‹ Marat, l'ami du peuple (volume 2)Chapitre 24 sur 87 · FÊTES D'INAUGURATION DBS BUSTES. M · texte numérisé non relu

FÊTES D'INAUGURATION DBS BUSTES. M

Dansons la carmagnole,

A Funisson

Dansons en rond ;

Dansons la carmagnole,

Célébrons tous la raison.

L'idée n*était-elle pas heureuse d'avoir imaginé une ronde plutôt qu'un chant à cette station de rÉgalité? £n effet, il semble qu'à ce nom on se sente tout à coup dégagé des entraves gênantes du décorum; ce ne sont plus alors des paroles qu'il faut, c'est de l'expansion, des mains pressées, des visages qui rayonnent, des voix qui éclatent, des bonds de joie, des carmagnoles enfin , cette ronde des égaux, cette ronde entre tous, dont rougirait l'aristocrate, dont la pudeur n'avait pas à rougir. La Carmagnole ^ avec son rhythme facile et qui se prête si bien à l'improvisation , ne périra pas plus que la Marseillaise , parce que l'expansion fraternelle n'est pas un besoin du cœur moindre que l'exaltation.

On remonte la rue Saint-Jacques; nouvelle halte devant le Panthéon. Ici le chœur commence un chant à la gloire des grands hommes :

Apôtres de la Liberté, A la France servant d'exemple, Vos noms burinés dans ce temple Frapperont la postérité.

Que de jeunes poitrines devaient palpiter à la vue de ce temple ouvert à tous! Ce n'est plus de leur vivant, avec de Tor, avec des titres, avec des hochets que la République récompense ses grands hommes; la couronne ne leur est décernée qu'après la mort, mais c'est la couronne d'immortalité; et cette sage mesure en les avertissant qu'ils ne remplirent jamais qu'un devoir, les force à persister jusqu'à la fin, à redoubler toujours d'efforts s'ils veulent atteindre au terme glorieux, en même temps qu'elle ôte aux ambitieux les moyens de fonder une tyrannie. ^

j^ JXAN-PAUL MARAT.

A la place Saint-Michel, les chœurs célèbrent les Montagnards : hymne d'encouragement et de reconnaissance.

Battez, tambours; sonnez, trompettes^ Marchons au pas aux ennemis.

Jurons, jarons tous sur nos tôtes De rester à jamais unis.

Que la terreur les accompagne, Ceux qui veulent nous renverser; €*est> «n sacliani les terrasser Que BOUS atleÎD4coas la montagne*

On pourrait, littérairement parlant, critiquer ce couplet qcà »*exprime pas tout ce qu'il veut dire. Mais on devine ; et cela suffit le plus souvent au peuple, dont Tîmagination , dont le sentiment va toujours plus loin que la parole du *poëte; parce qu'il est le foyer de toutes les hautes pensées, et qu'il n'a que faire de Texpres^ton : voilà ce qui explique pourquoi son exaltation est quelquefois extrême à l'ouïe de médiocres paroles* Ge ne sont pas celles-ci qui le ravissent, ce sont les images qu'elles ont éveillées en lui; à son insu il s'exalte devant sa propre création, devant son œuvre. Puis viennent les anatomistes littéraires qui rient dédaigneusement de ce qu'ils appellent ISt sottise du peuple, de ce qu'ils pourraient plus justement appeler leur pauvreté d'intelligence.

Mais nous voici arrivés à la dernière dation; le cortège revenu à son point de départ s'arrête devant l'arbre de la liberté, et la foule répète :

Cosiservoas-lKnis Tégalké, Uam so]roBa égaux sou licence.

Alors s'ouvrent les portes de la Sorbonne. On y dépose solennellement, au sofi d'une musique guerrière, les bustes de Marat, de Lepelletier et de Beaurepaire.

FÈTËS D7NAUGURATI0N DES BUSTES. 9B%

Ca groupe de jeanea filles se détache de la foule ; une d'elles couronne spécialement l'Ami du peuple et récite une strophe en Thonneutr du martyr :

Victime, bélast d'une inCIme vengeance,

Un fer impur osa percer ton flanc...

cher Marat, tu nous donnas ton sang,

Viens, prends le nôtre et rends-nous ta présence!

La fôte se termine par un roulement de soixante tambours accompagnés de trompettes et du bruit des marteaux de la forge.

Alors commencèrent les éloges; les uns très-bons, la plupart médiocres, quelques autres même touchant au ridicule, comme H doit nécessairement arriver, comme il arrivera tant que les citoyens n'auront pas compris que Féqui- Talence des fonctions les rendant toutes égales en mérite parce qu'elles le sont en utilité, c'est une maladroite ambition que d'aspirer à se montrer habile dans un art, une profession, un métier autre que le sien. Du reste, qu^împorte à la mémoire de Marat le plus ou moins d'habileté du panégyriste? Louis XIV est-il plus grand pour avoir été loué par unBossuet?

Ce qui importe bien davantage c'est de prouver que les discours ne sont pas plus incendiaires que les hymnes que nous venons d'entendre , non-seulement à cette fête oflTerte par les artistes, mais à toutes les autres.

Au 10 prairial an n, par exemple, la section Marat, une des plus ardentes sans aucun doute, prie les autorités constituées d'^assister à la fôte qu'elle prépare. Écoutez quels motifs la déterminent : « Dignes représentants^ qu'il est beau pour nous de remplir auprès de la nation assemblée un devoir bien cher h nos cœurs républicains, puisqu'il a pour objet d'honorer la probité et les veriti» que vous aver mises à l'ordre du jour ! » Serait-il concevable qu'un instigateur de meurtre et de pillage in^irât de tels sentiments? Ne prouvent-ils pas comment

Paris interprétait ce qu'on a appelé les criminelles prorocations de TAmi du peuple ?

Dans un discours du citoyen Galvet nous lisons : « L'Ami du peuple fut le dépositaire des mœurs vraiment républicaines ; sa vive éloquence a porté avec d'autant plus de force dans nos cœurs d'utiles maximes, qu'il commença toujours par les pratiquer lui-même. Pour lui doivent couler les larmes d'une sensibilité éclairée. » Dans un autre éloge , le citoyen Closquinait disait : « Marat était un de ces hommes rares dont la philosophie fait choix pour ramener à la justice et à la rsûson les hommes dégénérés. » Nous pourrions citer deux cents passages analogues quant au fond , tirés d'autant de panégyriques que nous avons sous les yeux; nous ne ferions que répéter ce que nous avons dit nous-méme danç tout ce qui précède, et l'on verrait que nous n'avons rien changé dans le sens que le public attachait aux conseils de Marat. Parmi to'us ces discours, il faudra toujours distinguer celui du citoyen Alexandre Rousselîn, prononcé à l'occasion de la fête d'inaugiu*ation célébrée par la section de l'Unité, décadi Brumaire, an II de la République; c'est l'interprétation la plus exacte des sentiments du peuple à l'égard de son ami en 1793. L'orateur disait en terminant : « Et vous , sociétés populaires, unissez-vous à toutes les sections de Paris pour célébrer Marat tour à tour; prolongez, multipliez avec magnificence le spectacle de son apothéose, et que ses funérailles soient une suite de fêtes patriotiques ; que les places et les rues retentissent pour lui d'hymnes sacrés , et que Paris soit longtemps tout plein de sa gloire. »

Nous venons de voir que non-seulement Paris, mais toute la France révolutionnaire obéit à l'invitation de Rousselin ; il était nécessaire que nous donnassions quelques détails de ces fêtes pour confondre une fois de plus la calonmie qui, i^rës avoir représenté Marat comme instigateur de meurtre et de pillage, a prétendu que les fêtes données en son honneur n'étaient que des saturnales dans lesquelles les séides d'un

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