‹ MaratChapitre 55 sur 92 · PANTALONNADE A L’OCCASION DE FRANKLIN · texte numérisé non relu

PANTALONNADE A L’OCCASION DE FRANKLIN

C’était la journée des sentiments exaltés que le 11 de ce mois! sacrifices généreux, nobles maximes, scènes édifiantes, rien n’y manquait qu’un peu de sincérité, un peu de bonne foi. Ne l>assons pas sous silence une farce assez ) laisante pour unob.servateiir. «Messieurs, s’est écrié le grand Mirabeau, Franklin est mort il est retourné au sein de la divinité, le génie qui afïran- J ( hit l’Amérique et versa sur l’Europe des torrents de lumière. I Le sage que deux mondes réclament, l’homme que se dispu- i tent l’histoire des sciences et l’iiistoire des empires tenait sans , doute un rang élevé dans l’espèce humaine. Assez longtemps l’étiquette des cours a piroclamé des deuils hypocrites. Les nations ne doivent porter que le deuil de leurs bienfaiteurs. Les repi ésentants des nations ne doivent recommander à leurs hommages que les héros de l’humanité. '

« Le congrès a ordonné, dans les quatorze Etats de la confé- 1 déra'ion, un deuil de deux mois jiour la mort de Franklin, et l’Amérique acquitte en ce moment ce tribut de vénération et de reconnaissance pour l’un des pères de sa Constitution. Ne serait-il pas digne de nous. Messieurs, de nous unir à cet acte religieux, de participer à cet hommage, rendu à la face de l’univers, et aux droits de l’homme, et au philosophe qui a le plus contribué à en propager la conquête sur toute la terre. L’antiquité eût élevé des autels à ce puissant génie, qui, au profit des mortels, embrassant dans sa pensée le ciel et la terre, sut

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[ oiiiptcr la foudre et les tyrans. L’Europe éclairée et libre doit i U moins un témoignage de souvenir et de regrets à l’un des lus grands hommes qui aient jamais servi la philosophie et i liberté.

« Je propose qu’il soit décrété que l’Assemblée nationale lortera, pendant trois jours, le deuil de Benjamin Franklin. »

Cotte motion a été applaudie avec transport, et l’Assemblée i décrété par acclamation que, à commencer de lundi pro- ■hain, elle porterait le deuil de la mort de Franklin pendant rois jours ; elle a en outre décrété l’impression du discours le M. de Mirabeau.

A la lecture de cette motion touchante, je n’ai pu me dééndre d’un sentiment douloureux, et j’ai regretté amèrement iqu’elle n’eût pas été faite par quelque bon patriote. Oui, il est I emps que les peuples cessent de se prosterner devant les idoles le la fortune, et qu’ils apprennent à respecter leurs défenseurs, * à chérir leurs bienfaiteurs, à en sentir la perte, à faire éclater publiquement leur affliction. Sans doute. Franklin fut l’un des libérateurs de sa patrie, l’un des premiers à so déclarer contre le gouvernement tyrannique de la Grande-Bretagne. Il lui jura une haine éternelle ; il mit tout en couvre pour en secouer le joug, pour en ruiner l'empire, et il ne se démentit jamais.

Etait-ce au comte de Mirabeau, à ce zélé suppôt le 1 autorité couvert du masque du patriotisme, à cet orateur dangereux, à qui nous devons les funestes décrets du j.-Wo suspensif, de la loi martiale, du marc d’argent, de l’indépendance absolue de nos députés, du droit de paix et de guerre, en un mot. était-ce au plus redoutable ennemi de la liberté publique à proposer le deuil d’un apôtre de la liberté ?

Qui ne voit que son discours n’est qu’un tour de passe pour faire oublier ses derniers démérites et en imposer par une fausse popularité ?

Mais n’y avait-il rien de plus dans cette farce ridicule ? Que les pères de la patrie répandent quelques larmes et jettent cpielques fleurs sur la tombe d’un sage qui honora l’humanité et qui vengea les droits de l'homme, ce saint devoir est fait pour le cœur. Mais que les ennemis de la Révolution se mêlent à cette auguste cérémonie ; qu’un Yirieu, qu’un Foucault,

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qu’un Düsuieuniei's, qu’un Garat, qu’un Montlausier, qu’un I Dupont, qu’un Malouet, qu’un Cazalès, qu’un Maury prennent I des pleureuses, cela se conçoit-il ? Cependant nos Parisiens I édifiés applaudissent à. cette scène grotesque. '1

O mes concitoyens, il vous faut des parades : vous serez ■ toujours do vieux enfants.

A tant de traits ridicules do faux patriotisme, comment ne reconnaissez-vous pas la politique dangereuse de vos mortels ennemis? Les noirs n’élèvent plus la voix contre vous; ils|‘ paraissent subjugués, et se condamnent au silence : vous les^; croiriez vos amis, mais ils n’ont que changé de marche ; ils se j retranchent derrière les impartiaux, qu’ils mettent en avant ' pour vous enlacer : piège d’autant plus redoutable, que leurs. • traits ne paraissent plus partir d’une main ennemie ; et que ceux qui les lancent se parent de dehors affectueux, qu’ils prêchent la douceur, qu’ds affichent l’huraaoité, et que, pour vous perdre, ils emploient les moyens les plus propres à vous ' séduire. Où en veulent-ils ven’r ? A vous bercer par ces petites ^ réformes, cette teinte générosité, ces dehors séducteurs, et cà > vous endormir à l’approche de l’orage qu’ils cherchent à exciter ' dans la vue de bouleverser l’Etat. Pour les déjouer, n’ayez que deux points de vue ; empêchez la guerre avec les Anglais et , i confédérez-vous avec les soldats et les bas officiers des troupes ' de ligne.

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