CHAPITRE Xn
SoMMAiRK. — Motifs de la publication. — Réaction royaliste. — Date de la créKtton du journal, — Caractères de la rédaction. — Ce que doit être un véritable joaroar liste. — Marat sera seul rédacteur. — La feuille prend le titre d'Ami du Peuple- — Son format. - Publication du Junius français. — Nombre des numéros dont c«i autre journal se compose. — Marat insère des articles dans VOratew du PeujAt* — Danton et Robespierre n'ont jamais collaboré avec Marat. — Brochures et pi*" cards. — Moyens employés par l'autorité pour ep empêcher la propagande. — lot*" midatton des imprimeurs. — Marat se fait lui-même imprimeur. — Persécution»- — Le journal porte les empreintes des époques qu'il a traversées. — C'est le meill^^^ document pour l'histoire. — C'est le re''u}5e des opprimés. — Lettres de dénonci*" tion. — Fausses dénonciations. — Habileté de Marat à les découvrir. — Les d^P**" tés doivent étro rémunérés. — On no peut ou aucun cas suspendre le pouvoir «^^ cutif. — Reproche fait à l'écrivain de so répéter. — Reproche d'inconvenance- ^^ Dos faux Amis du peuple. — Autres manœuvres du pouvoir pour entraver *^ publication. — Contradictions de M. Michelct. — Le journal continue même ap*^^ la Constituante. — Marat s'enrichit-il comme journaliste ? — Autres contradiction»* de M. Miclielet. . — Qualification donnée au journal par la veuve de Marat.
Après Texposé des principes Tapplication , après le lég'^slateur le journaliste. A quelques jours de date de la publî^^" tion du Plan que nous venons d'analyser, Marat fit pani-^^^e le premier numéro de son fameux journal. Il nous en donne lui-même les motifs : « La manière dont les États Gênéra.ux avaient été composés, la multitude d'ennemis de la Révolution qu'ils renfermaient dans leur sein, le peu d'aptitude et de désir que le plus grand nombre montrait à faire le bonheur public, m'avaient fait sentir la nécessité de surveiller avec sollicitude l'Assemblée nationale, de relever ses erreiH'S, de la ramener sans cesse aux bons principes, d'établir et de défendre les droits des citoyens, de contrôler les dépositaires
de l'autorité, de réclamer contre leurs attentats, de réprimer leurs malversations, desseins qui ne pouvaient s'exécuter qu'à l'aide d'une feuille vraiment nationale. J'entrepris donc un journal public. » {Appel à la nation,)
Il n'y avait rien là dexagéré. On était à peine à un mois de date de la prise de la B.istille, qu'à TAssemblée Lally* Toilendal proposait déjà de traiter comme rebelle quiconque enfreindrait la lidélité due au souverain, et par souverain il entendait Lotiis XYI ; Mounier, Malouet voulaient qu'on rendît au roi son pouvoir; d'autres conspirateurs royalistes voulaient livrer la France aux Anglais, leur ouvrir le port de Brest; ils furent découverts, et le ministre Montmorin s'était refusé à juger les conpa!)les; les trois cents électeurs de Paris vivant, pour la plupart, des anciens abus, s* obstinaient à rester maîtres du pouvoir municipal et faisaient amnistier Bezenval; finalement 1rs représentants décrétaient que le Cliâtelet, tiibunal composé des créatures de la cour, serait chargé de juger des hommes accusés par le public de l'avoir défendue; Bailly^ le maire nommé par les districts, ordonnait que rien ne serait iai|)rimé sans >on autorisation; la police de la Ville remplaçait les censeurs royaux ; Lafayette , général de la garde nationale, faisait éliminer cent quatre-vingt mille citoyens, et créait une- garde à ses ordres en soldant et en incorporant dans la milice parisienne les gardes françaises. S'agissait -il de la Dérlanttion des droits de V homme : <( On ne peut sans imprudence, s'écriaient le duc de Lévis et le comte de Noailles, déchirer tout à coup le voile qui dérobe les pi incipes aux yf ux du peuple » ; Mirabeau demandait qu'on né fît cett(î déclaration qu'après la Constitution; enfin une famine concertée pour amener le peuple »à composition dévorait i(»ute la France. Voilà l'histoire vraie de cette époque, destinée à remplacer les panégyriques de convention. Est-ce ass*»z pour prouver que Marat n'exagère pas la nécessité de si^^naler à la nation, victorieuse hier, que déjà ses ennemis ont repris du terrain, et que le plus pressant
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besoin , c'était d'éclairer le peuple sur ce qu'il lui restait à faire ?
Le 8 septembre 1789, on répandait dans Paris le prospectus d'une feuille nouvelle intitulée : Le Ptibliciste parisien^ journal politique^ libre et impartial^ par une société de patriotes^ et rédigé par M, Marat^ auteur de VOffrande à la patrie y du Moniteur ^ du Plan de Constitution ^ etc. y etc. y avec cette épigraphe, qui avait été celle de Jean -Jacques : « Vitam impendere vero : Meurs, s'il le faut, mais dis la vérité! »
L'annonce dut faire sensation : on venait de lire les brochures que l'auteur avait publiées depuis quelques mois seulement, on connaissait par conséquent ses opinions en politique* elles avaient attesté un radicalisme qu'il ne serait pas facile de soutenir sans soulever de violents débats; on savait en outre que Marat avait beaucoup écrit, ce qui dénotait au moins une grande facilité et une prodigieuse activité d'esprit ; ceux qui avaient assisté à ses démêlés avec les Académies pouvaient être convaincus que l'écrivain ne concevait pas une médiocre idée de lui-même, ce qui ne laisse pas de soutenir dans la lutte; enfin ceux qui entretenaient des rapports intimes avec l'homme privé s'attendaient à tout d'un caractère aussi énergique, d'une volonté aussi inébranlable, d'une conviction aussi fermement arrêtée.
Lui-même ne cherchait pas à s'en cacher : « En combattant les ennemis de l'État, j'attaquerai sans ménagement les fripons, je démasquerai les hypocrites, je dénoncerai les traîtres, j'écarterai des affaires publiques les hommes (jui spéculent sur un faux zèle, les lâches et les ineptes Incapables de servir la patrie, les hommes suspects en qui elle ne peut prendre aucune confiance. Quelque sévère que soit ma plume^ elle ne sera redoutable qu'au vice, et, à l'égard même des scélérats, elle respectera la vérité; si elle s*en écarte un instant pour blesser l'innocence, qu'on punisse le téméraire, il est sous la main de la loi. » [L'Ami du Pmple^ N** 13.)
Etqae les hommes du pouvoir et du privilège n'espèrent pas rintimider par leur grandeur de convention : « Je ne distingue les hommes que par leurs qualités personnelles ; j'admire les talents, je respecte la sagesse, j'adore les vertus, je ne vois dans les gi*andeurs humaines que les fruits du crime ou les jeux de la fortune. Toujours je méprisai les idoles de la faveur et n'encensai jamais les idoles de la puissance. De quelque titre qu'un potentat soit décoré, tant qu'il est sans mérite, il est peu de chose à mes yeux ; et tant qu'il est sans vertus, il n'est à mes yeux qu'un objet de dédain. » {L'Ami du Peuple y NMS.)
Les menaces n'auront pas plus d'empire sur lui que la iansse grandeur : « Je sais ce que je dois attendre de la foule des méchants que je vais soulever contre moi; mais rintimidation ne peut rien sur mon àme ; je me dévoue à la patrie et suis prêt à verser pour elle tout mon sang. » {Ibid,). Après trois années de publication de sa feuille, quand toute la nation, tenue en éveil par ses écrits, aurait pu comparer sa doctrine avec ses actes et*lui reprocher les contradictions, il prescrivait lui-même les conditions auxquelles on s'acquiert le titre glorieux de véritable journaliste patriote : « Ses fonctions consistent à veiller sans cesse pour le salut du peuple contre les ennemis publics, fonctions sublimes, qui exigent un dévouement sans bornes à la patrie et le concours de toutes les vertus qui élèvent l'humanité. Avant tout il doit être pur dans ses mœurs el irréprochable dans sa conduite ; moirement, de quel front censurerait -il dans les autres les TÎces qui le flétriraient lui-même?
« Il a besoin d'une impartialité à toute épreuve pour attaquer, sans acception de personnes, Jës fonctionnaires publics qui négligent leurs devoirs, les administrateurs infidèles, les juges prévaricateurs, les ministres des lois qui les font servir à opprimer l'innocence ou à protéger le crime, les dépositaires de l'autorité qui malversent, et les traîtres qui machinent la perte de l'État.
186 JEAN-PAUL MABAT.
« n doit renoncer aax plaisirs, aux douceurs, au repos de la vie, pour sacrifier ses veilles à la recherche des injustices et des attentats, des complots, des machinations et des trahisons qui compromettent la tranquillité, la liberté et la sûreté publique.
« Il lui faut un courage indomptable pour braver les ressentiments, la haine et les vengeances des hommes puissants qu'il dénonce ; pour mépriser les injures, les calomnies, les menaces, les dangers accumulés sur sa tète par les scélérats qu'il couvre d'opprobre ou qu'il dévoue à la vindicte puUiqae.
(t EnOn il doit porter TabDcgation de lui-même jusqu'à l'héroïsme, pour immoler son être tout entier an bonheur public ; pasuter %e$ jours dans les pri talions y les humiliations^ les chagrins , les alarmes ; vivre au milieu des pièges et des embûches; avoir sans cesse sous les yeux Tunage de la mort ; se résoudre à verser son sang goutte à goutte, s'exposer même à périr ignominieusement sur Féchafaud pour le salut du peuple ignorant et égaré, qui trop souvent le dédaigne, qui l'outrage quelquefois, et dont il est presque toujours méconnu. » {Journal de la République j N* 46.)
Qui se sent disposé à tant de sacrifices? Qui voudra, qui pourra le suivre dans une voie aussi périlleuse? Qui osera lui prêter une collaboration aussi compromettante? Personne; il le sait, aussi écrit -il : u Jaloux de ne laisser paraître aucun article qui ne soit digne du public, l'auteur n'a voulu prendret aucun autre engagement avec ses collaborateurs, que celui qui se bornerait à lui fournir des faits bien constatés. Ainsi chaque article du journal portera son cachet, n {Prospectus.) Cachet est le mot. Quoi qu'ait essayé la cupidité mercantile, ou la réaction aux abois pour le contrefaire, nul n'y est parvenu. C'est bien de son journal qu'on peut dire : le style, c'est rhonime. Pour faire du Marat, il fallait être Marat.
Dès le sixième numéro le titre se modifie, la publication prenrl un caractère de personnalité plus exclusive encore, elle se nommera VA)ni du Peuple^ et ce nom se confondra si
liieB avec celui du rédacteur, que désormais Marat n'en porten plus d'autre. Nous verrons à quel prix il conquit ce titre, s'il en fut vraiment digne, et quelle fut sa récompense. Quelques mois après l'apparition du journal, ses amis lui cooseillaient, pour sa propre sûreté sans doute, de changer ce titre. 11 élait en droit déjà de leur répondre : a Vous m'invitez à quitter le titre d*Ami du peuple, c'est tout au plus ce que pourraient faire nos plus cruels ennemis... En le prenant, je n!ai consulté que mon cœur; mais j*ai travaillé à le mériter par mon zèle, par mon dévouement à la patrie, et jecruis avoir fait mes preuves. Consultez la voix publique, Toyei la foule d'infortunés, d'opprimés, de persécutés qui, chaque jour, réclament mon appui contre leui's oppresseurs, et demandez- leur si je suis l'ami du peuple. Au demeurant, ce sont les bienfaits seuls qui font le bienfaiteur, et nun le cooseniement de l'obligé. » [L'Ami du Peuple^ N" 105.)
Il tint si bien sa promesse, qu'à son treizième numéro, de tous les côtés, on se plaignait du scandale que causait sa feuille, et lui répondait : u Les ennemis de la patrie crient au Uasphème, et les citoyens timides, qui n'éprouvent jamais les élans de l'amour de la liberté, ni le délire de la vertu, pâlissent à la lecture. On convient que j'ai raison d'attaquer la faction corrompue qui domine dans l'Assemblée nationale, niais on voudrait que ce fut avec modération : c'est faire procès à un soldat de se battre en di^sespéré contre de perfides ennemis. » [L'Ami du Peuple^ N" 13).
Le fait e.st qu'à un mois de date de la publication le rédacteur avait déjà rcju deux fois l'ordre de comparaître divant le tribunal de police de la Commune. Le danger dévouant plus grand de jour en jour, Marat ne veut pas que d'autres le partagent et soient même soupçonnés de lui don- D'^r leurs conseils; aussi le sous-titre se modifie-t-il enore, et ces mots : pur une sorivlâ de patriotes disparaissent à
jamais. L*Ami du peuple va seul désormais faire tète à T'jrage. Nous ne donnerons piis dans ce chapitre les détails
de toutes les persécutions qu'il eut à souffrir, de toutes les difficultés qu'il rencontra dans la publication ; ce récit composera la biographie de l'auteur k nous n'avons ici à ne nous occuper que de la feuille en elle-même.
On a peine à concevoir comment un hoitime a pu seul suffire à une tâche aussi pénible et aussi longue. Quand on pense que de septembre 1789 jusqu'au 14 juillet 1793, il rédigea jour par jour un numéro qui ne comprenait pas moins de huit pages in-octavo! Et qu'on ne s'imagiife pas que les comptes rendus des débats de l'Assemblée, que les nouvelles diverses absorbassent, comme aujourd'hui, les deux tiers du journal. Ce ne fut guère que dans les premiers mois de la publication que le rédacteur s'astreignit à analyser en quelques lignes les travaux de la Constituante; jamais il ne descendit au rôle de nouvelliste : « Les nouvelles n'entrent jamais dans mon plan que pour servir de texte à mes réflexions, lorsque les événemennts annoncent quelques pièges, quelques, malversations, quelques complots, ou qu'elles servent de preuves aux vices de la constitution, à l'impéritie ou à la vénalité des législateurs. » {L'Ami du Pmple^ N® 283.) Généralement la feuille tout entière est consacrée à la discussion des principes qu'il a posés dans sa Consitution, à leur développement ou à leur application; sa correspondance n'y est consignée qu'autant qu'elle a trait à quelque dénonciation des ennemis du bien public; très-rarement il occupe le lecteur de ses affaires privées : ce n'est que lorsqu'elles révèlent quelque abus du pouvoir. Néanmoins la matière est si abondante, que souvent la feuille ordinaire ne suffit plus, alors il ne lui faut pas moins de douze, quelquefois même seize pages de rédaction. Souvent vous tournez le feuillet, et tout à coup, sans que le sujet change, les lignes se resserrent, s'entassent, les caractères d'imprimerie se font petits jusqu'à devenir presque imperceptibles, tant les réflexions débordent : il semble que l'imprimé soit le décalque du manuscrit.
Ces ressources même ne lui suffisent pas. Un jour, le ! joio 1790, au moment où le pouvoir était le plus acharné contre lui, il conçoit le dessein de fonder une seconde feuille politique qui paraîtra en même temps que l'Aîni du Peuple^ qa'il rédigera seul encore : il lui reste tant à dire, tant à dénoncer! En conséquence, au numéro 125 de sa feuille ordi- Baire, on lisait : « Malgré les dégoûts et les embarras que me SQScitent les ennemis de la Révolution, ils ne parviendront pas i ralentir mon zèle. Ne pouvant presque jamais à temps faire eoirer dans VAmi du Peuple des articles qu'il importerait infiniment de mettre sous les yeux du public, je viens d'entreprendre un nouveau journal sous le titre de Junius français^ (pi servira de supplément à l*Ami du Peuple. Ainsi je vais combattre des deux mains pour la patrie ; il paraîtra lundi Batin. » Pour qu'on ne se méprit pas sur le caractère de la rtdaction, il ajoutait deux numéros plus loin : a Tous les micles du Junius français sont de moi, quoique les trois freœiers ne portent pas mon nom. »
Hais cette nouvelle publication dut s'arrêter à son Maëme numéro inclusivement. L'auteur avait entrepris une tâche au-dessus de ses forces, au-dessus des forces d*un bomme. On comprend à peine qu'il Tait commencée, quand On songe aux difficultés souvent insurmontables que lui opposaient la police, le ministère, Lafayette, Bailly, les concurrents, les contre-révolutionnaires. Il espérait, pensons-nous, *courager ses ennemis à force d'audace, d'énergie. iMais ils étaient cent contre un, et ils avaient pour eux toutes les ressources que possède contre le peuple un gouvernement salarié ^l maître d'abuser. Marat dut céder, nous voulons dire qu'il dut s'en tenir à la publication exclusive de VAmi du Peuple-^ <ït la tâche était déjà telle, que personne autre ne l'a entreprise, que personne n'aurait pu la remplir. Veut-on se faire Qoeidée des obstacles matériels seulement; qu'on sache que pendant la publication du Junius^ vingt-quatre jours au plus, k journaliste fut réduit à changer quatre fois d'imprimeur.
490 lEAN-PÂUL HARAT.
Alors il s'avisa d*un autre moyen : si, sa feuille composée il survenait une mesure d* urgence à prescrire, il lacommoniquait à Fréron, rédacteur de rOratcur du Peuple y en qui seul il avait confiance, qu*il se complaisait à- proclamer aoQ successeur, son second ; et celui-ci se hâtaût de l'insérer dus bon journal qui ne perdait rien , tant s'en faut^ à cette coUaboration. Ajoutez, car c'était une des tactiques de Harati l'égard des patriotes, que F Orateur du Peuple^ise trourait par ces insertions irrévocablement engagé dans la cause de la liberté. Quelquefois i en l'absence de Fréron, il rédigeait h lui seul les deux journaux. Le 8 mars 1701, il écrit : « M' étant. chargé de la rédaction de l'Orateur du Peujk pendant la maladie de l'auteur, je préviens mes lecteun qu'ils y trouveront la dénonciation des soldats suisses contn leurs oiTiciers. » Cette activité d'esprit dépassait tellement os qu'il est permis d'attendre d'un homme, que les mieux intestionnés même , ne pouvant la concevoir, soupçonnaient Dafrton et Robespierre de collaborer avec Marat. L'Ami du peuple s'en est toujours défendu hautement et de façon à ne plus laisser de doute. On sait assez que Danton n'a jamais écrit deux pages dans aucun journal, c'était un parti pris. Quant i Robespierre , on peut lire ce que le journaliste affirmait en mai 171)2 : « Je déclare que non-seulement Robespierre ne dispose pas de ma plume , quoiqu'elle ait souvent servi à la rendre justice; mab je proteste que je n'ai jamais reçu ancnne note de lui, que je n*ai jamais eu avec lui aucune relatîQi (lirecte ou indirecte « que je ne l'ai jamais vu de mes joon «lu'une seule fois, n {L'Ami du Peuple, X* 648.) Jamau W de wvs jours quune seule fois y et cela en mai 1702 : tut Toublioiis pas!
Pour faire face aux événements qui se précipitiieiit Marat avait encore adopté deux moyens : les brochures spé ciales et les placards. Nous aurons Toccasion de donner dai le cours de cette étude l'analyse des principales brocbnie Quant aux placarijis, nous devrons souvent les reproduire <
eitier, taat ils eurent d*influence sur les principales mesures lérolutioniiaires ; aus^ l'auteur les réservait-il pour les grudes circonstaDces : c'était, pour ainsi dire, sa grosse artOlerie, et Ton peut se faire une idée de l'émotion publique qi'iis produisaient, quand tout à coup Paris, se réveillant, en TOfaitses murailles couvertes; quand les crieurs les répanaient par milliers et presque pour rien ; quand les agents de il police couraient de tous côtés pour en empêcher la disIriiMitioQ. « Un nouveau placard, se disait -on de tous co(és; nous sommes à la veille de quelque terrible catastrojkl > Et les patriotes électrisés se levaient dans l'attente.
il faut suivre la lecture du journal feuille à feuille « voir avec quelle activité Marat répond à tout, ici par une discusaoo de principes, là par une mesure révolutionnaire, ailleurs ^ane révélation qui déjoue^ d'un trait de plume, tout un complot longuement combiné; il faut, dis- je, se convaincre pur soi-même qu'il n'y avait pas de machination possible poor les ennemis du peuple tant que veillait l'infatigable sentie, pour comprendre tous les moyens qu'ont imaginés Ips agents de l'autorité afin de se débarrasser, à quelque prix que ce fût, d'un tel homme.
Cest vraiment un récit qui déchire, que celui des mflle Mpsqui Tout frappé un à un avant qu'il tombât sous le poignard : ce sont ses imprimeurs qu'on intimide en les •ttaçant de leur enlever leurs privilèges, de les ruiner par itt amendes; ce sont les patrouilles de Lafayette qui arra- ^i le journal des mains des colporteurs ; c'est la poste qui Stèles numéros; c'est lui-même qu'on pourchasse comme ••6 bête fauve, quon force à se résoudre, pour dernier *crifice, à vendre tout ce qu'il possède, à engager la dot de ftfenme, à faire, comme on dit, argent de tout pour fonder ue imprimerie; résolution qu'il mit en efl'et à exécution, le; !S novembre 1789, rue de l' Ancienne-Comédie, 30. 11 est ermis de conjecturer que cette détermination dut faire nuide rumeur à la Commune, car Railly n'avait plus, connue
moyen de répression, la ressource d'intimider les impri* meurs; aussi verrons-nous qu'à partir de ce moment les poursuites devinrent plus violentes; on n'aspirait à rien moins qu'à le ruiner d'un coup. Mais lui : (( Me voilà donc en état ' de faire paraître ma feuille sans dépendre des créatures d« l'autorité. Pour sauver la patrie avec plus de succès, je me suis fait imprimeur ; je m'honore de mon nouvel état, mai» À je dois prévenir mes lecteurs qu'il ne sortira de mes presses i que les productions de ma plume et les écrits des vrais dé* fenseurs de la liberté publique et de l'innocence opprimée , car l'Ami du peuple n'entend pas faire de la typographie un métier de lucre. » [L'Ami dû Peuple^ N* 71.)
Il y paraît bien par le résultat commercial des deux pre-s miers mois de publication qui viennent de s'écouler. Ouvrons les livres et voyons l'état de la caisse : « L'auteur ayant abandonné les trois quarts des produits de son journal aux libraires chargés de la manutention , et n'ayant pas touché une obole sur l'autre quart, a non-seulement trouvé la caisse vide, maïs chargée de dettes. Déterminé à brouter l'herbe plutôt que de donner sujet à ses souscripteurs de se plaindre, et prenant sur lui le soin de les satisfaire, il s* est seul chargé de la publication de sa feuille, et il croit pouvoir répondre que le service s'en fera dorénavant avec ponctualité. » {LAmi du Peuple, N*» 71.)
La rage des fonctionnaires dénoncés était telle, qu'on les vit souvent descendre à des extrémités qui les couvraient de ridicule. Le 5 janvier 1790, par exemple, Coucher d'Argis, un conseiller au Cbâtelet, ne rougit pas de s'abaisser au rôle d'agent de police. On le vit en personne appréhender au collet un malheureux colporteur de rAmi du Peuple, et le traîner lui-même par-devant le commissaire. {L'Ami du Peuple^ N' 95.) Que d'entravés à la publication d'une feuille de papier! et le journal ne compte encore que quelques mob d'existence! et nous ne sommes encore, pour ainsi dire, qu'au lendemain de la prise de la Bastille, au lendemain des jour-
JOIRNAL LWMI DU PEUPLE. 493
Bées des 5 et 6 octobre! Que sera-ce quand la réaction, re-
derenue maîtresse, combinera tontes ses forces? Mais de quel
crime Xarat était-il donc coupable? vous demandez -vous.
Da crime de dénonciation des fonctionnaires infidèles. Rôle
abj<»ct! répliquez -vous sans doute. Nous reviendrons sur
celte question, elle exige un chapitre à part, et nous ne pou-
Tons répondre à toutes à la fois. Achevons ce qu'il nous reste
à dire du journal fAîni du Peuple considéré sous tous ses
rapports.
En dévorant ces six cent quatre-vingt-cinq numéros où
sont jetées à la hâte sur un papier blanc, gris, jaune, bleuâtre,
peu importe, tant de questions brûlantes, tant de critiques
des actes du gouvernement, des décrets de l'Assemblée, des
ordonnances municipales, de motions des districts ou des
dobs: tant de dénonciations de faits inirjues accomplis par
des hommes objets, le plus souvent, de l'enthousiasme des
nasses; tant de mesures nouvelles enfin à opposer à tout ce
^ui se fait, on dirait que chaque feuille porte empreinte la
physionomie de Teflet qu'elle va produire; on croit assister
*w scènes populaires qu'elle souleva, on se surprend au
œdieu d'une des rues de Paris en émoi, on entend le crieur :
« Voilà qui vient de paraître : c'est la dénonciation de VAmi
*/ Peuple contre le sieur l^oucher d'Argis , accapareur des
fonctions publiques, indigne agent de l'autorité et citoyen
dangereux » {VAmi du Peuple^ N*» 97); ou bien : a Motifs
pressants de refondre le Chàtelet ou de Tabolir totalement. î)
ftW., N''^^.) Gomme l'intérêt était éveillé par ces attaques
» bout portant! Les fautes dans le texte, les changements
dans les caractères d'imprimerie, les fréquentes erreurs dans
'a pagination, dans les dates, les transpositions sans nombre,
*nl les plus authentiques témoignages de la précipitAtion
fe événements, des entraves opposées à la rédaction, de la
^^^ qui agitait le public et l'auteur. Qu'importaient au
fecteur, après tout, les fautes de typographie? Ne savait-il
pas dégager la vérité du contre-sens? pouvait-il douter des I. *a
49'* JEAX-PALL MARAT.
principes d'un homme qui, vingt fois, revenait sur ie même sujet? L'auteur était plus sensible à ces erreurs matérielles, il craignait toujours qu'on ne se méprît sur son caractère, sur ses opinions; c'est qu'il savait quel parti en pouvaient liner <es ennemis; aussi s'en plaint-il cent fois dans son journal. C'est wn de ses plus grands chagrins, et 'comme ces fautes, souvent très -grossières, se répétaient chaque jour, il était dans un état continuel d'inquiétude, d'irritation fébrile. Eh bien, malgré tout cela, et peut-être à cause de tout cela, VAmi du Peuple est, de tous les journaux de la Révolution, celui qui vous attache le plus irrésiftiblement : on se croit môle à toutes les scènes, on prend parti, on est saibi par l'engrenage, et, tout' palpitant, la tête brûlante, on se surprend assistant à tous les événements de la grande époque. Nous croyons que le journal de Marat est le document le plus précieux, le plus indispensable qu'on puisse consulter j)our une histoire de la Révolution française. L'interprétatioa des décrets des diverses Assemblées, la dénonciation desprincipaux faits réactionnaires de toutes les autorités constituées, le jeu des intrigues, non-seulement les luttes des grands partis entre eux, mais les dissensions intestines des nuances d'un
même parti, l'opinion des masses sur tel ou tel événement,
voilà justement les connaissances qu'on y peut puiser et (^ constitueraient une liistoire toute nouvelle; je veux direu^c histoire qui ne plierait plus les faits à la politique de tel <>^ tel tribun pour en faire un héros, à la façon de nos écrivai*^ monarchiques, mais qui nous montrerait les plus.fougue*^^ réviWuîionnaires, ceux qu'on nous a peints meneurs de *^ fouliN codant ou\-njêmes à la pression du peuple, comme ** arrive toujours, connue on ne Ta jamais représenté.
Mais à i^art hi politique proprement dite, politique doU^ \\o\\< connaissons déjà li^ principes et dont nous vérifierons rapplication à |>ropos de tel ou tel événement, de tel ou tel ]Mi> )iinage sur lestpiels Marat nous donueni son opinion dans le c)urs de celte élude ^ voyons quel profit les peiit:s ont tire
de r Ami du Peuple. Que de malheureux détenus pour cause de patriotisme ou même pour quelque peccadille insigrïifianle Marat n'a-t-il pas fait élargir, eu aj»pclantsur eux raîtention générale, en dévoilant les motifs secrets des agents de la force publique, en démontrant la nécessité de nous fain» solidaires les uns des autres, si nous ne voulons pas être individuellement broyés l'un après Tautre! ^'ous ne parlons pas id de Ferai ou de Babcux [VAmi du Peuple^ jN*» i53), mais de milliers d'inconnus, frop peu importants d*ordmaire aux yeux de messieurs les journalistes pour qu ils daignent s'en occuper. Eh bien, nous pourrions prouver, par cent citations, que Marat ne les défend pas avec moins de chaleur que les noms les plus chers à la liberté. On s'est beaucoup récrié sur deux ou trois erreurs de noms, commises en l'espace de quatre ans d'une rédaction quotidienne , et presque aussitôt relevées que faites par le rédacteur (nous le prouverons bientôt), pourquoi ne s'être pas fait aussi l'écho de la reconnaisttnce de tous ceux que, p*ar la vigueur de ses dénonciations, par son insistance, il a ai radiés aux mains de la police ? C'est *qne les petits pèsent trop peu dans la balance de ces écrivains qui n'estiment les hommes dignes de leur attention qu'en raison du bruit qu'ils font.
Ce n'est pas seulement celui qui crie du fond de son cachot sans que sa voix puisse être entendue, qui intéresse ^Ami du Peuple j ce sont aujourd'hui de pauvres invalides dont les administrateurs cupides rognent les portions de livres déjà si petites [VAmi du Peuple ^ N** 15â); ce seront demain de simples soldats qui ont à se plaindre des injustices ^e leurs oHîciers ; toujours, toujours et surtout des petits. Assurément, s'il ne s'était fait avocat que des causes célè- J^fcs, il aurait aujourd'hui plus grand renom : en aurait- il plus de mérite? jN'est-ce pas une observation bien digne de ^niarque que ce soient justement nous les petits, nous qui demain serons à notre tour les victimes des puissants, nous qui serions si heureux de trouver un défenseur courageux et
désintéressé , qui devrions dès aujourd'hui exalter le modèle pour encourager les imitateurs, n*est-il pas étonnant que ce soient justement nous qui ayons conservé de tout temps le plus ardent enthousiasme pour les défenseurs de Louis XVI et consorts, et la plus profonde indiiïérence pour la mémoire de Tavocat du peuple, de Marat? Ce ne sont pas seulement les contemporains qui sont ingrats et insensés, mais encore la postérité. Nous ne savons pas rémunérer par la gloire, dont nous sommes les vrais dispensateurs, 'la plus noble des ambitions, et nous nous plaignons d'être délaissés; en vérité, nous méritons notre sort.
A propos de quelques railleries, plus piquantes que justes, adressées par Camille Desmoulins, dans ses Rcvoltiiions de France et de lirabanty au N" 73, Marat rappelle quelques circonstances dans lesquelles, à force d'énergie, de persévérance, il avait sauvé de prison, de la mort peut-être, des malheureux destinés â assouvir la rage des contre-révolutionnaires; citons des paroles que chacun pouvait démentir si elles avaient été mensongères : « N'eusse -je produit d'autre bien que de faire ouvrir les cachots de la Conciergerie aux^ onze infortunés qui y étaient détenus pour la brûle des barrières, en faisant donner l'assaut à la maison du président de la Cour des aides; n'eussé-je qu'excité cette sainte fermentation qui força les pères conscrits de déclarer irréprochables les auteurs de la brûle de la Bastille; avoir annulé huit cent soixante décrets de prise de corps déjà lancés, et arraché à la mort cent mille patriotes que ce despotisme aurait immolés par le glaive du bourreau , sont de trop beaux trophées pour ne pas bénir la liberté de la presse! » {IJAmi du Peuple ^^"^ â49.)
L'Ami du Peuple devint, àJa lettre, le refuge de tous les opprimés; non-seulement il défendait leur cause, mais il accueillait textuellement l'expression souvent mal rendue de leurs plaintes; le peuple, se disait -il, n'en sentira que mieux la vérité. Pour les insérer, il doublait au besoin sa
feoille, à son propre détriment, puisque le prix de vente restait le même; témoin le récit de l'affaire de Château- Vieux par deux adjudants chasses du régiment pour leur patriotisme [VAmi du Peuple^ N** 206). Marat y ajoutait une adresse aux grenadiers des ci-devant gardes-françaises; il faut lire comme il les presse de se présenter à l'Assemblée nationale et d*inâster sur la réintégration dans leur corps des malheureuses victimes! L'Assemblée résiste, Marat ne craint pas de se compromettre davantage eocore, il lance un de ses plus violents placards intitulé: T Affreux réveil ^ où il provoque l'insurrection de tous les citoyens contre les ennemis de la patrie. Commencez - vous à comprendre pourquoi son journal est encore aujourd'hui mis à l'index de tous les pouvoirs arbitraires?
Mais c'est surtout en détail que les oppresseurs déciment les patriotes ; c'est pour cela que VAyni du Peuple ne s'attache pas moins aux petites causes qu'aux grandes; sa feuille iourmille de lettres de simples citoyens de Paris ou des profinces poursuivis par leurs municipalités, et cette lecture nous apprend mieux quel est le véritable état des esprits en . France que les plus hautes considérations générales. Il semble dire : le plus pressé, c'est le secours à ceux qui «ouffrent. Il se complaît à raconter, par exemple, les détails d'an atroce abus de pouvoir commis par un commissaire de police envers un pauvre facteur de clavecins dont le fonctionnaire a séduit la femme; il dénonce comment la vfctime a été traînée dans la prison de Bicêtre, il nous peint sa ruine complète, il termine par ces mots : « Le sieuy Hcintzler est logé dans la rue Saint-Jean-de-Latran, coût ^ da puits, maison du sieur Ilénar. Comme son barbare persécuteur, après les hoiTeurs dont il s'est rendu coupable, peut être soupçonné de tout, je demande qu'il soit arrêté à Tinstantpar la police, pour qu'il ne puisse approcher de l'asjle de 3;^ victime , que je mets sous la protection du comité de sa ûclion. » {L'Ami du Peuple ^ N^ 272.) Ne sentez- vous pas
I<r» JEAV-PAIL ilAKAT.
saigner le cœur de rbomme? Et quand oa songe que c'est cette frénésie contre les tyrans subalternes qui Fa fait appeler sanguinaire!
Une autre fois, il s'agissait de quelques matelots de Terre- >'euTe indignement traités, il s* écrie : « Au sou\enir de tant de fér^'ciié, le cœur se serre de douleur et suffoque 4*indignation. On gémit sur le sort de ces malheureuses victimes de la cupidité et de la baii>arie« on entre en fureur contre leurs affreux t}*rans... » {L'Ami du Patple . N^ 2S5.) Cette suffocation nous étonne, nous qui ne sommes guère émus q::e par les scêu'^s dont nous sommes témoins; nos journalistes d'ailleurs ne s'occupent guère de ce qui se passe à si longue distance et â propos de si petites gens: est-ce pour cela que nous valons mieux, qu'ils valent mieux que Marat?
El quand il dénonce ces infamies, il ne manque jamab d'intérejser tous les citoyens à la cause du malheureux qu'il défend, afm que nous sentions mieux la nécessité de ooos faire solidaires les uns des autres; que de fois ne l'entend-oa pas s'écrier : « Je somme Bamave, Dubois Craocé, Robespierre, d'éplucher l'affaire avec soin! • {L'Ami du Peuple^ N* 277.) El dès qu'il avait intéressé le public à Taffalre, il ne l'abandonnait plus que justice ne fût rendue; tous les jours il informait ses lecteurs des nouvelles circonstances survenues incidemntent : et c'est justement à cause de cette persistance que Tautoi ité était forcée de céder, c'est cette ténarcité qui prjuvait que ce n'était point une question de simple remplissage , de nouvelle à la main , de faits divers.
Que de dénonciations de ce geni*e ne potu*rions-nous pas extraire des trois à quatre mille lettres particulières in;:lusca dans son journal, ayant toutes trait à un abus particulier da pouvoir, mais se rattachant par ce côté à rhisDire générale l Elles sont si fréquentes qu'on n'y fait plus attention, qu'oo s'en fatigue: de la fatigue à la critique il u'y a qu*un pas; et notre indifférence et notre insensibilité fini^^ent bientôt par faire â llarat un reproche de son incessante sollicitude : nous
D'aîmoDS pas qu'on ait pTns de cœur que nous; plutôt que de Tadinettre nous disons : c est un rôle; et quand il eu eî»t aux appositions, l'esprit humain est fécond en découvertes.
Si nous nous rappk^Ions qoelle importance Marat attachait à ses propres idées, à ses mohidres écrits, on doit lui savoir (fautant plus de gré d*en avoir maiotes fois ajoucné l'^positîon , pour y substituer tel ou tel fait sans importance r^tenii&ïante. Oui, on peut aflirmer que l'Ami du Pmple était devenu, à la lettre, Tasile de quiconque avait à se plaindre de quelque injuste persécution. Nous pouvons calculer, en parcourant le journal, tout le bien quil a fait; nnis qui dira tout le mal qu'il a dû empêcher? Combien d*ageDrs n'ont pas été retenus par la terreur d'une dénondatîoD certaine! Oui, et nous le proclamons à sa gloire, Marat était derem la Méduse de tous les fonctionnaires publics; «t-cc de cela que vous voulez lui faire un crime?
Nous anons cru d'abord remarquer, dans la corre^poft-
dince, une certaine similitude de rédaction qui noas en Ëaûsaii
soupçonner TautheBlicflé, biîms le joomaUste, dans son bq*
néro î|6, nous en explique la raison, car il semble qu'il ait
tout prévu : « Qu*on ne soit pas surpris, dit- il, de retrouver
fe même style dans la plu|)art des lettres que je publie; le
peu d'étendue de ma feuille m*oblige de le» rédiger pour n*eu
prendre que la substance. Au demeurant, je prends sur moit
compte quelques épithètes de celle-ci que j'ai retouchées
pour les adapter au sujet. »
Ce serait une erreur de supposer que les lettres incluses au
jOTimal et non signées lui (?u>8ent été envoyées anonymes et
^oiis^uemment ne méritiSSf'nt aucune confiance ; noits ver-
ï^ns dans un chapitre spécial qu'il n'admettait rien de teL
Mais Uarat ne voulait pas compromettre les signataires; il
préftrait, en insérant la lettre sans nom d'auteur, prendre
'wr lui toute la respensabiliié; c'était à la fois faire acte de
dévouement et encourager les opprimés; njais c'était aussi
^niertir tes oppresseurs, qui savaient bien que la victime
serait entendue du journaliste sans danger pour elle-même.
On pressent que les contre -révolutionnaires ont dû profiter de cette facilité de dénoncer à Marat des abus, et de la certitude d'être accueillis, pour en inventer d'imaginaires, d'insensés quelquefois, pour faire tomber le journaliste dans des» pièges tendus à sa haine de Toppression. Il eut la sagacité d'en découvrir un grand nombre , mais nous n'oserions avancer qu'il eut toujours réussi : qui le pourrait ?\eut-0i) loi en faire un objet d'accusation , pour en conclure qu'on ne doit pas l'imiter, qu'il faut beaucoup de réserve en pareil cas, de peur de tomber dans quelque méprise. iNous ne glisserons pas non plus dans ce nouveau piège, et nous dirons aux journalistes à venir : imitez Marat, comme lui prenez la défense de quiconque est persécuté, des petits surtout dont la voix est si facilement étouiïée; accueillez les plaintes des dédaignes, dussiez -vous être trompés par de faux dénonciateurs; car, je vous le jure, les maux réels causés par les agents d'un pouvoir arbitraire seront toujours mille fois plus irréparables et plus nombreux , que le mal qui peut résulter d'une fausse dénonciation contre un fonctionnaire toujours en droit, après tout, de se disculper. Nous reviendrons sur ce sujet.
L'Ami du peuple faisait un jour allusion à cette perfidie des royalistes, à cette intention de le faire extravaguer pour ôter toute confiance en ses écrits, quand il citait une lettre d'un coirespondant qui lui avait dénoncé qu'un grand nombre d'armes venaient d'être enterrées à Vinccnnes, et que, pour empêcher toute révélation du dépôt, on aniil fait empoisonner tous les ouvriers dans un souper. Le journaruste répondait : « Quelque adroit que soit le correspondant, l'avis qu'il donne à l'Ami du Peuple est trop improbable pour ne pas paraître suspect, même faux... J'invite ces honnêtes gens à ne plus jouer avec l*Ami du Peuple, il ne sera jamais leur dupe. » {L'Ami du Peuple^ N" 251.)
11 s'est produit, à propos de ces correspondances, une
insigne perfidie dont 5[. Michelet est le dernier colporteur moderne , et qu'il est bon de démasquer ici ; elle consiste à attribuer à TAmi du peuple toutes les idées énoncées dans telle ou telle lettre. Nous avons remarqué déjà que T historien affirme à faux que Marat est l'auteur de l'accusation intentée à Lavoisier par un correspondant, d'avoir voulu priver Pwis d'air, en faisant élever des murs d'octroi. On pourrait en dire autant quand on l'entend attribuer à l'Ami du peuple le soapNÇon ridicule que le pouvoir ait miné les piliers de Notre- Dame pour écraser les assistants, et bien d'autres absurdités de ce genre que le journaliste ne laissait consignées que parce que la lettre accusatrice contenait, en même temps, • d'autres faits d'une valeur très -appréciable, d'autres dénonciations très-réelles et très-utiles à répancjre. M. Michelet 8e donne parfois gratuitement trop beau jeu, pour prouver qu'il sait jouer de l'ironief.
A propos des prétendues extravagances de Marat, montrons par des extraits bien autrement importants que les deux ou trois petits faits contiouvés par M. Michelet, montrons, dis-je, que l'auteur du Plan de Constitution est toujours maître de lui, qqand il s'agit de questions qui se rattachent à des principes.
Bien qu'il ne manquât pas de motifs personnels et surtout politiques d'accuser les Constituants, il s'en fallait bien qu il ne sût pas distinguer les imputations injustes des royalistes de celles qui éUient fondées. On se complaisait vers le milieu de 1790 à répandre dans Paris l'idée qu'il était temps de dissoudre l'Assemblée trop coûteuse à la nation. Celte opinion. Jetée comme un os à ronger à l'envie d'une population manquant de pain , pouvait être accueillie à l'égal d'une motion patriotique; nous savons tous aujourd'hui si l'insinuation était adroite. On croit que Marat l'extravagant va se hàier de la propager par la voie de son journal, puisqu'elle le débarrassera de ses ennemis; que peu lui importera l'injustice du prétexte, pourvu que ce prétexte conduise au but. Rien de tout cela , car
202 JEAN-PAUL MAUAT.
Marat sait qu'il ne faut jamais compromettre Tavenir au profit du présent, et qu'un tel acte entraînerait les plus graves conséquences. « Non, mes cliers amis, écrit-il, vous n'êtes pas assez dépourvus de sens pour vous laisser tromper par de plats gueùK payés pour vous pousser à la révolte. Ces coquins-là ne cessent de crier contre les dépenses de l'Assemblée nationale , mais les avez -vous entendus crier contre les dépenses de la cour? Non. C'est qu'ils en profitent. Vous savez que les députés n'ont chacun que dix- huit livres par jour; ce qui est peu de chose pour leur entretien et l'indemnité des torts que leur fait l'abandon de leurs propres affaires, pour s'occuper à vous rendre heureux. Sachez encore que les douze cents députés, payés fêtes et dimanches, ne coûtent à l'État que 8,884,000 livres, c'est-à-diœ le quart environ de ce que coûte le roi, qui n'est bon à rien qu à chasser, manger, boire et dormir... Elle ne coûte, pendant une année entière, que ce que lui coûtaient les maisons des frères du roi... Elle ne coûte pas à la nation ce que lui coûtait un petit voyaye à Fontainebleau... Elle ne coûte pas le quart de ce que lui coùh tait l'une des catins favorites du vieux pécheur Louis XV;... ce que la cour dépensait dans une seule fête, ce que la reine env()yait chaque mois à son frère l'empereur, ce qu'elle donnait chaque bail aux Polignac, ce qu'elle perdait au jeu dans le carnaval. » [L'Ami du Peuple ^ N° 277.)
Si sa pénétration le mettait en garde contre les ]>er(idies royalistes, son bon sens ne l' éloignait pas moins des extravagances patriotiques.
Audouin, dans son Jour/ml universel y recommandait, comtiie un moyen d'aplanir tous les obstacles que mettait le ministère à l'achèvement de la Constitution, celui de suspendre le pouvoir exécutif, pour être rétabli quand tout serait fini : c'était la contre-partie de la motion royalistes On verra si Marat , à cette époque , avait lieu de se plaindre de cet autre pouvoir, combien de fois il en avait dénoncé les criants abus, combien de fois il en avait traduit les membres à la
JOURNAL L'ÂMI DU PEUPLE. iOI
Ittrrede la nation; mais il ne concluait pas de Tabus à la dissoIutioD, comme il est si facile de le faire et toujours avec succès devant une multitude mécontente et imprévoyante. ' Vlarat donc répond au patriote Audoin : « Je ne comprends pas cela. Qu'est-ce qu'un pouvoir dont l'Etat peut se passer pendant quelques années, sinon une pièce parfaitement inutile à l'organisation politique, comme une cinquième roue à uo char? Hais est-il bien vrai qu'on puisse jamais suspendre le pouvoir exécutif sans jeter l'État dans une anarchie complète: carde quoi servent, les lois qu*on ne fait pas exécuter? Ce moyen tant vanté n'aurait donc pas d'autre effet que d*opërer la dissolution de 1;^ société.
« Pour remédier à tous les désordres, il ne s'agit pas de suspendre le pouvoir exécutif, mais de le renfermer dans ses viaies limites, après l'avoir sagement réparti aux différents corps de la machine politique , puisque chacun de ces corps ^'t en avoir une branche pour faire exécuter ses déterminatioiia : le pouvoir législatif, ses décrets; le corps administratif, ses ordonnances; le corps judiciaire, ses jugements; le corps militaire, ses règlements; sans cela la machine politique serait paralysée. » {L'Ami du Peuple y N*278.) Voilà Marat surnommé l'anarchiste. 11 veut décentraliser le pouvoir pour lui ôter sa puissance oppressive; mais il ne veut pas Tabolir entièrement, parce qu'il faut des règles ou des lois dans une société, et qu'une loi sans force pour la faire exécuter n'est qu une duperie.
On comprend que nous ne puissions pas dans cette étude ^ler tous les exemples; on ne nous déniera pas que ceux-ci ^^ soient pris dans les opinions les plus brûlantes; mais on ^^ait intérêt à répéter que Marat extravaguait, afjn que le t^ Ql>le ne prit pas au sérieux ses conseils , afm que la posté- '**le n'y recourût |yas. 11 en a été de TAnii du peup'o, par *^PlX)rt à la politique, comme des milliers de malheureux Mu on a fait jeter dans les cabanons de Bicêtre pour le crime **'*êuiissible d'avoir eu trop raison. Mais, la-polili jue du fou
204 JEAN-PAUL WAllAT.
est encore consignée dans ses livres; qu on la juge et qu'on prononce !
Un autre reproche, fondé cette fois mais non moins injuste en bonne logique, est journellement adressé au journaliste. « Il se répète à chaque instant, » dit-on. S'il revient sur le même sujet, c'est que sans doute on ne Ta pas écouté. Alléguera- 1- on que Fobjet n'en valait pas la peine? Qu'on cite, en ce cas, une seule question si , peu importante que l'écrivain n*ait pas dii s'y arrêter, jusqu'à ce qu'elle ait été bien comprise.
// se repaie! Les principes de la vraie politique sont-ils si nombreux , qu'on puis^se tous les jours en offrir une nouvelle série. ^Mais je vous comprends : vous voudriez que le journaliste, au lieu de revenir sans cesse sur ces questions subversives de ce que vous appelez les idées d'ordre, vous apprît chaque jour du nouveau , c'est à dire qu'il se fit nouvelliste. Vous préférez Tanecdotc piquante aux discussions de fond, le trait scaudaleux à l'exposition réitérée des principes; en d'autres termes, vous voudriez Marat moins sérieux, moins pressant, moins convaincu, prenant sa tâche moins à cœur; je vous comprends, vous dis-je.
Ce que nous avançons de Timportance des questions maintes fois soulevées par xMarat est si vrai, que tout lecteur peut facilement en faire l'épreuve. Qu'il ouvre le journal au hasard, qu'il lise attentivement le numéro qui lui tombera sous la main, il sera tellement frappé de la gravité de la question qu'il se sentira entraîné à poursuivre la lecture d'une feuille si indispensab1e,si palpitante d'actualité. Cependant qu'il la poursuive; qu'il dévore cinq, dix, quinze numéros, et la fatigue le prendra. Pourquoi? C'est que l'auteur aura été obligé de revenir, comme journaliste, sur des points déjà disciftés, points sur lesquels il ne lui aurait pas été permis de s'appesantir une seconde fois dans un ,. ijQais qu'il a d& traiter à nouveau dans un jourfeuille qu'on parcourt aujourd'hui et qu'on
JOUKNAL L'AMI DU PKUPLP:. â03
oiblie demain pour la reprendre quelques jours après; dans une feuille qui n*a pour but qu'un incessant enseignement de principes. Assistez à quelque cours qu'il vous plaira, et, à chaque leçon, vous entendrez le professeur rappeler les lois générales à propos de chaque application particulière. Le journalisme est un professorat, Marat considérait sa tâche comme un enseignement quotidien. Le reproche de se répéter peut-il lui être adressé de bonne foi, aujourdlmi qu il est démontré que c'est l'ignorance , ou tout au moins l'oubli des principes, qui a perdu la Révolution? Mais longtemps encore, pour la perpétuité des abus, on feindra de préférer Camille à Harat, la gazette au journal; n'hésitons pas à le dire, on proclamera la supériorité du mot qui fait rire et n'engage à rien AU principe qui nous crie : Lève-toi et combats.
S'il nous arrive de dire que Marat n'a point été écouté, si n^us l'entendons lui-même exhaler cette plainte, il ne faut pas prendre trop à la lettre cette exagération du zèle patrio- ^que; c'est l'effet du désespoir du moment, d'une insatiable ^piration au triomphe de la liberté. Le fait est que Tinfiltratien révolutionnaire avait fini par pénétrer dans les intelligences les plus rebelles, les cœurs les plus inaccessibles; l*eau tombant goutte à goutte avait percé le roc : le maratisne se faisait doctrine politique, et le maître ne devait cette victoire qu'à sa persistance ; lui-même va constater le résultat : « La sainte doctrine de la résistance à Fexécution des décrets injustes commence enfin à être annoncée par tous les écrivains populaires...' Les Révolutions de Paris^ le pa- 'ï'ïote Audouin en sont venus à nos principes; quant à mon ^'Sciple, COrateur du Peuple^ ce n'est pas le courage qui ^ui manque... J'ai tout fait pour pénétrer la nation de grandes ^'^riiés; une fois arrivée à ce point, alors seulement la Gon- *^*tuiion deviendra ce qu'elle doit être, chaque fonctionnaire Public sera remis à sa place, la justice régnera au nom des *ois, rÉtal fleurira, et les Français seront libres et heureux. » ^^"^ Ami du Pn/yi/r, N^ ^^7.)
20> JEAN-PAUL MAUAT.
Par une autre insinuation perfifle, on a feint de confondre le joui'nal de Marat avec toutes U-s publications ordurîères ou extravagantes de J'é|)0'|ue; c'est à peine si Ton a fait à l'Aîni du Peuple l'honneur de le comparer au Pcrc Durhfne. Or, UDus avons montré, au début de ce chapitre, quelles oblig:iti(ms morales Marat imposait aux journalistes; disons comment il entendait qu'on rédigeât une feuille publique : « Quand on réclame contre l'oppression, il impone que ce soit toujours d'un ton grave, animé, pathétique, jamais plaisant. Les traits de la satire portent bien sur un tyi an, jamais sur la tyrannie. Ces écrits ne servent guère qu'à serrer les nœuds de la servitude; quand les gens sages ne les croiraient pas toujours exagérés, ces écrits n'en liaient pas moins contre leur fin. En amusant la malignité du peuple, ils le font rire de ses souffrances, ils diminuent son ressentiment contre l'auteur de ses maux, et ils le portent à souffrir patiemment. » [L'Ami du Peuple y fJ^ lA^*.) Nous mettons audéfi qu'on trouve un seul numéro dont le style contredise l'engagement. Pourtant je me trompe, il existe, en effet, dans tout le cours du journal un numéro oii deux expressions grossières sont employées j)nr initiales. En parlant de Lafayette, Marat écrivit : « Ce tartufe sans vergogne fait le
J...-r )) Mais la preuve, que le rédacteur n'est pas coutu-
mier cW fait, c'est que, relisant sa feuille, il s'aperçoit de l'expression qui lui e>i échappée; aussitôt il ajoute en note : u Les lecteurs de goût me feront ici quelques reproches, ils diront et rediront sans cesse que ces épithètes ne sont pas du bel usage; je sais cela comme eux; qu'ils ouvrent mes oMivres physiques et philosophiques, ils verront que le style noble ei élevé ne m'est pas étranger. Mais c'est pour le peuple, el' non pour les savants et les gens du monde, que j'écris aujourd'hui. Or, mon premier but est d'être bien entendu. » {L'Ami du Peuple^ N* 321.) Il rétracterait le mot, s'il en connaissait Téqmvalent; mais il s'agit de Lafayette.
Nous avons inumérô déjà bien des moyens infâmes eni-
pjofés par le pouvoir contre une feuille qui était, à vrai dire, SI {dus terrible ennemie. U nous reste à parler de celui de iHisqui a le plus nui à Marat : il s* agit de l'impression de iaux numéros de VAmi du Peuple^ dans lesquels on exagénu't toutes ses opinions politi'|ues au point de les rendre ré- TolUutes d*absurdité, d* atrocité, de contradiction. Dans l'un 00 voit Marat défendre le pouvoir ministériel, ou .se déc1ai*er partisan du duc d*Orléans; dans l'autre il soutient une loi liberticide. Quel habile procédé pour lui faire perdre la confiance publique, surtout dans les mains de gens adroits! A son retour de Londres en 1790, par exemple, il trouve son titre exploité par quatre folliculaires à la fois, écrit- il, fripons sans pudeur, qui ne craignent pas de prendre son nom et son épigraphe. M. de Ciermoni-TonneiTe ne dédaigne pas fcrôle^de faussaire de l'Ami du Peuple. Plus tard, et tour à Vwr, Bailly, Lafayetie, Roland, auront recours aussi à la contrefaçon, par leurs agents, bien entendu : conire un ennemi politique tous les moyens sont bons. Voilà les écrits 4)nt les adver^^aires de Marat extraient encore aujourd'hui des passages révoltants pour nous en l'aire maudire TauLeur. le procédé est atroce, mais si facile !
Marat nous apprend lui-même comment nous pourrons reconnaître ces faux numéros : « Je préviens les Iccieurâ, îunis de la liberté, qu'ils distingueront ma feuille dt;s faux 'iniisdu Peuple publiés sous mon nom, par cela s»ul que Ie3 ^^iteurs sont des eudormeurs qui prOchcnt toujours la paix, iii tolérance des prêtres factieux, la patience aux oui rages «los fonctionnaires publics, la soumission aux lois bonnes ou ^^au\aises, l'obéissance aveugle des soldats à leurs ofliciers; ^ï*-'s endormeurs qui ont besoin de taire les prévarications et '^2< conspirations des endormeuis du peuple, de l'Assemblée '^^tionale, de la municipalité, des départements, de l'état- '^^'•jor du général (Lafayette), sur lesquels je crie sans cesse oaro en sonnant le tocsin; des endormeurs qui ne clabaudent *l^^e conire ks Jacobins , les sociétés iraternelles, le club des
208 JEANrPAUL MARAT.
Cordeliers dont je ne dis jamais rien , si ce n'est pour leur reprocher leur inaction et leur lâcheté. » {L'Ami du Peuple y N" 4/18.) Le meilleur moyen, le seul aujourd'hui encore, de distinguer les vrais des faux numéros, c'est de se pénétrer des principes de Marat et de rejeter comme faux tout ce qui en dévie, puisque dans tous ceux qui sont réputés vrais l'auteur ne varie jamais depuis le premier jusqu'au dernier. Si Ton nous demande la preuve que les autorités précitées étaient de connivence avec les contrefacteurs, c'est que ceux-ci n'ont jamais été inquiétés, malgré les réclamations de Taiîteur; à tel point que Marat en fut parfois réduit à se faire justice lui-même, c'est-à-dire à se présenter, suivi de commissaires de sections, chez les délinquants, pour y saisir les collections des faussaires.
D'autres fois, c'étaient les libraires qui, par spéculation, répandaient dans le public des conti'efaç')ns de feuilles déjà parues, ou des imitations provenant de lambeaux d'articles pillés çà et là. 11 est plus malaisé de reconnaître ces derniers; mais ii[i<s\ ce sont les moins dangereux, car la mauvaise foi ne peut pas s'en ser\ir pour nous tromper sur le véritable (ispiit de rAmi du Peuple. Au reste, le travail de M. Chevremont, mis à la lin de notre ouvrage, ne laisse plus de doute à cet égaid; il ne fallait, pour le réussir, rien moins que (juinze années d'éludé exclusive du journal, un ardent amour de la vérité, et la conviction républicaine que confondre les ennemis de Marat c'était concourir au triomphe de ses doctrines politiques.
Devons-nous ajouter que l'autorité se gîirdait bien de poursuivre ces pillards qui nuisaient aux intérêts du rédacteur : empêcher Marat de rentrer dans ses frais, c'était indirectement créer un obstacle à la publication. Les agioteurs, assurés de l'impunité, ne devaient pas.se faire faute de ce trafic honteux mais lucratif, puisqu'à certaines époques le numéro se vendit un écu et même jus pfà six livres. IJn journaliste, un concurrent, Camille va nous en founiir la prouve.
D écrivait au numéro 32 de ses llfvolutiom de France : « Le aaméro du 28 juin s'est vendu comme du pain dans un temps de famine, et jusqu'à six livres la demi-feuille. J'espère que mes lecteurs me sauront gré de leur donner à si bon marché ce qui a coûté si cher, et d'insérer dans mon numéro la précieuse dénonciation du général Lafayette par M. Marat, surnommé le sapeur des journalistes, qu on trouve toujours le premier à la brèche, et qui dit comme Bayard :
Le poste du péril est celui de Marat. »
Camille, ce jour-là, était plein de bonne volonté; mais il prouve combien il connaissait peu Marat; il représente comme un audacieux démolisseur, seulement, un homme qui n*a jamais proposé le renversement d'une institution ans dire ce qu'il faudrait mettre à la place.
Le nombre des faux numéros a dû être considérable; c'est encore à M. Ghevremont qu'il faut recourir pour savoir qu'en penser.
Les contrefacteurs ne se contentaient pas de si peu ; ils disaient encore imprimer de fausses brochures, de fausses lettres signées du nom de Marat. Le J8 septembre 1790, le jwrnaliste écrivait : « Un fripon maladroit vient d*en imposer au public en publiant sous mon nom une Lettre au roi, ou r Ami du peuple au Pire du peuple... Il n*y a qu'un ÎBtbécile qui puisse me sou[)çonner de royalisme. 11 me fait perter mes réclamations au prince contre mes persécuteurs; c'est le dernier des hommes, après ses ministres, à (jui je lue serais avisé d'en parler... L'Ami du peuple voudrait voir ' tous les rois en tutelle et à la portion congrue. Je suis bien floignéde demander au monarque le bonheur de la naiion, "Joiqui le regarde comme son éternel ennemi. Louis XVI s'est ^u^e^t à mes yeux du sang des patriotes de Nancy, en applaudissant à leur bourreau (Bouille) ; tant que je vivrai, je ne ^^^serai de lui en faire un crime. » {LAmi du Peuple, N" •i'iû.)
240 JEAN-PAUL 3IABAT.
Encore une fois, il n'est qu un moyen de reconnaître les faux Marat : c'est de bien se pénétrer des principes répandus dans son Plmi de Ugislalion, dans son Offrande à la patrie et dans sa ConslihUion] qui ne voudrait en juger que parle style serait dupe de Tliabileté des fourbes.
Un expédient dont la réaction se servit encore, c'était de gagner les ouvriers typographes pour les engager à glisser des erreurs dans la feuille. En novembre 1790, Marat, harcelé par la police, obligé de se cacher, s'écriait avec désespoir : « Le pauvre Ami du peuple ne sent le malheur de sa position que par l'impuissance de ne pouvoir chercher un imprimeur patriote. Depuis longtemps des ouvriers sans lumières et sans civisme tronquent impitoyablement sa feuille pour s'épargner une heure de travail. Le dernier éditeur dont il s'est seivi paraissait même vendu aux ennemis de la Révolution, du moins à en juger par la manière indigne dont il a mutilé les cinq derniers numéros. Lecteurs sensibles, si jamais votre sein fut déchiré par la douleur, vous pouvez vous former une idée des chagrins qui dévorent votre fidèle défenseur. » {I.\imi du Peuple^ N° 289.) Ses ennemis ne rougissent pas d'attribuer aujourd'hui ces erreurs à son ignorance! Pourquoi faut-il qu'une mort prématurée l'ait empêché de mettre fin à un projet dont il avait commencé déjà l'exécution? 11 aflirme que, dans la saisie du 22 janvier, on lui a pris cent quarante numéros de son journal, corrigés pour une seconde édition. {Appel à la nation.)
Ce n'est pas tout encore; quelquefois la police, instruite d'avance du contenu d'un numéro, faisait arbitrairement saisir la feuille dénonciatrice aussitôt après le tirage. Marat en appelait aux tribunaux; ceux-ci, forcés par le public, rendaient un verdict de restitution; mais 1 ellet que devait produire la révélation n'en était pas moins paralysé : le pouvoir avait attrint son but. D'autres fois encore, la police apostait au bureau des mouchards qui accaparaient, à prix d'argent, la feuille tout entière, et rien ne tiacispirait dans le public.
flélas! en armant soa gouvernement d*ure puissance illimitée M mû conteu|ie , le peuple ne soupçonne pas combien de Baux il se prépare à lui-même et à ses défendeurs.
Venant aax persécutions de toutes sortes que Marat eut à sooffrir, H. Mîcbelet écrit du fond de son fauteuil : « En réalité le péril était peu de chose. La vieille police de Lenoir et de Sartine n*était plus. La nouvelle, mal réorganisée, incertaine et timide, dans les mains de B.iilly et de Lafayette, n'avait nulle action sérieuse. » ( Histoire de la Révolution fruiiçaiêe^ tome U.) Demandez à Danton, à Desmoulins, à Fréron, à cent autres tous réputés gens de courage par M. Michelet lui-même et contraints à s'éloigner, ce qu'il y avait à craindre après le massacre du Champ -de -Mars. Mais M. Michelet va plus loin : u La police de bonife heure rendit à Marat le service de le forcer de vivre caché y enfermé, livré tout au travail ; elle doubla son activité. Elle intéressa vivement le peuple à son Ami persécuté pour luiy fugitif y en périL {Ibideniy tome II, page 396.) En vérité, on De se contredit pas plus grossièrement; u le péril était peu de chose , et cependant Marat persécuté était forcé par le pouvoir de vivre caché pour écluippcr à ce péril l >» Quos cuit perdere Jupiter dctncutat : quand Jupiter rencontre un écrivain sans entrailles, de peur de contagion, il le prive du ^ns commun. Nous souhaitons à M. Michelet que la police ne lui rende jatnais le même service.
il fallait être Marat pour résister; le fait est qu'il y laissa *^ aisance personnelle, la fortune de sa femme, son repos, ^ santé, sa vie ; combien de temps encore l'ignorance du P^tiple, l'indifférence des égoïstes, l'injustice des ennemis ^c la liberté nous forceront-ils d'ajouter qu'il y laissa sa "^iémoire?
L'importance du journal VAmi du Peuple j l'influence nu'il exerça sur la n axhe des idées, ne sont-elles pas suffisamment démontrées par le récit de tous les obstacles T**on opposa à la publication? S'arme- 1- on aussi fortement
contre un ennemi hnaginaîre? 11 serait superflu d'insister.
Marat avait primitivement conçu le projet de cesser sa feuille quotidienne avec la Constiluante, car nous lisoDs au numéro 546, à propos d'un plan d'économie rurale qu'il présente : « Avant de quitter la plume que j'ai consacrée depuis trois ans à la défense des droits de la nation et de la liberté publique, mon dernier regard sera pour le peuple pour lequel je n'ai pas craint de me faire anathème. » xMais les élections venaient de nommer à la Législative tant de gens qui lui paraissaient suspects sous le masque du patriotisme, qu'il aurait cru trahir la cause de la liberté dans un moment aussi critique, s'il eut déposé sa plume de journaliste. Il la reprit; ce fut pur dévouement. Qu'avait-il, en effet, à y gagner? Lui-même va nous l'apprendre dans une lettre empreinte d'une profonde tristesse, et qu'il adiessait aux pères conscrits quelques jours après la déclaration précédente. « Comme il n'y a plus d'eau à boire à être homme de bien, comme il n'y a que les galères à gagner en défendant les droits de la nation, et la corde à craindre en disant de tristes vérités à M. Capet, l'Anû du peuple a Thonneur de vous donner avis qu'il est sur le point de renoncer à la folle entreprise de s'immoler au salut public pour ne plus songer qu'à refaire sa fortune, s'iHarU réduit à la besace dans la poursuite de ce projet insensé, ayant été même dévalisé cliw quelques citoyens auxquels il avait demandé asile. » Voilà ce qu'il avait gagné, voilà ce qui l'attendait encore, s'il co'àtinuait son journal; il n'hésita pas. S'il ne faut pas appc^ï^^ cela dévouement, quel nom lui donnerons-nous? Plutôt rj^® de se résoudre à cet aveu, M. Michelet qui, comme on sn-^^' a lu VAmi du Peuple la plume à la main^ affirme que « Ma.*^** gagna beaucoup d'argent par son journal, et vécut aisé - " {Histoire de la Révolution française^ tome 11, pnge 3^^^^'^ Nous mettons l'historien au défi de prouver cette affirmalic ^'^*
Mais c'est Marat qui parle de sa pauvreté, peiiserez-v^^''^ sans doute; ne peut-il pas en imposer pour faire valoir r^^^
Jlrëtendus sacrifices? A cela je réponds que le décret de la Convention par lequel la France s'engageait à purger les dettes de Marat, et les vingt-cinq sous, en assignats, qu'on trouva chez l'Ami du peuple à sa mort, attestent la vérité de la déclaration. Mais M. Michelet, qui a prévu la r6p1ir[ue, a soin d'écrire : « Marat vécut aisé, au jour le jour toutefois, au hasard d'une vie errante. » [Histoire de la Râcolution française y tome II, page 396.) Le serpent n'a pas plus de replis en ses enlacements; mais nous ne nous rebuterons pas, nous les dénouerons un à un, pourvu que le lecteur * Teuille nous prêter l'assistance de son attention. Raisonnons donc cette fois encore. Si Marat gagna beaucoup iargent et vécut au jour le jour^ il faisait donc grande chère. Non, puisque l'historien avoue, dans le même livre, que l'Ami du peuple était sobre. Menait-il. du moins un grand train de maison? Pas davantage, puisque M. Michelet a encore écrit : Sa vie était simple -^ écrire^ toujours écrire. Jouait- il? Aimait -il les femmes? Nous ferions rire nos lecteurs si nous insistions. Mieux vaut terminer ce chapitre en leur apprenant que la veuve de Marat appelait le journal fAmi du Peuple « l'arsenal des principes vraiment révolutionnaires. » La suite de cette étude va prouver si la qualification était exagérée. .