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MAUAT, POLEMISTE
Qui veut connaître leMarat politicien, nous devons le répéter, ne saurait se désintéresser du ]\larat médecin. Quelques dissemblances qu'offrent, à une vue superlicielle, les deux personnages, il est nombre de traits communs qui les relient. Le polémiste révolutionnaire dont le délire verbal nous étonne (1), se laissait déjà pressentir dans le savant
(1) Était-ce monomanie liomicide? Nous en serions moins convaincu, après ce qu'en a dit M. Léopold Lacolr, qui a très finement analysé le caractère de Marat. Le passage serait à citer en entier, nous en donnons les fragments les plus saillants. « ... Convaincu que la Révolution, pour vaincre et durer devait tuer ses ennemis et les traîlres, il remettait au pelil peuple la tôche quil eût préféré confier à son tribun militaire... Puis, il faut savoir lire Marat, n'être pas dupe de violences parfois calculées, car il exagérait volontiers sa pensée, pour arriver à frapper, à émouvoir... Il usait, en médecin démagogue, de remèdes effrayants. Un jour qu'il s'emportait contre les cœurs sensibles qui donnent de l'opium au peuple, il avouait : Je lui verse de Veau-forte dans ses blessures. Et cet aveu doit se
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se disant persécuté par les académies, ou se querellant avec ceux qui lui disputaient Toriginalité de ses découvertes.
Comme tout novateur, Marat fut en butte aux critiques, dont le ton de vivacité, d'acuité, dépassa parfois la mesure. Il rendit d'ailleurs coup pour coup, témoignant d'un goût peut être exagéré pour la discussion et la controverse. Rendons-lui, toutefois, cette justice : ce ne fut pas toujours sans motif qu'il montra peu d'indulgence pour ses adversaires : ceuxci ne le ménageaient guère de leur côté.
A entendre l'un d'eux, Marat n'avait fait que répéter les expériences de son père : Nicolas-Philippe Le Dru, dit Comus, professeur de physique des enfants de France, physicien du Roi, dont la vogue datait du
rapprocher diin autre, décisif, à Bazire : « Mon ami, je mentais « au peuple, parce que le peuple me marchande; mais ma main « se sécherait plutôt que d'écrire, si fêtais sûr que le peuple dût « exécuter ce que je lui dis de faire. » Cela ne l'a pas empêché, d'ailleurs, de prêcher les massacres, d'inviter, le 3 septembre 1792, les départements à suivi-e l'exemple de Paris, de demander des cent mille têtes à la fois. Ce pétitionneur de têles, ce « chiffreur dans le grand », comme l'ont nommé les Concourt, s'enivre parfois de sa politique de mort jusqu'à des conceptions et recommandations de supplices sauvages, comme si, de nature, il eût été cruel. Des potences, des bûchers, des mutilations, oreilles coupées, pouces des mains tranchés, langues fendues, voilà ce qu'il imagine dans ses moments de délire. (Cf. rAmi du Peuple, n°* des 17 juillet, 22 août et 9 décend>re 1790.)
temps où il divertissait, par ses tours de prestidigitation, gentilshommes et belles dames, à la cour de Louis XV.
Comment le fils du prestidigitateur Gomus était-il intervenu au débat ?
Aux mois d'avril et juin 1781, le Journal de Physique avait inséré un article des plus élogieux sur les travaux de Alarat (1). Ledru fils prit la plume, pour réclamer en faveur de son père la priorité de certaines découvertes, qu'il prétendait lui revenir de droit. La longue réclamation qu'il adressait au Jour^ nal portait sur différents points, notamment sur des instruments et sur des expériences.
D'après lui, le nouvel électromètre de Marat « diffère de bien peu de chose des élcctromètres ordinaires, dont rinvention nous vient d^ Angleterre, que Ton adapte à la base du conducteur et qui ont toujours servi à mesurer la force de Télectricité dans tous les cas possibles ». De même, la perméabilité du verre à l'électricité aurait été « rendue publique (l)ar Le Dru), dans les journaux de médecine de M Roux, de septembre et octobre \llh ».
Quant à l'action de Télectricité sur les fluides conducteurs ou non conducteurs, « dont les résultats peuvent être du plus grand intérêt pour la chimie, p )urvu toutefois que Topcrateur ait des connais-
(1) Journal de P/ujsiqiie, XVII, avril 1781, 817-320, juin, 459-^
sances de cette partie, ou (ju'il s'associe un cliiuiiste instruit pour travailler avec lui », Le Dru père en avait fait, dès le 25 mai 1777, l'expérience devant le comte de Falkenstein rempereur Joseph 11), accompagné de plusieurs savants, tels que MM. Rouelle, Darcet et Fontana (1).
On a prononcé, à cette occasion, le mot de plagiat : c'est un bien gros mot. Sans doute, Marat a eu le tort d'écrire qu'il ne lisait jamais les ouvrages des autres qu'après avoir fini ses recherches, et surtout Fimprudence d'ajouter qu'il agissait de la sorte, moins pour savoir ce que pensaient sur la même matière ceux qui l'ont précédé, que pour ne pas s'attribuer leurs découvertes, au cas uù il se fût rencontré avec eux sans le savoir. A supposer que sa bonne foi soit entière, il faut bien noter quelques coïncidences au moins singulières.
Vingt ans avant Marat, Priestley avait essayé l'éleetrocution statique des animaux et en avait publié les résultats (2). Marat aurait-il ignoré son précurseur ? La chose est possible, elle n'est pas certaine.
Mais voici qui est plus grave : dans ses Recherches sur lÉleclricilé (pi. I, fig. IV), on trouve la représentation de l'élcctromètre bien connu de Lane ;
(Ij Lettre «le M. Le Dru (ils, sur (juel.iues expériences de M. Marat [Id., XVIll, nov. 1781, 402-404). (2) Cf. la Chronique mêdirale. 1903, p. 89.
or, le texte nous apprend qu'il s'agit du nouvel électromètre de l'auteur, c'est-à-dire de Marat, alors que l'invention de Lane était bien antérieure. Peut-on, dans ce cas-là encore, plaider l'ignorance? Marat serait-il resté étranger à ce qui s'était fait avant lui en matière d'électromètre ? i\Iais il saA^ait très bien et il a eu soin de rappeler que TabbéNolletavait déploré le manque d'un bon instrument de ce genre; et puis, ayant résidé longtemps en Angleterre, comment Marat n'aurait-il connu ni la description faite par Lane, dans une lettre adressée à Franklin en 1766, et insérée dans les Philosophie ni Transaclions l'année suivante ; ni la description d'un appareil très analogue publiée en France, à la môme époque (1) ?
Ces objections ont leur valeur; elles en auraient eu bien davantage, si elles avaient été formulées au temps où vivait Marat, qui aurait été peut-être en mesure sinon de les réfuter, au moins de les discuter.
Il n'aA^ait guère coutume, en effet, de laisser passer une attaque sans la relever. Il le montra, une fois de plus, dans la circonstance qui suit.
L'abbé Sans, ancien professeur de physique à Perpignan, que d'aucuns identifient avec l'abbé Ber-
{\\ Çhr. méd., ISOy, i55.
tholon (1), venait de publier (2), sous forme de Lettre à M. Marat, une critique assez vive des travaux de ce dernier, et particulièrement de son Mémoire sur léledricité médicale^ qu'avait couronné TAcadémie de Rouen. C'est à cette diatribe que répond Marat, dans Topuscule curieusement intitulé : « Observalions de M. C amateur Avec à M. Vabbé Sans, sur la nécessité indispensable d'avoir une théorie solide et lumineuse, avant d'ouvrir boutique d'électricité médicale (3). »
Que reprochait à Marat son adversaire ? D'abord d'avoir rétrogradé de plusieurs années, au temps où Télcctrothérapie en était à ses premiers vao-issements: Marat s'en tenait, prétendait-il, à l'électricité au moyen des étincelles et des commotions, comme l'avaient fait les Jallabert, les Sauvagos, les xXoUet.
L'abbé Sans n'ayant jamais obtenu aucun résultat par ces procédés primitifs, la méthode, à l'entendre,
(1) C'est l'opinion de Chèvremont. En ce cas, il faudi-ait admettre (jue le pseudonyme de Sans était reconnu officiellement, car il existe un « Projet de décret sur la découverte de l'électricité médicale, par le citoyen Sans, présenté à la Convention nationale, au nom du Comité des secours publics, par J.-B. Bo, député du département de l'Aveiron. »
(2) Dans le n° 16 de i Année lilléiaire.
(3) A Ëpidaure, et se trouve à Paris, chez iMéquignon l'aîné, libraire, rue des Cordeliers, près des Écoles de Chirurgie M.DCC.LXXXV.
ne valait rien. La raison en est simple, rrpond Marat : ce qui réussit entre des mains habiles échoue toujours par la faute d'un maladroit.
Marat avait écrit : « Les méthodes d'électriser par les bains, tant positive que négative, doivent élre proscrites comme nulles : la pratique doit donc être restreinte aux méthodes d'électriser par frictions, étincelles et commotions. » A quoi Tabbé répliquait, que « la méthode d'électrisor par commotions, dans le traitement de la paralysie, doit être proscrite, non seulement comme nulle, mais comme dangereuse. La pratique doit être restreinte rigoureusement aux méthodes d'électriseï" en pins pour la paralysie, et en moins pour les convulsions. »
C'est tantôt l'électricité positive que Sans met en usage, dans son cabinet électrique, tantôt « cette pauvre électricité négative », dont Marat et quelques autres font si peu de cas. Et l'abbé cite les témoignages de vingt-huit mères, qui déclarent qu'elles doivent la conservation de leurs enfants à son électricité négative. C'est par-devant notaire qu'ont été faites ces attestations, afin que le souvenir de ces cures mémorables soit conservé jusqu'à la postérité la plus reculée.
Mais, riposte Marat, « les déclarations de vos vingt-huit mères prouvent tout au plus qu'elles croient à votre spécitique : or, pour persuader un vrai observateur, il faut bien autre chose que des
lp: savant 30S
décldLrdiiions par-devant notaire. Jugez combien peu vous êtes encore avancé, avec vos vingt-huit témoignages. Le grand magicien de nos jours m'a offert en preuve de ses prodiges cinq cents témoignages bien authentiques non seulement de mamans, mais de papas, de frères, de sœurs, d'oncles^ de tantes, de cousins, de cousines, et malgré tant de voix réunies, vous Tavouerai-je, il n'a rien pu gagner sur ma crédulité ? »
Fort des guérisons obtenues, Tabbé fait sonner bien haut le mot expérience^ qu'il oppose avec dédain au raisonnement. Mais c'est le propre d'un empirique: « ce n'est point assez, pour un guérisseur électrisant, de savoir tourner la manivelle d'une machine électrique », il faut encore que l'expérimentateur mette en œuvre toutes les facultés de l'esprit, surtout celle de la raison. « Sans doute, toutes nos connaissances doivent être puisées dans la nature, et avoir des faits pour base ; mais les faits ne prouvent rien par eux-mêmes ; pour en conclure, il faut les considérer sous différents points de vue, il faut les comparer et les combiner, il faut en déterminer les rapports et en déduire quelque vérité particulière ; r expérience ne dit donc rien sans le raisonnement qui la fait valoir. »
Quand on a une théorie appuyée sur un raisonnement solide, poursuit Marat, l'application en devient aisée ; mais que penser d'un homme qui avance que
la paralysie est une maladie provenant d'un défaut du fluide nerveux et qui, pour remplacer ce fluide, propose de donner aux paralytiques « quelques bons consommés, quelques vins généreux », pour les remettre sur pied ? Il fait mieux encore : n'a-t-il pas proposé de suppléer aux aliments par Félectrisation? (( Ainsi, ajoute ironiquement Marat (1), pour entretenir la santé et les forces du corps, une machine électrique et une fontaine doivent vous suffire. Commencez donc par rassembler tous les manœuvres de Versailles excédés de fatigue, tous les malheureux épuisés par la faim, donnez-leur de belle eau claire, placez-les sur votre isoloir, gorgez-les de matière électrique, et s'ils sentent leur vigueur renaître sous votre main, alors, alors, monsieur l'abbé, comptezmoi au nombre de vos prosélytes... Dès lors, nos fruits, nos grains, nos vins, nos bestiaux devenus inutiles à la nation, pourront être reportés chez nos voisins ; nous absorberons tout leur or, et nous ne manquerons nous-mêmes de rien, tant que nos rêveries et nos machines nous resteront. »
Mais Marat ne consent pas à lâcher son adversaire sans l'accabler encore de quelques traits. Vous vous êtes mis, lui dit-il, à électriser à tort et à travers, tous ceux qui vous tombaient sous la main ; et vous avez eu des succès ! Convenez qu' « il y a une
(1) Observitions de l'amateur Avec, etc., li-15
LE SAVANT âll
providence particulière pour ceux qui ne doutent de rien ».
L'abbé prétend avoir guéri jusqu'à sept hémiplégiques, et Ton douterait encore de refficacité de son traitement ! Traitement non spécifique, puisque les convulsions même en sont justiciables : exemple, cette mère désolée dont Sans nous conte la dramatique aventure : « cette mère, le visage baigné de larmes, poussant mille sanglots à la vue du triste état où est réduit son enfant par une violente attaque de convulsions qui font tout craindre pour sa vie, le voit en très peu de temps délivré du danger. Elle s'en retourne, cette mère, avec son enfant plein de vie et de santé, bénissant le Ciel d'avoir donné à l'humanité (sic) qui vient de naître, un moyen sur et facile pour la sauver de ces cruels accidents. »
Tout beau, tout beau, fait remarquer à l'abbé son contradicteur : les convulsions ne sont jamais qu'un symptôme de la violente irritation du système nerveux et, dans l'enfance, cette contraction spasmodique est souvent l'effet d'une cause morale, telle que la peur et la colère ; ou d'une cause physique, telle que la dentition. Sublaia causa, iolliiur effectus : que la cause disparaisse et le S3^mptôme s'évanouit.
Marat oppose sa méthode d'observer à celle de l'abbé. « Lisez, lui dit-il, mes ouvrages ; vous n'y trouverez pas une seule asseition qui ne soit établie
<iî?
su MARAT INCONNU
sur des faits décisifs ; et telle est ma scrupuleuse délicatesse que je ne me serais pas hasardé d'électriser un chat, sur les opinions qui vous ont déterminé à électriser une foule de malheureux... Vous entendez prôner les merveilles de l'électricité médicale et vous vous mettez à opérer. Mais il ne suffit pas, pour cela, de savoir tourner la manivelle d'une machine électrique, encore faut-il connaître le mécanisme de l'instrument qu'on emploie. On doit aussi n'opérer que sur des sujets attaqués de maladies bien constatées, et de maladies qui ne se terminent pas ordinairement par quelque crise naturelle. » Et Marat termine par cette saillie : « Souffrez, monsieur l'abbé, que j'essaie de vous réconcilier un peu avec la raison... Sans elle, il vous serait impossible non seulement d'apprécier vos prodiges, mais de parvenir à trouver votre lit, quand vous allez vous coucher... v
Sans attacher à cette dissertation plus d'importance qu'elle ne mérite, elle nous a paru offrir de l'intérêt, en ce qu'elle donne la note des polémiques engagées par Marat. On retrouve, dans ces pages écrites de verve, le ton de persiflage et la logique qui caractérisent la manière du journaliste de lAmi du Peuple.
Ainsi, nous le répétons, l'homme de science qu'a été Marat dans la période antérévolutionnaire, préparait-il les voies au publioiste démagogique ; les
procédés restaient les mêmes, les circonstances seules avaient changé.
A mesure que les événements se précipitent, que la Révolution gagne du terrain, l'audace de Marat s'accroît et le diapason de sa voix se hausse jusqu'à l'invective. On en voit un exemple frappant dans un pamphlet (i) qui fut publié par son auteur, en septembre 1791, deux mois à [)eine après le massacre des patriotes au Champ de Mars et que Marat avait conservé dans ses cartons jusqu'au jour où rAssemblée nationale projeta de régler le sort des sociétés littéraires.
Le journal /"^m/ du Peuple s'empressa d'insérer à ce propos la note suivante : « On prévient le public qu'il paraîtra sous peu de jours un ouvrage intitulé: les Charlatans modernes ou Lettres sur le charlatanisme académique ^) ; et, le lendemain, on lisait dans la même feuille : « L' Ami du Peuple, ayant trouA^é dans les papiers d'un homme célèbre un manuscrit très piquant sur les charlatans modernes, a cru devoir le tirer à la presse pour l'édification publique. » Comme l'indique le sous-titre, l'opuscule est écrit sous forme de lettres ; ces lettres, au nombre de douze, sont
[l] Lei Charlatans modernes ou Lelties sur le charlatanisme académique, publiées par M. Marat, l'Ami du Peuple. De l'imprimerie de Marat, 1791.
3i(; Mahat inconnu
adressées à un certain Camille (peut-être s'agit-il de Camille Desmoulins : simple hypothèse, du reste).
L'auteur s'insurge d'abord contre les préjugés que le temps détruit, mais qu'on s'empresse de remplacer. Il prend à partie successivement les trois classes de la société et chacune y trouve son compte.
En dépit des pliilosophes de nos jours, non il n'est point de progrès pour la raison humaine; l'expérience des pères est perdue pour leurs tils; et chaque individu, partant toujours du même point d ignorance, ne s'instruit qu'à ses dépens.
Dans les classes inférieures de la société, les connaissances se bornent à quelques procédés mécaniques et aux moyens de se tirer de la misère.
Dans la classe mitoyenne, elles se rapportent à quelque profession, quelque art, quelque science, et aux moyens de prendre ses avantages avec adresse.
Dans les classes supérieures, elles ont pour objet l'art de plaire, de parvenir, de jouir, pour ne rien dire de l'art des expédiens.
Ainsi, dans toutes ces classes, l'éducation tend presque uniquement à exercer les organes, à cultiver la mémoire, à étoulTer le naturel, ou à former l'âme à la dissimulation, à l'astuce, à l'intrigue... Que sera-ce dune nation légère, chez laquelle les prétentions tiennent lieu de mérite, chez laquelle l'esprit dispense de jugement ? A peine quelque préjugé est-il détruit par le tems, qu'on le voit remplacé par d'autres. Guy avons-nous gagné ? Nous ne croyons plus en Dieu, mais nous croyons au diable; nous nous mocquons des martyrs, et nous révérons les magiciens; nous rions des mystères, et nous redoutons les prestiges ; nous
jouons les esprits forts et nous sommes des illuminés. Après cela, est il élrange que le public soit Ja dupe éternelle des imposteurs ?
L'allusion est mnnifoste : on vient d'assister snx jongleries des xMesmer, des Gngliostro, qui ont fait des adeptes dans les rangs les plus élevés, parmi les personn.'^ges qui occupent, tant à la Cour qu'à la ville, les plus hautes situations Heureusement leur règne est fini ; ils sont presque oubliés, au moment où écrit Marat.
C'est d'une autre espèce de charlatans qu'il se propose d'entretenir ses lecteurs; de a cette légion de savans, vrais ou faux, que le gouvernement entretient à grands frais » ; de ces académiciens, dont chacun accumule sur 'sa tête « plusieurs pensions, dont une seule suffirait à l'entretien d'un homme de lettres laborieux ». On arrache le pain à des malheureux, « pour le donner à des saltimbanques, tels qu'un Charles, un Pilastre, un Blanchard, ou à de vils intrigans, tels qu'un Morellot, un Faujas, un Moreau... » A quoi, au surplus, servent toutes ces académies dont le ro yaume fourmille et qu'oiit-elles fait pour justifier leur institution ? Passe encore pour les aca- (h'iiiies de province, qui sont « dos associations formées par la vanité de petits inn)o:lauts qui cherclient à jouer un rôle et par l'ennui de petits amateurs qui ne savent comment tuer le temps ». Mais
BIS MARAT INCONiNU
les autres, les académies de la capitale, sont « des enfans de l'orgueil des jninistres de nos rois. De graves politiques les ont regardées comme des excroissances nécessaires dans un grand empire, ne fut-ce que pour servir aux fastes du monarque... De toutes ces sociétés instituées pour perfectionner les connaissances humaines... il n'est pas une seule qui aille au but de son institution, pas une seule qui n'ait une marche opposée. »
Les faveurs ne sont dues qu'à l'intrigue et pis encore : combien doivent leur fortune « au petit manège de leurs «îhastes moitiés » ? Et ^Nlarat rapporte, à ce propos, l'anecdote suivante.
Laplace, ébloui des succès de Suard et de Marmontel, s'était épuisé en calculs pour en deviner la cause, lorsqu on lui fit enfin remar(|uer qu'ils avaient, l'un et l'autre, de très jolies femmes : « recette, ajoute la méchante langue, dont il s'est empressé de faire usage ; si elle ne lui réussit pas, ce n'est pas faute d'envie de bien faire, c'est que le bon tems est passé ».
S'il faut en croire Marat, les académiciens de son époque étaient plus oisifs et plus dissipés que de nos jours. Nous lui laissons toute la responsabilité de ses assertions ; en tout cas, le croquis est lestement troussé et d'un assez joli tour :
Ils se lèvent fort tard: leur matinée est employée à déjeuner, à lire le Journal de Paris, à recevoir des visites et à cD
rendre. Ils dînent en ville: au sortir de table, ils vont au spectacle, puis à quelque petit souper; el s'ils ont pu disposer de quelques nioiiiens, ils l'ont mis à charger leur mémoire lies nouvelles du lems pour fournir à leur bavardage. ^'oilà presque, d'un bout de l'année à l'autre, leur vie de chaque jour. J'en connais trois qui ne désemparent pas des spectacles: on les voit aux Français, aux Italiens à l'Opéra; on les voit aux \'ariétés, aux Beaujolais, chez Audinot,chez Nicolet, aux Élèves.
J'en connais un autre, à la voix pateline, dont l'étude constante est de faire sa cour aux contrôleurs des linances. Bien lui en a pris, il a vfjiture, jolie maîtresse et petite maison, défrayées par le public. Grâce aux profusions du ministre, il n'est plus occupi qu'à faire le galanlin,à imaginer des embellissemeus et à cultiver des Meurs. Pourquoi ces messieurs ne s'amuseraienl-ils pas comme les autres, dira sans doute quelqu'un ? J'y consens, pourvu que ce ne soit pas à nos dépens. Au surplus, la vie d'un honuiie de lettres ne s'allie pas avec les amuscmens du monde: or, quand on la embrassée, il faut en remplir les devoirs, et ne pas se contenter de prendre le nom de savant, pour escroquer les bienfaits du prince, ou plutôt le pain des pauvres.
Marat dénie aux académies la compétence nécessaire pour reconnaître le véritable mérite : Tliomme de génie ne recherche pas le suiïrage de ces assemblées, parce qu'il dédaigne l'intrigue et se défie du jugement des coteries.
Pourquoi les souverains ne portent-ils pas remède à cette situation ? Mais ne sait-on pas qu' « une académie est pour un roi ce qu'une bibliothèque est pour
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un financier, un meuble à la mode dont il ignore l'usage, et partant, qu'il faut avoir? Au reste, quand il s'en trouverait quelques-uns qui songeraient à faire fleurir les sciences, ne faut-il pas y être versé soi-même pour apprécier le mérite de ceux qui les cultivent ? » Là-dessus, leur incompétence est si notoire, qu'ils en sont réduits à s'en rapporter à leur entourage, et qu'ils sont toujours « dupes des intrigans qui ont su arriver jusqu'à eux ^). Frédéric 11 ne l'a-t-il pas été, toute sa vie, de Voltaireet de d'Alembert ; Catherine, de d'Alembert et de Diderot, de Marmontel et de Gondorcet ?
Quant à Louis XiV... Louis XIV n'était pas meilleur juge. Ne trouve-t-on pas, sur la liste des pensionnés du Grand Roi, Gottin à côté de Boileau, Pradon à côté de Racine ? Gbapelain n'est-il pas traité de premier poète de la nation ?
Marat pressent la décadence prochaine des lettres dans la « démangeaison d'écrire et le charlatanisme des auteurs en crédit ». Et, en preuve, il ajoute :
Il y a longtemps que nous n'avons plus Montesquieu, nous venons de perdre Rousseau, Buffon nous échappe. Et que nous restc-t-il aujourd'hui pour remplacer IMolièrc, l^iacine, La Fontaine, Boileau, Bossuet, Fénelon ? Un Marmontel, un Lemierre, un Garât, un Beaumarchais !
A part ce dernier, sur le compte duquel il s'est
(D après une peinture oltribuée à J.-B. Isabey : collection du Docleur Suchet; V. sur l'authenticité de ce portrait, la Chronique méd-: 15 juillet iC02, 455.)
complètement mépiis, Marat ne raisonnait pas trop mal : il y a beaux jours que nous avons relégué aux vieux papiers les fastidieuses élucubrations de Fauteur des Incas et les productions démodées du poète des Saisons.
Nous passons à regret, mais elles ne sontpas de notre sujet, sur quelques pages consacrées à J.-J. Rousseau, et sur l'opinion de Marat que les Confessions de Jean-Jacques ont été, en plusieurs endroits, travesties ou interpolées 'l), et nous arrivons à la lettre dixième, consacrée à l'Académie royale des Sciences.
Cette Académie a pris pour symbole un soleil radieux, et pour devise Tépigraphe : Invenit et perfecil, Qu'a-t-elle découvert? A-t-elle jamais rien perfectionné ? se demande le pamphlétaire. « Elle s'est assemblée 11.409 fois; elle a publié 380 éloges, et elle a donné 3.9o6 approbations, tant sur de nouvelles recettes de fards, de pommades pour les cheveux, d'emplâtres pour les cors, d'onguents pour les punaises, que sur la forme la plus avantageuse des faux toupets, des tètes à perruque, des canules de seringue et sur mille autres objets de pareille importance. »
Elle est divisée en plusieurs classes, dont cha-
(l) Cf. l'opuscule analysé, aux pages 29-31.
cune se croit supérieure à sa voisine. « Dans leurs séances publiques et particulières, ces classes ne manquent jamais de se donner réciproquement des marques d'ennui et de mépris. 11 y a plaisir à \oïv les géomètres bailler, tousser, cracher, ricaner, lorsqu'on y lit un mémoire de chymie ; et les chymistes ricaner, cracher, tousser, bailler, lorsqu'on y lit un mémoire de géométrie. »
Les chers collègues s'y prodiguent charitablement mille épithètes gracieuses. « Condorcet est appelé le faquin littéraire ; Rochon, le paysan parvenu ; Lalande, le chat des gouttières ; Lavoisier, le père éternel des petites maisons ; Cadet, le torche-c. des douairières. 11 a commencé sa fortune en récrépissant le rein des catins de la cour ; il l'achève en rapetissant leurs appas secrets. »
Pourquoi Marat ne s'en est-il pas tenu à ces critiques violentes dans la forme, mais qui ne dépassent pas le ton des polémiques courantes ? Comment en est-il venu à perdre toute mesure, et aussi toute justice, en dénigrant des hommes pour lesquels nous avons coutume de professer un léglliine respect ? En quelques mots, il exécute toute une légion de personnages illustres dont les travaux s'imposent à notre admiration, et sur qui JMarat exerce en vain sa verve satirique. Nous ne pouvons que sourire, lorsqu'il nous présente Laplace, Monge, Cousin comme des sortes « d'automates habitués à suivre certaines
formules et à les appliquer à ravengle, comme un cheval de moulin à faire un certain nombre de tours avant de s'arrêter ». Ce- qui suit n'est guère plus S[)irituel et le trait dévie de son but : « Monge est célèbre par son bonheur ; car c'est être heureux que d'avoir obtenu la place d'examinateur des élèves du génie pour avoir appris à compter au maréchal de Castries.
« Cousin est illustre par son jth^'sique de crocheteur et un estomac de fer. La Place est fameux par sa jolie moitié, et surtout par sa vue de lynx : il a vu, à travers une couche de 15.000 lieues d'épaisseur, que le noyau de la terre est d'une densité moyenne. »
Les chimistes ne sont pas moins malmenés : Baume s'est fait connaître par son vin de groseilles ; Cornette, par sa belle expérience d'Essone ; Sage, par son beau laboratoire, ses petites manipulations et son éternel babil.
Mais où Marat s'égare tout à fait, c'est quand il en vient à parler de Lavoisier, « le père putatif de toutes les découvertes qui font du biuit ». Le biuit d'une découverte parvient-il à ses oreilles, il se l'approprie sans vergogne, non sans la modifier, pour la rendre méconnaissable.
Il en accroclie ce qu'il peut sur des relations souvent erronées et toujours incomplètes; puis il se met à broctier yo mémoire et, sans s'inquiéter s'il déraisonne sur le sujet
en question, il se contente d'y consigner les termes qui le caractérisent; ensuite, pour prendre date, il s'empresse de le lire dans quelque séance particulière; lorsque l'ouvrage original paraît, il refond son mémuire; et comme le volume où ce mémoire est inséré ne s'imprime que plusieurs années après la date qu'il porte, il vient edrontément, ce volume à la main, disputer à l'inventeur l'honneur de la découverte.
Lomme il n'a point d'iaées en propre, il s'arroge celles des autres ; mais il les abandonne avec autant de légèreté qu'il les a prises, « changeant de système comme de souliers ».
Dans moins de six mois, il a tour a tour adopté et rejeté les théories du feu principe, du fluide igné, de la chaleur latente. Dans un espace plus court encore, il s'est engoué du phlogistique, puis l'a proscrit sans merci.
Comment s'est-il procuré les cent mille livres de rentes qu'il possède ? En formant le projet « de faire de Paris une vaste prison » ; en changeant « le terme d'acide en celui d'oxygène, le terme phlogistique en celui d'azote, le terme marin en celui de muriatique, le terme nitreux en ceux de nitrique et nitraque. Voilà ses titres à l'immortalité !... »
La partialité de Marat est par trop manifeste ; sa haine contre le fermier général lui a fait méconnaître la grande valeur du chimiste.
Est-ce à dire que Marat ait préparé la mort de Lavoisier? Nous avons ailleurs répondu à cette allé-
gation (1). Rappelons seulement que Lavoisier fut guillotiné dix mois après l'assa^siuat de Marat : il était accusé d'avoir dilapidé les fonds publics, et vingt-huit autres fermiers généraux subirent le même sort que lui. On ne doit pas non plus perdre de vue que, le 19 floréal an 11(10 mai 179/i), époque de la condamnation de Lavoisier, on était sous le règne de Robespierre et il s'eu fallait de beaucoup qu'on s'appuyât sur les dénonciations antérieures de Marat, pour confirmer la sentence de mort que celui-ci avait portée.
On a parlé d'une lettre délatrice insérée dans l Ami du Peuple (2). Les accusations qu'elle contenait étaient, il faut bien le dire, en partie fondées. Sans doute, les termes en étaient singulièrement agressifs, mais Marat n'était que l'éditeur et non Fauteur de la lettre. De plus, il n'était que l'écho de l'opinion publique, très montée contre la ferme gênéraie, et non pas tout à fait sans motif.
Pourquoi, au surplus, Marat aurait-il usé ae représailles à regard de Lavoisier, qui n'avait pas loué ses découvertes (3), et aurait-il ménasré Macquer, qui
(1) V. les Indiscrétions de Vhisloire, t. III, 307 et suiv.
(2) Cf. BouGEART, Marat, l'Ami du Peuple, t. I, 61.
(3) Le 10 juin, Lavoisier avait écrit : « M. Lavoisier a lu à l'Académie un article du Journal de Paris, où l'on présente les observations par lesquelles M. Marat aurait rendu lélément du feu visible, comme approuvées par l'Académie. Il ne se
en avait agi do même à son endroit (l) !^ Par contre, Lalande semble avoir été sa bête noire, et, à maintes reprises, l'astronome fnt la cible de ses épigrammes.
« Lalande est non moins fameux par sa galanterie grotesque, que par sa fureur de prophétiser. Les Parisiens ont tant de confiance en ses prédictions, que lorsqu'il leur annonce la pluie, ils se mettent en bas blancs, et qu'ils prennent leur parapluie, lorsqu'il leur annonce le beau temps. »
Qui est curieux de le connaître n a qu a se rendre à Ruggieri; aperçoit-il « un sapajou crotté, menant en laisse trois ou quatre jouvencelles de l'autre siècle », c'est lui, c'est ne tre homme. On peut," d'autres jours, le voir à Popincourt, car il y joue souvent la comédie ; mais comme il n'y paraît qu'en habit de caractère, voici son signalement :
trouve rien de pareil dans le rapport dont le travail a été l'Objet. M. Le Roy est chargé par l'Académie de répondre à cette assertion. » Archives de l'Académie des sciences; extrait publié par M. Dumas, dans les Œuvres de Lauoisier, IV, 360.
(1) Macquer était censeur royal pOur l'histoire naturelle, la médecine et la chimie ; c'est à ce titre que le manuscrit de Marat lui avait été soumis. A la suite des observations qui lui avaient été faites par Macquer, Marat écrivait à ce dernier : « J'ai retranché de mon mémoire, ce que vous n'approuvez pas, ainsi il ne reste aucune raison de faire des difficultés J'attends avec impatience votre approbation. Si vous me la refusés, je vous prie de me renvoyer le manuscript, j'irai le mettre sous les yeux de M. le Garde des Sceaux, et il jugera des raisons du refus, » Letlre communiquée par M. Ed. Grimaux,
Demi-nain très décharné, et d'un âge plus que mûr; portant surtout merde-d'oie, à basques fort courtes; veste olive, à basques fort longues ; culottes lie de vin n'atteignant pas le genouil; petit chapeau; grande bourse; énormes manchettes; bas jonquilles; souillés quarrés. l'el habillement, jadis de mode, n'est pas tout à fait de son goùt|; mais il le porte par devoir : c'est un bien de famille substilué. M. son père en hérita du dernier maître qu'il servit : à sa mort, il le légua à l'aîné de ses enfants mâles, à la charge de l'endosser les jours de représentation.
Lalande n'eut garde d'oublier l'injure; plus tard il rendit à Marat la monnaie de sa pièce, et il s'acquitta envers lui à gros intérêts (1).
Le persifleur des charlatans académiques se montre moins violent à l'égard de l'astronome Cassini, dont on ne peut dire que bon astronome, comme bon chien, chasse toujours de race.
A peine égratigne-t-il Rochon et Le Roy, « petits amateurs à grandes prétentions » : le premier est simplement traité de plagiaire ; quant au second, « ses amis ne savent s'il aime autant la flagornerie que la table ». 11 a rédigé, vaille que vaille, 233 rapports, fait 850 fois antichambre chez les hommes de la cour; il a dîné 1.119 fois en ville, et a eu 1.119 indigestions. »
Marat termine son opuscule par deux anecdotes,
(1) V. Yllhloire des malhéniatiques, de Montucla, t. III, partie Y,liv. II.
dont l'une est d'autant plus opportune à rappeler, qu'elle a trait à la direction des ballons !
On sait quel enthousiasme avait soulevé l'enlèvement des premiers aérostats, et Tengouement du public pour ce genre de spectacle. A cette occasion, l'Académie avait reçu douze mille livres destinées à fonder un prix pour qui trouverait un moyen de se diriger dans les airs. S'il faut en croire Marat, cet argent aurait été dilapidé et n'aurait pas reçu la destination à laquelle on l'avait affecté.
Rien ne nous permet d'accepter pas plus que de contredire cette assertion; ce nous sera seulement un prétexte pour rappeler une brochure de Marat, sur un sujet qui sort du cadre des recherches habituellement poursuivies par celui dont nous essayons de reconstituer la complexe physionomie.
Le 13 juin 1785, deux aéronautes, Pilâtre de Rozier et Romain, tentaient une ascension périlleuse à Boulogne-sm-Mer. Ils venaient depuis quelques minutes de s'élever dans les airs, quand on vit apparaître une colonne de flamme. Presque aussitôt l'appareil s'abattait, entraînant dans sa chute les infortunés aéronautes. Leurs cadavres furent retrouvés à cinq kilomètres de Boulogne, sur les bords de la mer.
Quelle avait été la cause de la chute ?Le feu avaitil pris par la montgolfière, ou par expansion de l'air inflammable ? Telles étaient les questions que se po-
saient les physiciens. Marat, prenant part à la discussion, s'appliqua, dans une série de Lettres (j), à démontrer que le fatal accident n'avait pu être produit par le feu. Nous retiendrons de sa brochure, pas autrement intéressante, deux passages qui, seuls, valent d'être exhumés.
Un ballon de grandeur convenable, écrit notre épistolier, serait un excellent moyen de correspondance entre deux armées, conbinées pour régler, suivant les circonstances, leurs marches, contre-marches, réunions, etc., simplement en convenant des heures auxquelles on donnerait le signal, du temps qu'on les laisserait en vue, et de certains chiffres répétés sur la surface du ballon ; correspondance qui réunirait à l'avantage de nètre jamais interrompue, la sùrelé du secret et la rapidité de l'éclair... Ce serait aussi un excellent moyen de faire de très loin signal de secours à une place pressée par l'ennemi, et signal de ralliement à une flotte trop dispersée pour que la courbure de la mer permette aux vaisseaux les plus éloignés d'apercevoir les signaux ordinaires...
Ne sommos-nous pas autorisé à dire que Marat a prévu le parti qu'on pourrait tirer des aérostats dans la stratégie militaire ?
A une autre place, il donne son avis sur la direc-
(1) Ces Lettres furent réunies en une brochure in-8 inliUilée : Lettres de V observateur Bon Sens à M"' de, sur la fatale catastrophe des infortunés Pltâtre de Rozier et Romain, les aéronaules et l'aérostat ion.
lion des ballons, qui préoccupait déjà les esprits, mais ses propos sont vagues et indécis.
Je n'examinerai point la question si souvent agitée, sur la possibilité de diriger coiilre les vents ; mais je ne crains pas d'avancer que, même en abandonnant l'aérostat à leur merci, et malgré leur souffle inconstant, il serait quelquefois facile de pi^ofiter dun courant favorable, pour porter des secours à des mallieureux renfermés en des lieux inaccessibles, ou faire passer par-dessus une armée ennemie
Ailleurs, il raille les ballomancs etles ballofnges ; il décrit les espérances des uns et les appréhensions des autres, en prenant, dans cette partie de sontrtivail, « un ton de satire, qui ne remplit que de fort loin les conditions du genre (1) ».
Au point de vue bibliographique, et surtout pour les quelques idées prophétiques qu'il contient, il convenait de ne point passer sous silence cet essai de Marat, qui témoigne de la variété d'aptitudes de son auteur, de la tournure encyclopédique de son esprit.
(1) BOUGKAIIT, op. cil., t. 1, iS.
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« Marat était-il en possession de Fintogrité de ses facultés mentales ? Je doute qu'un seul physiologiste, au sortir de la lecture des écrits de iNIarat, réponde affirmativement à cette question... Les révélations qu'ils renferment sont aussi claires que positives, et ces révélations permettent de dire que Marat était atteint au plus haut degré du délire de la persécution (1)... »
Ceux qui ont étudié Marat au point de vue politique ont pu se contenter de voir en n. cet énergumène, qui ne savait se posséder et donnait volontiers carrière aux instincts mauvais dont sa chétive nature était composée (2) », un « logicien de Futopie », un « brutal
(1) La Révolution française (article de G. Heywood), 14 février
(2) Histoire et Critique, par Maxime Du Camp. Paris, Hachette,
organisateur du bonheur universel ». La lecture de son œuvre scientifique suffit pour diagnostiquer une monomanie d'un ordre spécial, le délire de persécution à évolution systématique, dont le professeur Gilbert-Baliet faisait naguère, dans une de ses leçons, un exposé magistral (1).
Comme tous les monomanes de son espèce, Marat avait de lui-même l'opinion la plus haute. Sans être dépourvu de valeur, il est certain qu'il exagère considérablement ses propres mérites. Ainsi que Ta dit Michelet, la maladie de Rousseau (2), l'orgueil
(1) Cf. le Progrès médical, 19 novembre 1892.
(2) Ge parallèle de Marat avec Rousseau a été. souvent fait, notamment par Ghampfleury, dont il nous semble à propos de reproduire ce passage, bien oublié, de sa curieuse Histoire de la caricature sous la République, l'Empire et la Restauration : m Marat fut un homme de bonne foi. Les tourments de son existence vinrent de sa maladie. Il arrivait de la Suisse, le pays des grands aspects de la nature, qu'on croirait ne produire que des esprits sains et qui, pourtant, avait déjà donné naissance à un philosophe manquant absolument de philosophie dans ses relations avec les hommes. Marat est malade comme Rousseau, malade d'orgueil, de misanthropie... Les deux Suisses sont parents par l'inquiétude, l'espiit soupçonneux, la défiance d'ennemis imaginaires; mais Marat est autrement souffrant. S'il a plus de vitalité que Rousseau par l'efflorescence de son sang, les rapports que de loin en loin il entretient avec les hommes le rendent plus redoutable encore... «Après le maniaque délirant, voici le monomane sanguinaire : « Il faut du sang, suivant lui, pour anéantir ces adversaires corrompus (Desmoulins, Danton, Robespierre), beaucoup de sang pour régénérer la Révolution... Ce que Robespierre prétend réformer par la vertu, Marat en
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aevient vanité dans la tète de Marat, mais exaltée à la dixième puissance.
Sa mobilité d'esprit l'avait fait toucher à bien des sujets; on ne saurait dire, en dépit de son savoir universel, qu'il fût apte à les traiter tous avec une égale compétence.
Il se refusait à reconnaître chez autrui la supériorité qu'il s'octroyait si généreusement à lui-même. Reconnaissait-on cette supériorité, il criait à l'injustice, prêtant à ceux qu'il croyait de bonne foi être ses ennemis, les dessins les plus perfides, les accusant de tramer contre lui les pires complots.
Nous pouvons citer à cet égard deux documents d'autant plus significatifs que Marat en est l'auteur; nous ne pouvions espérer mieux pour éclairer sa psychologie.
Nous avons pa»4é de l'un d'eux : il s'agit de la notice placée par Marat en tête de l'ouvrage intitulé les Chaînes de l'Esclavage. Il est impossible de parler avec plus d'emphase d'une compilation mé-
voit la réalisation par le sang... Pour avoir tant saigné riiumanité.Maratdevait mourir dans un bain ensanglanté. Il est fâcheux toutefois, qu'une exaltée, en lui plongeant le couteau dans la poitrine, lui ait tracé une sorte dauréole momentanée. Marat, sans le drame combiné par Mlle de Corday, ne serait plus Marat. On verrait en lui un Quasimodo politique, un Caliban de faubourg qui, s'il n'eût pas été châtié par ses contemporains, fût mort dans un cabanon. » C'est la conclusion à laquelle nousmême aboutissons.
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diocre, et qui ne se compose guère que de fragments empruntés à des livres xîonnus et rassemblés bout à bout.
Dans sa vanité maladive (1), Marat s'imagine que le gouvernement anglais a pris souci de ses élucubrations, et que tout le monde s'est ligué contre lui, pour en empêcher la diffusion. 11 ne voit autour de lui qu'espions ou émissaires du pouvoir; heureusement les ovations qui lui sont prodiguées le consolent des persécutions qu'il assure ne lui avoir pas été ménagées.
A véritablement parler, ces persécutions étaientelles purement imaginaires? A croire Marat, une cabale avait été savamment organisée pour faire
(1) Une citation qui fournirait, s'il en était besoin, une nouvelle preuve de Toigueil maladif de Marat; voici l'avant-dernier alinéa du Discours préliminaire placé en tète des Recherches physiques sur Véleclricilé (Paris, 1782) : « Encore un mot et je finis. Tant de grands hommes se sont efTorcés vainement de donner une bonne théorie sur lÉlectricilé, que j'aurois craint de remanier ce sujet, si je n'y avois été encouragé par mes découvertes. En comparant leur travail au mien, on trouvera que -e suis parvenu à répandre du jour sur différens sujets qu'ils n'ont pu éclaircir, et à approfondir différentes matières qu'ils n'ont fait qu'effleurer; j'espère même que les points de vue sous lesquels j'ai présenté plusieurs objets nouveaux paraîtront piquans ; mais c'est dans les grands traits qu'il s'agissoit de réussir. » Tout ce Discours est, du reste, à lire. Marat, appréhendant sans doute que justice ne lui soit pas suffisamment rendue, a pris soin de se la rendre à lui-même, et il a fait bonne mesure.