‹ Marat inconnu, l'homme privé, le médecin, le savantChapitre 27 sur 86 · I.E GÉOMKTRE JEROME DE LALANDE · texte numérisé non relu

I.E GÉOMKTRE JEROME DE LALANDE

Portrait fîravé par A. de^Saint-Aubin.

ver dans la chambre obscure. A ces traits, on reconnaît M. Marat (1) ».

On aurait reconnu, d'ailleurs, ce dernier à l'âpreté qu'il met à discuter des tbéories qu'il condamne, sans rien trouver à leur substituer. Si ses critiques sont parfois fondées, il se garde de citer et de discuter les expériences où se révèle le génie de Newton, comme celle de la reconstitution de la lumière blanche par superposition des rayons colorés, et il conclut, d'un ton tranchant, à l'inanité de la doctrine newtonicnne.

Pour nous en rappoiter à l'opinion des physiciens modernes, a ses idées sur la nature de la chaleur et de la lumière se conciliaient fort mal avec les lois du refroidissement établies par Newton et celles de la réfraction énoncées par Descartes ; sans qu'il les désigne d'une manière explicite, on sent qu'il est de méchante humeur à Fégard de ces propositions abstraites, qui mettent l'adversaire dans l'alternative de les accepter, ce qu'il ne veut pas, ou de les léfuter, ce qu'il ne peut pas ».

En combattant la théorie de Newton, Marat était si persuadé de la solidité de ses arguments, qu'il n'hésitait pas, dans une justification placée en tête de son mémoire imprimé, d'incriminer les commissaires

(1) Ce mémoire de Marat figure, d'ailleurs, exactement sous le même titre, dans les Mémoires académiqnea ou Nouvelles Découvertes sur la lumière (Paris, 1788), imprimés sons son nom.

de TAcadémie de Lyon en termes dépourvus de toute courtoisie. Se croyant, comme toujours, méconnu, il les accusait de rien moins que d'avoir usé à son égard de la plus inique partialité.

« Pour lîxer son choix, écrivait-il, celte illustre compagnie, trop longtemps indécise, a pris le sage parti de compter les pages... Que m'importe, disait-il plus loin, le génie de Newton? Je dérfiontre que ses expériences sont illusoires ; je développe cinq classes de phénomènes absolument nouveaux ; je les accompagne d'une démonstration si complète., qu'à la vue d'un seul de ces faits, Newton lui-même se ser.ilt empressé d'abandonner son système. »

C'était là une de ces exagéiations, une de ces boutades, comme il en échappe à l'amour-propre blessé.

Le géomètre Lalande, dont le témoignage, hâtonsnous de le dire, est fortement suspect, est allé jusqu'à dire que Marat était à ce point vain de ses travaux, qu'il avait fourni à l'Académie de Lyon la somme nécessaire pour le prix extraordinaire qu'il ambitionnait. Cette calomnie, dont Lalande s'est constitué le premier éditeur (1), a été reprise de nos jours et amplifiée par un homme dont on regrette d'autant plus que la passion ait égaré le jugement, qu'il est un de ceux qui ont fait le plus d'honneur à la science et à sa patrie.

(1) Cf. Vllisloire des Mafhémafi(jues^ de Montuci^a, l. III, 594,

Appelé à prononcer VÉlofje de Bailly à l'Inslitut (Ij, le grand Arago, oubliant le respect du aux morts et surtout celui que réclame l'éternelle Vérité, Arago s'exprimait en ces ternies :

ProfitaDl de ses relations avec le duc de Villeroy, gouverneur de la seconde ville du royaume, Marat lit mettre au concours, par l'Académie de Lyon, toutes les questions doptique qui, depuis plusieurs années, étaient l'objet de ses élucubrations ; // fournit même, de ses propres deniers et sous un nom supposé, la valeur du prix.

Le prix, si envié, si singulièieinent proposé, ce fut non le protège du duc de \'illeroy, mais Lastronome Flaugergues qui le remporta .. Mettant de côlé toute lionte, il (Marati ne se fit plus connaître dans le champ de la pliilosopLie naturelle ([ue par des expériences imaginaires, que par des jongleries... Ces détails étaient nécessaires. Je ne pouvais me dispenser de caractériser le journaliste qui, par des calomnies quotidiennes, contribua le plus à ébranler la popularité de Bailly. 11 fallait, d'ailUurs, une fois pour Joutes, le dépouiller, dans cette enceinte, de ce noble titre de savant dont les gens du monde, les histor'ens eux-mêmes l'ont inconsidérément gratifié... Le persécuteur acharné de Bailly, cétait Maral!... Le Révolution de 89 vint olïrir au littérateur, au pliysiologisle, au physicien avorlé, les moyens de sortir de la position intolérable que son inhabileté et sou charlatanisme lui avaient faite...

Si nous avons choisi, dans le fougueux réquisitoire

(1) Biographie de J. Sylvain Bailly, lue à rAcadéinie des Sciences, le 2G février 18U; pet. in-lS.

20« WARAT INCONNU

d'Arago, les épithètes les plus violentes, c'est à seule fin de montrer qu'il s'agit d'un procès de tendance où la science n'a que faire.

Attaqué de son vivant, Marat eût sans doute riposté, comme dans une circonstance mémorable : u Je sais que mes adversaires s'agitent plus que jamais... qulls ne se flattent pas de lasser ma patience. On n'est pas fait pour être l'apôtre de la vérité, quand on n'a pas le courage d'en être le martyre. »

C'était pl'us que du courage, c'est de la témérité qu'il avait montrée, en combattant un homme tel que Newton, qui n'était pas habitué à la contradiction.

Est-ce à dire que le système du savant anglais » croule de toutes parts sous le nombre considérable d'expériences, de réfutations et de raisonnements que Marat lui oppose ? » Nous venons de voir ce qu'il en faut penser.

On a prétendu, non sans q-uelque raison, que le géomètre, chez Newton, avait fasciné le physicien ; mais les calculs de Newton, ses formules mathématiques, sont d'une clarté si saisissante, si lucide, qu'elles ont ébloui les contradicteurs, au point de décourager les controverses. Ses démonstrations sont si bien enchaînées, qu'elles ont fait oublier, par une irrésistible séduction, ce que leur fondement a de contestable.

Quand Marat soumettait son œuvre aux Compagnies savantes, il oubliait que l'enthousiasme pour les idées de Newton avait été trop général, pour qu'il put les faire revenir sur leur prévention favorable à son égard.

Marat méritait mieux^, cependant, que le dédain de ses contemporains et l'indifférence avec laquelle la postérité a longtemps traité ses travaux. S'il reste peu de chose de ses recherches d'optique : « à peine quelques faits relatifs aux couleurs par diffraction » ; s'il a décoré du titre de découvertes des faits nouveaux peut-être, mais imparfaitement observés ; s'il a fait souvent preuve d'une vanité sans mesure et d'un jug(3ment peu sur, on est obligé de convenir qu'il fut un « esprit cultivé, ne manquant ni de talent ni de distinction, doué d'une volonté énergique et d'imagination vive »,

Son bagage scientifique est assez considérable pour mériter un sérieux examen. Les manuscrits qu'il a gardés en portefeuille (1) mis à part, les

(1) Notamment ceux où il traitnit deliris, des couleurs du ciel au lever et au cowher du soleil, de iellip'icilé de la lune à ihorizon, de la douljle image du cristal d'Islande, de l'air absorbé parles solides et les li [u'ides, etc. Dans Vlnventaire des papiers de Marat, fait par ordre du Comité de sùretâ générale de la Convention, le 2 août 1793, fii^nraient, en outre, un ouvrage manuscrit intitulé : Analyse des différents systèmes sur le feu, la chaleur, congélation et t/iermonièlre; un autre, partio. imprimé,

2Ô8 Mabat inconnu

Mémoires académiques (l(j Marat traitent encore de cette question, mise au concours par l'Académie de Rouen : « la coloration des bulles de savon ».

Ce mémoire était resté quelque temps dans L s cartons de Marat. Le Journal général de France (1 ) le reproduisit en partie, avant l'édition définitive. Sur les instances de Fabbé Grégoire Marat se décidait enfin à le publier (2). L'abbé Grégoire avait été le concurrent malheureux de Marat, qui avait remporté le prix.

Nous nous reporterons, pour le mémoire de Marat que nous n'avons pu nous procurer, à Fanalyse qu'en a donnée Raspail, dont la compétence ne saurait être révoquée en doute.

La coloration des bulles d'eau de savon, d'après Marat, ne rentre nullement dans la catégorie des phénomènes du spectre, et n'est que l'clFet de trois matières colorantes isolées les unes des autres, qui s'enchevêtrent, se traversent, s'agitent et viennent ensuite prendre leur rang, par ordre de couleur :

partie manuscrit, portant pour titre : Décoiiverles sur la lumière conslalées par une suile d'expériences nouvelles ; une liasse com prenant plusieurs ouvrages détachés, entre autres un sur la physique, iutilulé : Crislal d'Islande el du Brésil. Toud ces papiers furent remis à Sinioruie Evrard ; la plupart d'entre eux n'ont pas été retrouvés ; d'autres ont échoué chez les marchands d'autographes ou dans des collections particulières.

(1) Journal général de France, 1787, pp. 574, 582, 595, 607.

(2) Cf. la rjiron. méd., 15 septemhre 1900, pp. 574-5.

Page 1