‹ Marat, l'ami du peuple (volume 3)Chapitre 15 sur 150 · MARAT AU U JUILLET · texte numérisé non relu

MARAT AU U JUILLET

tionnaireSt finiraient, à bout de ruses et de méninges, par en appeler à la force brutale, afin qu'il fui bien avéré que nous avions en eux des ennemis irréconciliables, et que nous a.\ioos dès lors acquis le droit de repousser la force par la ibrce. De là le refus de la noblesse et du clergé de vérifier eo commun les pouvoirs des députés de tous les ordres; de là l€ serment du Tiers, constitué en Assemblée tuuionale, ainsi qœ Tavait prescrit Marat, de ne se séparer qu'après avoir <loiioé à la France une coustitulion ; de là la concentration à Versailles et autour de Paris des régiments étrangers appelés par la cour ; de là le soulèvement de toute la population parisienne, avant-garde révolutionnaire; de là enlin Tattaque, la prise et te renversement de la Bastille, dernier retranchement de la royauté.

Que faisait Marat? Il remplissait la fonction qu'il s'était volontairement imposée, celle de sentinelle avancée de la Bé?oiution. Pendant que les vainqueurs de la Bastille, ivres leor victoire, insouciants du péril, fraternisaient autour de forteresse démantelée, lui veillait, car il craignait quelque 3urprise.

« A rentrée de la nuit du 14 juillet, dit-il, je fis avorter 1« projet de surprendre Paris, en y introduisant plusieurs v^^iments de dragons et de cavalerie allemande, dont un ï^ombreux détachement y était déjà reçu aux acclamations; il "tenait de reconnaître le quartier Saint-Honoré et il allait ï^conaaiire le quartier Saint-Germain, lorsque je le rencontrai sur le Pont-Neuf, où il (it halte pour permettre à Toffi- <^r qui était à la tête de haranguer la foule.

« Le ton de l'orateur me parut suspect. 11 annonça comme nne bonne nouvelle la prompte arrivée des dragons, de tous . tes hussards et du royal-allemand cavalerie, qui devaient se réunir aux citoyens pour combattre avec eux. Un i)iége aussi gn^ssier n'était pas fait pour réussir. Et quoique l'orateur se fùtaitiré les acclamations d'une foule immense dans tous les quartiers où il avait débité sa nouvelle, je ne balançai pas un

Mii JEAN-PAUL ilARAT.

instant à le regarder comme un perfide. Je m'élançaî du trottoir, fendis la foule jusqu'à la tète des chevaux; j'arrêtai la marche triomplîale, le sommai de faire mettre pied à teire à sa troupe, et de rendre leurs armes pour les recevoir ensuite des mains de la patrie. Son silence ne me laissa plus de doute; je pressai le commandant de la garde bourgeoi.^e qui conduisait ces cavaliers de s'assurer d'eux. 11 me traita de visionnaire, je le traitai d'imbécile, et ne voyant plus d*autre moyen de faire avorter leur projet, je les dénonçai au public con)me des traîtres qui venaient pour nous égorger dans la nuit. L'alarme que je répandis à grands cris en imposa au commandant, la menace que je lui (is d'aller le dénoncer luimême le détermina. 11 fit faire volte-face aux cavaliers et les présenta à la Ville, où on leur proposa de mettre bas les arnjes: ils refusèrent, on les renvoya à leur camp sous bonne escorte. » {L'Ami du Petiplcy N^ 36.)

Dans une lettre adressée, antérieurement à ce récit, aux membres de la commune de Paris, le rédacteur avait écrit déjrà : (( Où en seriez-vous aujourd'hui, si le 14 juillet j*avais eu les yeux de la trop confiante multitude ; si je n'avais exposé ma vie pour arrêter la marche triomphale de la vile soldatesque, éventé le complot de surprendre Paris et de vous égorger à la faveur des ténèbres? Vous avez parmi vous des membres houorai>les qui peuvent rendre témoignage officiel de ce fait, M. Delagray, par exemple, citoyen dont Rome se serait honorée dans les beaux jours de la République. » {L'Ami duPntplr^WlS.)

Vient- il à l'idée, après cet appel fait aux souvenirs d'hommes connus de tout le monde et qui ne l'ont pas désavoué, que le journaliste en ait imposé? Pourquoi donc presque tous les historien^ de quelque valeur ont-ils passé sous silence ou révoqué en doute un acte qui n'était pas sans importance dans r histoire du J 4 juillet? Nous ne le voyons guère consigné

I dans V IliMoirc coutcmporainv de la llcvolulion par deux . de la liberté; encore racontent-ils le fait sans désigner

Marat. On passe sous silence ses actes, on dénature ses opinrons écrites, on interprète ses intentions pour les calomnier, reste un monstre. Le procédé est facile.

11 faut avouer pourtant que ce trait de courage et de pcr- ^^picncité nous annonce avantageusement, au début d'une ""•volation, Marat qu'on ne nous a guère représenté que c')fiime publicîste. On aime à voir se confondre dans le môme individu l'homme d'idées et l'homme d'action. Cependant il '^e/aut pas donner à cette dernière qualification une signification trop restreinte, et s'attendre à rencontrer l'Ami du Peuple dans les rues de Paris, armé d'un sabre, à toutes les J<>urnées décisives, en octobre, en juin, au 10 août. On ne l'y Couverait pas, et pourtant nous ne l'en considérons pas moins ^nime une des personnifications les plus vraies de 1* homme ^'oxlion.

Si ce mot a un sens, il doit signifier l'homme qui agit

<^ontre une force opposante, l'homme qui résiste à son corps

défendant, c'est-à-dire au péril de sa vie. Pour appliquer ce

^^rTne à ceux qu'on est convenu d'appeler les hommes d'idées,

'^^^3 écrivains, nous dirons : celui qui ne rédige ses principes

T^'à huis clos, ou ne les propage que clandestinement dans

'^^^ crainte de compromettre sa sûreté personnelle, celui-là

"^^^t pas hpmme d'action, on ne lui doit ni blâme ni recon-

'^^'ssance. Celui qui ne les rédige ou ne les propage qu'à la

^^^ndition d'en diminuer TelTet par des restrictions, par des

^^^nfimages apparents à l'ennemi, par d'ingénieuses équi-

^ ^ues, et cela dans le but de recueillir tous les profits de la

*"^Putation d'homme de progrès, d'homme d'opposition, sans

^^ subir les dommages, celui-là n'est pas homme d'action;

^ ^st l'espèce la plus commune, elle compose la tourbe des

Journalistes; c'est la tâche la plus recherchée, parce que c'est

**^ plus lucrative: l'homme qui la remplit mérite la réprobation

^^ tous, il n'a droit à aucune confiance, à aucune considéra-

•i<»n; ce peut être un homme d*ei?prit, ce ne sera jamais qu'un

Mauvais citoyen.

Maïs celui qui, au défaut de la parole, prend la plume, s*anTioi]ce par une déclaration explicite de principes, déi}r>nce les abus de pouvoir, fait appel à la résistance, répand ou fait répandre, au prix des plus grands sacrifices, sa feuille insurrectionnelle, la signe de son nom pour la revêtir de Tautorit.* d'une conviction plus sincère, et cela au risque de perdre ï5«. liberté, sa fortune et peut-être la vie-, celui-là, sans aucuu cloute, doit être réputé homme d'action, de résistance ; et c'est si vrai, que la loi le frappe aussi impitoyablement que Tinsurgé pris les armes à la main. Tel fut Marat dans tout le cours de la Révolution; sa déclaration des droits, nous allons la faire connaître; ses dénonciations rempliront son journal; ses appels à la résistance sont consignés dans ses placards.

Et croira-t-on qu'au moment même où il soutenait cotte lutte contre la police aux abois, contre la garde bourgeoise à raffut, contre la municipalité, contre la cour ; au moment où, poursuivi par tous les limiers de la contre- révolu lion, il se réfugiait de cave en cave pour signer chaque jour une dénonciation de plus, croira-trQU qu il eut à se disculper du reproche de lâcheté, à prouver qu il était homme d'action? Ue telles injustices ont besoin d'être relevées, alin que celui qui se dévoue au bien public, à la cau>^e du peuple, saciie à quels déboires il s'expose, contre quelle ingratitude il doit armer son courage.

Mais avant de passer aux diUails de la vie du publiciste, achevons de dire quel rôle Marat remplit dans la grande semaine.

« Depuis le mardi soir, jour de la i>rise de la Bastille, jusqu'au vendredi soir, je n'ai pas désemparé du comité des Carmes dont j'étais membre. Obligé de prendre enlin cjuehjue repos, je n'y reparus que le dimanche matin. Le danger n'était plus imminent, et je voyais 1;3S choses un peu [)lus de sangfroid. Quelque importantes que me parussent les occupations d*un coinmidsûre de district, je sentais qu'elles ne conve- "ftieat nullement à un homme de mon caractère, moi qui ne

voudrais pas de la place de premier minisire des finances^ pas même pour m'empècher de mourii* de faim. Je proposai donc au comité d* avoir une presse et de trouver bon que, sous ses auspices, je servisse la patrie, en rédigeant l'histoire de la Révolution, en préparant le plan de Torganisation municipale, en suivant le travail des États Généraux. Ma proposition ne fut pas du goût de la majorité, je me le tins pour dit; et, pénétré de ma parfdte inaptitude à toute autre chose, je me retirai... Le plan que j*avais proposé au comité des Carmçs, je Vai exécuté dans mon cabinet et à mes dépens. Mes amis ont fait le diable .pour m'empècher d'écrire sur les affaires actuelles ; je les ai laissés crier et n'ai pas craint de les perdre. Enfin je n'ai pas eniiat de mettre contre moi le gouvernement, les princes, le clergé, la noblesse, les parlements, les districts mal composés, Tétat-major de la garde soldée, les conseillers des cours de judicature, les avocats, les procureurs, les financiers, les agioteurs, les déprédateurs, les sangsues de l'État et Tannée innombrable des ennemis publics. »' [Premiire dénonciation contre Necker.)

La suite de notre travail prouvera qu'il n'y a rien d'exagéré dans ces paroles; et c'est un tel homme que les écrivains modernes accusent de vanité!, A quoi réduit-il, en résumé, ses aptitudes et ses aspirations? A éclairer le peuple comme législateur et comme journaliste. Est-ce bien présomptueux? Ses ouvrages précédents ne lui donnaieiU-ils pas ce droit? u La maladie de Rousseau, l'orgueil, devint vanité dans la tète de Marat, mais exaltée à sa dixième puissance. » (Uicbelet, Histoire de la liévoliUion frunçuisej t. II, p. 38(5.)

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