‹ Marat, l'ami du peuple (volume 2)Chapitre 8 sur 87 · II · texte numérisé non relu

II

Marat se lève avec sang -froid : « Je supplie l'Assemblée de ne pas se livrer à un excès de fureur.

Labiviébe. a Je demande que cet homme soit interpellé puremeat et siûiplement d'avouer ou de désavouer l'écrit.

Marat. u Je n'ai pas besoin d'interpellation. On a osé m'inculper à cette tribune^ et me donner pour titre de proscription les décrets provoqués contre moi par l'Assemblée constituante et la Législative. Eh bien, ces décrets, le peuple les a anéantis en m' appelant parmi vous. Jugez mes intentions, ma cause est la sienne. Les titres de réprobation qu'on a invoqués contre moi,, je m'en lais gloire, j'en suis fier. Les décrets qui m'ont frappé, je m'en étais rendu digne pour avoir démasqué les ti-aîtres, déjoué les conspirateurs; dixhuit mois j'ai vécu sous le glaive de Lafayette; s'il se fût rendu maître de ma person'ne, il m'aurait anéanti, et le plus zélé défenseur du peuple n'existerait plus.

« Je reviens au chef principal de dénonciation. L'écrit qu'on a cité je l'avoue, parce que jamais le mensonge n'a approché de mes lèvres, et que la dissimulation est étrangère à mon cœur; mais j'atteste que cet écrit (le numéro du journal) est fait depuis plus de dix jours, c'est-à-dire au commencement des nominations, alors que mon cœur était indigné de voir nommer à la Convention des hommes que j'avais dénoncés conmie ennemis publics, de voir triompher ^ cette faction de la Gironde qui me poursuit aujourd'hui ! Cet écrit porte une date qui ne vient que de la lésinerie de mon imprimeur, qui a mis en petit format l'écrit que j'avais fait imprimer il y a huit jours. Mais la preuve incontestable que je veux marcher avec vous, avec les amis de la patrie, cette preuve que vous ne révoquerez pas en doute , la voici : c'est le premier numéro d'un journal que j'entreprends sous le nom de Républicain. Permettez-moi de vous en lire quelques passages; vous y verrez Thommage que j'y rends à TAssemblée conventionnelk pour ses premiers travaux, et vous jugerez l'homme qu'on accuse devant vous. »

Un secrétaire lit les passages du premier numéro du Journal de la République que nous avons cités au chapitre précédent.

Le journaliste ajoutait : « Je me flatte qu'après la lecture de cet écrit il ne vous restera pas le mpindre dpute sur la pureté de mes intentions ; maïs on me demande une rétractation de cette lettre et des principes qui sont à moi ; c'est me demander que je ne voie pas ce que je vois, que je ne sente pas ce que je $ens, et il n'est aucune puissance sous le soleil qui soit capable de ce renversement d'idées. Je puis répondre de la pureté de mon cœur, mais je ne puis changer mes pensées ; elles sont ce (Jue la nature des choses me suggère. Dans ce moment, permettez-moi de vous rappeler à d'autres considérations : si, par la négligence de mon imprimeur, une justification n'avait pas paru aujourcTbui, vous m'auriez donc voué au glaive des tyrans? Cette fureur est indigne d'hommes libres; mais je ne crains rien sous le sûleil (Marat tire de sa poche un pistolet qu'il applique sur son front), et je dois déclarer que, si le décret d'accusation eût été lancé contre moi, je me brûlais la cervelle au pied de cette tribune... Voilà donc le fruit de trois années de cachot et de tourments essuyés pour sauver la patrie f Voilà le fruit de mes veilles, de mes travaux, de ma misère, de mes souflrances, des dangers que j'ai courus! Eh bien, je resterai parmi vous pour braver vos fureurs. » (Il s'élève des murmures; on demande que Marat soit tenu d'évacuer la tribune.)

Talien. « Je demande que l'ordre du jour fasse trêve à ces scandaleuses discussions.

CoDTUox. « Je demande maintenant que Ton porte la peine de mort contre quiconque proposera la dictature.

Marat. « Et contre le machinateur qui se déclarera inviolable. Si vous vous élevez au-dessus du peuple, le peuple déchirera vos décrets. »

La Convention passe à Tordre du jour. Après quelques

débats sans importance, elle déclare la République française une et indivisible. {Moniteur du 27 septembre 92.)

Voilà donc à quoi avait abouti cette levée de boucliers des Girondins! L'Assemblée comprenait que l'unité avait sauvé la France, que c'était par l'unité seule qu'elle pouvait assurer son sàlut, et son vote en faisait foi. A qui le pays devait-il cette déclaration? A Marat seul, parce qu'il avait fait sentir que cette susceptibilité républicaine ne cachait au fond qu'une idée fédéraliste; et la suite de cette histoire ne devait que trop le démontrer. A quoi devait-il ce triomphe ? A son caractère; il avait réduit cette accusation de dictature à une simple question d'opinion personnelle ; or, tous ses écrits, tous ses actes, sa vie tout entière étaient là pour en témoigner; et qui aurait osé dire que les opinions ne fussent pas libres ? On avait pu voir en cette grave circonstance, en comparant sa conduite à celle de Robespierre et de Danton, combien le caractère est la plus grande vertu politique et la plus rare, celle que nous devons le plus \rechercher dans nos représentants.

Pauvre résultat d'un complot de toute une faction contre un homme! Ils ont voulu F anéantir, et le voilà plus grand que jamais. Marat n'était peut-être encore pour certains patriotes de bonne foi* qu'un exagéré, et voilà qu'il est reconnu que sa politique est assise sur des principes invariables et défendue par la plus rigoureuse logique. Ce n'était peut-être encore pour d'autres qu'un écrivain sincère et tenace, et le voilà reconnu orateur, j'entends orateur révolutionnaire, c'est-àdire allant droit au fait, sans emphase, sans rouerie, sans clinquant. 11 n'était guère apprécié que de quelques-uns, qu'à Paris presque exclusivement, et voilà qu'il s'est fait entendre à toute la France; que dis-je? à toute l'Europe. Voilà donc à quoi se résumaient toute l'habileté, toute la valeur, toute la science politique de ces prétendus hommes d'État 1 Assurément ces gens-là sont voués à la défaite, tant leur maladresse est grande; Jupiter a posé le doigt sur ces cervelles orgueilleuses

SÉANCE DU n SEPTEMBRE. 133

ffelles-mêmes, et les voilà folles, si folles que, de propos délibéré, elles viennent de fournir à leur plus implacable ennemi des armes contre elles; c'en est fait, elles peuvent se débattre , faire preuve dans leur lutte dernière du talent des grands rhéteurs, mais elles sont destinées à la mort, à la mort de ceux qu'on peut admirer quelques instants, mais qu'on oublie bien vite et qu'on ne regrette jamab.

Mais ne laissons pas échapper une autre observation provoquée par cette même séance. On a représenté Marat comme un homme plein de haine, ne voulant que le triomphe de sa propre personnalité ; c'était sans doute une belle occasion de se venger, au moins dans sa feuille, des dédains de Danton et de Robespierre; bien peu, et des plus bénins ne l'auraient pas laissée manquer. Eh bien, écoutez le compte rendu qu'il fait de la séance.

« Danton se présente à la tribune, non pour repousser les calomniateurs, déjouer leurs complots et couvrir de ridicule leurs inculpations, mais pour rendre compte de sa vie politique, protester de son amour pour l'égalité, se défendre d'avoir jamais été l'instigateur des placards et des écrits de Marat, le Royou de la Révolution, invoquer à cet égard le témoignage du président, demander la peine de mort contre ceux qui voudraient la dictature ou le triumvirat. »

Et pas une plainte, pas un reproche! « RobespieiTe, allant droit au but, remercie le dénonciateur qui l'a désigné comme chef de parti ; et, sans s'abaisser à repousser directement l'inculpation qui lui est faite d'avoir conspiré contre la liberté de son pays, il en fait sentir l'absurdité en présentant le tableau de sa vie politique, toute marquée au coin du civisme le plus pur. »

Quel contraste avec l'amour-propre girondin! Ce seul récit sttlTirait, quand tout ce que nous avons avancé jusqu'ici ne le prouverait pas, pour réduire à néant toutes ces imputations d'envie, de basse jalousie dont on a couvert l'Ami du peuple.

434 JEAN-PÀUL MARAT.

Enfin puisqu'il s'est agi dans ce chapitre de Marat considéré comme orateor, consultons le témoignage d'un député qui assista à cette fameuse séance, d'un bon appréciateur en ces matières, de Fabre d'Églantine«

« Mais ce Marat, faible par son cœur, si nous le considérons sous le rapport de son esprit et de son âme. nous verrons un homme d'une tête forte, d'un courage invincible, d'une fermeté inébranlable. Jamais je ne l'ai vu, dans les orages môme les plus violents, sans une présence d'esprit rare et constante. Dans ses desseins, dans leur exécution, dans ses opinions, dans sa haine patriotique, rien ne le faisait dévier, rien ne le faisait fléchir. Ce n'étdt'pas opiniâtrement, car il savait écouter la raison et savait la louer dans autrui quand elle surpassait la sienne, et cela d'un air tellement simple, que tel en faisait honneur plutôt à sa propre supériorité qu'à sa candeur. Dans le danger, dans les attaquçs immédiates et les plus épineuses, dans les persécutions les plus violentes, son courage et son intrépidité furent dignes d'admiration ; nul revers ne l'abattait, nulle considération ne le dominait. On en trouvera la preuve spéciale dans la manière dont il soutint à la Convention l'attaque terrible et combinée de toute l'aristocratie de France dans la personne de ses ennemis présents; dans la victoire éclatante qu'il remporta, lui seul, sur eux tous, par l'intrépidité de son maintien et la force de sa logique ; dans la terreur qu'il leur renvoya dans l'âme, le mépris à la bouche et le pistolet à la main...

« 11 avait plus que de la bonhomie; l'uçe des bases de son caractère était cette pudeur ineffaçable qu'engendrent et nourrissent toujours, dans uiie âme honnête, la simplicités l'amour du vrai, le sentiment du beau et du bon ; aussi rien ne l'indignait plus que l'impudence. L'aspect de l'effronterie unie à la dissimulation tantôt lui donnait des accès convulsifs, tantôt lui donnait dans le discours et jusque dans l'attitude une dignité mâle, une fierté grave, sous lesquelles sa

petite stature disparsdssait. Je vous rappelle à la pudeur ^ était alors sa locution favorite, et, quoiqu'il ait eu souvent besoin d'en user, l'expression qu'il y mettait en était si fortement sentie, qu'elle ne parut jamais parasite dans sa bouche. » {Portrait de Maraty par P,-F.-M. Fabre d'Églantine.)

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