L'ASSASSINAT DE MARAT
Charlotte Corday s'était présentée sans succès, dans la matinée, chez Marat. Vers 7 heures et demie du soir, elle descendait à nouveau d'une voit-ure de place, devant le n*" 30 de la rue des Cordeliers : elle avait quitté sa robe sombre du matin, pour revêtir une robe à fond blanc et tenait un éventail à la main. Un fichu rose était négligemment jeté sur ses épaules. Elle était coiiïée d'un chapeau haut de forme, surmonté d'une cocarde noire, avec des rubans verts. A sa robe était épinglée V Adresse aux Français^ qu'elle avait libellée dans la journée.
Charlotte, délibérément, monte au premier, sonne à l'appartement de Marat. La portière, Marie-Barbe Pain, vient lui ouvrir. Tandis qu'elle demande à voir celui qu'on lui a, par deux fois déjà, refusé d'approcher, Simonne Evrard, la « compagne» du démagogue, accourt et barre le passage à la visi-
UILLKT 1793.
3l dessinateur,}
teuse, dès qu'elle a reconnu en elle la femme qui est déjà venue dans la matinée.
Au moment où Charlotte discutait avec les deux gardes du corps de Marat, arrivait un jeune homme, qui n'eut qu'à prêter l'oreille pour entendre le colloque : c'était M. Pillet, devenu plus tard le chef de l'un des principaux établissements typographiques de Paris, le fondateur du Journal des Villes et des Campagnes. Il venait présenter une facture à Marat et accompagnait le nommé Laurent Bas, commissionnaire : ce dernier se tenait ordinairement au coin de la rue des Cordeliers et aidait fi équemment à l'expédition du journal VAmi du Peuple. 11 avait l'habitude d'en remettre les premiers exemplaires chez le ministre de la Guerre.
Bas apportait, ce jour-là, une charge de papiers provenant des magasins de M. Boichard, devenu plus tard le beau-père de M. Pillet, et destinés à l'impression de la feuille de Marat, qui se faisait chez l'auteur lui-même.
Quand on fît entrer M. Pillet, Marat était dans le bain ; tout en examinant la facture, il pria le jeune homme d'entr'ouvrir la fenêtre du cabinet ; puis il approuva le compte et le lui rendit. M. Pillet est la dernière personne qui ait parlé à Marat, avant que Mlle de Corday ne fût introduite auprès de lui (1).
(1) Cf. V Autographe, 186i, 180. Voici un fait que Prud'homme, l'auteur des Révolutions de Paris, garantit comme lui étant per-
Marat, entendant le bruit de la conversation animée qui se tenait dans l'antichambre, avait demandé ce dont il s'agissait. Simonne Evrard lui ayant fourni les explications nécessaires, il avait donné l'ordre
sonnel.M. Piot, maître de langue italienne, vint chez lui et lui dit une heure avant l'assassinat qu'il sortait de chez Marat, qu'il lui avait fait observer que tous les Français gémissaient sous la tyrannie la plus insupportable, que jamais la liberté ne pourrait exister. A quoi Marat lui avait répondu : « Ceux qui gouvernent sont des imbéciles. Il faut un chef à la France; mais pour y parvenir, il faut encore du sang, non goutte à goutte, mais à torrent. » M. Piot ajouta : « Marat était dans son bain ; je suis certain qu'il na pas un mois à vivre. » Le crime de Charlotte Corday était donc inutile, puisqu'il ne faisait que hâter de quelques jours la mort d'un moribond. M. Piot, à la nouvelle de l'assassinat de Marat, tomba en paialysie, dans la crainte dètre compromis. Il resta deux ans dans cet état. Prud homme lui promit de ne jamais le nommer de son vivant. Il mourut en 1824, dans la maison du libraire Fayolle, rue Saint- Honoré, vis-à-vis le passage Delorme. 11 était âgé de quatre-vingtsept ans. Prud'homme raconte encore (Répertoire des femmes célèbres, art. Corday) que Charlotte serait venue le soir, deux jouiS avant la mort de Marat, à 9 heures du soir; sa conférence avec elle lui annonçait une femme à grand caractère, passionnée pour la liberté, mais ennemie de la tyrannie. Elle lui avait dit : « Vous êtes le seul écrivain qui marchiez dans les vrais principes : vous voulez la liberté pour tous les Français sans distinction dopinion ; vous avez une patrie, et le plus grand nombre des publicistes ne sont que les instruments des factions ou coteries. » Heureusement, ajoute le commentateur de Prud'homme, que cette visite de Charlotte Corday a été ignorée -^ si toutefois elle a jamais eu lieu, ajouterons-nous, car le récit de l'auteur des Révolutions de Paris nous est fortement suspect.