PROTESTATION CONTRE LA LOI MARTIALE
Non, il n’est x)oint de malheurs qu'on n’ait sujet d’attendre de ce funeste décret ; point d’attentats dont il ne soit la source. , En ordonnant aux troupes de marcher contre les citoyens ' assemblés, il anéantit la nation, qui n’existe que par la réu-i.
PaOTESrATIOS CONTilE L\ LOI MAliTIALE 57
ion dos individus. En sévissant contre les officiers et les solats qui refuseront d’opprimer leurs pères, il divise les eitoyens, les oppose les un.s aux autres, et les met aux prises pour entr’égorger.
Quelle furie infernale a donc répandu sur les représentants e la commune son souffle empoisonné ? Insensés ! croytzous que c’est un bout de toile rouge qui vous mettra à couert des effets de l’indignation publique ? croyez-vous que ce )nt quelques satellites dévoués qui vous défendront de la iste fureur de vos concitoyens ? Le peuple ne se vend jamais, ' l’armée ne se vendra plus. Soudoyée par le prince, elle^s’est onnée à la nation ; soudoyée par la municipalité, idle se donara au peuple. C’est le vœu de la raison, c’est le fruit des Infères. Ces menées ne frappent encore que les yeux exercés du liilosophe ; mais bientôt elles frapperont ceux de la multitude, 'éjà elle sent la dureté de votre joug ; déjà elle vous accuse 3 ses malheurs ; et si elle vient à vous surprendre en faute, le s’abandonnera à son désespoir, et c’en est fait de vous pour lujours. Souvenez- vous des décemvirs ; leur règne fut de uirte durée ; le vôtre sera de plus courte durée encore : vous .'ez imité leur conduite criminelle, je vous prédis la même fin. Les citoyens timides, les hommes qui aiment leur repos, les eureux du siècle, les sangsues de l’Etat et tous les fripons qui ivent des abus publics ne redoutent rien tant que les émeutes )pulaires; elles tendent à détruire leur bonheur en amenant 1 nouvel ordre de choses. Aussi s’élèvent-ils sans cesse contre s écrits énergiques, les discours véhéments, en un mot contre ut ce qui peut faire vivement sentir au peuple sa misère et le .ppeler à ses droits.
C’est la morale des hommes constitués en dignité et en puis- .nce. Au milieu des abus de l’autorité et des horreurs de la rannie, ils ne parlent que d’apaiser le peuple, ils ne travailut qu’à l’empêcher de se livrer à sa juste fureur.
Ils ont pour cela de puissantes raisons, et, de plus, im préxte bien propre à faire impression sur les hommes bornés, ais qui n’en impose pas aux hommes instruits; je parle des ènes tragiques dont les insurrections sont presque toujours ioompagnées.
Quelle que soit la terreur (pii remplit leur âme, et qu’ils
ÀS
oherehouti à faire ])assci' dans celle des antres, voici quelques réflexions qui contribueront à rassurer les esprits judicieux. ^
D’abord, le peuple no se soulève que lorsqu’il est poussé au désespoir par la tyrannie. Que de maux ne soulïre-t-il pas avant de se venger ! Et sa vengeance est toujours juste dans son principe, quoiqu’elle ne soit pas toujours éclairée dans sesj eflets, au lieu que l’oppression qu’il enduro n’a sa source que dans les ))assions criminelles de ses tyrans.
Et puis, est-il quelque comparaison à faire entre un petit nombre de victimes que le peuple immole à la justice dans une insurrection, et la foule innombrable do sujets qu’un despote réduit à la misère, ou qu’il sacrifie à sa cupidité, à sa gloire, à ses caprices ! Que sont quelques gouttes de sang que la popmlaco a lait couler, dans la révolution actuelle, piour recouvrer sa liberté, aupn-ès des torrents qu’en ont versé un Tibère, un Néron, un Caligula, un Caraoalla, un Commode ; auprès des torrents que la frénésie mystique d’un Charles IX en a fait répandre; auprès des torrents qu’en a fait répandre la coupable ambition de Louis XIV î Que sont quelques maisons pillées en uir seul jour piar la p)op)ulace, aup)rès des concussions que la nation entière à ép)rouvées p)endant quinze siècles sous les trois races de nos rois ? Que sont quelques individus ruinés, auprès d’un milliard d’hommes dé])ouillés par les traitants, par les vampires, les dilapidateurs publics ?
Mettons de côté tout p)réjugé et voyons.
La philosophie a préparé, commencé, favorisé la révolution actuelle ; cela est incontestable ; mais les écrits ne suffisent pas, il faut ries actions. Or, à quoi devons-nous la liberté, qu’aux émeutes populaires ?
C’est une émeute p)op)ulaire, formée au Palam-Royal, qui a commencé la défection de l’armée et transformé eu citoyens deux cent mille hommes dont l’autorité avait fait des satellites et dont elle voulait faire des assassins. !
C’est une émeute populaire, formée aux Champs-Elysées,!)! qui a éveillé l’insurrection de la nation entière ; c’est elle qui a i fait tomber la Bastille, conservé l’Assemblée nationale, fait ; avorter la conjuration, prévenu le sac de Paris, empêché que; le feu no l’ait réduit en cendres et que ses habitants n’aient ; été noyés dans leur sang.
feotestation contre la loi martiale
C’est une émeute populaire, formée au marché Neuf à la lalle, qui a fait avorter la seconde conjuraticn, qui a empêché i fuite de la maison royale et prévenu les guerres civiles qui U auraient été les suites trop certaines.
Ce sont ces émeutes qui ont subjugué la faction aristoratique ces Etats Généraux, contre laquelle avaient échoué BS armes de la philosophie et l’autorité du monarque ; ce sont lies qui l’ont a]»pelé, par la terreur, au devcn, qui l’ont amené , se réunir au parti patriotique et à concourir avec lid pour au ver l’Etat.
Suivez les travaux de l’Asseinblée nationale, et voi s trou- 'erez qu’elle n’est entrée ei: activité qu’à la suite de quelque imeute populaire, qu’elle n’a décrété de bonnes lois iin’à la uite de quelque émeute pojndaire, et que dans dis temps de aime et de sécurité cette faction odieuse n’a jamais manqué le se relever pour mettre des entraves à la Constitution ou faire lasser des décrets funestes.
C’est donc aux émeutes que nous devons tout, et la chute le nos tyrans, et celle de leurs favoris, do leurs créatures, de BUrs satellites, et l’abaissement des grands, et l’élévation des letits, et le retour de la liberté, et les bonnes lois qui la mainiendront en assurant notre repo.s et notre bonheur.
La loi martiale qui proscrit les attroupements n’a donc été iroposée que par un ennemi du bien public ; elle n’a été arra- ■hée que par des traîtres à la patrie, et elle n’a été accordée (ue par djs suppôts de la tyrannie. Qu’ils agréent ces qualiications s’ils n’aiment mieux recevoir celle d’imbéedes.
Les ennemis qui me persécutent peuvent me faire un crime i.’une pa.'eille doctrine ; mais je la prêche par devoir, par l’ordre iiipérieux do ma conscience, et je ne la déguiserai point, dussé- '3 porter ma tête sur un échafaud.
[ Les cœurs sensibles ! ils ne voient que l’infoi tune de quellues indiv'.d'is, victimes d’une émeute passagère; Ils ne conijiatissent qu’au supplice mérité de quelques scélérats ! Je no • ois que les malheurs, les calamités, les désastres d’une grande lation livrée à ses tyrans, enchaînée, pillée, vexée, foulée, pprimée, massacrée pondant des siècles entiers. Qui, d’eux ou le moi, a eu le jilus de raison, d’humanité, de pati'iotisme ? Il.s
s’efforcent d’endormir le peuple, je m’efforce de le réveiller ; ils lui donnent de l’opium, je lui verse de l’eau forte dans ses blessures, et j’en verserai jusqu’à ce qu’il soit pleinement rentré dans ses droits, jusqu’à ce qu’il soit libre et heureux. .
N’avoir point de vues personnelles et proposer une loi martiale contre les attroupements, c’est singer les Anglais, et le comte do Mirabeau n’est pas homme à cela. Quoi qu’il en soit, nous lui devons quelques observations.
Une loi martiale contre les attroupements est bonne, excellente, admirable, lorsque la Constitution consacrée' est juste et- sage, nous allions dire parfaite, et que les dépositions de l’autorité se renferment dans le devoir ; alors elle empêche que des esprits inquiets et brouillons ne soulèvent le peuple pour tout bouleverser, et elle devient le plus ferme rempart de la liberté, du bonheur. '
Mais lorsqu’une nation travaille à rompre ses fers, lorsqu’elle se débat contre les ennemis publics qui remplissent tous les départements, et cherchent à la livrer à l’anarchie ou à la replonger dans la servitude pour la tyranniser à leur gré, une loi martiale devient un mur d’airain élevé autour de l’abîme où elle est plongée. '
O Mirabeau ! quand tu n’aurais fait que ce mal à la France, ton nom devrait être en horreur aux bons citoyens, et quand Robespierre n’aurait d’autre titre à la reconnaissance publique que de s’y être opposé, son nom lui sera toujours cher. i