T,F «SAVANT
Marat était tout désigné pour prendre part au concours. Les études spéciales qu'il avait poursuivies dans le silence du cabinet, et aussi sur quelques-uns de ses clients, lui avaient permis de se faire une opinion sur les secours que pouvait attendre la médecine de l'agent nouveau dont on prônait partout les merveilles.
Son mémoire portait, comme devise, ces vers d'Horace, extraits de VArl poélique :
Est modus in rébus sunt certi dcnique fines Quos ultra citràque ne[uit consistere rectum.
Il fut réimprimé en un volume in-8 de 114 pages, en 178/i, chez N. T. Méquignon, rue des Cordeliers, près de Saint-Gôme, sous le titre de : « Mémoire sur Véleclricilé médicale^ couronné le 6 août 1783, par l'Académie royale des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Rouen )) (1).
Tout en rendant hommage à Tauteur, « qui a désigné très précisément les maladies dans lesquelles on peut espérer des secours, et celles où on invoquerait vainement l'électricité et même avec danger », l'Académie, en donnant le prix à ce mémoire, formulait le regret que ^ l'auteur n'ait pas mis plus d'aménité dans ses termes, en réfutant l'opinion d'un homme estimable, adopté par neuf compagnies sa-
(1) V. une analyse de ce mémoire dans le Journal de médecine, chirurgie, pharmacie, etc., t. LXIII, pp. 591-602,
vantes qui, presque toutes, ont couronné ses efforts ».
Le perFonnnge visé n'était autre que l'abbé Bertliolon, dont INIarat regardait la plupart des assertions comme hypothétiques et non fondées et qu'il contredisait, en termes des plus modérés, faisant preuve d'une courtoisie dont il ne devait pas tarder à se départir.
On croirait assister à une joute oratoire, dans un salon de bonne compagnie, quand on relit la préface de Marat placée en tête de son mémoire. Ces quelques lignes en donneront le ton :
Après la lecture de cet article, craignant qu'il ne fût échappé à ma plume quoique expression que la bienséance réprouve, je relus mon mémoire avec soin et n'y t ouvai pas un seul terme que doive s'interdire un auteur qui sait se respecter : d où j'inférai (|ue l'animadversion de l'AcaJcmic était simplement un témoignage d'estime, qu'elle croyait devoir à un de ses membres dont elle couronnait l'antagoniste.
Ma rat a le triomphe modeste ; il se défend de la sévérité de ses appréciations à Tégard de son adversaire :
Malgré la considération, poursuit-il, que j'ai témoignée en différents endroits de mon rnénjoire pour le vertueux acadé micien, peut être trouvera-t-on ma réfutation sévère Je ne m'en défends pas. C'eût été manquer de zèle pour Ihurnanité que de réfuter mollement un système qui, à la faveur des éloges peu réfléchis qu'on lui a prodigués, pouvait devenir dangereux.
11 proclamait, sans artifice de langage, qu'on avait jugé, peut-être avec trop d'indulgence, un concurrent plus recommandable par ses relations que par ses titres.
^larat accusait à tort T Académie de Rouen, qui avait prononcé, semble-t-il, en toute équité. L'ouverture du pli cacheté qui renfermait le manuscrit ne laissait voir que l'épigraphe mentionnée plus haut, accompagnée de la lettre initiale ^1 et portant la date de Paris, le ... 1783. L'auteur avait conservé l'anonyme, afin de ne pas influencer les décisions du corps savant dunt il sollicitait les sufTragcs.
Cet excès de précaution fît ajourner la remise de la médaille d'or décernée à Marat, qui persistait à vouloir garder l'anonyme. La Compagnie insistait, au contraire, pour qu'il se nommât, « le régime du corps et l'intérêt même de Fauteur » exigeant que son nom fût consigné dans les registres; d'ailleurs, le mystère ne pouvait manquer d'être bientôt pt-rcé, puisque Marat se proposait de publier son mémoire.
Pour assurer a le respect des formes » et se conformer à la tradition, les lauriers académiques ne pouvaient être accordés qu'à Fauteur lui-même, ou à une personne munie de sa procuration, ^larat comprit que le jeu avait assez duré, il consentit à se laisser nommer. Le baron de Feldenfeld, qui s'était obligeamment entremis dans la circonstance, annonçait à M. d'Ambournay, w secrétaire perpétuel de
l'Académie de Rouen pour les sciences », que 1 auteur du mémoire sur Félectricité médicale, couronné par cette Académie, n'était autre que « le célèbre M. Marat, si avantageusement connu de l'Europe savante, par ses belles découvertes en physique ».
A cette lettre était joint un exemplaire des œuvres du nouveau lauréat, dont celui-ci faisait hommage à TAcadémie qui venait de le couronner. En réponse, Marat recevait une copie de son mémoire, avec un mandat sur le caissier de la iNIonnaie, pour que celuici lui délivrât sans frais la médaille frappée à son intention. Cette dérogation aux statuts fut consacrée dans les registres de TAcadémie de Rouen, qui témoignait, de la sorte, du plaisir qu'elle avait éprouvé à la remise du « beau présent » dont Marat avait enrichi sa bibliothèque (1).
(l) Détail curieux et assurément peu connu (cf. Magasin pittoresque, 1871, 54), un des hommes dont Tinfluence ne fut sans doute pas inutile à Marat, peut-être même est-ce lui qui avait conseillé à Marat de concourir pour le prix décerné par l'Académie de Rouen, était un ecclésiastique, le moine dom Gourdin. Fort instruit, grand amateur de livres, le savant bénédictin avait été, dans sa jeunesse, l'ami de Marat. Lorsque après la Révolution, on organisa la Bibliothèque de Rouen, il en fut le premier conservateur et revint, comme bibliothécaire, dans labbaye de Saint-Ouen, dont il avait été moine. Il y retrouva ses livres, son jardin et ses fleurs ; qui sait s'il ne dut pas à l'amitié de Marat d'avoir conservé sa vie, durant la tourmente révolutionnaire, en même temps que ses précieuses collections?
Quelle est la valeur de xMarat comme électrothérapeute, e'est ce que la lecture de son mémoire va nous permettre d'apprécier (1).
Le travail de Marat peut ainsi se résumer :
Il indique les maladies auxquelles rélectricité peut convenir.
Il fixe le mode d'administration de celle-ci.
Enfin, il détermine son efficacité.
Il y a, d'abord, nécessilé d'examiner quelle quantité relative de fluide le corps contient, à différents moments et en divers temps ; de rechercher si l'augmentation ou diminution de ce fluide est susceptible de causer quelque altération dans l'économie des fonctions aniaiales ; en dernier lieu, l'auteur passe en revue les modes d'électrisation employés et indique les méthodes qui ont ses préférences.
Voyons comment il remplit les promesses de son début, et commençons, avant d'aller plus loin, par noter cette déclaration, qui atteste un véritable esprit scientifique :
(1) V. ce qu'en pensait un contemporain de Marat, Fournie» de Varenne [Chronique médicale, 1" janvier 1904, 28-29) ; mais de quelle autorité jouissait-il, c'est ce qui resterait à démontrer,
On ne trouvera, dans cet ouvrage, aucune hypothèse, aucune expérience incertaine, aucun principe douteux, aucune conséquence hasard('e : c est des faits seuls, mais des faits simples et constants que tous mes raisonnements sont déduits.
Entrant au cœur du sujet, il rend hommage à Franklin, Dalibard, Roraas, dont les expériences sur l'électricité atmosphérique sont concluantes; mais il nie toute influence de cette électricité sur l'économie. On est revenu depuis sur cette question : Pallas a voulu faire jouer à Félectrieité atmosphérique un rôle important dans l'état de santé et de maladie, mais il n'a pas été suivi ; en ces derniers temps, une réaction parait s'opérer en faveur d'une théorie qu'on a trop vite condamnée.
C'est surtout l'abbé Bertholon que Marat visait : dès l'entrée en matière, il s'attaque résolument à celui dont il entend contredire les doctrines.
De la polémique dans un mémoire académique, rien ne paraît moins aisé à justifier ; aussi Marat, prévoyant l'objection, s'empresse-t-il de la réfuter. L'abbé a fait un résumé de tous les travaux parus sur l'électrothérapie, son ouvrage a été l'objet des récompenses les plus flatteuses, il a été loué dans toutes les gazettes de France et d'Europe :. ce n'est pas sortir du sujet, que de le citer et surtout que de discuter ses théories.
Marat ne ménage pas son adversaire, mais on ne
peut lui reprocher (.ruser d'armes di'-loyales. Il raille, avec mesure, les observations superficielles, le style alambiqué, les déductions hasardées d'un travail où la logique a souvent de la peine à retrouver ses droits. 11 oppose des expériences précises aux digressions fantaisistes d'un compilateur dont l'érudition ne saurait tenir lieu de science. Il rappelle qu'il a vécu, plusieurs années, « quinze heures sur vingt-quatre, » dans une atmosphère saturée d'électricité et, « bien qu'il soit d'un tempérament fort irritable et, déplus, qu'ilsouffre d'une maladie spasmodique, il n'a ressenti aucun effet marqué de ce genre de vie.
Quoique, dit-il, les accès du spasme dont je souffrais fussent assez périodiques, je ne me suis pas aperçu que mon mal-èlre augmentât en prolongeant le travail, ou qu il diminuât en prenant l'air.
Il ajoute à cette auto-observation trois cas qui s'en rapprochent; ils ont trait à des malades atteints, l'un d'hypocondrie, un second d'asthme humide, le troisième d'asthme sec. Tous avaient de l'embarras de la respiration, de l'éréthisme nerveux, une grande sensibilité aux variations de temps.
Pendant trois heures, chaque jour, il les eniermait dans un cabinet saturé d'électricité, à l'aide d'un ingénieux système d'appareils qu'il décrit avec minutie et, pour distraire ses malades, il avait, ne souriez
pas, imaginé de les mettre en rapport avec un homme d'esprit, « qui s'était chargé de les amuser par des historiettes et des expériences récréatives ». Avec une bonne foi qui Thonore, Marat convient que les résultats furent nuls.
En mai 1782, on lui adressait ae la campagne un jeune homme présentant des symptômes de gravelle avecdysurie. Même insuccès. Il en conclut que l'électricité atmosphérique n'a décidément aucune influence sur l'économie. La conclusion était prématurée.
L'électrisation artificielle serait, a l'entendre, la seule méthode à mettre en usage. Elle s'appliquait, au temps où vivait Marat, sous différentes formes : par commotions, à l'aide de la bouteille de Leyde ; Jallabert y avait eu surtout recours ; un célèbre médecin de Vienne, de Haen, l'avait beaucoup vantée et c'est à son instigation qu'on avait inauguré ce nouveau traitement des affections nerveuses et cérébrales.
De Sauvages lui avait substitué une méthode plus douce, sinon plus active : l'électrisation par étincelles.
On se servait d'un excitateur, qu'on approchait ou qu'on éloignait alternativement de la partie du corps à électriser, entourée au préalable d'un morceau de flanelle ou d'un vêtement. C'est le procédé encore employé contre les rhumatismes musculaires et autres affections a frifjore: en ramenant la chaleur çt la
transpiration chez le patient, il lui procure le plus souvent du soulagement.
Venait la troisième méthode, la plus généralisée à cette époque : le bain électrique. Le malade était placé sur un tabouret ou tout autre isoloir, qui communiquait avec le conducteur d'une machine productrice d'électricité, par l'intermédiaire d'une tige de métal poli. Cette tige, terminée par deux boules, était en contact, d'une part avec le malade, de l'autre avec le conducteur. On tournait le plateau, et le sujet se trouvait entouré d'une véritable atmosphère de fluide électrique.
On vante actuellement ce bain contre l'obésité, le diabète. Aujourd'hui, nous avons, en plus, la douche électrique: le patient neurasthénique, névralgique, migraineux ou ataxique, placé sur le tabouret isolant, reçoit sur la tête ou sur la région affaiblie, à travers un peigne métallique, le fluide de l'un des couducteurs. Le vent électrique, ainsi dirigé sur une partie malade, calme et fortifie (1).
Marat n'avait retiré que de médiocres avantages du bain électrique. L'électrisation par frictions lui parait plus appropriée aux maladies causées par une simple stase, telles que l'engorgement des mamelles d'une nouvelle accouchée qui ne veut pas nourrir, la tuméfaction des parties qui ont été com-
(1) Docteur Foveau de Çourmej^les^ VÉleclricité curalivej 81.
primées ou gênées, le gonflement des glandes causé par le froid, les tumeurs œdémateuses, etc.
L'électrisation par commotions, la plus énergique de toutes, était réservée pour les affections qui ont leur siège dans les parties musculaires et nerveuses, telles que: les paralysies, la sciatique, le rhumatisme goutteux, etc. De son ressort sont, pareillement, les maladies où les fonctions vitales et l'énergie des sens sont suspendues, telles que Tasph^^xie, la léthargie, etc.
Incidemment, Marat décrit les essais qu'il a tentés sur des animaux ; il s'excuse des tortures qu'il a dû leur faire subir :
Peut-être, écrit-il, trouverai on que c'est payer bien cher des connaissances physiologiques, de les acquérir aux dépens de la pitié; mais, sans le plus vif désir d'être utile aux hommes, pourrait-on se résoudre à tourmenter les bêles? Lecteurs sensibles, tirez le rideau sur les cruautés exercées dans les détails qui vont suivre et n'y voyez que mon zèle pour 1 humanité (1).
Nos antivivisectionnistes ne s'attendaient pas à trouver en ^larat un champion de leur cause.
En maints autres endroits de son mémoire, Marat témoigne de vues originales. Dans ses recherches sur le différent degré de conductibilité des liquides
(1) V. la lettre publiée dans la Chronique médicale, du 15 juillet 1902, pp. 177-478.
animaux, il note que c'est Tiirine qui a le plus d'aptitude à propager le fluide électrique ; puis viennent, par ordre d'intensité, la bile, le sang, la lymphe, la synovie.
Parmi les corps solides, il observe que les os sont un bon véhicule, puis les muscles; tandis que les nerfs, les tendons et les cartilages seraient de faibles conducteurs.
Les tuniques vasculaires sont moins conductrices que le sang ; les vaisseaux sont très peu conducteurs. Le cerveau, le cervelet, la moelle allongée le sont plus que les méninges. Mais les expériences qui auraient dû être produites à l'appui de ces affirmations ne sont pas décrites : c'est une lacune qu'il importait de signaler.
Le sang artériel, dit encore Marat, est plus propre à transmettre le fluide que le sang veineux, et celui des gros vaisseaux, plutôt que celui des petits : d'où il infère que le cours du sang doit éprouver des modifications notables sous l'action de Télectricité. Peut-être serait-il permis de voir là, en germe tout au moins, l'idée de l'application de cet agent à la guérison des anévrismes ?
Sans doute, il ne s'agit encore que d'électricité statique et non d'électrolyse ; mais ne sait-on pas que celle-là, pour avoir été longtemps méconnue quant à ses propriétés électrolytiques, n'en est nullement dépourvue ? Un professeur de Moscou, le docteur
Schatzky, a publié maintes électrolyses organiques ou in yi/ro, par Télectricité statique, et en a fait, au Congrès d'électrologle et de radiologie médicales, en 1900, une très consciencieuse étude. On ne peut nier, au surplus, que le cours du sang soit- réelle ment modifié par l'électricité statique et les courants de haute fréquence, à telle enseigne que le bain augmente le nombre des pulsations et la température (1).
Marat avait encore bien vu que la durée de rélectrisation doit être rigoureusement déterminée ; qu'il convient de doser Félectricité, comme tout médicament d'une activité reconnue : faire, par exemple, une séance de vingt minutes au plus, qu'on répète quatre ou cinq fois par jour, s'il est nécessaire.
De son temps, on faisait de l'électricité une panacée, qu'on appliquait empiriquement ; avons-nous beaucoup changé depuis ? Le regretté docteur Vigouroux, que nous avions consulté un jour à ce sujet, nous répondait qu'en effet, dans un traité de l'électrothérapie, classique il y a une trentaine d'années à peine, on déniait à celle-ci le caractère scientifique; mais, depuis quelques années, l'électrothérapie a revêtu nettement ce derniei' caractère.
Ne s'adressG-t-elle pas aux tissus de l'organisme,
(i) Cf. la Chr. méd., 1902, 465.
comme les autres moyens curatifs ? Exercc-t-elle, sur les éléments anatomiques, des actions d'un autre ordre que les actions chimiques, mécaniques, thermiques qui sont à la base de toute thérapeutique ? 11 n'y a donc pas de raison pour faire une place à part, dans la science et dans la pratique médicales, à l'électrothérapie. Et, comme le dit très sensément Vigouroux (1), si les électrothérapeutes de Tavantdernier siècle avaient eu à leur disposition nos ressources électriques actuelles, ils n'auraient pas beaucoup mieux réussi qu'ils n'ont fait, par Texcellente raison qu'ils n'auraient eu aucun motif théorique de s'en servir. Supposez, au contraire, que nous en soyons présentement réduits au matériel électi-omcdical d'avant 1800, notre pratique n'en serait pas moins très différente de celle de nos devanciers, et plus efficace; tout simplement parce que, depuis eux, sont venus les Georgos Bell, les Magendie, les Claude Bernard, les Duchenne (de Boulogne). En un mot, l'évolution de Télectrothérapie est liée à celle de la physiologie et de la clinique, et non à celle de l'électricité. L'électrothérapie relève non pas de la physique, mais de la médecine.
C'est ce que Marat n'a fait évidemment que pressentir. Mais on doit lui reconnaître le mérite incoLt .'stable d'avoir été un des pionniers de la science
(1) Chron. niéd., l.' juillet 1899.
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électrothérapique ; d'avoir eu nombre d'idées originales, dont le temps n'a pas affaibli la portée; d'avoir été, pour tout dire, Pinitiateur fécond d'une méthode thérapeutique dont on commence à peine à éprouver les bienfaits.
UN INCIDENT DE LA CAURIÈRE SCIENTIFIQUE DE MA- RAT. — SA QUERELLE AVEC LE PHYSICIEN CHARLES.
L'incident que nous allons conter, d*après des documents pour la plupart ignorés ou inconnus, sft place non, comme on Ta prétendu, et nous avons partagé longtemps l'erreur commune, vers 178/i ou 4 785, mais dans les premiers mois de 1783 : nous voulons parler de la querelle qui mit aux prises Marat avec le célèbre physicien Charles, et qui se serait dénouée plus pacifiquement qu'on ne Ta imaginé.
Charles, a-t-on dit (1), s'était permis de critiquer, en termes assez vifs, les découvertes de Marat; il avait annoncé une série de leçons publiques pour en démontrer l'inanité. Marat, qu'on avait instruit des intentions du pliysicien, va un jour se «éler à la
(1,1 Voir le Rappel des 10 et 11 septembre 1874 (articles parus son- lo -ifjn.ilnrc <jc M. firtr i-faiot).
foule des auditeurs, disposés à applaudir aux railleries et aux épigrammes que le professeur ne manquera pas de décocher à celui qu'il ne soupçonne pas être aussi près de lui.
Vient le moment où, entraîné par son improvisation, Charles s'écrie, sur un ton accentué de mépris :
— Et quel est ce Marat? Ce Marat, que Voltaire a si justement traité d'Arlequin; ce Marat...
— Ce Marat, le voici ! interrompt brusquement l'interpellé; il est prêta démasquer les faux savants et à châtier les insolents.
Et comme de toutes parts, dans l'assemblée, s'élèvent des rumeurs hostiles à Tinte rrupteur :
— Laissez, dit Charles avec un haussement d'épaules dédaigneux. Monsieur n'est pas dangereux.
Puis il retourne à ses expériences.
Mais Marat ne veut pas rester courbé sous Toutrage ; il se campe en face de son adversaire, qui lui demande froidement s'il veut recevoir une leçon de physique.
— C'est d'abord, lui réplique Marat, une leçon de politesse que j'entends donner.
Et, ce disant, il tire vivement son épée du fourreau. Charles en fait autant de son côté;^Iarat, blessé à la cuisse gauche, est emporté évanoui à son domicile. Le rideau tombe.
Vous n'avez pas supposé un instant que Marat ait eu l'audace d'aller, en plein cours, provoquer un
membre de l'Académie des Sciences, un pensionné du roi, un professeur aimé et entouré de sympathies, en présence de la société la plus brillante, la plus choisie de Paris.
Cette autre version intervertit les rôles, sans être plus vraisemblable ; la voici telle que Ta rapportée le docteur Vigouroux (]), sans que la source où elle a été puisée ait pu nous être indiquée.
Marat venait de faire devant une société savante une expérience décisive, qui terminait à son avantage une polémique, lorsque Charles découvrit dans l'appareil présenté par Marat et signala publiquement une communication métallique indue, dissimulée dans un support. Il s'en suivit une scène violente.
Le lendemain, Marat, encore sous le coup de la fureur, se rendait chez Charles, qui était logé au Louvre, l'accablait d'invectives et finissait par le poursuivre, l'épée à la main, à travers son laboratoire (2).
(1) Cf. Chr. mécL, loc. cit.
(2) Voici comment un contemporain de Marat rapporte l'incident : « M. Cliarles laéronaute, ayant, dan^^ son cours de physique, cité le charlatanisme de Marat, ce spadassin, armé d'un longue rapière, se rendit chez Charles et lui proposa un cartel; mais celui-ci lui ayant répondu qu'un ne pouvait se juesurer qu'avec les gens qu'on estimait, Marat mit aussitôt l'épée à la main dans le cabinet même de Charles, qui prit le petit homme au collet, le désarma après l'avoir terrassé, rompit son épée et le fit jeter à la porte de chez lui. » B.-G. Sage, Supplément aux Inxlilulions de p/u/aique, Paris, 1812. p. 21», note 1.
La réalité, que nous révèleut les pièces de procédure, se présente sous un jour tout autre.
Charles avait tenu des propos outrageants sur Marat ; il avait osé comparer celui-ci au sieur Cornus, ce qui pouvait lui paraître à bon droit injurieux, nous verrons pour quelle raison.
Marat, s'estimant offensé, se rend chez Charles pour lui demander des explications. Il lui est répondu qu'on n'a pas à lui en donner. Il prend alors le parti de se retirer, et c'est au moment où il aurait eu le dos tourné que, à enîendre la plaignanl^ Charles lui au^ rait porté « un coup de poing très violent sur la tempe et sur l'œil gauche, qui en ont été endommagés ».
Bien qu'étourdi par la force du coup, Marat veut se retourner contre son agresseur: il est aussitôt saisi par deux hommes et par le sieur Cliarles, « qui lui ont arraché son épéo du fourreau et l'ont brisée ». Ayant réussi à se dégager de leurs mains, il est rentré chez lui en voiture et a porté, sans plus attendre, une plainte au Ghàtelet(l).
Ce n'est pas tout à fait de la môme façon que Charles raconte l'entrevue. Dans une lettre, adressée à Monseigneur... (2) (ne serait-ce pas M. Lenoir, le lieutenant de police ?), Charles fait ce récit, qu'il assure Adèle, de sa rencontre avec Marat.
(1) Nous en donnons le tcxleaux Pièces justificalives, noie N.
(2) Cf. Amateur dauloaraohes. 1864-65, n» 51, p. 42.
LE PHYSICIEN CHVHLKS.
{Musée Ca'-navalel.)
«... Sans vouloir décliner son nom, ses griefs, il me provoqua injurieusement à sortir, en me donnant les dénominations les plus insultantes. J'ai sauté sur lui en brisant son épée déjà toute tirée, et j'en ai le tronçon chez moi, qui a été jugé par tout le monde comme l'arme la plus dangereuse et la plus meurtrière. Lequel des deux est l'agresseur, de celui qui veut nous forcer à mettre Tépée à la main pour de simples opinions, ou de celui qui, assailli chez lui par un homme inconnu, cherche à se soustraire à des intentions très équivoques ?... Si, dans mes cours, je me suis laissé aller à la moindre invective personnelle sur M. Marat, qu'il le prouve, et je suis prêt à lui faire réparation publique. J'ai attaqué ses systèmes et je lui promets de le faire encore; s'il fallait se battre pour cela, il faudrait donc armer contre lui l'Europe entière. »
Cette lettre nous donne la clef de l'affaire : on a rapporté à jNIarat que Charles a parlé de lui dans ses cours, qu'il a été également question de Gomus, un prestidigitateur !... INIarat s'est précipité au Louvre, a claqué les portes, s'est répandu en invectives, a dégainé.
Les serviteurs de Charles sont accourus pour le désarmer, et au lieu d'une attaque imprévue, d'assassins apostés, nous n'apercevons qu'un homme insulté chez lui, apostrophé violemment, pour le moins, et qui, se croyant ou se voyant en danger, appelle
à raitle, afin qu'an le débarrasse du personnage emporté qui fait du scandale
On voit très bien la scène. Quant à l'épilogue de l'incident, nous pouvons le deviner, à travers les lignes d'une correspondance récemment mise à jour. Ne pouvant obtenir satisfaction autrement, Marat a du envoyer ses témoins, ou plutôt son témoin à Charles (1).
Entre temps, on s'était interposé en haut lieu, pour que le duel n'eût pas lieu et c'est, semble-t-il, grâce à l'intervention directe du lieutenant de police (2), que la querelle ne se déroula pas eu champ clos.
Nous avons ditTorigine de l'épisode que nous venons d'exposer dans ses moindres détails. Charles avait eu l'audace de mettre en parallèle le docteur Marat, dont toutes les feuilles scientifiques vantaient les mérites, avec Ledru, dit Cornus, qui s'était sur-
(1) V. dans la Correspondance de Marat, recueillie et annotée par Charles Vellay (Paris, 1908), la lettre de la page 15.
(2) Marat s'était présenté chez M. Lenoir, qui l'avait convoqué, et s'était vu refuser la porte par le suisse. De retour chez lui, il écrivait au lieutenant général de police, une lettre, pour sétonner de n'avoir pas été reçu, malgré le rendezvous qui lui avait été fixé, et il ajoutait : « Vous savez, Monsieur, loutragc que j'ai reçu dans la maison de M. Charles. Quelque indigne qu'il doive paraître à un homme dhonneur, f allai vous faire le sacrifice de mon ressenîinienl. J'attendrai donc de nouveaux ordres de votre part... » C'est suffisamment explicite : il est bien évident qu'il n'y eut pas de duel public, ni même de rencontre privée.
tout fait connaître par ses talents de prestidigitateur, Marat avait eu déjà maille à partir avec le fils du bal{idin, qui ne l'avait accusé de rien moins que de plagiat ! Nous discuterons l'inculpation ; mais, en attendant, campons en quelques traits le personnage.
Ledru n'était pas le vulgaire charlatan qui d'ordinaire nous est présenté, il avait compris, en homme avisé, tout le parti qui pouvait se tirer d'une médication dont la mode avait fait une panacée.
Une science à ses débuts n'est-elle pas toujours aux mains des empiriques ? L'électricité n'a pas échappé à la loi commune (1). Ledru protestait de ses bonnes intentions : il n'avait en vue que le soulagement de rhumanité souffrante; il ne demandait
(1) Mnrat lui-même en convient : « Par quelle fatalité, écrit-il quelque part, l'art de guérir, cet art si nécessaire et encore si imparfait, doit-il la plupart de ses progrès à l'empirisme, aveugle et funeste routine, qui n'opère quelques guérisons qu'au prix de mille morts... comme si la nature devait toujours nous rendre le bien quelle fait? » Et, rapprochant ce passage de ces lignes écrites d'hier {a) : « Le terrain empirique, reposant sur l'observation accumulée d'un siècle est donc, à \ heure actuelle, le seul que nous sentions ferme sous nos pieds; et, faille de mieux, nous sommes bien obligés d'enregistrer les succès obtenus par le traitement électrique dans un certain nombre de maladies, sans en savoir exaclement le pourquoi », n'a-t-on pas quelque droit de trouver presque justifiée l'accusation, que certains portent contre la médecine, d'avancer dun pas boiteux?
(a) Docteur Larat, Précis d'électrolhérapie, 1S90, p. 182,
qu'à être autorisé à traiter gratuitement les malades qu'on voudrait lui confier.
Il y avait, précisément, à l'hôpital Saint-Louis, un pavillon vacant, où Ton envoyait les h^-stériques et les épileptiques, tirés de Bicétre et de la Salpétrière.
Ledru adresse sa supplique au grand maître de la police, M. Lenoir, qui transmet sa requête à la direction des hôpitaux. Le 20 juin 1782, M. Lecouteux de Vertron répond que les établissements dépendant de l'Hôtel-Dieu n'avaient pas le droit de recevoir d'incurables; qu'on manquait d'argent et de personnel pour l'installation projetée; et que le public serait fâcheusement impressionné, si Ton racontait que les malades n'étaient que de la « chair à expériences ». Ces bruits, quoique mal fondés, pourraient discréditer la maison. Il conseillait à Ledru de s'installer plutôt à Bicétre, ou à la Salpêtrière, d'où il tirait ses sujets (1).
Toute insistance était superflue : il ne restait à Ledru que la ressource d'ouvrir un établissement privé, à ses propres frais^ en attendant des jours meilleurs.
Les plus hautes protections ne lui manquaient ce-
(1) Délibération de l'ancien Bureau de l'Hôtel-Dieu (Brièle, t. II, 128-9 ; cité par le docteur P. Delaunay, le Monde médical parisien au dix-huitième siècle, 2« édition ; Paris, J. Roussel. 190G\.
pendant pas et jusqu'au ministre lui-même, qui fit connaître à la Faculté son désir — et ce désir ressemblait fort à un ordre — de voir les docteurs visiter les malades qui auraient recours au traitement électrique de Ledru, de constater l'état des sujets « avant, pendant et après le traitement » ; de diriger, par leurs conseils, l'administration physique de ce moyen curatif, « afin de le rendre de plus en plus utile, et de parvenir à fixer des règles pour son usage ». Le ministre ajoutait que le roi, voulant donner aux sieurs Ledru (père et fils) un témoignage honorable de sa satisfaction, venait de leur accorder le titre de Physiciens de Sa Majesté^ pour le traitement électrique de Tépilepsie et des autres maladies de même nature.
La Faculté n'avait qu'à s'incliner. Elle se contenta denommerune commission de contrôle, choisie parmi ses membres les plus éclairés : nous y relevons les noms de Maloët, Darcet, Lépreux, Desessartz, Dumangin, Desbois de Rochefort, Bourdois, Doublet, Berthollet, devenus célèbres à divers titres.
Le 20 novembre 1783, Ledru inaugurait son Hospice médico-électrique^ dans l'ancien couvent des Gélestins, à l'Arsenal. Franklin était au nombre des invités de marque qui se pressaient à la séance d'inauguration. Un docteur-régent, délégué par la Faculté, y fit un discours pompeux, pour vanter les avantages de l'électricité dans le traitement des maladies. On trouva bien qu'il avait trop engagé le
corps au nom duquel il avait porté la parole ; quelques protestations se firent entendre, mais le gouvernement y mit promptement bon ordre. On enjoignit aux récalcitrants de se taire; sinon, des lettres de cachet seraient tôt remplies, avec le nom de leur destinataire. Devant de pareils arguments toutes les résistances tombèrent, et Ledru put continuer à électriser les malheureux <( accablés de maux réputés jusqu'alors incurables », et qu'on renvoyait de tous les hôpitaux où ils se présentaient.
Car ce n'était pas la paralysie seule que prétendaient traiter les Ledru, père et lils, ils entendaient encore appliquer leur méthode à Tépilepsie, à la catalepsie, même à la folie et aux maladies des nerfs de tous genres !
Jl y avait, à V Hospice médico-électrique , des salles pour les traitements publics, d'autres destinées aux traitements particuliers (1). Ce qui n'empochait point les personnes fortunées de recourir aux soins de nos empiriques, en les rémunérant, comme de raison. Cet extrait d'un journal de l'époque ('i), ou plutôt cette annonce, dont la rédaction ne diffère pas sensiblement de celle usitée de nos jours, en est le témoignage :
M. Le Dru ///s, physicien du Roi, etc.^ prévient
(1) Cf. Almanachdu Voyageur à Paris {178G), par Thiéiîy; Paris, 1786, 278-9.
(2) Journal général de France, 1787, p. 3.