs. On voil parloul Arlequin qui fait la cabriole pour égayer le parterre. »
Voilà bien le mot de la (in d'un pamphlétaire trop heureusement servi par son esprit naturel pour rester impartial.
Voltaire avait voulu venger Helvétius, et sa prose s'en ressentait. Il avait oublié que, pour exercer le droit de critique, ce sacerdoce, il faut allier à une instruction solide une conscience étrangère à toute sollicitation intéressée, une équité parfaite, une franchise sans faiblesse.
Ses réflexions n'étaient que de misérables plaisanteries, et non une réfutation sérieuse. Aussi, quand, seize ans plus tard, Camille Desmoulins rappellera à Marat, dans un moment d'humeur, la leçon que
celui-ci avait reçu du chambellan de Frédéric, VA mi du Peuple pourra-t-il lui justement répondre : ((\'ous me rappelez que Voltaire s'est moqué de moi... Je me souviens, en effet, qu'en 1776, le marquis de Ferney, piqué de se voir mis à sa place dans mon ouvrnge sur rHomme, essaya d'égayer ses lecteurs à mes dépens. Et pourquoi non ? Il avait bien pris la même liberté avec Montesquieu et avec Rousseau. Peut-être je m'abuse, mais il me semble que ce sont moins les injures et Tironie qui blessent que le sentiment de les avoir méritées... Que sais-je même si les rieurs auraient été pour lui, si son disciple La Harpe n'avait pas refusé d'insérer la réponse à côté de la diatribe (1) ?»
Ce smi là, si le fait est vrai, procédés d'une délicatesse dOîitestable, et il se pourrait que l'auteur de Zaïre^ en voulant amuser la galerie aux dépens de sa victime, n'ait réussi qu'à la divertir à ses propres dépens.
(1) L'Ami du Peu;)le, Il mai 1791.