‹ Marat inconnu, l'homme privé, le médecin, le savantChapitre 68 sur 86 · MARAT ÉTAIT-IL AVARIÉ · texte numérisé non relu

MARAT ÉTAIT-IL AVARIÉ

Sans attacher plus d'importance qu'il ne convient à un libelle outrageant (1), nous en reproduisons quelques fragroentg, alteslant les bruits qui couraient sur la maladie cutanée de Ma-

(1) Communiqué par M. Roger Baër.

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rat, attribuée, à tort selon nous, à la syphilis. C'est une invention de pamphlétaire, qui n'est appuyée par aucun document sérieux.

« J'ai dit que Marat était un débauché, j'ai dit que Marat était un crapuleux et la maladie funeste dont il fut atteint vient à l'appui de mon assertion.

«Marat aimait les femmes, mais indigne de cesenliment qui forme l'amour de deux cœurs unis par la nature et la vertu, Marat ne connaissait pas l'amour. Ses sens animés par la luxure ne se réunissaient que pour connaître l'objet d'une passion brutale et substituer une infâme jouissance aux douceurs de la volupté. Indifférent sur la beauté, sur les mœurs et sur le caractère, ce n'était qu'une femme qu'il lui fallait et où l'allait-il chercher ?...

«... Dans les derniers mois de sa vie, Marat atteint de ce poison destructeur que le libertinage le plus affreux fait circuler dans les vfîines, succomba sous son effroyable ravage.

« Marat était-il marié? ne létait-il pas ? S'il Pétait à Paris, taisez les bruits injurieux qui lui donnent une épouse et des enfants en province ; s'il vivait simplement dans le concubinage, quelle fut la femme assez aveugle pour lui sacrifier ses mœurs et sa santé? Méritet-elle le blâme? est-elle digne de pitié? Hommes justes, c'est à vous à prononcer.

« Les remèdes les plus efficaces ne peuvent rien sur Marat ; tous les canaux de son sang sont infectés du vice vénérien; sa chétive carcasse ne présente plus à tous les yeux qu'un objet d'horreur et de dégoût; on en approche qu'en tremblant pour lui administrer le mercure et pendant les instants où il croupissait dans la fange le peuple adressait au ciel les vœux les plus ardents pour la conservation de sa santé (1). »

(1) Extrait de la Vie criminelle el polilique de J.-P. Maral se disanll'ami du peuple, etc. Pamphlet extrait du dossier n° 12274 (Bibliothèque Lepelelier Saint-Fargeau).

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...De quelle forme était-elle celte baignoire de Marat, dont on a annoncé un peu à la légère la découverte chez un curé de village, en Bretagne, et qu'un musée de Paris, plus soucieux de la réclame que de la vérité historique, a montrée au public avec plus d'industrie que de critique ? Ici, lobservateur hésite et l'érudit balance, tant les documents sont d'une inquiétante insuffisance, tant les données paraissent inconciliables, contra" dictoires.

Feuillette-t-on l'iconographie de la Révolution ? De toutes les baignoires représentées dans les estampes contemporaines, aucune ne se ressemble. David n'est pas d'accord avec Prieur, et ni l'un ni l'autre ne coïncident avec Duplessi-Bertaux.

La baignoire du tableau de David est la baignoire telle que nous la connaissons à notre époque : une planche y sert de pupitre, et par recherche de beaux plis, plutôt que par constatation de la réalité simple, le peintre l'a recouverte d'un drap.

La baignoire de Prieur est autrement caractéristique. Elle a essentiellement l'apparence d'un immense sabot. Il est assuré cfu'on ne peut s'y coucher. On s'y assoit: et c'est, à fidèlement parler, un long bain de siège.

Celle-là a l'air d'être en métal, mais voici celle de Duplessi- Bertaux, laquelle paraît être en bois. L'une porte un robinet vissé à sa partie inférieure et antérieure ; l'autre en aucun endroit ne porte de robinet.

Ouelle est décidément la vraie baignoire où Marat trempait son corps tout en démangeaisons et en érosions, le 13 juillet 1793, à sept heures du soir, quand il fut assassmé par Charlotle Corday ? Et comme il faut plaindre l'embarras des

spécialistes, avec l'incertitude des collectionneurs privés et des musées publics, quand ils furent mis en demeure de décider si la baignoire qu'on présentait à leur docte examen était une baignoire authentique d'une chaudronnerie documentaire, et non pas une baignoire indifférente sans intérêt social et sans valeur révolutionnaire,

Chose curieuse, constatation déconcertante, cette baignoire, qui tient une place si considérable dans l'aventure de la mort de Marat, n'a point, jusqu'ici, préoccupé beaucoup les philosophes et les annalistes. Le Journal de Paris la montre figurant dans l'appareil funèbre qui accompagna la conduite solennelle de rAnii du Peuple, au Panthéon. On la remarque au premier plan dans cette esquisse peinte exposée au musée Carnavalet, esquisse très vraisemblablement exécutée par David ou sous ses ordres, et représentant avec un singulier mélange d'attitudes antiques et de détails contemporains, la cérémonie mortuaire célébrée en l'honneur de Marat dans la chapelle du couvent des Cordeliers.

Mais, quand les commissaires envoyés par la Convention font l'inventaire du mobilier de l'appartement de Marat, voilà que cette baignoire ne figure pas dans la nomenclature du procès-verbal. Est-ce que ce tragique meuble n'appartenait pas en propre au farouche sectaire? Était-ce un simple ustensile d'occasion, et un vulgaire locati ? Toujours est-il que Simonne Evrard et Albertine Marat, la concubine et la sœur, confondues dans le même culte pour l'individu, et si acharnées pour garder les reliques de celui qu'elles avaient la tendre faiblesse de considérer comme un grand homme, ne témoignent nulle part, dans les pièces qu'elles ont signées, de leur respectueuse prise de possession de la baignoire où Marat trouva la mort. D'où donc est venue cette baignoire récente, sur le cuivre de laquelle on a battu, comme sur un gong, le rappel des curiosités ? A-t-elle des origines bien sûres, des certificats dûment en règle ?

Certes, on a bien vu qu'elle était la propriété d'un vieux curé, assez jaloux de s'en débarrasser à beaux deniers conip-

lants. Il a bien dit, ce, vieux curé, qu'il la tenait d'une vieille demoiselle, Mlle Capriol de Saint-Hilaire ; mais ce qu'il expliqua moins clairement, c'est comment Mlle Capriol de Saint- Hilaire se trouva un jour détenir la baignoire de Marat (1).

Les preuves convaincantes manquent totalement (2). On s'est trouvé en face d'affirmations sincères, personne n'en a douté; insuffisantes, tout le monde en demeura d'accord. Aussi, les plus âpres collectionneurs et les directeurs des plus sérieux musées ont- ils été autorisés à hésiter et à s'abstenir.

Et quel dommage que les experts en suspens et consultant désespérément les textes, comparant aussi les estampes, aient été impuissants à se former une convictibn et qu"un musée réellement historique n'ait point pu sérieusement exposer, aux yeux des visiteurs studieux, la véritable, l'unique et incontestable baignoire de Marat !

Là, devant ce monument de chaudronnerie tout ensemble et d'histoire, le philosophe et le promeneur réfléchi auraient saisi d'une manière plus sensible le caractère à la fois sentimental et meurtrier, pitoyable et féroce, du soupçonneux rédacteur de rAmi du Peuple.

Là devant, mieux que par les explications, les gloses et les commentaires, ils auraient compris ses accès de dénonciation, la fièvre de son style, l'inquiétude de ses conceptions. Cette violence intermittente, cette humanitairerie par intervalles, ce sont les résultats, ce sont les phases diverses de la maladie inflammatoire par où son corps est quotidiennement incendié, et dont il essaie en vain déteindre la brûlure farouche et de calmer les vésicantes démangeaisons par des immersions et

(1) Mlle Capriol de Saint-Hilaire était convaincue qu'elle avait en sa possession la véritable baignoire de Marat; mais, d'après M. le docteur de Closmadeuc, de Vannes qui fut son médecin vers 1860, rien ne serait moins prouvé. C'est un prêtre de Sarzeau (Morbihan), qui l'a vendue au musée Grévin. Sarzeau est un bourg du Morbihannais qui a vu naître Lesage, l'auteur de Gil Blas elle peintre Helleu (A. C)

(2) V, le Paris révolalionnaire, de G. Lenotre ; cf. Inlerinédiaire, 1901, col. 866-867. (A. C)

par (les manœuvres hydrolhérapiques, lesquelles, parfois, se prolongent pendant des journées tout entières.

Tout à l'heure, en lisant le difficile fatras de ses œuvres, nous ne voyions en Marat qu'un logicien de lutopie et un brutal organisateur du bonheur universel. Ce contraste de ten. dresse exaltée et de cruauté froide nous déconcertait par son iniprévu. Là, devant sa baignoire, quelle soit en bois ou en métal, en forme de sabot ou de construction plus ordinaire encore, il n'y a plus ni patriote, ni philanthrope, ni ami du peuple, ni ennemi des tyrans; là, devant cette tèle tératologique, dont les deux côtés sont inégaux au delà de l'invraisemblance, il y a seulement un malade.

IIiiNnv CÉAno.

{Éuéncnieiil, 1800.;

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