‹ Marat inconnu, l'homme privé, le médecin, le savantChapitre 8 sur 86 · LE VRAI MARAT · texte numérisé non relu

LE VRAI MARAT

Le vrai Marat !... 11 faudrait, à la fois, la conscience de l'historien, la sagacité du philosophe, la pénétration de l'analyste, pour étudier cette physionomie ondoyante et multiple.

Qui songerait à s'étonner de notre embarras, quand les contemporains eux-mêmes ont reculé devant ce masque insaisissable? Ce n'est pas que nous ne soyons mieux placé qu'eux pour prononcer un jugement, mais la tâche est si délicate que nous serions presque tenté de l'abandonner avant de l'entrep l'end re.

« Tout le monde a voulu parler de Marat, écrit

Fabre d'Eglantine (1, tout le monde en a porlé ; chacun se Test figuré d'après soi-même, chacun fa peint à sa guise ; chacun l'a montré ou vu selon l'esprit de son parti, et selon le plus ou moins de iumière ou d'aveuglement, d'instinct ou de raison, de penchant ou de calcul qui déterminent le choix de ce parti. Il est résulté de cette complication de traits, sous lesquels on cherche Marat, non pas un portrait, mais une défiguration complète ; non pas un dessin, mais un barbouillage. »

Comment se prononcer en toute indépendance et surtout en toute vérité, sur un homme dont il reste encore à fixer Timage ? Et pourtant, celle-ci a été souvent reproduite, et dans des attitudes combien variées !

L'iconographie de Marat constitue, à elle seule, un volume (2). L'homme ne ressemblait pas toujours à lui-même, ce qui suffirait à expliquer cette apparente incohérence.

Le Marat mourant de David, la victime immolée (( sur l'autel de la liberté », ne rappelle que de fort loin l'orateur triomphant de l'estampe de Duplessi.

(1) Fadre d'Églantine, Porfrail de Maral, in-8" de 2i p., an II.

(2) Chèvhfmoxt, Index Bibliographique; le journal YAvîisle, 1881; Chéron de Villiers, Marie-Anne-Charlolle de Corday, p. 431 et suiv.; et surlout, l'Iconographie de Maral, par Baciie- LiN, etc.

Le savant de cabinet ne se retrouve que vaguement dans la gravure fameuse représentant le conventionnel à la tribune (1).

D'aucuns ont mis en relief son rictus inquiétant, sa bouche sardonique^ son faciès asymétrique, laissant volontairement dans Fombre la fierté du regard, le pli découragé de la lèvre, les rides frontales du penseur.

Tantôt on le voit assis à sa table de travail, tenant, jd'une main ferme, la plume vengeresse; tantôt on le surprend au milieu de ses collègues, dans une séance des Jacobins : alors, la tête devient médusante, les factieux peuvent trembler, le terrible Montagnard va apostropher, en termes indignés, les menées des Aristocrates et des Feuillants.

Puis on le trouve dans son intérieur, d'une prévenance attentive, « compatissant au malheur, se défiant à Texcès de ses emportements et de sa brusquerie, au point de demander pardon du moindre mot offensant à son entourage (2) ». C'est le brave homme que nous représentent les images populaires, la tc'te coiffée d'un madras, la chemise négligemment ouverte, vêtu d'une houppelande aux

(l)Tourcaty, professeurà Técole de Versailles avant 1789, et qui lit partie, comme graveur, du jury pour le concours de Tan IL doit sa célébrité au portrait de Marat à la tribune, d'après le peintre inconnu Simon Petit. [UArl pendant la Révolution, de Spire Blondel, p. 111.)

(2) Alph. EsQUiROS, Histoire des Montagnards, t. II, p. 213.

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larges basques, insoucieux de sa toilette et de sa santé.

Sa santé! Elle lui manqua bien souvent, aussi bien la santé morale que la santé physique; dans les angoisses de sa sensibilité maladive, il souffrit plus encore qu'il ne fit souffrir les autres (1).

Un écrivain (2), dont la psychologie pénétrante égale la délicatesse affinée du style, Ta clairement indiqué : « Cette violence intermittente, cette humanitairerie par intervalles, ce sont les résultats, ce sont les phases diverses de la maladie inflammatoire, par où son corps est quotidiennement incendié, et dont il essaie en vain d'éteindre la brûlure farouche, et de calmer les vésicantes démangeaisons, par des immersions et par des manœuvres hydrothérapiques, lesquelles parfois se prolongent pendant des journées tout entières. »

Voilà le mot vrai : Marat était un malade, justifiant à rebours Taxiome latin : Mens sana in corpore sano. Arrivent le prurit, les démangeaisons intolérables, rindividu devient sanguinaire et féroce; ce qui ne l'empêche, par instants, d'être d'une tendresse exaltée, d'une sensiblerie pitoyable (3) et, si

(1) Cf. la Justice du 19 janvier 1885 (article de Santhonax).

(2) Henry Céard {Événement, 1890).

(3) Ainsi le témoigne, si toutefois il n'est pas apocryphe, ce billet, daté du 23 août 178] : <« Ma sensibilité, mon cher

MARAT A LA TKIBUNE.

(D'après une peinture «le Simon Petit, gravée par Tourcaty.)

l'on peut ainsi parler, d'un féminisme excessif, qui

surprend chez un tel homme.

On a parfois comparé Marat à ce fou de génie, qui crut s'absoudre aux veux de la postérité, en lai faisant par avance Taveu de ses turpitudes : comme Rousseau, Marat fut hypocondriaque; comme Rousseau, il s'exagéra les tracasseries dont il fut rob;et, et qu'il s'obstina, comme lai, à regarder à travers des verres grossissants. Mais, à rencontre de Rousseau, il subit l'influence du milieu et de son époque. Il épancha sa bile en pamphlets, sa mauvaise humeur en arrêts de mort. Il eut phis de logique, mais moins d'éloquence que le sublime auteur des Confessions et de la Nouvelle Héloïse.

Aigri, plus que de raison, parles persécutions académiques, méconnu comme savant dans les sphères ofllcielles, alors que les feuilles de tous les pays vantaient ses découvertes, on s'étonne moins que, dans la polémique, il ait perdu toute mesure et soit

comte, ne me permettant pas d'assister à Touverture du corps d'un ami, je serai représenté demain par M. Boyer, maître en chirurgie, qui fera l'ouverture du cadavre. C'est un praticien très expérimenté. Il demeure rue de Bourgogne à deux portes de chez moi, maison de Mme Vernier. Je vous prie de linviter demain matin, et de lui donner l'heure. C'est une justice que j'attends de votre amitié.

Ce mardy soir. Marat.

[Autographe, 1864, p. 37.)

allé — nous l'expliquons, sans Texcuser — jusqu'aux plus regrettables voies de fait. .

« Naturellement fougueux et obstiné, impatient •de toute contradiction... capable de pousser le dogmatisme jusqu'au délire et l'intolérance jusqu'à la barbarie (1) », ne va-t-il pas, un jour, jusqu'à provoquer le physicien Charles, sans autre motif qu'un dissentiment scientifique ? C'est qu'il entendait difficilement raison sur ce chapitre, ayant la faiblesse de grandir sa valeur à ses propres yeux, parce que ses émules ou ses rivaux s'obstinaient à la nier.

Connut-il, à vrai dire, la jalousie mesquine, l'envie dégradante de qui le dépassait en gloire ou en succès ? Est-il juste d'écrire « que l'égalité était sa fureur, parce que la supériorité était son martyre... que le génie ne lui était pas moins odieux que Taristocratie, parce qu'il aurait voulu niveler la création(2) ? » Ce sont boutades de poète, chez qui l'harmonie des périodes dissimule trop souvent Findigence de l'information. Combien nous préférons l'explication personnelle de Marat, quand il consent à nous l'aire une confidence sincère, sans souci des suffrages de la galerie.

^larat est ou se croit persécuté, cela n'est pas douteux.

(1) Article Maral i\t\i\ Bioi^r.tpliie IIaiuî!:.

(2) LAMAf.TiNK, ///8/o//e (/t's d iront! ins.

J'ai lutté tant de fois, écrit-il leiO septembre 1791, contre les coups de la fortune; jai été l'objet de tant daltenlats, de tantdoutrages,de tant de diffamations; jai été environné de tant de périls, je leur ai échappé d'une manière si peu commune, qu'il nest peut-ê!re aucun roman dans le monde qui offre plus de traits neufs et piquants que le simple historique de ma captivité (1)...

Certes, il se pose en martyr à bon compte, et souvent nous le verrons se complaire dans cette posture, flatteuse pour son amour-propre et sa vanité démesurée.

Qu'il fût au-dessus de la corruption, il n'est pas jusqu^à ses ennemis qui ne se soient plu à le reconnaitre (2). Lui-même le proclamait assez haut pour défier à cet égard la calomnie.

Mes principLîS sont coimuS; s'écriait-il avec force; mes mœurs sont connues, mon genre de vie est connu... Que Ihomme honnête qui a quelque reproche à me faire se montre, et si jamais j'ai manqué aux lois de la plus austère vertu, je le prie de publier les preuves de mon déshonneur (3).

Est-ce le langage d'un homme corrompu ? Aussi bien, n'est-ce pas le point vulnérable, la parlie découverte qu'ont visée les détracteurs du tribun.

Non, il n'avait qu'une passion, celle de dominer

(1) Hatin, Histoire de la Pre-^se en France, t. VI, pp. S et 9.

(2) Brissot, Mémoires, t. I, p. 308-359.

(3) Dénoncialion contre M. Neclier, p. 03.

dans la carrière qu'il parcourait. L'ambition do la gloire le hantait ; il n'avait pas l'amour de l'argent. Pourrions-nous, pour étayer cette affirmation, trouver une preuve plus solide que cette page éloquente où, dans un débordement de franchise, il s'accuse, sans fausse honte, de ce travers?

Né avec une âme sensible, une imagination de feu, un caractère bouillant, franc, tenace, un esprit, un cœur ouverts à toutes les passions exaltées, surtout à l'amour de la gloire, je n'ai jamais rien fait pour altérer ou détruire les dons de la nature, et j'ai tout fait pour les cultiver... La seule passion qui dévorait mon âme était Tamour de la gloire; mais ce n'était encore qu'un feu qui couvait sous la cendre...

Les hommes légers qui me reprochent dêtre une tête verront ici que je Lai été de bonne heure ; mais ce qu'ils refuseront peut-être de croire, c'est que, dès mon bas âge, j'ai été dévoré de l'amour de la gloire.

A cinq ans, j'aurais voulu être maître d'école, à quinze professeur, auteur à dix huit, génie créateur à vingt, comme j'ambitionne aujourd'hui la gloire de mimmoler pour la patrie. J'étais réfléchi à quinze ans. observateur à dix-huit, penseur à vingt et un. Dès lâge de dix ans, jai contracté Lhabitude de la vie studieuse. A part le petit nombre d'années que j'ai consacrées à l'exercice de la médecine, j'en ai passé vingt-cinq dans la retraite, à la lecture des meilleurs ouvrages de science et de littérature, à l'étude de la nature, à des recherches profondes, et dans la méditation.

Je crois avoir épuisé toutes les combinaisons de l'esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique, pour en recueillir les meilleurs résultats.

AVANT-PROPOP 11

J'ai huit volumes de recherches métaphysiques et physiologiques sur Ihonime. J'en ai vingt de découvertes sur les diflérontes branches de la physique, l^lusieurs sont publiés depuis longtemps, les autres sont dans mes cartons. Mes plus doux plaisirs, je les ai trouvés dans la méditation, dans ces moments paisibles où l'âme contemple avec admiration la magnificence du spectacle de la nature, où lorsque, repliée sur elle-même, elle semble sécouter en silence, peser à la balance du bonheur la vanité des grandeurs humaines, percer le sombre avenir, chercher l'homme au delà du tombeau, et porter uue inquiète curiosité sur ses destinées éternelles.

Le morceau est d'une facture brutale, mais comme il est énergiquement brossé! Il est, clans F A mi du peuple, dans ces feuilles volantes où des chiffonniers de rhistoire n'ont voulu découvrir « que la rancune médiocre du médecin sans pratiques, de l'écrivain sifflé, de l'inventeur méconnu (1) ».

Que Marat eût la rancune tenace, que la recherche d'un idéal de souveraine justice lui ait fait juger, plus que sévèrement, les hommes et les événements, nous n'y contredirons pas. Il avait longtemps attendu la récompense de ses efforts, on continuait à l'ignorer ou aie mépriser; de là à se croire entouré d'un cercle d'ennemis acharnés à le perdre, il n'y a qu'un pas : un écart de régime, une fluctuation du tempérament ont vite aidé à le franchir.

(Ij De GoNCOURT, Histoire de la Société française sons la Réuo' lu' ion

Est-ce à dire, comme l'écrit Taine (1), que Marat confine à Faliéné, et en olTre les principaux traits?

Est-ce bien ce que nous appelons la folie, cet ensemble (Je symptômes que l'entomologiste-historien décrit d'abondance : « l'exaltation furieuse, la surexcitation continue, l'activité fébrile, le flux intarissable d'éci'iture, l'automatisme de la pensée, le tétanos de la volonté, sous la contrainte et la direction de l'idée fixe? »

Ajoutez les symptômes physiques ordinaires : « l'insomnie, le teint plombé, le sang brûlé, la saleté des habits et de la personne ; et, pendant les cinq derniei's mois, des dartres et des démangeaisons par tout le corps ».•

Nous voyons bien là une dermatose; mais de l'aliénation mentale, c'est trop dire. A ce compte, le bienheureux saint Labre ou l'héroïque Job mériteraient le cabanon. Diogène, l'intraitable cynique, obtiendrait, sans coup férir, son admission 'juxLunatics A sijhims.

L'auteur des O/'iglnes poursuit : « A de pareils sio'oes, le médecin reconnaîtrait à l'instant un de ces fous lucides qu'on n'enferme pas, mais qui n'en sont que plus dangereux. » Même il se hasarde à étiqueter la maladie : « c'est le délire ambitieux, bien connu dans les asiles. Deux prédispositions, la perversion habituelle du jugement et l'excès colossal de Tamour-propre, en sont les sources : et nulle

(1) Taine, Revue des Deux-Mondes, 1884, pp. 325 et sujvanfep.

pRrt, ces sources n'ont coulé plus abondamment que dans Marat. »

C'est parler d'autorité sur un des sujets les plus controversés de la pathologie mentale, et nous ne pouvons qu'admirer cette aisance. Combien plus avisé se montre Taine, quand il se contente de rester psychologue ! Combien plus exact ce jugement auquel, pour notre part, nous n'hésitons pas à souscrire, sauf de légères réserves :

« Pendant trente ans, Marat a roulé en Europe ou végété à Paris, en nomade et en subalterne, écrivain sifflé, savant contesté, philosophe ignoré, publiciste de troisième ordre, aspirant à toutes les célébrités et à toutes les grandeurs, candidat perpétuel, et perpétuellement repoussé... Il n'était fait que pour enseigner une science ou exercer un art, pour être un professeur ou un médecin plus ou moins hasardeux ou heureux ; pour suivre, avec des écarts, une voie tracée d'avance. . . a

Il a la manie des persécutions, dit encore Taine, et il formule son diagnostic en trop bons termes, pour que nous ne citions pas le passage :

« Naturellement le soi-disant persécuté se défend, c'est-à-dire qu'il attaque. Naturellement, comme il est l'agresseur, on le repousse, et après s'être forgé des ennemis imaginaires, il se fait des ennemis réels, surtout en politi(jue, où, par princi[)e, il prêche tous les jours l'émeute et le meurtre; naturellement entin,

il est poursuivi, décrétépar le Cbâtelet, traqué par la police, obligé d'errer et de fuir de retraite en retraite, de vivre des mois entiers à la façon d'une chauvesouris dans un caveau, dans un souterrain, dans un cachot sombre. »

Une fois, dit son ami Panis, il a passé « six semaines assis sur une fesse, comme un fou dans son cabanon, seul à seul avec son rêve. Rien d'étonnant si, à ce régime, son rêve s'épaissit et s'appesantit, s'il se change en cauchemar fixe; si, dans son esprit renversé les objets se renversent ; si, même en plein jour, il ne voit plus les hommes ni les choses que dans un miroir grossissant et contourné; si, parfois, quand les numéros sont trop rQuges,et que la maladie chronique devient aiguë, son médecin veut le soigner'!), pour arrêter l'accès et en prévenir les redoublements. »

Mais n'insistons pas davantage et n'oublions point que nous n'avons voulu qu'étudier la carrière scientifique de Marat.

Si l'esprit politique de VA mi du peuple ne nous appartient pas (2), on ne nous contestera que le

(1) MicnELET, Hisloire de la Révolution, II, 89 : raconté par M. Bourdior, médecin de Marat à M. Serres, le physiologiste. {Noie de Taine.)

(2) BoLigeart, Chèvieinont, Vcrmorel, etc., ont écrit des volumes sur la vie politique de Marat. Nous y renvoyons nos lecteurs.

médecin et Thomme de science relèvent de notre compétence. Nous estimons que nous avons quoique droit de peser sa valeur à ce point de vue tout spécial, appuyant notre opinion sur la lecture raisonnée de ses œuvres, et la fortifiant des appréciations qu'ont portées sur elles tant les critiques contemporains, que la science actuelle.

Hors son côté technique et documentaire, notre travail poursuit cet unique but : aider les historiens à écrire, sur de nouvelles données, une biographie, complète et définitive, d'un homme dont le rôle n'a pas été, jusqu'à ce jour, encore nettement élucidé.

i;nOMME PRIVE

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