II
S58 JEÂN-PAUL MARÂT.
les mauvais procédés jusqu'à arracher au citoyen Pic sa carte de Jacobin; je leur déclare que s'ils ne réparent leur faute, je les peindrai sous les couleurs qu'ils méritent. » {Le Publiciste de la Républiquey N*» 232.)
C'est la même activité, la même ardeur de surveillance qu'au temps où il jouissait de toutes ses facultés physiques, où il se rendait compte des faits par lui-même ; de son lit de souffrance, l'infatigable censeur veille encore sur tous les points de Paris. On vient lui dénoncer qu'un corps de troupe est composé de contre-révolutionnaires, il écrit aussitôt; « Tai fait remettre jeudi dernier la dénonciation au comité de salut public, j'aime à croire qu'il a' pris les mesures pour faire arrêter les coupables de cette compagnie. Si cela n'était pas encore exécuté, je requiers le comité révolutionnaire de la section; et, s'il est mal composé lui-même, je requiers tous les bons citoyens d'envelopper la caserne Popincourt, d'arrêter les sujets de cette compagnie connus par leur incivisme, et de les traduire devant la municipalité pour être livrés aux tribunaux, » {Ibidem^ N** 223.) Toujours le même système ; en dernier ressort , l'action par le peuple.
11 n'y a que les lecteurs qui jusqu'ici se sont bien rendu compte de son ardente activité d'esprit et de corps, de ce besoin démesuré de tout voir et de tout faire par lui-même, de cette propension même à s'exagérer tout le bien qu'il pourrait faire s'il était là; il n'y a peut-être que ceux qui, par tempérament, se rapprochent de la nature de Marat, qui ,puissent se faire une idée des souffrances qu'il dut éprouver à se sentir cloué sur son lit dans un moment aussi critique. Une fois, avons -nous dit, il voulut à toute force se lever, reprendre sa place à la Convention, prescrire toutes les mesures à prendre, sauver, pensait-il, la patrie. Le surlendemain il écrivait, le désespoir dans l'âme, les paroles que noiis avons citées plus haut : a Je n'ai pu assister à la séance que deux jours; une maladie inflammatoire, suite des tourments que je me suis donnés sans relâche, pendant quatre années
consécutives, pour défendre la cause de la liberté, m'afflige depuis cinq mois et me retient actuellement dans un lit. » {Le Publiciste de la République y N° 224.) C'en était bien fait >-ette fois, il ne devait plus se relever. On était au 23 juin; /uelques jours après, à propos du bruit qui courait que les folontaires des départements marchaient sur Paris : u Qu'ils viennent! s'écrie-t-il, ils verront Thuriot, Lindet, Saint-Just, tous les bons Montagnards: ils verront Danton, Robespierre, Panis, etc., si souvent calomniés; ils trouveront en eux d'intrépides défenseurs du peuple. (Et c'est Marat qu'on a accusé de basse envie!) Peut-être viendront-ils voir le dictateur Marat; ils trouveront dans son lit un pauvre diable qui donnerait toutes les dignités de la terre pour quelques jours de santé, mais toujours cent fois plus occupé du malheur du peuple que de sa maladie, » {Ibidem^ N^ 234.)
Nous croyons qu'il était frappé à mort, car le sang était brûlé, le corps couvert de dartres, résultat de cette inflammation interne ; il était littéralement dévoré par la fièvre, l^our rafraîchir sa tête brûlante, il la couvrait de compresses d'eau vinaigrée; l'estomac ne supportait plus que la boisson, et pour surexciter ses forces, gagner encore un jour, écrire une page de plus, il buvait force café, et ajoutait encore au feu inextinguible qui envahissait tous les organes.
n me semble cependant qu'il ne soupçonnait pas toute la gravité de sa position : l'ardeur du patriote trompait la science du médecin : « Ce n'est pas àBouchotte qu'il faut s'en prendre des mauvaises nominations, écrivait -il en juillet, mais à quelques intrigants du comité de salut public que je démasquerai bieiUôt. » [Ibiderriy N** 231.)
Le 13 juillet n'avait pas été pour le malade une mauvaise journée; il avait préparé son numéro du lendemain, on y lisait la curieuse appréciation qui va suivre : « Que penser du comité de salut public, ou plutôt de ses meneurs? car la plupart de ses membres sont insouciants, ils assistent à peine deux heures dans les vingt-quatre aux séances du comité; ils-
ignorent presque tout ce qui s'y fait. Us sont très-coupables vans doute de s'être chargés d'une tâche qx^'ils ne veulent pas remplir : mais les meneurs sont très-criminels de remplir sr indignement leurs fonctions. Dans le nombre, il en est un qu( la Montagne vient de renommer très-imprudemment et qat je regarde comme l'ennemi le plus dangereux de la patrie. C'est Barrère^ que Saînte-Foix indiquait au monarque comme l'un des constitutionnels sur lesquels on pouvait faire le plus de fond. Quant à moi, je suis convaincu qu'il nage entre deux eaux pour voir à quel parti demeurera la victoire ; c'est lui qui a paralysé toutes les mesures de vigueur, et qui nous enchaîne de la sorte pour nous laisser égorger. Je l'invite à me donner un démenti, en se prononçant enfin d'une manière à ne plus passer pour un royaliste déguisé. » C'était le numéro du 14 juillet, 242* du Publiciste de la République française; ce devait être le dernier.
Est-ce bien là ce qu'on peut appeler être fidèle à son poste de sentinelle du peuple ? Se trompait-elle dans son dernier cri d'alarme? Se laissait-elle intimider par la puissance de ce fameux comité de salut public qui bientôt allait faire trembler toute la France ? Ne se demande-t-on pas involontairement, en songeant aux événements qui vont suivre, quelle barrière n'aurait pas opposée Marat à Maximîlien Robespierre, à cette autorité dictatoriale bien plus préoccupée, ce semble, de la nécessité de se défaire de ses ennemis personnels que du devoir d'en finir avec les ennemis de la liberté publique? Nous allons bientôt revenir sur cette question, et ce seront les faits, ce sera Camille qui répondra.