‹ Marat, l'ami du peuple (volume 3)Chapitre 22 sur 150 · AOUT 1789 — 22 JANVIER · texte numérisé non relu

AOUT 1789 — 22 JANVIER

SoaniAres. — Incriminations de Marat contre l' Aneinblée natûmale i propos dn IKO jet de division en deax chambreiv — et da veto nspensir. — Véritable aitoation poli tique de la France en 1789-90. — Accusations contre le corps mnnidpal, — cootn le Chitelet Pouvoirs du déléguant sur le délégué. — Premières poursuites {M rHdtel-de-Villo contre l'Ami du peuple. — Poursuites continuées par le ChJUttM Purt prise par Marat dans les journées des 5 et 6 octobre. — Cet événemeot la; rend l'estpoir. — Marai se cache à Versailles. — Lecointre lui offre sa maison.. — Grand caractère de l'Ami du peuple. — Il se réfugie à Montmartre. — Uest déco» vert et amené devant le comité des recherches, — puis devant la comité d0 ^ police. — Motifs de précautions de ces comités. — Expédition du 8S janvier IT^M» — Récit de l'éTasion de Marat par lui-même. — Résomé de son grand pnocape politique.

Les principes hautement avoués et soutenus par un Set vain politique équivalent à des actes; aussi entraînent-il3 1< mômes conséquences. A partir du jour où Marat publia V^i fronde à la patrie jusqu'à sa mort,>tout ce qu'il eut à 3^1 porter, poursuites judiciaires, condamnations, pillage, e^' ne fut que le résultat de tel ou tel écrit.

Quelques numéros de son journal avaient à peine p^^ que ses opinions avaient soulevé contre lui tous les pouvoir voyons si ce fut à tort ou à raison.

L'Assemblée nationale, on le croirait dilTicilement après \h juillet, avait émis le projet contre-révolutionnaire de diviser en deux cliambres; système tout à l'avantage d^ cour, et que depuis nous avons vu s'établir sous le nom Chambre des pairs et Chambre des députés, ou sous ^ autre dénomination analogue. A cette proposition, le jourï^ liste répond par un dilemme qui ne laissait pas d'échappatoi

BIOGRAPHIE. ta

im parlementaires les plus retors : « Si jelles ont les mêmes intérêts, elles seront animées du même esprit et presque toujours d'accord sur les mêmes points : elles ne serviront donc qu'à compliquer inutilement la machine poFilique. Si elles ont des intérêts différents, celle qui aura le contrôle ne servira qu'à embarrasser et à arrêter la marche de celle qui aura la puissance législative, le jeu de la machine politique sera détruit... « Comment imaginer qu'une loi faite dans la chambre basse, pour anéantir les restes du régime féodal, passât jamais dans la chambre haute? ()u*on en juge par tout ce que les ordres privilégiés ont fût pour emp;^cher leur réuni«»n aux communes. Sans les ttènes sanglantes qui ont suivi la prise de la Bastille, quel bomme de srns oserait prétendre qu'ils y eussent jamais consenti? » (L*Ami du Peuple^ N"l.) Marat n'avait pas oublié que le haut clergé et la noblesse faisaient encore partie de cette Constituante qu'ils avaient cherché à anéantir au début de la réunion des états, et dont ils auraient dû être expulsés après le 28 juin; il savait qu'ils ne s'y étaient maintenus que pour mieux entraver la marche de la Révolution; le décret qu'ils Tenaient de proposer n'était- il pas un déguisement de la division des ordres? Le logicien avait non-seulement le droit, mais le de\oir de suspecter une telle assemblée?

Ce n'est pas tout, il s'agissait d'un autre décret bien plus factionnaire encore; on voulait donner au roi le droit d'empécber la promulgation des luis réputées libérales, par Top- Position de son veto. Si la division des chambres fut rejetée, par compensation le veto royal (ut accepté en partie et sulli- ^^ment pour donner à la cour le temps de réunir ses forces ^ d'en finir avec la Révolution ; on sait que les législateurs ''frétèrent le rrio mapeiisif. Ici Marat rappel.iit le principe çi'il avait posé naguère dans sa constitution : « C<»mment la sanction royale a-t-elle pu faire le sujet d'une qiicsion? Le . ▼eto est le droit d'empêcher l'eAtt d'un acte du pouvoir lég'islalif ; qui ne voit que ce droit ne peut appartenir quà la nu-

216 JKAN-PAUL MARAT. .

tion? » [LAmi du Peuple^ N® 1.) Et plus loin : « Ce décret est attentatoire à la souveraineté du peuple, à la liberté publique, il doit donc être annulé par la nation. » [Ibidem^ N* 5.) Sont-ce bien ceux qui applaudissent à la résistance des communes, au Jeu de Paume, qui improuveront l'appel à la résistance contre des mandataires infidèles ou inconséquents? Que le roi reprenne la puissance absolue par lui-même ou qu'elle lui soit rendue par décret d'une chambre, le résultat pour le peuple n'est-il pas le môme? Que ce dernier s'insurge par ses représentants dans telle circonstance ou par lui-même dans telle autre, n'est-ce pas user du même droit? Est-ce là ce qu'on nomme un appel à l'anarchie? Jusques à quand qualifiera-t-on de ce nom l'aopel au peuple, c'est-à-dire l'appel au réputé souverain par les plus grands législateurs? Oa renonçons à la logique, ou déclarons qu'en cette question encore Marat ne sortait pas des principes, et qu'il était en droit de s'écrier : « Il n'est que irop évident qu'une puissante faction, cachée au sein même des États Généraux, ne travaille qu'à faire manquer le grand œu\re de la régénération de l'empire. » [L'Ami du Peuple^ N** 7.)

Que ne pouvons-nous ici reproduire dans son entier le discours qu'il adresse au peu[)le en songeant à tout le malqid s'est fait, depuis deux mois seulement, par les pouvoirs conjurés? On y verrait sans doute un tableau différent de celui que les liistoriens se complaisent à couvrir de couleurs à riantes. Mais, pour être plus sombre, en serait-il moins vrai? Il semble, à les entendre, qu'il n'y ait plus après le 14 juillet, après surtout la nuit du 4 août, qu'à chanter un Gloria pairiî à l'effusion de tous les cœurs, à la concorde de toutes les âmes généreuses; et cela, pour se donner le droit plus tard de crier miilédiclion sur les perturbateurs ambitieux qui ont osé troubler un si touchant accord. Mensonge, éternel mensonge, qui n'était propre, au lendemain de toute révolution subséquente, qu'à rejeter le peuple dans les mêmes fautes par la même confiance. Si nous ne pouvons citer, qu'on n'oublie

BIOGRAPHIE. • an

pas les sources. Quebjues lignes encore pour confondre les hUtoiiens modernes : « 0 Français! peuple vain et frivole, au lieu de sentir que votre indépendance est l'ouvrage des conjonctures, vous en faites honneur à votre sagesse, à votre courage; la vanité vous aveugle, et, dans l'ivresse d'un faux triomphe, vous laissez vos perfides ennemis renouer tranquillement les fils de leur trame odieuse... Peuple inconâdéré, livrez-vous à la joie, courez dans les temples, faites retentir les airs de vos chants de triomphe, et fatiguez le ciel de vos actions de grâces pour un bien dont vous ne jouissez pas! Vous n'avez plus de tyran, mais vous éprouvez encore les effets de la tyrannie; vous n'avez plus de maîtres, mais vous ressentez encore les maux de l'oppres-sion ; vous ne tenez qu'un fantôme, et vous êtes plus loin du bonheur que jamais. Hé! de quoi vous applaudiriez-vous? D'un bout du royaume àTautrerÉtat est en tra^vail et en convulsions; vous êtes dans Tinfortune, vos ateliers sont déserts, vos manufactures abandonnées, votre commerce est dans la stagnation, vos finances sont ruinées, vos troupes sont débandées ; vous vivez dans l'anarchie, et, pour surcroît de calamité, c'est en vain que le ciel a eu pitié de vous, c'est en vain qu'il a combattu pour vous, c'est en vain qu'il vous a ouvert les trésors de la fécondité.Vous n'avez échappé aux horreurs de la famine que pour éprouver la Risette au i^ein même de l'abondance. » [LAmi rf» Peuple y 18 septembre 1789.) Voilà la vérité historique.

La contre -révolution tramait de tous les côtés à la fois?

Alwrdons la municipalité : « A peine est-il un seul comité où

De se trouve quelque pensionnaire du prince, quelque memÈre

qui ne subsiste de ses largesses, quelque aristocrate à funeste

PJ'ojet, quelque agent corrompu. Croira-t-on qu'à la tête de

^us est un académicien (Bailly) comblé de pensions du roi ?...»

^0 des grands reproches faits à Marat, c'est de n'avoir pu

croire à la sincérité du dévouement patriotique des pen-

^'Onnés de la cour. Mais comme on ne pouvait lui imputer à

^'^Uie cette incrédulité, on a dit : Marat ne s'attaqua à Bailly,

à Condorcet, à d'autres encore, que parce qu'ils étaient académiciens. On déplaçait la question pour n'avoir pas à la résoudre; nous promettons de le faire. Revenons aux comités de rHôtel-de-Ville de Paris. « Parlerons -nous des déprédations dont quelques-uns sont accusés, du salaire exorbitant de cette légion d'employés qui dévorent le peuple et augmentent sa misère... (On sait qu'en eflet les districts demandèrent des comptes, et que plusieurs comités en éludèrent la reddition.) Ce comité de police, où régnent d'insolents aristocrates qui osent se rendre maîtres du sort des prisonniei'S ; ce comité des subsistances, que dirigeaient deux anciens accapareurs aux gages du gouvernement, ce voile impénétrable qui couvre toutes \e\xvs opérations; ce corps énorme de milice soldée; ces appointements excessifs de l'étîit-major ; cet esprit de corps que Ton s elTorce d inspirer à la milice bourgeoise ; ce soin extrême de défendre les assem bléesdu peuple comme attroupements tumultueux... » {L'Am^ du Pncplc^ ^•* 14-15.) En résumé la Ville est aussi gangrené»que TAsscmblée.

Piissons au Chàtolet. « Le moment d'attaquer ce tribun me paraissait favorable. Alarmé des efforts continuels de membres pour opprimer les amis de la liberté et sauver traîtres à la patrie, je brûlai de les dénoncer au publî L'odieuse panialité des grefliers, des rapporteurs, des JL&^ dans l'affaire du baron de I>ezenval, dans celle de MM. M& et Duval de Siain, dans la déposiiion de M. Rivière, dan^ interrogatoires du chevalier ilutlege et du marquis de Far me saisirent d'indignation; j'oubliai ma propre cause celle du public, et, comptant pour rien les dangers qa courais, j'invitai les bons citoyens à se porter en foul^ Cbâtelet, à exiger que l'instruction de la pi-océdure se haute voix, et à faire valoir leurs droits. » [Appel Kation.) Comment le pouvoir judiciaire n'aurait-il pas royaliste, puisqu'il n'avait pas été changé?

Nous ne nous é.tonnerous plus maintenant que tous ^^

coqs de TÉtat aient été d'accord pour étoufler au plus vite cet iotrépide dénonciateur, cet ennemi de Vautorité. Ce fut n baro général. Ajoutez que Marat se résumait ainsi , le M septembre, dans un discours aux districts : a Rejetez, sans klancer, tout homme aux gages du gouvernement , tout pen- MDaire roval, tout conseiller, tout commissaire, tout membre des parlements, tout suppôt du despotisme ou de l'aristocratie ; leurs maximes sont celles de la senitude et de l'oppression ; ils vendraient vos intérêts, sacrifieraientvos droits, et ne ira- Tailleraient qu'à vous perdre. Rejetez. pareillement tout entrepreneur, tout monopoleur, tout accapareur; vils esclaves de U fortune, ils ne cherchent que la protection des hommes en place ou des hommes en faveur : et comment vos intérêts seraient-ils en sûreté dans des mains qui ne travaillent qu'à se charger de vos dépouilles? » Style déclamatoire, écrit 1. Uicbelet ; soit , qu'on en trouve un auti e , mais qu'on répète les mêmes conseils et sans cesse, car, je le jure par toot ce que nous autres postérité avons vu depuis, c'est là le mal, la contagion dont les germes ont passé dans le sang t'es petits- fils. Le journaIi>te terminait en ces termes : « Enchaînez vos représentants à leurs devoirs en vous ménageant tes moyens de les rappeler lorsiu'ils s'en écartent, et de les punir lorsqu'ils les violent; qu'à chaque instant le lâche qui ^rait tenté de manquer de foi sente qu'il est sous votre main. » [I/Ami du Peuple, fi* 16.)

Quel inversement dans les idées de ceux même qui se croyaient les plus avancés! En effet, Mirabeau, dans une •éance orageuse et célèbre, avait fait proclamer l'inviolabilité desrepn'^sentants; le décret ét.ait juste sous un point de vue, puisqu'il ne tendait qu'à dtTendre le pouvoir législatif contre te atteintes de l'evécutif; mais, comme tout ce qui vient des ennemis de la liberté, ce décret cachait un piège, à savoir que le commettant n'a pas droit sur le député. Le peuple s'y laissa I^ndre, il applaudit à la motion du grand orateur, et conclut que lui non plus n'avait pas de droits sur ses délégués :

220 JEAN-PAUL MAUAT.

il s'assîmilaît, lui souverain, au pouvoir exécutif 1 Les afTidés de la Constituante se gardèrent bien de le détromper. Mais voilà que tout à coup un agitateur vient professer Iiaufeinent ([ue les députés dépendent de ceux qui les envoient, que tout fonctionnaire est à chaque instant sous la surveillance de celui qui le nomme , que le chargé d'aiïaires n*est pas au-dessus de son client, le sujet au-dessus du souverain, qu'en un mot, le peuple en tout, partout et toujours reste le maître.

. . . Quel crime abominable!

Rien que la morl n'est capable D*expier ce forfait.

C'est aller trop vite, pensèrent aussi les patriotes timides et sans principes; pendant que l'opinion publique est encore indécise, étouffons au plus tôt cet homme dangereux, se dirent tout bas les fonctionnaires de tous les rangs. Ce fut comme un mot d'ordre , tous s'entendirent : ceux-ci pour écraser Marat, ceux-là pour laisser faire.

Et pourtant quoi de plus logique? Ne nous lassons pas de le répéter : un peuple ne peut être libre qu'autant qu'il aura compris que, si la nécessité de régler les intérêts de tous donna naissance à l'administration gouvernementale, il n'en conserve pas moins le dioit éternel de créer à sa volonté les fonctionnaires publics, de les surveiller sans cesse, d'honorer ceux qui sont fidèles à leur mandat, d'arracher à leurs fonctions les lâches qui en abusent, et de les punir s'ils prévariquent. Hors de là, pas de citoyens, je ne vois que des esclaves.

Et puisque les empiétements de l'autorité sur les droits du peuple sont causes de toutes les calamités publiques, sont les véritables et les plus imminents dangers qui nous menacent, n'étail-il pas du devoir du journaliste de les signaler tout d'abord aux patriotes? Invente-t-il un aphorisme de circonstance ? Ne Ta-t-il pas posé dans son Plan de Constitua tûm^ ^' ^ouB pas convenus qu'il était juste? N'est-il

BIOGRAPHIE. ni

pas la conséquence de la déclaration de la souveraineté du peuple, prononcée solennellement par l'Assemblée nationale elle-m»'me? Plus seront vives les persécutions que TAmi du peuple supportera pour sa persistance, pour son énergie à propager, à défendre le principe de la dépendance des fonctionnaires, point de départ de la doctrine que nous appellerons maratiste, plus elles prouveront que l'auteur avait mis le doigt sur la plaie brûlante, qu'il attaquait le mal dans sa racine. Rappelez-vous l'histoire entière de la Révolution française: qu'est-ce qui a anuné toutes les catastroplies t^anglaiites? L'abus de rautorité. (l'est toujours le mandataire qui a^-pireà gou\erner sans contrôle, qui veut dominer le souverain: qu'il s'appelle Louis XVI ou Robespierre, Assemblée constituante ou législative. Crions-le bien haut : les obstacles à la liberté, à la justice, tiennent bien moins à la dilTiculté d'organiser les choses, qu'aux empiétements tyranniques des individus préposés à celte organisation. C'est donc eux qu'il s'agit (le surveiller sans cesse. Et comme cette tache ne pouvait s'accomplir sans s'attaquer aux personnalités, puisqu'un f'-»nctionnaire est nécessairement tel ou tel individu, Marat ^"uleva contre lui une aniniosité qui n'est pas encore éteinte **tiJourd'hui, parce qu'à toute époque les mêmes intérêts forcent aux mêmes ré>istances. Les ennemis de l'Ami du Peuple ont été et seront toujours les défenseurs de l'autoriic Wuvemementale sans contrôle. Suivons-le pas à pas dans la ^* A'olution, et nous allons voir que chaque puissance poursui- ^*^ pour ses méfaits lui fera une persécution nouvelle. Qu'on ^ous pardonne d'avoir tant insisté : il s'agissait d'un principe ^^Dtiellement maratiste, sans Tadmibsion duquel il faut * arrêter à cette page de notre travail.

Le journaliste n'avait pas épargné les autorités munici- P^es; il avait nominativement désigné les unes et si claifemeni fait allusion aux autres, que le doute n'était pas possible. Pour conclusion il s'était écrié : « Peuple insensé! ^ras-tu donc toujours victime de ton aveuglement? Ouvre

2« JEAN-PAUL BIARAT.

enfin les yeux, sors de ta léthargie, purge tes comités, con^ serves-eo les membres sains, balayes*en les membres corrom^ pus!... Dans les mains de la municipalité de Paris réside actuellemeot le pouvoir exécutif; que la municipalité soit régénérée! » {L'Ami du Peuple, N* 15.)

Le coup était rude; il tombait d'aplomb sur le vertueux Bailly, le dieu du moment; car aux idolâtres il faut toujours un fétiche pour entretenir la croyance, doux oreiller des têtes vides. Grande émotion dans les comités attaqués eux-mêmes; belle occasion pour ces derniers de dissimuler l'intérêt personnel, de le couvrir du masque du dévouement au chef, aa grand citoyen, au délégué du peuple. En conséquence tous s'assemblent, tous sont unanimes que l'irrespectueux anarchiste soit incontinent sommé de comparaître. L* ordre est intimé à TArai du peuple. Le rédacteur ne reconnaît pas en principe la juridiction de ce tribunal arbitraire; pour cette fois cependant il se présentera par déférence. Il attend cioq mortelles heures, mais il ne peut obtenir d'être entendu. Le lendemain même exactitude, même attente inutile; il écrit dans sa feuille : « Messieurs, vos occupations sont iuûnies, sans doute, les miennes ne le sont pas moins, et elles intéressent bien davantage le public. Je suis l'œil du peuple, vous en êtes tout au plus le petit doigt; ainsi trouvez boo qu'avare de mon temps j'attende chez moi de nouveaux ordres. » [L'Ami du Peuple, N** 18.) Présomptueux MaratjCpû se croit au-dessus d'un employé de mairie! qui se croit égal à M. le maire, à un homme qui a une écharpe! Orgueilleux Marat, qui ose s'intituler l'œil du peuple, parce qu'il voit ce qui crùve les yeux de tout le monde, ce que lui seul ose dénoncer !

Au fond on avait pensé à l'IIôtel-de- Ville qu'une menace partie de si haut suffirait pour faire réfléchir l'irrévérencieux journaliste; mais, la feuille continuant sur le même toûi Tordre de se présenter fut renouvelé le 28 septembre. Mar^^ coujparaît vers les sept heures du soir. L'honnête Bail^

qui n'est pas si naïf qu'il veut s*cn donner Pair, et qui craint k reproche d'être juge et partie dans sa propre cause, lit gra- Tement au prévenu une dànoNrîalion du district des Filles- Suint-Thomas y qui accuse Marat d* avoir osé sommer TAssemb!ée des représentants de la commune de se purger de ses memhri's corrompus. Et pour gagner le public à sa cause, car rieo n'attendrit le public comme le rôle de paternité joué par le pouvoir constitué , le secrétaire chargé de la lecture de la susdite dénonciation se bâte d'ajouter : u Nous croyons cependant que c'est le zèle patriotique qui conduit votre plume. — Je ne vous ferai pas le même complimeut, répond brutalement Marat ; pend.mt que depuis neuf mois je me suis mis au pain et à l'eau pour fournir aux frais d^impressiou et servir de la plume ma patrie, vous, monsieur le professeur royal, vous avez l'art, comme M. le maire etplu:ûeurs de vos collègues, de vous montrer bons patriotes tout en conservant vos places et vos pensions. Je sais bien à <tuivous en ferez accroire, mais à coup sur ce ne sera p.is aux sages qui connaissent le monde... Tous ces hommes que vous nius donnez pour amis du peuple en étaient les ennemis ^vaotle \i juillet; je ne crois pas qu'un momt'nt sulfise à la métamorphose. » {L'Ami du Peuple^ N°* 20-20. ) Décidément ^oiià un homme dangereux , doublement à craindre, car il ne croit pas. En politique comme en religion le haut fonction- Kûre et le prèti'e pardonnent tout, excepté l'incrédulité : en cfiet, ou peut composer avec toute passion; mais malheur à fii n a pas la foil c'est un philosophe, un anarchistL*, un ré\oluiionnaire, qu'importe le mot? c'est affaire d'époque; rincrédule à l'autorité est un homme dont il faut à tout prix se défaire.

fieati qui non vidorunt, Et forliter credidemnt, Vitam xtcrnam habcbunt.

ÂUeluia I

U conseil municipal dut comprendre qu'il avait affaire à

tu JEANtPAUL marat.

un citoyen qu'aucun respect humain n'intimiderait. Cependant s.')it qu'il n'eut pas prévu la résistance, soit irrésolution, soit crainte de donner au prévenu trop d'importance par une condamnation, soit pour se donner le temps d'une attriquc mieux combinée, rassemblée n'alla pas plus loin et ordonna au journaliste de se retirer. Le fait est qu'elle attendait une meilleure occasion, et qu'elle avait tort dans le fond et duos la foime; la preuve, c'est que Bailly lui-même avoue dans ses Mémoires que « si Marat a eu raison dans cette circonstance, il est ju>te de le dire, car il n'en a pas fait habitude. » (Arant- Monîleur, page 117.) Le vertueux magistrat croyait sans doute que l'humilité d'un aveu le sauverait devant la postérité du reproche d'abus de pouvoir : tous les vices ont leur tartuferie. Faut-il ajouter, à la honte de tout le corps municipal, que quelques jours après la comparution, le district des Filles-Saint-Thomas écrivait au Conseil pour désavom la dénouciatioh faite en son nom par deux commissaires de service subornés par les autorités municipales? Puis, fiez-voos aux autorités I

Ainsi constatons bien, sor la déclaration même des parties intéressées, que la première poursuite exercée contre Marat fut un abus de pouvoir : pouvait-on s'y prendre plus maladroitement pour inculquer à un mécréant la confiance aveugle et la soumission?

On prévoit que si les municipaux avaient cédé , ce n'avait point été sans se promettre de ne pas laisser échapper la première occasion de sévir. Elle ne pouvait tarder, l'interprétation des lois est si large et si facile ; à quelques jours de l3 elle s'offrit à souhait. Un individu, à la parole duquel TAmi du peuple avait tout lieu de se fier, était venu se plaindre de secrétaire de la commune, l'accusant de falsification dans I2 la rédaction d'un arrêt. Marat, révolté de cet abus de confiance, dénonce immédiatement dans son journal le sieur Joly Mais l'information n'était pas exacte, le dénoncé n'était pasli vrai coupable. Bravo! cette fois le motif d'arrestation est irrè

oisable; il est évident qu'il y a calomnie, calomnie déversée sor un agent de Tautorité! On se récrie, on souffle l'indignatioo;pour la faire partager au public, on va jusqu'à imprimer eoDtre le calomniateur un placard. Insensés! qui ne prévoient |tts qu'ils viennent de forger une arme que l'adversaire va ieor arracher des mains, et dont il les exterminera sans qu'ils lient lieu de se plaindre !

Le journaliste avoue sa méprise, se rétracte. Inutile rétracUtioo, ce n'est pas ce qu'on demande ; on veut sévir contre eetbomme devant lequel il a fallu reculer, auquel gn ne peut pirdonner, puisqu'on a eu toti envers lui. A cette (in, on conseille au sieur loly de porter plainte devant le Chàtelet, ce Iribanal de sang qui brûlait autrefois ses victimes, qui peut encore les étouffer aujourd'hui, dont Marat a demandé l'abo- BtioD. Un décret de prise de corps est immédiatement lancé pw les juges royaux contre l'Ami du peuple; le 0 octobre, Thoissier se saisira de sa personne.

Le 6 octobre 1789 ! la date n'était pas heureuse, l'autorité jouait de malheur. Le Chàlelet avait compté sans l'orgie des ptfdes du corps, sans l'audacieuse insolence de Marie-Antoinette, sans la colère des dames de la Halle, leur départ pour Versailles, le retour du roi et de l'Assemblée nationale à Paris, ^les fameuses jouraées des 5 et 6. Ne semblait-il pas que i^à le peuple de Paris eût suivi à la lettre le conseil dii *gblaleur-joumaliste : « Les fonctionnaires doivent toujours lutter sous la main du peuple? » Le fait est que Marat n'avait '^ peu contribué à cet événement politique. On sait le mot *ordre de l'expédition : le boulanger, la boulangère et le ^lit mitron. Cela voulait dire : la disette est organisée par la <Hir, surveillons-Ia de plus près, et le pain du moins nous «nt assuré pour notre argent. Or, nous lisons au numéro 6 hi 16 septembre : « Aujourd'hui les horreurs de la disette se •ont fait sentir de nouveau, les boutiques des boulangers sont ^égécs, le pain manque au peuple ; et c'est après la plus

'Wie récolte, au sein même de l'abondance, que nous sommes L 45

à la veille de périr de faim ! Peut-on douter que nous n soyons envirofinés de traîtres qui cherclient à con>onime notre ruine? Serait-ce à la rage des ennemis publcs, i I eu, )i(]ité des' monopoleurs, à l'impéritie ou à VinfidHlté ^ adniinisi râleurs q^ie nous devons cette calamité? » De ce* paroles à Texpédition populaire il y a la dist ince du niotii d'iiction à Tellet. Si le peuple s'adres^^ait au roi de prét^ ren< e à la municipalité ou au ministre, c*est qu'il fautbiea faire remonter jusqu'à lui la source de tout mal, puisque tout monarque s'attribue tout le bi*»n; les masses ont leur Iogi(|Qe aussi. Ajoutons que le dém.agogue Matât avait eu en outre sa petite part personnelle daiïs la catastrophe; c'est un concurrent en journalisme qui en fait foi : « Marat vole à Versailles;, écrit Camille, revient conime l'éclair, fait lui sed auuuit de bruit que quatre trompettes du jugement dernier et nous crie : 0 morts! levez-vous. [Journal des Bévol^âim de France et de Brabant^ N* 4t$.) On juge >aisément que fcs conseillers du Chàtelet se gardèrent bien pour le moment de rendre leur décret exécutoire.

Si Marat était revenu en si grande hâte de Versailles, c'est quM ne voulait pas voir cette fois le peuple perdre le fruit d'ufîo nouvelle victoire, comme il avait perdu celui de U pris- de la Bastille. Il revenait pour consigner dans safeoilte \e> dispositions à prendre : « T« us les bons citoyens doivent s'ussfnibler en armes, envoyer un nomhi'f'ux détacbenwnt po r enlever tontes les poudres d'Kssonue; chaque district do « !» tirer ses canons de l'Hotel-de-Ville. La milice naii<»ualc do *> assurer de ses chefs, s'il- d(mnent des ordt es hostiles.» (A Uni du Peuple^ N'' 25.) — Il veut armer la populace! q.i* 'ievien'lrions-woi«, se dirent les néo -privilégiés? *-" Qii nous? tin dehors du peuple, il n'y a que les ennemis 4i p • »!»'; qu'ils subissent la loi des vaincus ou qu'ils rentreiii d,i - les cadres civiques ; ain-i le veut l'égnlité, la Révolo* ti» la justice armée. L'affaire des 5 et 6 octobre fut une* ce^ .^ sur lesquelles Marat influa le plus directement; aussi si

fk était-elle grande. Il est 8i rare qu'il se laisse aller & Tespénoce, que nous demaocioDS là permission d*en consigner id les termes : « Le roi, la reine et le dauphin sont arrivés «bu» la capitale vers les sept heures du soir. C'est une fête pour les bons Parisiens de posséder leur roi. Sa présence ra iiire bien promptement changer les choses de face ; le pauvre peiple ne mourra plus de faim. Mais ce bonheur s'évanoui- (ik bientôt comme un songe* si nous ne fixions au milieu de MBS la famille royale jusqu'à ce que la Constitution soit complètement consacrée. L'Ami du peuple partage la joie de ses cfcerB concitof eus, mais il ne se livrera poiut au souimeil. » {L'Ami du Peuple y 7 octobre 1789.) Faut -il ajouter que, €euie Favatt avancé le journaliste, l'abondance se fit par Mchantement du jour au lendemain. Nous avons été, depuis cette époque, si souvent témoins du miracle de la multipli- Qttioa des pains, qu'il n'est pas besoin de preuves à l'appui*

Hais hélas! triomphe facile, triomphe inutile. Les Parisiens €Di?rés n'avaient pas suivi les principaux conseils de Marat, fls ne s'étaient pas emparés des armes de reonemi; jamais le ftÊfie ne fut plus adroitement joué qu'en cette journée du 6. ftaieipaux, députés, juges, clergé, hauts fonctionnaires, tous ipphudissent chaleureusement à la générosité du vainquem*« 4 le grise de sa victoire; la cour courbe l'échiné, la reiine «irit gracieusement à la foule, le roi pleure, BaiUy Taca* dimicien style un bon mot; en fallait- il davantage? Deux fon après, tout était rentré dans l'ordre, « bien que le B du «teemois, le Cbâtelet, chose inouïe, put lancer contre Harat ^ nouveau mandat d'airët.

Dès la nuit même, une trou|>e d'alguazils suivis d'une ^^itore se présentait rue du Vieux-Colombier^ pour enlever le Irtveou : a C'en était fait de oioî , s'ils fussent panenus i incer la porte qu'on refusait de leur ouvrir. Les ennemis fthiics me. regardaient comme le premier noteur de l'insur- *KâoD qui venait de sauver la patrie. Ils mirent ma tête à fil, et, pour couvrir l'assassinat, ils firent courir le bruit

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c[ue j'étais dans les cachots du Chàtelet. Que je m'acquitte d'un devoir cher à mon cœur envei*s tant de bons citoyei qui vinrent me presser de chercher mon salut dans la fuit J'avais informé deux districts des dangers que je courais l'un fit faire de fréquentes patrouilles devant ma porte, Tauti m'envoya quelques officiers pour me mettre en sûreté. Plu sieurs amis, ne se fiant qu'à leur zèle, m'enlevèrent de cbe moi et me conduisirent à Versailles. J'adressai mes réclama lions à l'Assemblée. Ce serait manquer à la recotinaîssano que de passer sous silence les efiorts réitérés que fit M. Fré teau, son digne président, pour l'engager aies prendre ei considération... » {L'Ami du Peuple^ N** 70.)

Nous devons à la vérité de dire ici que ce furent les repré sentants réputés les plus patriotes qui appuyèrent rattenta de la municipalité. Nous les verrons souvent encore se joiiidr au pouvoir quand il s'agira de Marat, d'un homme plu avancé qu'eux : la supériorité du caractère ne se pardonn pas plus que celle du génie.

Il y avait huit jours à peine que Marat était caché, quel traiteur chez lequel il s'était retiré soupçonna qu'il pouvai bien avoir chez lui un personnage compromettant pour s propre sûreté; de là, dénonciation du suspect à la gard nationale de Versailles. Un ami, instruit à temps de l'aflaire accourt en avertir Marat; au moment où celui-ci allait mon ter en voiture, deux officiers sans armes entrèrent dans s chambre suivis de plusieurs soldats : « Nous venons savoi qui vous êtes et ce que vous faites ici. — Mon nom ne von est pas inconnu, je suis l'Ami du peuple qui continue à trs vailler pour la patrie, et qui est dans la retraite pour échap per aux assassins. — L'Ami du peuple I Ahî il est en sûrei parmi nous, qu'il y reste, tous ses concitoyens sont prêts àl défendre. » A l'instant le détachement est renvoyé, on condtt Marat chez le colonel (c'était Lecointre, qui plus tard révél les circonstances qui accompagnèrent l'assassinat juridiqt de Danton). Le patriote offre au persécuté sa maison poi

as3e, et tous les secours dont il pourrait avoir besoin. {L'Ami eu Peuple, N« 70.)

Dira-t-on que nous avons exagéré l'importance d'un journal eo cours de publication depuis cinq semaines à peine, quand on voit son rédacteur devenu déjà, aux yeux des patriotes^ Tune des colonnes de la Révolution? A quoi devaiti cette célébrité ? A son génie créateur? Non, Marat n'était pas à ce titre un homme de génie. A son talent comme écriwin? Pas davantage, le rédacteur de rA?)ii' du Peuple n'avait, sous ce rapport,.que ce que peut donner une bonne éducation et Tardent désir de bien faire. 11 la devait à un caractère élevé, qu'éclairait une rare justesse d'esprit, que soutenait an grand cœur. Et en effet, qu'a-t-il créé de neuf jusqu'à ce jwrî Précisément rien. Mais il a su tirer toutes les conséfuences de principes émis par d'autres, mais il n'a pas hésité ^ les proclamer, mais il puisait son courage dans l'indignation Çte soulevait en lui le spectacle des souffrances d' autrui, ^était assez pour faire la gloire d'un homme.

Cette petite échauffourée, quoique sans graves conséï^ences, n'avait pas laissé que de faire tort au persécuté ; son •^fle était découvert, il ne pouvait dès lors rester plus long- ^^nps à Versailles. Le Châtelet, en outre, venait d'être investi ^Une puissance plus redoutable encore ; par décret du 2i octobre, l'Assemblée nationale avait conféré à ce tribunal, ^Ut composé des créatures du roi, l'information et le juge- *ï*ent des crimes de lèse-nation ; or, on sait s'il est facile aux Juges de changer à volonté la nature d'un crime, que dis-je? d*une peccadille ; il n'y a rien à ajouter aux réflexions de Montesquieu, homme du métier, à ce sujet. Ce n'est pas tout, Marat avait dénoncé comme accapareur le grand Necker, autre dieu du moment; il l'avait qualifié d'agent de famine, il tenait prête dans ses cartons une brochure révélatrice dont le ministre savait le contenu, dont il redoutait la publication. Voilà plus de *^otifs qu'il n'en fallait pour se cacher avec plus de soin que J^ais; la lutte corps à corps avec d'aussi puissants ennemis

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était impossible, F Ami du peuple alla se réfugier à Montmarti Cependant le journal n'en continuait pas moins à paratti toujours aussi violent contre la réaction. Des espions ne ta dèrent pas à découvrir les presses; elles furent saisies p les comités de Saint-Étienne-du-Mont et de Saint-Andn des- Arcs. D'autres mouchards attachés aux pas de quelqcu amîs que Marat voyait secrètement découvrirent sa nourcl retraite, et, le samedi 12 décembre, sa demeure fut assailli par un détachement de vingt hommes. Qu'on nous pardonii ces détails peu intéressants pour une histoire générale, mai d'une véritable importance pour connaître le caractère d'u homme que ses ennemis et même ses amis ont traité de lâclx Bientôt d'ailleurs, le personnage va nous échapper tout fait, et, pendant quinze mois et plus, nous ne saurons qa'. exïste que parce que. tous les matins nous entendrons le crieurs publics annoncer l'Ami du Peuple. Nous reprenmi donc le récit. Les argousins de la police se précipitent so une proie iniportanie qui, sans doute, leur rapportera booD prime. « J'allai leur ouvrir en chemise. — Qu'y a-t-il, mes sieurs, p^ur votre service ? — Nous venons vous arrêter. - Votre ordre ?... Je vous suis. Permettez que je m'habiUe. Me papiers sont enlevés et j'arrive au comité des recherches. (L lecteur n'a pas oublié que l'affaire Joly, secrétaire de la mai rie, est toujours le motif des poursuites.) Je m'annonçai moi même. — L'Ami du peuple, messieurs, qui vient vous voii — Nous ne nous y attendions pas. — Combien devez- vous êu "^our former un tribunal? — Trois. — J'attendrai donc. Etj liJs un siège auprès du feu. Ces messieurs m'avaient fa éveiller un peu brusquement, je n'avais pas déjeuné, j'a^ ceptai une tasse de chocolat et fis la conversation. Prêts verbaliser, ils me demandèrent ce qu'ils savaient comme mo pourquoi j'avais quitté Paris , où j'avais été, combien ( temps j'avais demeuré en chaque endroit. Mon interrogatoii fini, arrive M. de Lafayette. Ces messieurs du comité mepr sentèrent à lui. — Qui sont ceux de mon état-major q

ont £sât ombrage? me dit-iU — Je vous apprendrai cela quelque jour daos uu numéro. » {L'Ami du Peuple^ N® 71.)

Du comité des recherches on fait passer Marat dans le oenilé de la police, comme qui dirait de Caïphe à Pilate, tous agents du même pouvoir, obéissant au même mot d'ordre ; et cest cet engrenage de compre>sion toujours plus forte qu*0Q appelle en langue administrative les gages civiques de sûreté persounelle. Là chacun de reprocher à TAmi du peu|;le ses ÎDcessaotes dênon« iations. u lih, messieurs, ne sentez-vous pis que ce sont là les petits désagréments du passage de la amitude à la liberté ; et cro\ez-vous tout bonnement qu'une rèiolution comme celle-ci ait pu s opérer sans quelque écla- Uimasure ou quelques gouttes de sang? Je D*aî aucun dessein bstile contre vous, mais s il fallait opter entre le deuil du comité de police et celui de la lib* rté, mon choi?iL est tout fait, ie demeurant, je vous donnerai un eAcelleni secnt p< ur ne péataller à la lanterne : c'est de vous montrer bons pairiotes»»

On lui offrit une voiture pc^ur le reconduire chez lui et une prde, s'il craignait de ne pas être en sûieté. Un des niem- Wesdu con)itc des recherches, M. Person, eiichanté de son pilriotisme, Tembrasse avec le plus ^ vif enthousiasme: • Allez, lui dit-il, num an)i ; écrivez toujours et démc^usquii^ ks fripons. » [Ibid.) Le pouvoir arbitraire , malgré sa vive rtsbtance, peidcàit tous les jours du terrain; reimcmi avait Piuétré dans la place; M. Person n'était p;is le seul que la hnchise altière, mais virile, de TAïui du peuple eût élec trisé.

« Je sortis, ajoute Maiat, t'Uiché de leurs procédés: Je les cottparais en sil« nce à ceux qu*auraicut eus, en pareil cas, fo cummissaires ro\aux; je sentis l'extrême dilllTencr de fiacien au nouv^'au régime, et une émotion délicieuse p« nétra BNMiâine. l)e l'Ilùtel-de-VUle je me rendis chtz un ami, puis te Italiens, où le signer Mandini et la signora natetti sus- I^odirent quelques monients les agitations du pauiutc. »

D'où venait ce revirement dans les procédés des municipaux? C'est que la plupart des écrivains patriotes^ pressentant bien que le coup qui allait frapper Marat les attendait euxmêmes, avaient pris fait et cause pour un confrère ; c'est qu'ils avaient soulevé en sa faveur l'opinion publique : toutes les feuilles du temps en font foi, et notamment le journal de Camille; c'est que plusieurs districts s'étaient ouvertement prononcés pour l'Ami du peuple; c'est que la Constituante effrayée de sa propre réaction louvoyait en décrets contradictoires; c'est que la commune prévoyait le danger; c'est qu'enfin et surtout le Chàtelet savait bien que Marat n'était pas homme à se laisser étrangler sans crier vengeance; c'est que, comme l'homme qui se débat dans les convulsions de l'agonie, ces juges iniques sentaient que leur force apparente n'était que factice et qu'il faudrait bientôt mourir.

Marat n'était pas dupe de la courtoisie forcée de la police. Profitant donc de la circonstance, il se présente dès Je lendemain à la mairie, enjoint à Bailly de lui rendre les presses que le* maire avait fait saisir, lui accordant quatorze heures pour tout délai : elles lui furent rendues à la minute. C'est i partir de ce moment qu'il se fit lui-même iniprimeur. C'est dans la rue de la Vieille-Comédie, au n** 39, à deux portées de fusil du club des Cordeliers, que l'Ami du peuple dressa son imprimerie, vraie place de guerre devenue si redoutable par le feu roulant de motions révolutionnaires qu'elle projetait tous les matins, qu'il ne fallut rien moins, pour s'en empai«r, que des régiments entiers et tous les pouvoirs coalisés. On va bientôt en juger.

Nous ne parlerons pas des ridicules escarmouches /?<i' trouillotlqiies qui n'eurent d'aulres résultats que la confusion des assiégeants. Nous devons rappeler seulement que c'est à propos de l'une d'elles que le district des Cordeliers, sur la motion de son président Danton, prenait ce célèbre arrêté par lequel on déclarait « qu'à l'avenir il serai* nommé quatre commissaires pris dans le sein du district»

sans la signature collective desquels on ne pourrait mettre à eiécution aucun ordi-e de nature à priver un citoyen de sa liberté. » Le lendemain, le district Sainte-Marguerite adoptait le même arrêté. Ainsi voilà les déléguants qui se mettent en garde contre Tarbitraite des délégués ; le souverain prend ses . garanties, la Révolution s'affirme. A qui doit-elle cette mesore de salut public 7 A Marat, qui n'a cessé de la recommander, qui en a fait le point de départ de sa doctrine.

Hais que va devenir l'autorité, si ces idées anarchiques aé propagent? « Coupons le mal dans sa racine, finissons-en arec le propagateur de ces principes subversifs de Tordre social! » s'écrièrent à la fois tous ceux que la feuille incendiaire avait menacés de près ou de loin. Il fallait pourtant s'y prendre avec habileté, on avait déjà échoué par trop d'empressement. D'abord on tâcha de détacher de l'Ami du peuple les districts qui hésitaient encore à prendre parti pour la Mesure prescrite par les Cordeliers. A cet effet, on essaya de la calomnie. Dix mille agents se répandirent xle tous les côtés, dans les cafés, dans les districts, dans les clubs, sur ^ places publiques, dans les corps de garde, réj)étant que M^t s'était ligué avec les Cordeliers et les aristocrates pour ^^re une contre-révolution, que son imprimerie était remplie de fusils, que sa cour était remplie de canons. Quand *^ têtes furent échauffées, on prit jour pour l'assaut; le rendez-vous était fixé rue Montmartre. Il serait distribué de * argent; on devait crier : « Marat à la lanterne! »

Au jour dit, 22 janvier 1790, le Chàtelet, qui tenait toujours soigneusement en réserve son mandat d'amener, comme le serpent cache sous sa dent le poison qui tue, l'homicide Chàtelet renouvela Tordre de traduire Marat à son tribunal, ïûesure toujours utile pour déterminer à prêter main forte au pouvoir toutes ces intelligences bornées à qui suffit un morceau ^® papier revêtu d'un sceau quelconque pour légitimer toute violation, La municipalité, de son côté, autorisa Lafayette à ^**oisir pour cette affaire les bataillons de la garde nationale

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ks mieux intentionDés, ceux de Saiiit-Rocb, de Saînt-Honorét des Filles-Sain t-Tbomas , et dont presque tous les officiers, nous apprend Marat, sont des marchands et des ouvriers de luxe, c'est-à-dire des hommes désespérés de la Révolution , des hommes qui regrettent le règne des courtisans dissipateurs et des prélats prodigues» des bcnnmes qui ne connaissent d* autre bonheur dans la vie que d'écorcber les opulents du siècle. » ( Appel à la nation.)

L'histoire devra cette justice au héros des deux mondes, que ce plan de campagne était combiné avec non moins de génie que ceux du Tessin ou d*Arbelles. Qu'on nous permette d'en dresser la carte d'après de fidèles documents. Le général en chef avait jugé qu'il ne fallait pas moins de douie mille hommes pour investir la place et Fenlever d'assaut : ridinilus mus! a En conséquence, trois mille fantassins et cavaliers entremêlés d'autant d'espions envahbrent le terri-

toire du district des Cordeliers et du domicile de l'Ami du peuple. L'infanterie occupait les principales rues depuis le carefour Buci jusqu'à l'Odéon ; la cavalerie occupait la place du théâtre ; un gros d'hommes à cheval placé au bas du Pont- Neuf et un détachement de garde soldée, postés devant le péristyle du Louvre, étaient prêts en cas de besoin, tandis que six mille hommes placés à l'entrée du faubourg Saint- Antoine et Saint-Marcel devaient empêcher la foule de circuler. )) {Ibid.)

Pour ceux à qui le récit de Marat paraîtrait suspect d'exa* gératiou présomptueuse, nous allons ajouter celui de Hontjoie, un historien qui n'est pas, à coup sur, suspect de m<iratisme : « Lafayette fit d'abord marcher contre Marat une année de six mille hommes, et fit pointer à toutes les avenues des rues qui avoisinaient sa maison deux pièces d'artillerie. Cette guerre est si extraordinaire que si je n'en avais pas été témoin moi-même, je n'y croirais pas. Comment concevoir, en ellet, que le héros des deux mondes déployât des forces- — si formidables contre un nain qui n'avait pour armes que

pluine? » [Histoire de la Conjuration de Philippe dOrlioMy tome II , page 157. )

Avons-Dous rien exagéré quand nous avons compsiré l'imprimerie de Marat à une place forte? Voilà ce que peut un principe vrai défendu par un seul homme ; quelle puissance pourrait lui résister, s*il était défendu par tout un peuple ?

La suite de ce récit va nous faire connaître le caractère de Lafayette et celai de Bailly, utile document pour Tbistoire.

Sur les neuf heures du matin de ce grand jour d'attaque, les huissier^ du Châtelet commencent par se présenter humblement, poliment, comme M. Loyal, le décret en main, au district des Cordeliers : démarche habile pour gagner les membres du bureau par cette app^ence de condescendance respectueuse, les autorités, si minimes qu'elles soient, ne résistant guère à ce patelinage. L'ordre de saisir était daté du 8, et Ton était au 22 ; les quatre commissaires, ne le trouvant pas en règle, s'en réfèrent à la décision de l'Assemblée Aatiooale.

Entre temps, des émissaires du district se rendent chez le général pour lui représenter que l'alarme était répandue • dans tout Paris; qu'ils croyaient utile qu'il vint en pei sonne rétablir le calme pai* sa présence, car le prudent Lafa\ette avait donné le commandement de l'expédition au sieur Carie. 1^ Eu envoyant des forces aussi considérables, répoudit doucereusement le général, je n'ai fait que suivre les ordres de il- le Maire; au reste, des affaires indispensables ne me permettent pas de me rqndre sur les lieux. )>

Les émissaires se dirigent donc chez le vertueux Bailly : * h n'aurais pas cru qu'on eût fail marcher tant de monde y » répondit- il de son air le plus innocent. En cas d^iusuccës dtacun se déchargeait ainsi de sa part de responsabilité. Qu*il y ait conflit, effusion de sang, que l'affaire soit évoquée par-devant le Châtelet , les juges déclareront en conscience fu'il y a eu méprise, malentendu; on lavera le pavé, et tout «e^adiU

On attendait donc impatiemment la décision de l'Assemblée; on rapportât au bout de huit heures. Elle portait : « Les décrets des 8 et 9 octobre sur la jurisprudence criminelle n'ayant aucun effet rétroactif, les décrets de justice antérieure doivent recevoir toute leur exécution. L'Assemblé nationale attend du patriotisme du district des Cordelière qu'il n'y portera pas obstacle. » •

Les patriotes auraient dii s'y attendre : il s'agissait d'une question de principe, de la question de liberté de la presse, point de départ de l'affaire , et le bureau du district insistait sur la quesiion de fonne! Les retors de la Constituante avaient parfaitement senti la méprise, mais, feignant de ne pas s'en apercevoir, ils avaient déclaré qu'en effet le décret du Ghàtelet était valide; eux aussi se déchargeaient de la responsabilité : éternelle tartuferie de Ta complicité du crime ! Les districts, en résumé, n'avaient encore compris Marat qu'à moitié; devaient-ils jamais le comprendre? Quoi qu'il en soit, du moment qu'on en avait appelé au jugement des pères conscrits, il fallait s'y rendre; c'est aussi ce qu'on fit.

A six heures donc, en pleine nuit, le sieur Carie, précédé des huissiers du Châtelet, dirige sa bande vers le domicile du journaliste; ils pénètrent Tépée à la main dans Tapparteunmi ; furieux de ne pas trouver leur proie, ils renvei*sent et pillent tout ce qu'ils rencontrent, journaux et manuscrits: les scellés sont apposés' sur l'imprimerie. Les grenadiers, jaloux de partager les périls et la gloire de leurs chefs, se ruent sur tout ce qui échappe au pillage, et^ fiers d'une si belle expédition, s'en retournent vers les onze heures portant chacun, en signe de victoire, une chandelle allumée au bout de leurs fusils, et criant : « Marat à la lanterne-! » Une sentinelle avait été placée à la porte de la maison ; un détachement de, trois cents hommes alla se poster sur la place de la Comédie, où l'on croyait l'Ami du peuple réfugié. Que plus tard l'Ami da peuple insurge les sections contre l'Assemblée, horreur! Qii'aiûûard'hui la municipalité insurge la garde nationale

contre les districts : place au droit ! Voilà comme le peuple comprend la liberté !

Les autorités constituées se trompaient en croyant cerner TAmi du peuple de telle sorte qu'il ne pourrait leur échapper. Voici ce qui était arrivé. Laissons Marat raconter lui-même les détails de son évasion; nous ne saurions le faire avec plus de simplicité ni d'intérêt. « Je reposais dans une rue voiâoe, lorsqu'un jeune homme attaché à mon bureau vint m' annoncer en pleurant que ma maison était enveloppée par plusieurs bataillons. A l'instant mon hôte et son épouse entrent dans ma chambre d'un air consterné ; il^ veulent parler, ils ne purent que gémir. « Paix donc! m'écriai -je; ce n'est rien que cela, je demande à être seul. » Jamais je ne sais plus de sang-froid qu'au milieu des dangers imminents. Ke voulant pas sortir erf désordre de peur d'éveiller les soupçons, je fis toilette. Je passai une redingote, je me couvris d'un chapeau rond, je pris un air riant, et me voilà parti, gagnant le Gros-Caillou à travers un détachement de la garde envoyé pour m' enlever. Chemin faisant j'avais cherché à distraire mon compagnon et je conservais ma bonne humeur jusque vers cinq heures du soir, heure à laquelle j'attendais ^'épreuve de la feuille où je rendais compte de la fameuse guipée. Personne ne vint, je pressentis le coup qui me menaçait : le reste de la journée se passa dans la tristesse. On avait eu vent de la route que j'avais tenue. Dans la soirée, la 'ûalson fut investie par des espions. Je les reconnus à travers ^ne jalousie. On me proposait de me sauver par le toit à l'entée de la nuit. Je passai au milieu d'eux en plein jour, donnant le bras à une jeune personne et marchant à pas comptés, ^rsque la nuit fut arrivée, je me rendis au grand bassin du ^^^xembourg ; deux amis m'y attendaient. Ils devaient me ^Bduire chez une dame du voisinage. Nous ne trouvâmes P^ï'sonne au logis, me voilà sur le pavé. Un de mes compagnons se mit à pleurer, je séchai ses larmes en éclatant de ^*^c. Nous prenons un fiacre, et je vais chercher asile au fond

du Marais. Arrivé à la Grève, je vois le réverbère que Ton roc destinait deux jours auparavant etje passai dessous. Anifcs rue de la Perle, mon lîouvel hôte avait compagnie. J'y trouvais une personne qui ne m'était pas inconnue. Pour dépayser les curieux, il fallait jouer la gaieté, elle vint réeUcmeot. Après un quart d'heure de conversatîoa, je demande à mon hôte, lui parlant à l'oreille, s'il était sur de la personne présente. « Comme de moi. — Fort bien , •» et je continuai li conversation. Je soupai et allai me coucher. Au milieu del^ nuit, une escouade de cavalerie fit halte sous mes fenêtres; j'entr ouvre les volets, je remarque qu'aucun d'eux n'a mis pied à terie, je regagne tranquillement mon lit jusqu'au lendemain : il fallut décaniller. » {L'Ami du Peuple^ N*170,)

Il fallut £i*exiler. Tel fxit le résultat da coup de nuiii combiné par l'Assemblée, par le Châlelet, par Lafayeifie ayant à ses ordres la garde nationale, enfin par la muoicipa* lité à l'iustigation directe du vertueux BatUy qui, qtelqoei jours auparavant, avait rendu une ordonnance portant qu'S ne serait permis de faire aucune visite de nuit chez l^ fanmts publiques ^ afin de ne point parier otteiMe à l^ liberté des eiloyens !

Arrêtons-nous un instant, et, pour notre profit politique résumons Tenserable de cette affaire.

Nous avons reconnu que le principe, point de départ ^ Marat, est vrai et juste : oui, en bonne logique, le délégu^^^ est au-dessus du délégué, le souverain au^essus du foo^ tîonnaire.

Si le maître est supérieur à l'employé, partaotfl a dr^ de surveiller son travail; dixîit de l'avertir, s'il £ait mal ï^ ignorance ; droit de le chassper et même de le punir, s'il ^ mal par infidélité.

Dans une sodété bien constituée, le peuple, €e9^ maître; l'employé, c'est le fonctionnaire public; lesurV^^ lant, c*esl le journaliste.

Marat, et comme citoyen et comme j^ernaliste,

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donc le droit et le devoir de surveiller les fonctionnaires à tous les degrés.

Or» nous avons prouvé par les faits qu'il a usé de son droit, qu'il a rempli son devoir, et que c'est à ces titres qu'il s'est attiré la colère des différents pouvoirs du régime nouveau, du régime qui avait juré de maintenir dans toute leur intégrité les droits de f homme et du citoyen.

Est-il juste de Ten accuser comme d'un crime? Non, car ce reproche ne pourrait provenir que d'ignorance de nos droits, ou de lâcheté, ou de connivence contre-révolutionnaire.

Si donc toute accusation est impossible, rendons gloire aux lumières, au courage et à la fidélité que l'Ami du peuple i montrés jusqu'ici; proclamons-le comme le plus ferme représentant du principe de la subordination du commis au commettant, et constatons que, de son temps comme aujourd'hui, ses ennemis les plus acharnés ont été et sont encore les défenseurs des gouvernements arbitrw'es.

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