‹ Marat, l'ami du peuple (volume 2)Chapitre 16 sur 87 · JUIN-JUILLET · texte numérisé non relu

JUIN-JUILLET

Softni AiRB. — Marat tombe malade. — Ses piéoccnpations. — Lettres i la CooTention. — Pourquoi on n'en tient pas compte. — Il stimule les députés patriotes. — U dénonce le comité de salut public. — Il se préoccupe encore des petits. — Il vent en vain reprendre ses fonctions de député. — Il retombe pour ne pins se relever. — Sa maladie. — Dernière dénonciation contre Barrère. — Ce qu'il aurait fait s'il eût survécu.

A partir de l'acquittement de Marat on avait pu remarquer im changement notable, non dans les principes de rédaction, mais danà la composition du journal qui néanmoins paraissait toujours régulièrement. A part quelques numéros assez tares entièrement écrits par l'auteur, les autres ne sont remplis, en grande partie, que de lettres auxquelles sont ajoutées seulement quelques réflexions. C'est que l'émotion causée par le jugement, et sans doute par les témoignages de sympathie publique, avait été si profonde dans une nature aussi sensible, que l'Ami du peuple n'avait pu y résister; il était tombé malade. En eflet, depuis deux mois « attaqué d'une maladie inflammatoire qui exige des soins, » écrivadt-îl le 17 avril 93, on ne le voit plus à l'Assemblée qu'au moment de la içise en accusation des Girondins; alors seulement il semble puiser une vigueur nouvelle dans la surexcitation de la fièvre; maLsf ce suprême effort achève de l'abattre. Après le 2 juin, c'en "îst fait, il s'affaisse ; il essayera de surmonter une fois encore cet accablement, mais en vain, il retombera pour ne plus se relever : Marat succombait aux suites d'un travail excessif, de continuelles inquiétudes d'esprit, de privations de toutes

sortes, d'émotions incessantes, de souffrances inouïes morales et physiques ; il succombait enfin à cette fièvre si peu connue de nous tous tant que nous sommes, à laquelle les égoïstes ne croiront jamais, dont les cœurs insensibles riront longtemps encore, qu'il est plus aisé de nier que de ressentir, il succombait, comme il le dit lui-même, à la fièvre du patriotisme. Après le 2 juin surtout, la rédaction du Publiciste est le véritable bulletin de sa santé. Les articles sont-ils plus étendus, le malade va mieux; n'y lit-on que quelques lignes, la prostration est totale. Toute la vie s'est concentrée dans le cerveau, mais là elle n'a subi aucune atteinte, la lucidité intellectuelle est complète, la rédaction n'acquiert que plus de concision. Marat se fait lire les bulletins de l'Assemblée, et sur chaque événement principal il résume encore son opinion ; il fait dépouiller sous ses yeux sa correspondance, il chobit encore, il insère les dénonciations les plus urgentes pour le salut public. En un mot, sur son lit de mort, c'est encore le triomphe de la liberté par la surveillance du pouvoir qui remplit toute sa pensée ; il ne demande au ciel qu'une grâce : celle de pouvoir tenir sa plume, de pouvoir se tourner sur le flanc. Oui, le peuple sail le préoccupe encore, car, il faut bien qu'on le sache, à part deux ou trois passages, il n'est pas question de lui dans les cinq ou six semaines qui lui restent encore à vivre, nous pourrions dire à agoniser. Nous allons parcourir- les derniers numéros du journal ; nous voulons croire que les suprêmes instants de la vie de l'Ami du peuple offrent autant d'intérêt que l'insignifiante agonie d'une, majesté truffée.

Du 5 juin au 20 il ne quitte pas le lit. Il va lui-même nous apprendre ce qu'il a fait, ce qu'il se dispose à faire ; on se rappelle qu'il avait déclaré, après la catastrophe du 2, qu'il ne retournerait à l'Assemblée qu'après le jugement des inculpés; il va revenir sur sa résolution et nous en apprendre le itaotif : <( Dès les premiers jours de ma suspension, j'ai adressé à la Convention plusieurs lettres où je proposais des mesures

utiles sur des objets importants ; elles n'ont point été lues. Hier encore, la lettre que j'ai fait remettre au président de la Convention a eu le même soi^. Comme je m'étais flatté de pouvoir suppléer à mon absence, et que mes espérances ont été déçues, les dangers de la patrie me rappellent à mor, poste. Le profond silence que j'ai gardé pendant quinze jour.î doit suffire pour dissiper tous les nuages répandus sur mol Je déclare donc que je vais reprendre mes fonctions à l'instant. » (Lç Publiciste de la République^ N^ S2â.)

Ainsi ces quinze jours de maladie n'ont pas été perduspour la chose publique; on peut s'en convaincre, car les lettres dont il vient de parler sont insérées au journal. Mais quelles pénibles réflexions suggère le passage que nous venons de citer! Pendant quinze mois Marat a lutté contre la Gironde dont seul il pressentait les aspirations autoritaires; dans ce combat personne ne Ta soutenu , tout au contraire les patriotes eux-mêmes l'accusaient d'exagération, d'impatience, de maladresse. Les paroles, les menaces, les actes des hommes d'État viennent enfin prouver qu'il n'avait que trop raison. Cette fois force est bien de lui rendre justice, de se défendre avec lui ; dans cette bataille décisive, c'est encore à lui qu'on a recours pour diriger l'attaque, pour porter les premiers coups ; il ne faiblit pas devant le danger, il est partout, il veille à tout ; la victoire est complète. Voilà donc les patriotes en renom, les chefs de file, qu'on nous pardonne cette expression, maîtres du champ de bataille. Vous croyez que cette fois au moins ils vont être justes, tenir compte des tonseîls nouveaux et de celui qui vient de les sauver; loin de à, dès le lendemain même ils n'écoutent plus celui qui no s'est pas encore trompé sur les tendances des pouvoirs successifs; ils dédaignent ses lettres, ils cherchent à étouffer son influence^ et personne dans cette Assemblée ne réclame ; il y a, comme naguère, conspiration tacite du silence; on le sait cloué »ir son lit, tant mieux, la tâche n'en sera que plus iacile; le bruit court qu'il n'en relèvera pas : Mille fois tant

mieux! se disent les patriotes de la Convention; car qu'ayonsnous besoin de lui maintenant, puisque c*est nous qui allons être le pouvoir, puisque seuls nous voulons le bien de tous et savons le fsdre?

Ce n'est pas ainsi que l'entendait Marat: tout pouvoir . doit être surveillé, car tout pouvoir est un ennemi toujours prêt à envahir sur le terrain de la liberté publique ; aujouri'hui comme hier il doit être enchaîné à son devoir; à tous cette tâche incessante; il n'est jamais temps de se reposer, de s'endormir dans la confiance, car, à chaque instant, le salut public est en péril. Voilà ce que pensait l'Ami du peuple après comme avant le 2 juin, sous le règne des patriotes comme sous celui des Girondins; ses lettres nouvelles en étaient des témoignages, son journal l'attestait tous les jours, et voilà ce qui tenait instinctivement en défiance contre lui ceux qui allaient être le pouvoir nouveau. Étonnez -vous qu'avec un pareil principe, au lendemain du 2 juin, Marat ait été tout aussi redouté et par conséquent tout aussi haï que la veille : pour la dernière fois, je vous l'atteste, tant qu'il y aura des aspirants à gouverner les autres, l'Ami du peuple sera mis à l'index des puissances, et la haine sera d'autant plus vive que les gouvernants se sehthront animés de meilleurs sentiments. Insensés qui ne comprennent pas que la défiance ne s'attache pas à leurs personnes, à leurs intentions, mais à l'exercice même d'un pouvoh* qui par sa nature, par son essence, par ses conditions d'être est essentiellement envahissant ou stationnaire, et par conséquent rétrograde dès le lendemain même de son installation 1

Mais il ne suffit pas d'affirmer, il faut prouver que Marat va suivre pas à pas, stimuler, harceler les nouveaux gouvernants avec tout autant d'ardeur qu'il a fait naguère, et c'est alors sans doute qu'on sera invmciblement convaincu qu'il n'était pas homme de parti, mais de prhicipe; que jusqu'ici ce ne sont pas tels ou tels qu'il a attaqués, mais les actes seuls; que ce n'était donc pas l'envie qui l'animait,

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mais l'amour de la liberté le plus jaloux qui fut jamais.

Sa déclaration à cet égard était bien nette, et telle que les patriotes ne pouvaient se méprendre sur sa ligne de conduite à leur égard : n Les patriotes de la Montagne aperçoivent très -distinctement les trahisons; ils attendent même quelquefois qu'elles soient consommées pour s'en occuper. C'est ce qui leur est arrivé à l'égard de Dumouriez; pendant six mois j'ai eu beau sonner le tocsin, ils ne le§ ont vues que lorsqu'il a menacé de marcher sur Paris. C'est ce qui leur est arrivé à l'égard de la faction des hommes d'État; j'avais beau la démasquer chaque jour depuis quatre mois, ils m'ont traité de rêveur, et m'ont cent fois refusé la parole, lorsque je voulais leur dessiller les yeux; ce n'est qu'au jugement de Louis Gapet qu'ils ont commencé à les entr'ouvrhr. Quoi qu'il en soit, j'aime beaucoup mes chers collègues, inais faime bien auiremmt la pairie y et quelle que soit la crainte de leur déplaire y elle n'amlera pas ma plume. » {Le Publiciste de la République^ iN^ 236.)

Voilà pour les législateurs, voici pour le pouvoir exécutif : il ne ménagera pas plus les membres du comité de salut public qu'il n'a fait à l'égard de la commission des Douze. « Le comité de salut public est mal composé; il renferme aujourd'hui plusieurs membres sans vues et sans énergie... Au demeurant, il est impossible que cet état de choses puisse durer longtemps encore ; nous sommes dans une anarchie complète, dans un affreux chaos. » {Ibidem^ N® 223.)

Ce n'est pas qu'il ne s'occupe plus du sort des petits, comme il arrive souvent aux hommes devenus des célébrités ; le 3 juillet il écrit à la Convention : a A quoi songe votre comité de salut public? Sonuneille-t-il ou refuse -t- il d'agir?... Vous n'avez pas un instant à perdre, si vous voulez prévenir l'assassinat de cent mille patriotes. )> Ou bien, c'est un citoyen qu'on poursuit pour avoir dénoncé des agents infidèles : « Quelques hommes que je ne veux point nommer, dans l'espoir qu'ils se conduiront mieux à l'avenu-, ont poussé

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