MARAT MÉDECIN
dans les écoles le génie d'EscuIape, mais on y acquiert des connaissances qui empêchent d*agir en aveugle et en téméraire; et, sous les yeux d'un maître de Tart, les élèves apprennent à faire usage de ces connaissances : lumières dont sont privés les empiriques. » {L'Ami du Peuple ^ N° 401.) Est-ce bien le langage d*un charlatan ?
Je doute qu'on puisse trouver aujourd'hui autant de témoignages, et de plus irrécusables que ceux-là, pour prouver qa'Hippocrate ait jamais été médecin.
Hais Marat fut-il habile dans son art? Ici encore les certificats nous manquent, mais nous avons d'autres preuves.
La première est un Mémoire sur Vêlectricilé médicale ^ couronné, le 6 août 1783, par l'Académie royale des sciences, belles-lettres et arts de Rouen; mémoire réimprimé à Paris, Tannée suivante, par Sorry , volume in-8° de H 1 pages. On a déjà lu dans une précédente citation que le docteur avait promis de s'occuper de ce sujet, et que VAwiée littéraire comptait sur cette promesse de Y « habile médecin, »
Le programme de l'Académie rouennaise était ainsi conçu : « JiUîqu'à quel point et à quelles conditions peut -on comjTter dans le traitement des maladies sur le magnétisme et rélectricité, tant négative que positive ? »
Dans la séance du 6 août, la môme Société, décernant le pri\ au mémoire de Marat, s'exprimait ainsi : a Quoique l'auteur n'ait pas, plus que ses concurrents, offert de solution quant au magnétisme, il remplit les conditions exigées à fégard des elVets de l'électricité; il désigne très -précisément les maladies dans lesquelles on peut espérer des secours et celles où on l'invoquerait vainement, ou même avec danger, n Voilà un certificat de connaissances en matière médicale bien clairement exprimé par des signataires compétents, ce semble. Et notez bien que le lauréat ne s'est pas mêlé de o^nétisme; belle occasion cependant pour un charlatan!
11 est, (lu reste, bien certain qu'il n'avait pas acheté cette fois le suflrage des juges, car, à côté de l'éloge, nous remar-
quons une mercariale qui paraît consignée là tout exprès pour certifier que ses déboires académiques ne rayaient pas corrigé de sa franchise iiautaine. « En donnant le prix à ce mémoire, qui le mériie à tant de titres^ 1* Académie a regret l^ que Fauteur n*idt pas mis plan d'atnénité dans ses termes, en réfutant l'opinion d*un homme estimable adopté par neuf compagnies savantes, qui presque toutes ont couronné ses efforts. » On croirait lire une tirade de Philinte. Dans la préiace de la réimpression du mémoire couronné, Marat répond en véritable Alceste : « J*ai relu mon mémoire avec soin, et je u*ai pas trouvé un seul terme que doive s'interdire un auteur qui sait se respecter. » Décidément, ce Marat mourra dans rimpénitence finale, comme est mort TAlceste- Molière, dont le cadavre aussi faillit être traîné dans Tégout.
II paraît qu'aujourd'hui les docteurs commencent à adopter Tapplication de Télectricité à certains cas médicaux; font-ils, dans leurs rapports, mention de Marat? Fi donc !
C'est à propos de ce mémoire couronné que, en 1785, an certain abbé Sans adressa une lettre à Marat , critique dans laquelle l'abbé témoignait son étonnement qu'on ait décerné le prix à un ouvrage « qui remettait le monde savant dans Fétat d'ignorance où l'on avait commencé d'appliquer l'électricité au coips humain. » Marat fit une réponse imprimée sous ce titre : Observations de V amateur Avec à l'abbé Sans y sur la nécessite indispensable d'aroir une théorie solide et lumi" neuse , avant d'ouvrir boutique d'électricité médicale. Cette brochure, de 3i pages, est peut-être l'écrit le plus amusant de Marat. La défense, qui n'était cette fois pour lui qu'un jeu d'enfant, fut rendue publique, parce que l'abbé avait fait insérer sa lettre dans le numéro 16 de l'Année littéraire.
Reste encore, comme preuve du savoir de Marat, sa chatge de médecin des gardes du corps de la maison du comte d'Artois, fonction qu il exerça pendant huit ans. On avouera bien que, de 1770 à 1787, la cour n'était pas tellement dépourvue d'aspirants à cette place tout au moins honorifique , qu'elle
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ffil obligée d'aller chercher pour la servir un cliarlatan, bateleur des carrefours; ou c'est qu'alors ce charlatan était réputé bien habile.
Et puis, pourra-t-îl rester le moindre doute à ceux qui liloatla partie anatomique du livre de VHoitvne? à ceux qui ^avent quels rapports existent entre les connaissances en phy- :iique et la médecine ? à ceux qui comprennent combien les études en morale concourent à la pénétration diagnostique du médecin ? La veuve écrira après la mort de Marat : « Il exerçait la médecine, dans laquelle il avait acquis une gi*ande célébrité, surtout dans la curation des maux d'yeux, où il excellait. » (Prospectus.) Brissot, dans ses AUHnoires (tome 11» page 3), confirme cette assertion, et parle d'un ouvrage paru en Angleterre sous ce titre : An esfuiy on a singular discase of ihe fjffSy by J/...,.
Mais quoi î dira-t-on, il fut médecin de la maison d'un prince du sang? Oui, et cela doit d'autant plus nous étonner, que cinq années auparavant Marat avait écrit contre la royauté an livre des plus audacieux qui aient jamais été conçus, ses Chiiinesdc rescUitnge^ qui eurent, nous le verrons plus tard, un grand retentissement en Angleterre, et dont la police française pouj^ait bien, par conséquent, être informée. Pour que la cour se résignât à oublier un précédent aussi compromettant, il fallait que le docteur fut bien habile. M. Michelet, qui a étudié Marat la plume à la main^ a écrit : « Dans sa position de médecin des gardes du corps, il sinicrdit lonle publication politique. La révolution le trouva dans la nuiison du comte d\irtoisy où il était depuis douze ans. » Or, l'impression du Plan de législation^ qui date de 17S0, prouve que Marat ne s'interdit pas la politique pendant cette période; et TAlmanach royal y qui cesse, en 1787, d'inscrire Marat comme médecin des gardes du corps, démontre que la Révolution ne le trouva pas dans la maison du prince; mais tous ces petits mensonges jésuitiques avaient bien leur portée. Tant pis pour l'autorité de Thistorien, car, s'il s'est volontai^
rement trompé sur Marat, qoi m'assure qu'il ait été plus sincère à l'égard des autres personnages de la Révoluiion ?
M. Midielet ajoute : . Mirai ne recourut à la protection du comte d'Artois que contraint par la misère. :< >ous n'eu savons rien, ni M. Michelet non plus. Mais ce que nous savons bien, c'est que la misère n'est jamais un titre pour être admis dans les cours; ce que nous connaissons, c'est l'emploi qu'il fit de ses honoraires comme médecin et comme professeur de physique, pour la publication de ses livres de sciences. Contraint par la misîrel quand donc ces gens-là comprendront-ils que la misère est un titre de plus à l'honorabilité de celui qui la supporte sans la mériter? Contraint par la misère! et ce dénùment supposé vrai, monsieur le critique, cette indigence d'un homme irréprochable sous le rapport de la conduite, ne vous arrache pas im cri d'ango'isse ? Je disais tout à l'heure : tant pis pour votre autorité d'historien ; j'ajoute : tant pis pour votre cœur.
Quoi qu'il en sjit de toutes ces perfides insinuations, ce Marat, ^ qu'on ne nomme pas sans horreur et sans effroi, que l'histoire a couvert de boue et de sang » (le BibUophUe Jacob), ce, Marat doit commencer à paraître moins affreux aux lecteurs qui nous ont suivi avec impartialité. Achevons de nettoyer toute cette boue, de laver tout ce sang : tâche pénible pour nous, répugnante pour ceux qui nous regardent faire, mais devoir pour tous.