‹ Marat inconnu, l'homme privé, le médecin, le savantChapitre 51 sur 86 · MORT · texte numérisé non relu

MORT

De la salle de bains on communiquait avec la chambre à coucher, qui avait vue sur la rue par deux croisillons en verres de Bohème. Le salon était pourvu de trois croisées; le cabinet qui lui faisait suite n'en avait qu'une.

L'appartement de Marat a conservé sa physionomie jusqu'en 1876, époque à laquelle la maison tomba sous le pic des démolisseurs. M. J. Claretie, qui le visita, en 1867, a dit (2) quelles difficult'^s il rencontra, pour franchir l'huis de la maison historique. Il fallait montrer patte blanche pour y pénétrer; un cerbère impitoyable .écartait les visiteurs qui se présentaient.

Coïncidence singulière, l'appartement de Marat

(1) G. Lenotre, op. cit., 230.

(2) Dans Ruines et Fantômes (Paris, 1874), pp. 97 et suiv.

était occupé par un médecin, comme Marat : le docteur Galtier, auteur d'un Traité de toxicologie jadis estimé, habitait là depuis une trentaine d'années.

La chambre, le cabinet plutôt où s'est consommé l'attentat, était étroit, au point que six personnes au plus auraient pu s'y tenir debout. Un papier à fleurs jaunes tapissait la pièce, qui n'avait conservé aucun vestige du passé. Au fond, à l'endroit où étaient placés la baignoire et Tescabeau, on pouvait voir, fixée au mur, une photographie du fameux tableau de Paul Baudry, la Mort de Marat, très remarqué au Salon de 1861. Le docteur Galtier était tout fier de la montrer aux visiteurs, à cause de la dédicace dont le peintre avait accompagné son cadeau. L'artiste était venu s'inspirer dans le milieu même qui avait été le témoin muet du drame, et il avait tenu à remercier le docteur de son hospitalité (1).

Lors de la démolition de la maison de Marat, la porte de la chambre où il couchait devint la propriété de V. Sardou, très amateur, comme on sait, de ces bibelots évocateurs (2).

(1) Le Livre des Cenî-el-Un^ I, 167 : « Une raaison de la rue de l'École-de-Médecine ».

(2) Le bouton de la porte qui fermait la salle de bains a été donné au Musée Carnavalet par M. Th. de Grave. Le même Musée conserve également la tabatière, en forme de bonnet phrygien, de l'Ami du Peuple.

PLAN 1>E L'APl'ARTEMt-M DE MARAT.

(Crociuis de Victorien Sardou)

gS6 MA RAT INCONNU

L'auteur de Thermidor nous a conté un jour, dans quelles circonstances il pénétra pour la première fois dans la maison habitée par le conventionnel.

C'était en 1853 : le jeune Sardou, alors étudiant en médecine, habitait rue de Vaugirard, dans une maison faisant face à la rue Corneille, la maison du fameux Guillotin, avec un ami, étudiant en médecine comme lui. Un soir, après le dîner, tandis qu'ils causaient tous deux au coin du feu, en fumant leurs pipes, l'ami fut pris tout à coup d'un crachement do sang des plus violents. Sardou voulut le saigner, mais il s'aperçut qu'il n'avait plus ses lancettes. 11 descendit les escaliers quatre à quatre, et s'en fut à l'École pratique de médecine, qui se trouvait à deux pas.

Le premier interne qu il rencontra lui dit : « Je n'ai pas non plus sur moi ce qu'il faut, mais tu n'as qu'une chose à faire, c'est d'aller appeler le docteur Galtier, qui habite la maison d'à côté, tu sais bien, la maison de Marai ! »

— Allons donc ! s'exclama Sardou, la maison d'à côté est la maison de Marat ?

11 sonne bientôt à la maison indiquée. — Le docteur Galtier? demande-t-il. — Au premier. — L'étudiant dit en deux mots le but de sa visite. Le docteur prend sa trousse et descend avec le jeune homme.

Au bas de l'escalier, celui-ci, déjà curieux des choses du passé, ne put s'empêcher de poser au bon

praticien la question qui lui brûlait les lèvres : Vous habitez l'appartement de Marat ? — Oui, et la pièce où vous m'avez trouvé lui servait de salon ; j'en ai fait ma salle à manger. Et comme Sardou regardait son interlocuteur avec curiosité, celui-ci reprit: « Venez donc me voir, puisque cela semble tant vous intéresser. Je vous montrerai l'appartement au complet. » Est-il besoin de dire que, quelques jours après, l'étudiant était de retour chez le docteur ? Celui-ci lui fit visiter l'appartement dans ses moindres recoins, l'engagea même à revenir. « J'y retournai trois fois, quatre fois, six fois, je ne sais plus, nous disait naguère Sardou, évoquant devant nous ce souvenir. Je me rappelle qu'en 1867, j'y allai avec Claretie et que, quelques années plus tard, j'y retournai avec Philippe Gille. On allait démolir la maison. L'architecte nous demanda si nous voulions emporter un souvenir de l'appartement. Nous ne nous le fîmes pas dire deux fois. Gille choisit la grille d'une des fenêtres donnant sur la rue des Gordeliers; (|uant à moi, je pris la porte de la chambre à coucher. La voici (4). Ce disant, M. Sardou nous mon-

(1) D"aprè3 un renseignement qui nous est donné par M. le docteur Paul Delaunay (du Mans), la porte de la chambre de Marat aurait été recueillie, lors de la démolition de la maison du tribun, par M. F. Liger, autrefois architecte de la ville de Paris, et transportée par son possesseur en son château de Courmenant, près Rouez-en-Champagne (sarthe). M. Liger, mort récemment, a légué à la ville du Mans une partie de ses trou-

trait une petite porte couleur « café au lait », munie d'une serrure Louis XVI. — Comme la maison allait disparaître, je pris la précaution de relever le plan de l'appartement (1). »

Et nous mettant le plan sous les yeux, M. Sardou nous indiquait du doigt la salle de bain où fut commis le meurtre ; il alla jusqu'à nous mimer la scène de l'assassinat... avec un couteau à papier, qui figurait le poignard de Charlotte Corday !

Malgré le côté un peu comique de la situation, nous revécûmes, durant quelques minutes, le drame dans toute son intensité.

vailles archéologiques, qui ont été transférées à Ihôtel Coindon, où l'on peut voir la fameuse porte. Après ce que nous venons de rapporter, et que nous tenons de M. Sardou luimême, on se prend à douter un peu de l'authenticité de la relique. '

(1) A l'heure actueue, ii esi assez maiaisé de « situer » le logis de Marat ; on doit, croyons-nous, le localiser à l'endroit même où sont silués les bureaux du secrétariat de la Faculté de médecine.

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