LE MONITEUR PATRIOTE
SoMMAiRB. — Lettres de Marat aux constituants. — Lettre sur les vices de la'eoiistitution anglaise. — Opportunité de cet écrit. — Ce qui constitue le génie. — Lm mœurs des Anglais en 1771 et celles des Français en 1789. — A quel propos Marat commença te Moniteur patriote. — Citation do ce journal.
On ne détruit que ce qu'on remplace, a-t-on dit avec raison. La monarchie absolue avait été renversée au 14 juillet; mais, pour qu'elle ne se relevât plus, il fallait une constitution nouvelle fondée sur des droits communs, sur des droits substitués au caprice d'un seul. Si, la veille du combat, les députés du Tiers avaient juré de ne se sépara qu'après avoir rempli leur mandat, à plus forte raison ne leur était-il pas permis de l'oublier le lendemain de la victoire; et, l'eussent-ils fait, le peuple leur aurait rappelé le serment du Jeu de Paume ; pour la première fois en France, il venait de sentir sa force, et tous les partis étaient encore en émoi de ce rugissement d'un instant. Marat savait bien que dans la vie d'un peuple il y a des occasions qui ne se représentent jamais et dont, par conséquent, il faut savoir tirer tout le parti possible ; aussi dans l'intervalle qui sépare l'ouverture des Étals Généraux de la publication de son journal, n'avait-il pas été indifférent à ce qui se faisait à l'Assem- Uée nationale. Il nous apprend, en elTet, dans son numéro 13, ' .JBU l'honneur d'écrire à nos seigneurs les États Géné- >ngi lettres qu'il publiera un jour. » Malheu-
VICKS DD LA CONSTITITTIOX ANGLAISE. i:>7
reusement elles ont été saisies par la police de Lafayette, et l'auteur, pressé par les événements et surpris par la mort, n'a pu en recomposer le texte. Il ne nous en reste qu'une entière « présentée le 23 août 1789 aux États Généraux sous ce titre : Tableau des vices de la constitution anglaise ^ destiné à faire éviter une série d'écueils dans le gouvernanent fur nos députés veuloit donner à la France. » Son journal renferme un fragment d'une autre lettre, mais c'est tout.
En même temps que Marat en I77û avait fait imprimer
^n Angleterre ses Chaînes de l' esclavage , il avait cherché à
rféinontrer aux Anglais les vices particuliers à leur propre
^institution ; à cette fin il leur avait présenté le Tableau que
^*x-huit ans plus tard il crut devoir dérouler à nouveau
^^vant les Français. On se rappelle qu'il s'agissait en 1774
^^s élections des membres d'un nouveau parlement; le travail
^^A publiciste devait donc s'étendre plus particulièrement sur
'^ loi électorale. C'était attaquer le mal dans sa racine, puis-
ï^^^ilest vrai de dire que de mauvais députés ne feront jamais
e de mauvaises lois, qu'on ne saurait cueillir des figues
T des ronces, que toute royauté n'élira jamais que des sup-
»ts de tyrannie. Or, l'écrivain se résumait ainsi : « Pour
médier aux maux quQ je viens de décrire, je propose quatre
k>îlls à décréter comme lois fondamentales de l'État : 1*> ôter
^ la couronne la nomination des députés ; 2^ lui enlever le
ï^rivilége de créer des pairs; 3*» exclure du parlement tout
cttoyen tenant une place quelconque à la disposition du roi ;
fc* que la vérification des comptes du gouvernement et de
l'état du trésor public soit ordonnée, toutes les fois que trois
membres de la chambre basse en feront la motion motivée. »
VoQvrage ne fut pas plutôt répandu qu'il produisit un grand
^'^t, on réclamait partout la réforme ; la question fut agitée
^î^sle parlement môme, le troisième bill accepté, et l'auteur
îwîclamé par les sociétés populaires.
M. Michelet avait-il lu cet écrit, quand il a avancé que Marat n'entpndalt rien à la constitution anglaise?
Ce résumé suffit pour prouver rà-pïX)pos de l'envoi de du Tableau aux constituants de 1789; on sait quels privilèges la réaction rassurée allait bientôt rendre à la couronne , on se souvient qu'elle décréta, entre autres, le cens électoral; Marat n'avait donc fait que pressentir ce qui allait bientôt arriver, mais il devait à l'Assemblée un avertissement qui lui donnât plus tard le droit de l'accuser. N'alla-t-on pas jusqu'à proposer à la France deux chambres aussi? « L* anglomanie, comme ditTauteur, s'était emparée des esprits; la constitution anglaise passait depuis longtemps pour le chef-d'œuvre de la sagesse humaine ; et, en effet, avant celle des États- Unis, il n'en était point de plus parfaite. » Mais cet engouement pouvait jeter dans les plus grands dangers, et la contrerévolution ^espérait secrètement en tirer parti pour reconstituer le pouvoir royal , ébranlé par la défaite de juillet. Combien il était utile dès lors de faire ressortir les vices de cette constitution anglaise, que le comité français, dont Mounier était le président, avait secrètement dessein d'imposer au pays!
Encore une fois que pensez-vous d'un homme dont les écrits sont aussi utiles dix ans après leur apparition que le jour où il les composa? N'est-il pas marqué du sceau du génie? N'est-ce pas à ce signe qu'on en reconnaît les œuvres? S'adresser à tous les siècles, à tous les peuples par la généralité des idées et des principes, n'est-ce pas le cachet de la vérité ? n'est-ce pas une preuve aussi qu'on n'a pas sacrifié aux petites passions de parti, aux opinions à la mode, aux besoins d'applaudissements? et, par conséquent, n'est-ce pas' une preuve d'abnégation autant que de supériorité d'intelligence? Avonsnous déjà oublié que voici le troisième de ses ouvrages que Marat peut faire réimprimer dans le cours de la Révolution, et que le plus récent date de 1780 ? Et ne vous aperce vez-vons point qu'aujourd'hui même il y aurait profit à y trouver? Mais j'oublie, moi aussi, qu'il s'agit de Marat, et que lui accorder du génie serait s'exposer aux sarcasmes des saltimbanques de la phrase. Qu'importe? faisons récolte de prin-