‹ Marat, l'ami du peuple (volume 2)Chapitre 7 sur 87 · SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

SEPTEMBRE

SoMMAiRB. — On attribue i la peur les résolutions pacifiques de Marat. — Inquiétude des Girondins sur les résultats de sa nomination. — Ils résolvenLde le tuer sous le rapport de rinfluenco politique. — Séance du 24. -— Séance du 25 : faute de Robespierre et de Danton; discours de Marat. — À quoi ont abouti les (îirondins. — Grandeur d'âme de Marat envers les deux collègues qui l'avaient abandonné. — Marat étudié à la tribune par Pabre d'Églantine.

On n'a pas perdu de vue la résolution que Marat vient de prendre : il oubliera le passé, il comprimera les élans de son cœur, il domptera sa nature, il fera l'impossible. Il est probable qu'en écrivant ces lignes l'Ami du peuple cédait à l'entraînement de ses amis qui ne cessaient de lui recommander plus de confiance, plus d'abandon au moment où la République allait être proclamée à la face de toute l'Europe comme un défi; peut-être aussi se laissait-il aller volontairement à l'espérance : c'est un baume si doux sur les plaies du cœur!

Tout porte à croire que ses maladroits ennemis prirent cet effort sur soi pour un mouvement de peur ; il veut, dirent-ils, se faire pardonner son passé, il faiblit, il va demander grâce, il espère se faire absoudre. Point de pitié, qu'il soit ignominieusement chassé de notre sein, qu'on le juge, qu'on le condamne, et qu'avec lui tombent ses partisans, l'infâme commune! Les insijensés, ils allaient breuser la fosse où Marat les précipitera tous.

Ceux qui le connaissaient mieux en jugeaient autrement ; ils savaient bien que les caractères de cette trempe ne fai-

blissent jamais, que trois années de lutte couronnées d'un véritable triomphe étaient peu propres à le faire dévier de ses principes; et que, s'il devait ce succès à sa persistance, il ne serait pas assez inhabile pour ne pas en assurer les résultats, en renonçant au moyen qui le lui avait acquis. Aussi la nomination de Marat à la représentation nationale les avaitelle plus que jamais alarmés; ce titre, en effet, allait lui donner le droit de monter à la tribune et de s'adresser à la France entière, c'est-à-dire de propager sa doctrine avec l'autorité d'un homme qui parle au nom d'une partie du peuple, et de quelle parue? au nom de Paris dont on avait résolu d'étouffer l'influence ; il allait pouvoir s'attaquer corps à corps avec ceux qu'il désignait comme les ennemis du bien public, il allait les voir de plus près, mieux surprendre leurs menées, les dévoiler plus sûrement, acquérir par conséquent plus de confiance ; et l'on ne pourra plus lâcher contre le député les Ihniers dQ la police, le forcer à la retraite; on ne pourra distinguer les droits du représentant de ceux du journaliste; le second s'abritera sous l'inviolabilité du premier et n'en sera que plus osé ; cep considérations, très-logiques en ellesmêmes, unissaient cette seconde fraction des députés de la Gkonde avec la première dans une même résolution : il faut à tout prix tuer cet homme; nous sommes perdus, s'il ne tombe.

Cette détermination des Girondins n'est pas imaginaire de notre part, elle avait été prise dès avant l'ouverture de la nouvelle assemblée; l'adresse de Roland, le discours de Pélion, les dénonciations du Moniteur, les adhésions du conseil général, celles de la Législative en fourniraient au besoin des preuves abondantes; mais surtout ce qui va suivre ne permet plus d'en douter. Les électeurs, avons-nous fait remarquer, ne se laissèrent pas influencer par ces intrigues; bien qu'épurés par le second degré, ils avaient nommé et maintenu Marat : le peuple savait bien qu'il n'avait qu'à gagner à ce qu'on veillât pour lui; qu'une fausse alexte vaut

mieux après tout que la négligence d'une sentinelle; que sî Ton relevait et punissait celle-ci pour telle ou telle méprise, on s'exposait à être surpris, attaqué à l'improviste et vaincu-, envers et contre tous Paris maintint donc l'élection de l'Ami du peuple, et bien lui en prit.

A la veille de l'ouverture de la Convention, Marat avait écrit : « Consacrons-nous exclusivement à la Constitution ; ce qui importe, c'est de poser les bases de l'édifice social, )> Ses ennemis avaient répondu : « Ce qui importe, c'est que tu meures. » C'est à ce spectacle des débats de toute xme faction conjurée contre un homme que nous allons assister; jamais plus violente tempête ne fut soulevée à l'Assemblée nationale; jamais haines personnelles n'eurent de plus funestes conséquences; que l'histoire en fasse retomber la rei^onsabilité sur ceux qui n'ont pas voulu oublier.

La Convention venait de proclamer la République, il semblait que ce mot indiquât que tous les intérêts devaient ne plus se fondre qu'en un seul ; ella en était à sa cinquième séance, quand s'ouvrirent ces déplorables scènes. Rappelons exactement les faits: aux mesures que prennent les attaquants, on peut juger de la force de l'ennemi.

Dès le 24 septembre, Kersaint avait dit à la tribune : « Il Bst temps d'élever des échafauds pour les assassins, il est temps d'en élever pour ceux qui provoquent l'assassinat. » On sait déjà de qpii il s'agit, mais comme l'orateur avait proposé, un projet de loi relatit à sa motion et que quelques députés l'avaient repoussé, Vergniaud, le chef du parti par son talent, prit la parole : « Ajourner ce projet de loi, dit-il, c'est proclamer qu'il est permis d'assassiner. » On voit comment les Girondins répondent aux avances de conciliation qu'a faites l'Ami du peuple. Quoi qu'il en soit du vague de cette première dénonciation, la liitte est engagée, il n'y a plus à reculer. Buzot sera plus explicite. Il commence adroitement par semer la peur, il a mille raisons de se défier de Paris, des usurpations de la commune, de l'aveugle confiance

cN peuple : « En conséquence, dit-il, je demande que la Convention nationale soit entourée d'une force tellement imposante que nous n'ayons rien à craindre, mais que nos départements soient bien assurés que tioms n'avons rien à redouter, Cfoit-on nous rendre esclaves de certains députés de Paris? » L'orage s'amoncelle, nous saurons bientôt sur quelles têtes va tCHuber la foudre. Tous les regards se tournent déjà vers Marat; maïs lui se tait, il attend que le coup soit direct, d'ailleurs n'a-t-il pas écrit il y a quelques jours : « Amour sacré de la patrie, je t'immole aujourd'hui mes préventions, mes ressentiments, mes haines? »

Mais il est tard, la séance du 24 se ferme sur trois décrets tous dirigés contre la commune et indirectement contre Marat : compte rendu de la situation de Paris; loi à présenter contre les provocateurs au meurtre et à l'assassinat; vote d'une force publique prise dans les quatre-vingt-trois départements. {Moniteur y 25-26 septembre.)

. Ce premier succès enivra la Gironde, elle vefnaît de compter le nombre de ses adhérents ; elle pouvait donc aller plus loin sans crainte, demander davantage, désigner nominativement les criminels, en finir tout de suite avec eux. Le lendemain s'ouvre la fameuse séance du 25 ; Pétion préside. C'est Merlin qui ouvre le feu en réclamant la parole contre l'ordre du jour; il s'écrie : a Je demande que ceux qui connaissent dans cette assemblée des hommes assez pervers pour demander le triumvirat ou la dictature m'indiquent ceux que je dois poignarder.' J'invite donc Lasource, qui m'a dit hier qu'il existait dans l'Assemblée un parti dictatorial, à me l'indiquer, et je déclare que je suis prêt à poignarder le premier. qui voudrait s'arroger un pouvoir de dictateur. » "^

L'occasion s'offrait à souhait, Merlin était du parti des ultras, mais son âme républicaine se révoltait à l'idée que la . Convention pût renfermer un Gromwell parmi ses membres ; il était dupe de la tactique girondine, il allait nécessairement

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entraîner dans sa protestation ces politiques de sentiment qui tueraient sur un simple soupçon.

Lasource n'eut garde de ne pas profiter du moment. « Merlin me calomnie, je ne lui ai point parlé d'un dictateur ni d'une dictature, c'est-à-dire du pouvoir d'un seul ; mais je lui ai parlé d'un pouvoir dictatorial, auquel je voyais tendre quelques hommes habiles dans Fart de l'intrigue, avides de domination... Jç crains le despotisme de Paris, et je ne veux pas que ceux qui y disposent de Topinion des hommes qu'ils égarent dominent la Convention et la France entière... J'en veux à ces hommes qui n'ont cessé de provoquer les ix)ignards contre les membres de l'Assemblée législative... J'en veux à ces hommes qui, le jour même où se commettaient les attaques, ont porté leur scélérate audace jusqu'à décerner des mandats d'arrêt contre huit députés à la législature... Par l'anarchie ils veulent arriver à la domination dont ils ont soif... mais j'annonce aux intrigants que je ne crains point, qu'à peine déiilasqués ils seront punis, et que la puissance nationale qui a foudroyé Louis XVI foudroiera tous les /hommes avides de domination et de sang. »

Ren)arquons l'habileté de l'attaque*; comment peu à peu elle se concentre; il n'y a plus que les noms à ajouter. Hier on n'accusait encore les coupables que d'anarchie, aujourd'hui ils veulent la domination; accusation des plus terribles lé lendemain de la proclamation du gouvernement républicain, à six semaines du 10 août.

OssELiN. « Que chaque député de Paris vienne protester à cette tribune.

Une voix. « Oui, je dis qu'il existe un parti dans cette ; assemblée, c'est le parti Robespierre. Voilà l'homme que je vous dénonce. »

C'en est fait, il n'y a plus qu'à se défendre ou à être sacrifié. Danton monte à la tribune. Il demande la peine de mort contre quiconque aspire à la dictature; il rappelle ce qu'il a fait pour la patrie depuis trois ans; il défie qu'on puisse

SÉANCE DU 25 SEPTEMBRE. ' m

directement et personnellement le convaincre du crime intenté contre les membres de la députation de Paris; et, venant à un bruit qui a couru sur son compte : a U existe, il est vrai , dans la députation de Paris, un homme dont les opinions sont pour le parti républicain ce qu'étaient celles de Royou (écrivain royaliste exagéré) pour le parti aristocratique : c'est Marat. Assez et trop longtemps l'on m'a accusé d'être l'auteur des écrits de cet homme. J'invoque le témoignage du citoyen qui vous préside. 11 lut, votre président, la lettre menaçante qui m'a été adressée par ce citoyen, il a été témoin d'une altercation qui a eu lieu entre^lui et moi à la mabie. Mais j'attribue ces exagérations aux vexations que ce citoyen a éprouvées. Je crois que les souterrains dans lesquels il a été renfermé ont ulcéré son âme.. . Il est très-vrai que d'excellents citoyens ont pu être républicains par excès, il faut en convenir ; mais n'accusons pas pour quelques individus exagérés une députation tout entière. »

Ainsi voilà Marat sacrifié par ses collègues, livré non pas tout à fait à la vengeance de ses ennemis, mais à leur commisération. C'était peu pour tant dé souffrances avouées par Danton lui-même; trois années de persécutions pour la cause du peuple, pour une cause que l'orateur avait aussi défendue, valaient mieux que cela. Le grand cœur du tribun me semble avoir failli en cette solennelle circonstance. Hélas! pourquoi faut-il que les grandes intelligences soient généralement si peu comprises des hommes de sentiment, et réciproquement! La direction et l'action ne sont-elles donc pas également ipdispensables pour atteindre au but, et notre cause a-t-elle donc trop du concours de l'une et de l'autre ? Que de fois nous avons eu à déplorer ce funeste dissentiment! que de fois il a assuré le triomphe des ennemis de la liberté!

Robespierre, autre député de Paris, monte à son tour à la tribune. Après une longue, une trop longue énumération de tous ses mérites, il sacrifie Marat, comme avait fait Danton,

4?l lEAN-PAUL MARAT.

Marat qui tant de fais l'avait aussi soutenu contre ses ennemis sous la Constituante, qiu l'avait si chaleureusement encouragé, qui n'avait pas craint de le proposer pour modèle aux patriotes, à qm enfin, nous n'hésitons pas à l'avancer» il devait en grande partie sa réputation; Maximilien descend plus bas que Danton, il renie l'Ami du peuple, il répudie les louanges qu^il en a reçues plutôt que de se sentir lié par la reconnaissance. « On m'a imputé à crime les phrases îrréflécîîîes d'un patriote exagéré, et les marques de confiance qu'il me donnait. » Pauvre Ami du peuple! encca^ un ingrat de pîus. Que son cœur d^t souffrir I Mais aussi comme Tingratîtude est mauvaise conseillère! quelle faute politique viennent de commettre ces deux hommes ordinairement doués d'une si haute perspicacité! Ils se sont, est-il vrai, personnellement disculpés du reproche d'aspirer à la dictature, en rejetant tout Todieux de la mesure sur celui qui nettement l'avait demandée; mais ils ne s'aperçoivent pas qu'ils ont rompu le faisceau, et que si quelqu'un ne te relie, l'un après Tautre ils seront pris à partie et vaincus, pour n'avoir songé qtfà dégager leur personnalité.

Voilà donc le bouc émissaire impitoyablement repoussé par les siens mêmes; il n'y a plus qu'à ramasser des pierres, qu'à procéder à la lapidation. Suivons les faits.

Barbaroux a senti la faute qu'ont commise Robespierre et Danton en s'isolant, en déclinant toute espèce de responsabilité des actes de la commune ; îl comprend que c'est le moment de s'attaquer à celle-cî, de portw le grand coup qui doit anéantir la prédominance de Paris sur les départements. « On vous dira, citoyens, que le projet de dictature n'existe pas. n n'existe pas! et je vois dans Paris une commune désorganisatrice qui envoie des émissaires dans toutes les parties de la République pour commander aux autres communes, qui délivre des mandats d'arrêt contre les députés du Corps législatif, et contre un ministre homme public qui appartient non pas à la ville de Paris, mais à la République

entière* Le projet de dictature n'existe pas I et cette même commune de Parts écrit à toutes les communes de la République de se coaliser avec elle, d'approuver tout ce qu'elle fait» de reconnaître en elle la réunion des pouvoirs. On ne veut pas la dictature! pourquoi donc s'opposer à ce que la Cofivention décrète que les dtoyens de tous les départementsi se réunû-ont pour sa sûreté et pour celle de Paris? » V'

Attaquer la commune, c'était désigner Marat qui en était l'âme et ne s'en cachait guère; le nom toutefois n'avait pas •encore été prononcé par les accusateurs; ils n'étaient pas sans inquiétude. Quel allait être à la tribune cet homme qu'on ne connaissait encore que par ses écrits, qu'on n'avait jamais entendu dans les grandes séances des clubs? Après s'être révélé pendant trois ans comme le génie du journalisme révolutionnaire, allait-il être un Démosthène à la Convention ? Dans ce cas, ne serait-ce pas doubler son infli^nce sur la multitude que de montrer qu'il disposait encore de la puissance de la parole? On n'avait que trop d^à fait l'épreuve de l'audace de son caractère ; on avait tout à redouter. Luimême n'avait pas encore lancé la moindre interruption; comme l'animal dcmt on a longtemps suivi la piste, que juis à pas on accule dans im rayon toujours plus resserré, il ^mblait s'être blotti pour mieux rassembler ses forces, et s'élancer plus impétueux sur les assaillants. Il attendait le coup d'attaque; c'est Cambon, c'est un patriote qui s'en chargea : a J'ai vu, dit-il, afficher dans Paris des imprimés où l'on disait qu'il n'y avait pas d'autre moyen de' salut public ^e le triuiDvh*at, et ces écrits sont signés Marat. n Puis l'orateur confirme l'accusation un peu vague de Barbatoux en spécifiant certaines dénonciations; il termine : a Voilà les faits; répondez, vous qui niez le projet d'établir à Paris une autorité dictatoriale, n

Il était évident qu'après les désaveux de Robeq)ierre et de Danton, tout le poids de l'accusation retombait exclusivement sur l'Ami du peuple; s'il succcHnbait, avec lui serait

écrasée la commune ; dès lors aussi plus d'influence de la capitale, plus d'unité d'action, plus de centralisation de défense ; toutes les villes principales aspireront à titres égaux à protéger la Convention, la France se divisera, et l'étranger occupe encore le territoire ! Car l'erreur aujourd'hui n'est plus possible; ce que craint la Gironde, ce n'est pas le triumvirat, la dictature de tel ou tel; l'enthousiasme qiii proclamait hier la République n'est pas encore éteint, et n'est-ce pas de la Montagne que sont partis les premiers cris? Ce que redoutent avant tout les Girondins, c'est. Paris; s'ils s'en prennent personnellement à Danton ou à Robespierre, c'est tactique, c'est pour diviser, c'est pour détacher les chefs du corps d'armée. Voilà ce que n'ont pas compris xes deux grands citoyens, voilà ce que Marat seul a saisi d'un coup d'œil, voilà le plan qu'il va déjouer, et c'est pourquoi, nous n'hésitons pas à le dire, dans la séance du 25 septembre Marat a sauvé la République.

Mais que va-t-il donc faire? que va-t-il dire? Niera-t-il ce qu'il a signé vingt fois? Tout le monde a sa feuille entre les mains, les murs de Paris en sont encore placardés. Le répétera-t-il? mais en quels termes? Et comment échapper à la mort qui sans doute attend au pied de," la tribune même ce nouveau César? César sans prestige cette fois, sans Antoine pour le défendre, César délaissé de tous, des patriotes mêmes, de ceux avec qui jusqu'à présent il a fait cause commune ; César qu'on immolera non pas à coups de poignard, mais qu'on foulera dédaigneusement aux pieds, puisque ses amis mêmes ont craché sur lui. Jamais homme ne fut exposé à plus grand péril; Robespierre en thermidor aura Saint-Just, Couthon, Lebas et d'autres pour le défendre, pour mourir avec lui; Marat n'a personne. Ne perdons pas une parole, jamais intérêt plus grand ne s'est débattu, puisque derrière l'homme il ne s'agit rien moins que du triomphe de la Révolution.

Nous devrions prendre le texte de son discours dans le

Journal de la République^ Marat l'y a consigné tout entier au n° 5 ; mais on pourrait croire qu'il l'a refait à froid, qu'il y a ajouté; nous préférons le Moniteur -y l'orateur n'y perdra rien.

Voici la manière dont il rend compte dans le journal des préludes <le sa réponse. « Une foule de dénonciateurs, parmi lesquels étaient Gambon, Goupilleau, Rebecqui, m'environ- . naient avec des gestes menaçants; ils me poussaient, me coudoyaient> me mettaient le poing sous le nez, pour m' écarter de la tribune. Boileau s*y élance; l'instant paraissait favorable pour consommer Tatroce projet de la faction féroce; et là, un numéro de l'Ami du peuple à la main, dont il tait la date, il en déclame le dernier article. C'est celui qui finit par ces mots : « peuple babillard, si tu savais agir! »

Cl A cette lecture, l'Assemblée est jetée dans un désordre effroyable ; de tous les coins s'élèvent des cris de fureur, de tous les coins me sont adressés des gestes menaçants : \ la guillotine ! à la guillotine ! vocifèrent à. l'envi les conjurés brîssotins. Les moins emportés croient faire preuve de modération en se bornant à un décret d'accusation ': la plupart des députés purs, entraînés par ce torrent de la cabale, joignent leurs voix à celles de mes persécuteurs, et les plus furieux se précipitent vers la tribune pour presser Cambon de conclure à la demande du décret homicide. C'est au milieu de ces soulèvements effroyîtbles qiie je me présente à la tribune : hommes bons et justes, qui coniudssez le cœur de l'Ami du peuple, les motifs qui ont toujours conduit sa plume, la pureté de son dévouement à la patrie, vous trembliez de voir l'innocence immolée à la fureur d'une bande d'hommes barbares... Rassurez-vous. Calme au milieu d'eux, fort de sa conscience, se reposant sur la justice de sa cause, sur son courage indomptable, sur la justice de la majorité dés membres de la Convention, sur le sens droit des tribunes, sur le pouvoir irrésistible de la vérité, il bravait en souriant les clameurs forcenées de ses ennemis, bien assuré de les

couvrir de confusion et de sortir victorieux de cette lutte périlleuse. » {Journal de la République^ N^ à.)

Si vous croyez qu'il exagère la fureur de ses dénonciateurs, lisez le Moniteur^ et sachez interpréter les moindres aveux.

a Marat demande la parole* (De vielents murmures, des cris : à bas de la tribane ! prononcés avec toute la chaleur de l'indignation, s'élèvent de toutes parts.)

« Lacroix. Je demande que TAssemblée ne prononce que lorsqu'elle aura tous ks éclaircissements qui lui ont ' manqué jusqu'ici, et }e fais la motion expresse que Marat soit entendu.

« Marat. J'ai dans cette s^semblée un grand nombre d'ennemis personnels. (Tous I tous I s'écrie l'Assemblée entière, en se levant avec indignation.) J'ai dans cette assemblée un grand nombre d'ennemis, je les rappelle à la pudeur» et à ne pas opposer de vaines dameuxs, des buées ni des menaces à un homme qui s'est dévoué pour la patrie et pour leur propre sahit. Qu'ils m' écoutent un instant en silence, je n'abuserai pas de leur patience. Je rends grâces à la main cachée qiâ a jeté an milien de nous un vain fantôme pour intimider les âmes faibles, pour diviser les citoyens, et jejter de la défaveur sur la députation de Paris. On a osé m'accuser d'aspirer au tribunat. Cette imputation ne peut avoir aucune couleur, si ce n'est parce que j'eji suis membre. Eh bien, je dois à la justice de déclarer que mes collègues, nommément Robespierre, Danton, ainsi que tous les autres,, ont constamment improuvé l'idée, soit d'un tribunat, soit d'un triumvirat, soit d'une dictature. Si quelqu'un est coupable d'avoir jeté' dans le public ces idées, c'est moi. J'appeUe sur ma tête la' vengeance de la nation, mais avant de faire tomber l'opprobre ou le glaive, daignez m' entendre.

« Au milieu des machinations, des trahisons dont la patrie était sans cesse environnée; à la vue des complots atroces d'une couar perfide, à la vue des menées secrètes des traîtres

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renfermés daifâ le sein de l'Assemblée constituante ; enfin à la vue des suppôts du despotisme qui siégeaient dans TAssemblée législative, me ferez-vous un crime d* avoir proposé le seul moyen que je crusse propre à nous retenir au bord ' de Tabîme entr'ouvert? Lorsque les autorités constituées ne servaient plus qu'à enchaîner la liberté, qu'à égorger les patriotes sous le nom de la loi, me ferez-vous un crime d'avoir provoqué sur la tête des traîtres la hache vengeresse du peuple? Non, si vous me l'imputiez à crime le peuple vous démentirait; car, obéissant à nia voix, il a senti que le moyen que je lui proposais était le seul pour sauver la patrie, et, devenu dictateur lui-même, il a su se débarrasser des traîtres.

« J'ai frémi moi-même des mouvements impétueux et désordonnés du peuple, lorsque Je les vis se prolonger y et pour que ces mouvements ne fussent pas éternellement vains, et qu'il ne se trouvât pas dans la nécessité de les recommencer, j'ai demandé qu'il nommât un bon citoyen, sage, juste et ferme, ^onnu par son ardent amour de la liberté, pour diriger ces mouvements et les faire servir au salut public. Si le peuple avait pu sentir la sagesse de cette mesure, et s'il l'eût adoptée dans toute sa plénitude le jour môme où la Bastille fut conquise, il aurait abattu à ma voix cinq cents tètes de machinateui^. Tout aujourd'hui serait tranquille. Les traîtres auraient frémi, et la liberté et la justice seraient établies aujourd'hui dans nos murs. J'ai donc plusieurs fois proposé de donner une autorité instantanée à un homme sage et fort, sous la dénomination de tribun du peuple, de dictateur, etc.; ce vain titre n'y fait rien. Mais une preuve ^e je voulais l'enchaîner à la patrie, c'est que je demandais qu'on lui mit xm boulet aux pieds et qu'il n'eût d'autorité que pour abattre les têtes criminelles. Telle a été mon opinion» Je ne l'ai point propagé,e dans les cercles ; je l'ai imprimée dans mes écrits, j'y ai mis mon nom, et je n'en rougis point. Si vous n'êtes pas encore à la baut^ de m'en tendre, tant

pis pour vous, les troubles ne sont pas finis. Déjà cent mille patriotes ont été égorgés parce qu'on n'a pas assez tôt écouté ma voix; cent mille autres seront égorgés encore, ou sont menacés de Fêtre; et, si le peuple faiblit, l'anarchie n'aura plus de fin. J'ai jeté dans le public ces opinions; si elles sont dangereuses, c'était aux hommes éclairés à me réfuter les preuves à la main, à instruire le public. Moi-même j'aurais été le premier à adopter leurs idées, et à donner une preuve que je veux la padx, l'ordre, le règne des lois lorsqu'elles seront justes.

« IFaccusera-t-on de vues ambitieuses ? Je be descendrai pas jusqu'à une justification; voyez -moi et jugez -moi. Si j'avais voulu mettre un prix à mon silence, si j'avais voulu quelque place, j'aurais pu être l'objet des faveurs de la cour; mais quel a été mon sort? Je me suis jeté dans des cachots, je me suis condamné à la misère, à tous les dangers. Le glaive de vingt mille assassins était suspepdu sur moi, et je publiais la vérité, la tête sur le billot.

« Je ne vous demande en ce moment que d'ouvrir les yeux ; ne voyez-vous pas un complot formé pour jeter la discorde et distraire l'Assemblée des grands objets qui doivent l'occuper? Que ceux qui ont fait revivre aujourd'hui le fantôme de la dictature se réunissent à moi; qu'ils s'unissent à tous les bons patriotes et qu'ils pressent l'Assemblée de marcher vers les grandes mesures qui doivent assurer le bonheur du peuple, pour lequel je m'immolerai tous les jours de ma vie. Je demande que, faisant cesser ces discussions scandaleuses, l'Assemblée s'occupe de corriger la déclaration des droits, afin que le salut du peuple ne soit plus en suspens. »

En résumé, Marat disait : s'il y a eu crime à proposer h dictature dans les conditions que j'ai prescrites, moi seul suis responsable de cette proposition, car seul je l'ai faite, soutenue, seul je la soutiens encore. Mais le peuple de Paris n'en a pas moins sauvé la République par la mesure qu'il a prise, qu'il reprendra au besom; et vous n'oserez la désavouer, car

ce serait nier le principe que vous avez proclamé vous-mêmes : c'est là que le peuple vous attend. C'était dégager la question de toute personnalité, poser nettement celle de centralisation des pouvoirs dans les conjonctures présentes; ce n'était pas là ce que youlaient les Girondins ; ils sentaient leur échapper la victoire qu'ils avaient crue si assurée il n'y a qu'un instant encore; aussi cédèrent- ils, comme par instinct, la réplique au plus fort de leurs orateurs. Vergniaud prit la parole.

« S'il est un malheur pour un représentant du peuple, c'est, pour mon cœur, celui d'être obligé de remplacer à cette tribune un homme chargé de décrets de prise de corps qu'il n'a pas purgés. (Il s'élève des murmures.)

Marat. (( Je m'en fais gloire.

Chabot. « Sont-ce les décrets du Châtelet dont on parle?

Talien. « Sont-cc ceux dont il a été honoré pour avoir terrassé Lafayette ? »

Le début n'était pas heureux. On ne convainc pas avec le mépris. C'était d'ailleurs reprocher au soldat ses blessures; c'était tourner la difficulté.

L'orateur poursuit et lit la circulaire du comité de surveillance aux départements après les massacres. Autre maladresse, car c'était étendre à plusieurs l'accusation et par conséquent en affaiblir la portée. Et c'est si vrai, que Vergniaud était de prime abord obligé de faire ses réserves pour quelques membres de la commune. Voilà l'accusation déplacée, le terrain perdu. Jamais Vergniaud n'avait été plus faible. Boileau ne le sentit que trop, aussi s'empare-t-il à son tour de la tribune; et, pour concentrer de nouveau l'attaque, il reprend le numéro du journal de l'Ami du Peuple^ il le commente, et, se tournant vers le journaliste : « Pour mon compte, Marat, je te dirai qu'il y a plus de vérité dans ce cœur que de folie dans ta tête. » Des cris : A l'Abbaye ! s'élevèrent de tous côtés. L'huile venait d'être versée, rin-| cendie s'était rallumé. « Je demande que ce monstre soit décrété d'accusation. »

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