‹ Marat inconnu, l'homme privé, le médecin, le savantChapitre 9 sur 86 · LES DEUX MARA · texte numérisé non relu

LES DEUX MARA

Divers et coulradictoires sont les jugements qui ont été portés sur Marat.

Pour Mme Roland, c'est un « monstre » ; qui n'a rien de commun avec la nature humaine, enchérit un détracteur acharné (1).

« Un limier altéré de sang, un loup enragé », souligne Walter Scott.

Un « charlatan d'une imagination folle, d'un caractère haineux et d'un cœur féroce », ainsi le peint le comte de la Bédoyère ; un énerg-umène, le caractérise dédaigneusement Sainte-Beuve ; un empirique, dit simplement Chalmers.

Garlyle, se départant delà sérénité froide de l'historien, s'emporte jusqu'à l'invective : « Médecin des chevaux, médecin des chiens, horseleech, dogleech », sont des épithètes plus que désobligeantes, inexactes.

(1) Briot, cité par Ashbee, Maral en Angleterre (Paris, 1891).

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Mais voici l'outrage: « Homme répugnant, extérieurement et intérieurement, homme maudit, jeu cruel de la nature, sombre oiseau de l'espèce des alcyons ; le chagrin, Tincurable Philoctète Marat. »

D'autres l'ont vu sous un jour différent, Font jugé avec plus d'indulgence ; des adversaires n'ont pas craint de vanter ses mérites : tel, le royaliste Beaulieu, osant avancer qu' « il n'était ni sans moyens naturels, ni même sans une instruction assez étendue ».

Fabre d'Eglantine, qui l'avait personnellement connu, écrit qu' « il avait du génie, de l'esprit, de l'érudition et du goût, de grandes vertus, quelques défauts, mais point de vices ».

Camille Desmoulins l'appelait le divin Marat. Saint- Just lui trouvait « une âme pleine de sens, mais trop inquiète... ».

Honni par les uns, exalté parles autres (1), Marat a fait naître autant de panég3Tiques que de pamphlets, et l'on a quelque embarras à le juger sans partialité.

Le juger, disons plutôt l'expliquer.

Laissons à d'autres, s'il leur convient, le souci

(l)Nous aurions pu encore citer Topinion de deux de ses biographes : un Français, Paul Lacroix, l'appelle « le savant profond et hardi, le philosophe sagace et intelligent, le moraliste sensible et passionné, l'écrivain pittoresque, assez élégant mais peu correct, le législateur sage et humain... » EtTAnglaisH.Morse Stephens en fait « un personnage très calomnié dans la vie privée, un gentleman de haute éducation ».

J.-I'. MAUAT.

(Peint, d'après nature, par Boze, en avril 1793; gravé par BeisbON.

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d'une justification ou d'une apolo^^ne; c'est un essai d'explication psyciio-physiologique que nous voudrions, tenter, ne nous dissimulant ni la difficulté de la tâche, ni peut-être la vanité du résultat.

« On apprend mieux à connaître Marat dans la partie de sa vie qui a précédé la ilévolution que dans celle qui a suivi », écrivait déjà Brissot (1), un contemporain du personnage, et il en donnait cette plausible raison : « Depuis 1789, il a été constanimont sur les tréteaux. Auparavant, on le voit chez lui et plus au naturel. »

On est, généralement, mal informé sur cette première période de la vie du tribun, que son rôle pendant la Uévolution a fait trop oublier.

Pour à peu près tout le monde (l'observation est trop exacte pour que nous ne la contresignions pas) (2), Marat est resté ce qu'il fut aux yeux de ses collègues h la Convention, des Girondins et de la plupart des Montagnards, une « bête féroce » : le mot est de Buzot. Un « insensé », le qualifie le dantoniste Baudot, un médecin, il importe de le faire remarquer; et quand Taine caractérisera Marat un « fou lucide et monstrueux », il ne suivra qu'une tradition.

(1) Mémoires, t. I, p. 865.

- (2) Elle est de M. Léopold Lacour (v. son élude sur « Marat féministe », parue dans la Qrande (ievue,\l y a quehjucs années.)

MAHAT INCONNU

Sans entrer dans le vif du débat, Marat présentat-il, véritablement, des signes d'aliénation?

On a noté de l'asymétrie de la face, stigmate appréciable ; mais a-t-il toute l'importance qui lui a été attribuée ? Par contre, qui ne conviendrait que Marat fut atteint, à un degré éminent, du délire des persécutés ?

A l'exemple des monomanes de son espèce, il avait, de lui-même et de tout ce qui en émanait, ridée la plus haute; se plaignant sans cesse qu'on n'eût pas rendu suffisamment justice à ses mérites, prêtant à ceux qu'il croyait ses ennemis les plus extravagants desseins, se vantant de déjouer ^ les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices » de ceux qu'il s'imaginait ligués contre lui.

A une époque, il voit des émissaires constamment attachés à ses pas Ses lettres sont interceptées ; les libraires, aux gages du gouvernement, portent entrave à la publication de ses ouvrages. Les « éditeurs des papiers-nouvelles » refusent de les annoncer, « même à prix d'argent », et ne donnent aucune raison de leur refus.

Marat, alarmé, redoute les « attentats auxquels un ministre audacieux pourrait se porter contre lui » ; et, pendant six semaines, il place une paire de pistolets sous son chevet (1) ; mais le ministre, averti, juge sage de ne pas se présenter.

(1) V. la Réuolulion Française, U février 1884.

Cet accès de vanité morbive ne saurait, évidemment, suffire pour formuler un diagnostic ; mais il nous autorise à classer le personnage parmi les malades de l'orgueil, si on se refuse à le compter au nombre des persécuteurs persécutés.

Sans doute, il n'est pas atteint au même degré que son compatriote J.-J. Rousseau, dont il se proclame l'admirateur enthousiaste, le disciple fervent; mais il offre avec son modèle bien des points de comparaison.

11 eut, au moins, ce point de commun avec le philosophe de Genève : la sensibilité. Cette a âme sensible )),il la tenait de sa mère qui, seule, avait, selon son expression, fait éclore dans son cœur « l'amour de la justice et de la gloire ».

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