‹ Marat, l'ami du peuple (volume 3)Chapitre 27 sur 150 · MAI — 2 AOUT · texte numérisé non relu

MAI — 2 AOUT

SoraAin. — Bisloriqae de la politique de la France pendant l'exil de lif arat. — RelMir de l'Ami du peuple en. France. — Il conilnue à so (aire la sentinelle de la liberté. — Nouveau décret d'arrestation par la municipalité. — Réponse de Marat aoz commissaires. — Sa lettre d'encouragement à Camille. — liarat se cache; ses ^Êénatm retrattet pmdanC la Révolatioa. — 11 reprend une imprimerie A son compte. — Placard : C*en est fait de ncut. — Justification. — MesuHes concertées des autorités contre l'auteur : l'Assemblée, I.afayctte, le Chfttelet. — Marat persiste ans sa tâche , malgré le décret du 31 jaillet confirmé le 8 août 1190.

En RévolutioTi le mouvement qui emporte les hommes et tes choses est si rapide, que le pouvoir, toujours préoccupé à se défendre contre de nouveaux adversaires, à se préparer contre de nouveaux incidents, les a bien vite oubliés. 11 y parut bien en mai 1790, puisque, malgré Taniraosité personïïelle des Necker, des Lafayette, des Bailly, des membres *ncriminùs du Châtelet et de la municipalité, Marat put rêve- ^ir en France sans qu'on l'en empêchât, sans qu'on renoo- "^'elàt d'anciens mandats d'amener. C'est qu'aussi bien des événements politiques s'étaient accomplis dans ce court espace de temps.

Le 21 janvier, au moment même où le pouvoir exécutif ^* préparait à en finir avec le démagogue ai]archiste qu'on appelait TAini du peuple, le pouvoir législatif venait de dêcrOter la réforme de la jurisprudence criminelle, juste sur '^ plan qu avait proposé Marat dix ans auparavant : l'égalité ^^^ peines est appliqp^iée aux mômes crimes; la flétrissure 5 arrête personnellement au flétri; en aucun cas la confisca- «on des biens ne peut être prononcée; etc., etc. Singulier

anarchiste, qui n'entre dans l'arène politique que sa constitution à la main I

Le 26, l'Assemblée rend une loi par laquelle aucun de ses membres ne pourra accepter de place autre dans le gouvernement. Qu'a fait autre chose le journaliste, que se récrier contre le cumul ?

Le 13 février, la Constitution ne reconnaît plus les vœux monastiques. Déclarer la liberté des cultes, n'était-ce pas implicitement n'en reconnaître aucun, civilement parlant?

Le 26, application du principe d'égalité devant la justice criminelle dans la personne du marquis de Favras : le Châtelet se rappelait-il les paroles de l'Ami du peuple, à propos de Besenval : w Soyez justes, si vous ne voulez pas que le peuple se fasse juge lui-même? »

Le 5 mavs, communication du Livre ronge: Marat n'a. rien exagéré sur les dépenses de la cour.

Le 16, abolition des lettres de cachet, conséquemment toutes mesures arbitraires. N'était-ce pas rentrer dans Te prit de ce décret, que d'exiger qu'on ne pût enlever citoyen sans l'autorisation de sa section ? On a vu que ceti. motion des Cordcllers, faite à l'instigation de Marat, avait la principale cause de l'invasion de janvier.

Le 17, vente des biens ecclésiastiques. Le décret ne rez sortait-il pas de ce principe : que devant le droit de vivj toute abolition de privilège propriétaire est légitime?

Enfin le 30 avril, l'Assemblée instituait le jury, corrL consécration des actes de justice qu'elle venait de formi en décrets; or, l'exilé avait réclamé cette institution danî LcUrc sur V ordre judiciaire.

On comprend que devant de tels faits les patriotes î impartiaux se soient demandé si l'Ami du peuple était recollement coupable, parce qu'il en avait réclamé la réaliss^tîon avant que le législateur ne se fût prononcé. Les Consticv3fc.ants d'ailleurs s'y seraient-ils déterminés, auraient-ils osé lo ff^aire, si l'opinion publique ne les en avait avertis, ne l'eût ^xigé

'euxî Or, qui avait réveillé Topinion, qui l'avait élevée à la auteur des circonstances ? Marat; non pas Marat seul, mais aratplus énergiquement, plus radicalement, plus logiqueei)t que tout autre.

Aus>i fut-ce presque un événement politique, quand, le ► mai 1790, au matin, on entendit les colporteurs crier dans i rues de Paris :•« Voilà le retour de F Ami du peuple y sa clamation contre ses nombreux contrefacteurs. » C'était, ï effet, le journal qui reparaissait au numéro 106. L'autoté se tint coite ; elle n'osait rompre en visière avec l'opinion iblique, elle préférait attendre l'occasion de la tourner. C'est l'il y a un piège auquel le peuple se laisse toujours prendre, est celui qu'on appelle l'application de la loi. Au lendemain î sa victoire, il ne manque jamais de présenter sa déclanion des droits la plus radicale possible; tout le monde >plaudit, on se croit libre enfin. Mais attendez quelques urs, et, sous prétexte d'ordre légal, la Constitution va bien » rabattre; quelques jours encore, et, sous prétexte d'ordre . Iniinistratif, vous serez gouvernés par des règlements de >lice. Or, en mai 00, on en était à cette piiase de l'orgaiiition de Tordre; Lafayette et Bailly pouvaient donc attendre 1 toute certitude.

Toujours est-il que rAjni du Peuple put librement repaître, non plus dans l'imprimerie de Marat, mais chez un ïprimeur particulier : l'autorité voulait bien attendre l'op- >rtunité de sévir, mais non pas revenir sur ses méfaits; est-il pas de règle qu'elle ne doit pas se déjuger? Elle avait ^îné Marat, c'est vrai, mais qu'avait-il à se plaindre, puis-

• on lui laissait le droit de publier, après lui en avoir ôté

* nioyens ?

Dire que le rédacteur se radoucit dans l'expression de son ''Knation, ce serait faire supposer qu'il avait composé avec Pï'incipes : on ne nous croirait pas. Les hommes d'impres- •^»de sentiments plus ou moins généreux, d'aspirations 'oaophiques, les métapolitiques, en un mot, peuvent tran-

nt JEAN-PAUL MAEAT.

siger, mais la logique ne souffre pas de transaction ; les théorèmes du logicien sont des engagements formels. Et pourquoi donc Marat se serait-il adouci ? Toutes les entram opposées jusqu'ici à la Révolution venaient du personnel des fonctionnaires publics, et rien, sous ce rapport, n'avait été changé ; on pouvait donc s'attendre à de nouvelles intrigues réactionnaires. Sans doute nous avons cité>nous-mème, iU'f a qu'un instant, de nombreux décrets révolutionnaires, mais ne sait-on pas aujourd'hui qu'ils ont été de la part des légi»-

^ lateurs des concessions plutôt que des restitutions. Somme»nous encore aujourd'hui les dupes de l'élan du â' août, par exemple ? Croit-on que nous ignorions que les nobles oot voulu, dans cette nuit fameuse, arrêter rinceadie de km châteaux en province ; qu'ils ont fait la part du feu et rien de plus? Croit-on que nous soyons les dupes de rappareaie abnégation du clergé? que nous ne sachions pas, de sdenoe certaine, que la justice ne doit ces restitutions successiva

* qu'aux rivalités des classes qui composaient TAssemblée, rivftlités qui les amenaient à se sacrifier successivement foBe l'autre? Si vous en doutiez un instant, nous vous rappdterions ce qu'ont fait plus tard les nobles, le clergé, les hauts bourgeois du Tiers , et leur conduite ultérieure nous livrerait le secret de leur libéralisme du moment. Et d'ailleurs dc

viennent-ils pas, le 12 mai 1790, de prouver qu'ils ontscnti le besoin de se lier en un faisceau, pour mieux résisterai mouvement révolutionnaire? N'ont-ils pas formé cette société dite de 89, qui demain prendra le nom de club des Feuillants, pour contre-balancer l'influence républicaine? Bailly, Ufayette n'en sont-ils pas les présidents ? Est-ce devant ces réflexions et ces faits que Marat pouvait s'adoucir, c'est4r dire espérer, c'est-à-dire prendre confiance ? Non, il comprenaît, au contraire, qu'il fallait plus d'énergie que jamais; b sentinelle du peuple reprit son poste, le poste du danger, k vrai poste d'honneur.

L'occasion de jeter son cri d'alarme n'allait pas tarder

Le 10 juin, un décret, rendu sur la proposition du roi, fixait Il liste civile à vingtrcinq millions. En d'antres termes, la Constituante décrétait que la nation affamée fournirait par cette somme au monarque les moyens de soudoyer tous les traîtres à la Révolution. La Sentinelle appela les patriotes MX armes : elle faisait son devoir. La municipalité aux agueis trouvait un prétexte; en conséquence, nouveau décret d'arrestation. Mais ne voulant pas paraître s'en prendre à Marat seul, elle feignit une mesure générale contre les écnvains anarchistes. La police commença donc par s'abattre sur l'imprimerie de V Orateur du Peuple ^ dont elle traîna le rédacteur en prison. De là elle nôarcha droit chez l'imprimeur de lirat; c'était le 2& juin. Elle somma le chef de l'établisse- DKotde lui dire, sous peine d'une amende de cent livres, où résidait l'Ami du peuple. Le rédacteur se trouvait justement ios les bureaux. L'imprimeur se présente à lui : « Que tart-il que je leur réponde? — Que j'attends l'arrivée de mon Sèoéral La Pique , et que c'est lui qui se chargera de leur fermer mon adresse. » {L'Ami du Peuple^ N*» 148.) Or, ce jèséral était un de ces hommes audacieux qu'enfantent les térolations, à qui il ne manque, pour être des héros, qu'une troupe réglée et le nom de chef dûment légalisé. La Pique fêtait mis à la tête des faubourgs, et ne laissait pas de îMser de vives inquiétudes à Lafayette. Si bien qu'en cette )ccasion la contrainte municipale n'eut pas de suite.

Ceptendant les* amis du journaliste, inquiets pour sa sûreté Personnelle , l'avertissaient de prendre garde à lui : « Votre •erte est jurée, lui disaient- ils; une multitude d'espions et le coupe -jarrets sont à vos trousses. » {L Ami du Peuple ^ !• !«9.)

Qnand on ne l'en aurait pas averti, il aurait pu s'en conûacre par lui-même en entendant les cris proférés, à la fête î fat Fédération par les gardes nationaux : « A bas Marat ! » aurait pu le lire encore dans les placards affichés de tous \ cdtés par ordre de l'autorité contre tous les écrivains pa-

triotes, et notamment contre TAmi du peuple. Mais comme toute mesure prise par le pouvoir contre les citoyens est a^ pelée mesure d*ordre, on y applaudissait; quand bientôt, usant de justes représailles, Marat en appellera au peupk contre les usurpations de Tautorité, on criera : « A J*anarchie!i Logique d'esclaves! Le pauvre Camille ne pouvait supporter l'idée d'un pareil aveuglement, et surtout de T ingratitude da public ; il s'en désespérait. Marat lui répondit : a J'aime i croire que mon frère d'armes Camille n'abandonnera p^t la patrie et ne renoncera point au soin de sa gloire en peN dant courage au milieu de sa noble carrière. 11 est révolté d'avoir entendu demander sa tété par des députés à la Fédé* . ration. Mais quelques hommes ivres ou abusés ne font pas le public, et ce public lui- môme, vînt -il à s'égarer, renferme toujours un grand nombre de citoyens estimables pleios d'admiration et de reconnaissance pour leurs généreux défenseurs. Enfin quand le peuple ne serait composé que d'hommes vils et ingrats, le vrai philosophe fermera-t-il soo .cœur à l'amour de l'humanité, dès qu'il ne verra plus de rétribution mondaine pour prix de sa vertu? 0 mon amil quel sort plus brillant pour un faible mortel que de pouvoir icibas s'élever au rang des dieux? Sens toute la dignité de ton être, et sois convaincu que parmi tes persécuteurs il en est mille qui sont humiliés de leur nullité, de leur bassesse; il en est mille qui envient tes destinées.

« Peu d'hommes, je le sais, seraient d'humeur de s'immoler au salut de la patrie. Mais quoi! un citoyen' qui n'a ni parents, ni femme, ni enfant à soutenir, craindrait-il donc de courir quelque danger pour soutenir une grande nation, tandis que des milliers d'hommes abandonnent le soin de leurs affaires, s'arrachent du sein de leur famille, bravent les périls, les fatigues, la faim, et s'exposent à mille morts pour voler, à la voix d'un maître dédaigneux et superbe» porter la désolation 'dans les pays lointains, égorger des io-

fortunés qui ne les provoquèrent jamais, qu'ils n'ont }dXù^^

et dont ils ont à peine entendu parler? Quoi! de nommes légions ne craindraient pas de se couvrir de crimes huit sols par jour, et Tamour de l'humanité et Tamour . gloire seraient trop faibles pour porter les sages i hrae moindre danger?

Je ne cherche point à me donner de l'encens ; mais, mon que votre sort est encore éloigné de la dureté du mien! is dix -huit mois condamné à U)ute espèce de priva- , excédé de travail et de veilles, rendu de fatigues, exà mille dangers, environné d'espions, d'alguazils, d'asis, et forcé de me conserver pour la patrie, je cours de ite en retraite sans pouvoir souvent dormir deux nuits cutives dans le même lit; et toutefois, de ma vie, je n'ai lus content; la grandeur de la cause que je défends élève courage au-dessus de toute crainte; le sentiment du tjue je tâche de faire, des maux que je cherche à préve- De console de mon infortune, et l'espoir d'un triomphe re mon âme d'une douce volupté... Cher Desmoulins, li sais si bien égayer ton lecteur, viens apprendre à rire moi. Mais continue à combattre avec énergie les ennele la Révolution, et reçois l'augure de la victoire. » ni du Peuple, ^^i70.)

Btte lettre est datée du 28 juillet 1790, et, de fait, t, depuis la dernière invasion de la police, était obligé cacher. A partir de ce moment, il ne se montrera plus iblic; on n'aura certitude qu'il vit encore que par l'apon régulière de son journal; mais r Ami du Peuple y ce pas Marat tout entier 7 £xiste-t-il autrement que par rincipes? L'a-t-on vu jusqu'ici se déployer en orateur ribunes des sections, soulever la foule dans les carre- , assister aux réunions patriotiques? Jamais. Est-ce le l'un ambitieux de puissance, d'honneurs? Il faudrait peu connaître les hommes.

ous le perdrons souvent de vue, et l'on ne s'en étonnera î, puisqu'il échappa, même de son vivant, aux investi-

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gâtions de la police. Après sa mbrt, ce fut à qai se vanterait de TaToir caché, de rayoir sauvé. Celui de tous qui mérite le plus de croyance, c'est Legendre. Le 28 janvier 17%, dans un scrutin uratoire des Jacobins, on demandait à œ patriote comment il avait voté dans la mise en accusation de Marat; il répondit : « Je T m caché pendant deux ans mes caves. Boucher-Saint-Sauveur et moi, nous étions maréchscux de logis , et nous lui signions ses billets de logement. )) Le 18 février de la même année, Ferrières raconte dans le 'même club que la citoyenne Fleuri, du Théâtre- Français, emprisonnée, venait d'être rendue à la liberté pour avoir sauvé Marat à l'instant où sept mille hommes avaient investi sa maison, sûnsi que le citoyen Vanhove et sa fille qn araient participé à ce trait de patriotisme. L'amitié qui l'attacha à Simonne Evrard comme à une époiise était née de la reconnaissance pour une femme d^ cœur qui l'avait recoeiDii qui lui avait offert tout ce qu'elle possédait, qui n'aspirait qu'au bonheur de servir la patrie, elle aussi, en protégeant les jours de l'Ami du peuple. Marat, dans le cours de son journal, a quelquefois l'occasimi de parler des individus qui Tont caché, tant il a été souvent trahi par ceux qui s'offraient comme ses protecteurs. Mais ces citations ne valent pas la peine d'être relevées. Nous devons, dans cette étude historique sur Marat, nous animer du sentiment qui l'animait luimême, tenir peu compte de l'individu, donner toute Timportance aux principes qu'il défendait. C'est ainsi que Thistoire devra désormais juger les hommes, si elle ne veut plus monarchiser les peuples en exagérant l'importance des personnalités.

Ce qu'il souffrit moralement et physiquement, pendant les deux années qui vont s'écouler, nous est révélé, par m témoin oculaire , mais non par Marat qui n'occupe pas soi lecteur de ces inutilités; s'il le rappelle sommairement dan deux ou trois passages de son journal, ce n'est que poi prouver l'invraisemblance des accusations qui lui sont fsdte

fins une sorte d*oraison funèbre, prononcée le 9 août 1793, Goinuit raconte que TAmi du peuple 3*était réfugié dans les arrières de Montmartre^ et il ajoute : a II fallait le voir traqà de réduit en réduit, souvent dan^ des lieux humides où il s'avait pas de quoi se coucher. Rongé par la misère la plus ifreuse, il couvrait son corps d'une simple redingote bleue et sa tête d'un mouchoir, liélàs! presque toujours trempé de Tioaigre ; un écritoire dans sa main ; quelques chilTims de pa* perstu* SCS genoux, c'était sa table. »

Le plus souvent ii se réfugiait dans des caves pour échapper aux \isites domiciliaires autorisées par le vertueux BaiUy. Cest là que, travaillant le jour à la lueur du peu de lumière qà pénétrait par le soupirail, ses paupières s'enflammèrent, il faillit perdre la vue : Todeur infecte de Ihuile d'une lampe pRsqœ continoellement allumée, le manque d'air, Fhumidhé, les privations de toutes sortes, les fatigues d'un travail 8tt8 relâche, une insomnie presque continuelle, toutes les iifiiétudes morales, tant de maux réunis sur un homme dioae santé déjà débile, d'un tempérament nerveux, lui ino- GalèreDt une maladie dartreuse dont il souffrit des douleurs iionîes, qui ne fit que s'aggraver chaque jour davantage, qn envahira successivement tout le corps, qui finalement le rendra repoussant à voir, qui donnera prise aux plus indignes outrages. On peut lire ce qu'en disait la Roland trottât dans le conseil ministériel au milieu de ses adorateurs piUoBiques. Les contre-révolutionnaires se réjouissaient aux iviils, souvent exagérés, de Tétat affreux de la santé de cet s&Bemi commun, ils s'applaudissaient de leur triomphe homicide : « Si nous ne pouvons l'atteindre, disaient-ils, la liort l'atteindra. » Sa lettre à Camille vient de nous révéler iQds sentiments le soutenaient dans cette lutte sans fin.

On a prétendu que, s'il se cachait, c'était pour se donner ihs d'importance , c'était tactique : tactique que ses accusa- Hirs, sans doute, ne seraient pas tentés de renouveler. igeons toutefois de ce qu'au moment où nous en sommes

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(le cette histoire on aurait fait de lui si on l'eût atteint, par ce qu'on flt de Fréron, bien moins à craindre à coup sClr. L'Orateur du peuple ne se cacha pas, il essaya de bravwj ses ennemis, il n'hésita.pas à comparaître devant le tribunal de police; eh bien, on l'arrêta dans la salle d'audience même, on le traîna au Châtelet, on le jeta en prison jusqu'à ce que ce tribunal contre-révolutionnaire eût statué. [Juniusjna/h çaisy N° 11.)

Cependant de nouveaux actes liberticides avaient soulevé- • l'indignation de l'Ami du peuple, si peu résigné à se taire qu'après la dernière poursuite dont il venait d'être l'objet a juin il avait repris une imprimerie à son compte; imprimerie qu'il faisait gérer, bien entendu, puisqu'il était obligé de se cacher. Le 26 juillet au matin, les murs étaient couverts d'un écrit signé du nom de Marat : c'était un nouveau moyen de ])ropagande dont il faisait Fessai, c'était un placard; arme | dont ses adversaires avaient usé contre lui, dont à sou tour il usait contre eux. N'était-ce pas loyal? Or, il y avait cette différence du placard au journal, que celui-ci ne s'adressait qu'aux acheteurs et pouvait contenir des nouvelles d'un intérêt secondaire, tandis que la feuille gratuite, puisqu'elle était publiquement alTichée, annonçait toujours quelque affaire d'un pressant intérêt. Et comme le placard était surtout destiné au peuple, Fauteur le rédigeait ordinairement en forme ^ de discours; de telle sorte que, la foule s' assemblant autour de l'affiche, un citoyen ne manquait jamais de se faire lecteur pour tous; alors l'allocution devenait plus directe, vous eussiez cru entendre Marat parlant à la tribune : l'effet était triplé, immédiat, terrible.

Celui du 26 juillet était intitulé en grosses lettres : C'en EST FAIT DE NOUS ! Vrai cri d'alarme qui dut mettre tout Paris en émoi. En voici l'exorde : « Je le sais, ma tête est mise à prix par les coquins qui sont au timon des affaires de l'État; cinq cents espions me cherchent nuit et jour : eh bien! s'ils me découvrent et s'ils me tiennent, ils m'égorge-

Tont, et je mourrai martyr de la liberté ; il ne sera pas dit qae la patrie périra, et que FAmi du peuple aura gardé un ttche silence. »

Que va-t-il donc nous annoncer ? écoutons ! Et la foule se pressût toujours davantage autour du lecteur. C'est la dénonciation d'un complot formé par le Piémont, par T Autriche et par les émigrés pour marcher sur Paris, pour faire venir la nation à résipiscence. Voilà pour l'extérieur. C'est la conmience du comité municipal des recherches avec l'ennemi. Ce comité averti du complot, muni des preuves, sommé d'éclairdr l'affaire par le comité des recherches de l'Assemblée nationale, n'avait pourtant rien éventé. « Je le dénonce, s'écriait le joomaliste, comme traître à la patrie ! Lorsque le salut public fâten danger, c'est au peuple à retirer ses pouvoirs des mains i des indignes auxquels il les a confiés; car le salut public est [ la loi suprême devant laquelle toutes les autres doivent se taire. J'invite donc tous les bons citovens à s'assembler

' lœmédiatement, à se transporter au comité national des rocberches, à demander communication des ordres donnés aa comité municipal, puis de se transporter à la maison de ville, de se ssdsir des registres de ce comité, de lui demander le procès-verbal des perquisitions faites en conséquence de •ces ordres, et, sur son refus, de s'assurer de tous ses membres et de les tenir sous bonne garde. » Voilà pour l'intérieur. En l'ésomé : trahison partout. Attendez, ce n'est pas tout; le placard contient toute une feuille in-8*. Voici qui est plus grave encore : l'ambassadeur de la cour de Vienne a demandé au roi le libre passage pour les troupes autrichiennes sur le territoire de France afin çte se rendre en Belgique; la cour consent: a Citoyens! crie la sentinelle, c'en est fait de vous pour toujours si vous ne courez aux armes, si vous ne retrouvez cette valeur héroïque qui, le 14 juillet et le 5 octobre, sauvèrent deux fois la France! Volez à Saint-Cloud, s'il en est ^Dips encore, ramenez le roi et le dauphin dans vos murs, ^enez-les sous bonne garde, et qu'ils vous répondent des évé-

nements; renfermez F Autrichienne et son beau-frëi'e;. saisis — sez-vous de tous les ministres et de leurs commis, mettez-] aux fers ; assurez-vous du chef de la municipalité et des lieutenants du maire; gardez à vue le général; arrêtez Téta.!ujajor; enlevez le parc d'artillerie de la rue Verte; emparer vous de tous les magasins et moulins à poudre; que les cano t.=^s soient répartis entre tous les districts... Courez, courez, ^^ y en est temps encore, ou bienUH de nombreuses légions enr» mies fondront sur vous : bientôt vous verrez les ordres prL^ légiés se relever; le despotisme, Taffreux despotisme rep raîtra plus formidable que jamais. Cinq à six cents tt^À abaltucs vous auraient assuré repos, liberté et bonheur; u: fausse humanité a retenu vos bras et suspendu vos coup elle va coûter la vie à des millions de vos frères ! »

Est-ce à nous, postérité, qui savons par avance ce q^^^e l'histoire nous a appris, qui avons dépouillé l'Armoire de r^^r, qui avons étudié les Mémoires de Bouille et autres, est-c^ à nous il nier Tauthenficité de ces révélations, à les accu^SiCr d'exagération? Je vous entends : mieux aurait valu laisser^ le peuple sous la douce et décevante impression du baiser fKr^aternel de la fête du 14 juillet; le triomphe de la cour n'en ^^ût été que plus assuré; je vous comprends, historiens moderiï^^BS, qui travestissez ou fciisez les faits pour prix de votre salai ^^;

mais je vous dénonce à mon tour, et, comme Marat, je c^ "e au peuple : Ccn est fait de nous ii jamais, si nous nous lî»- lisons bercer aux refrains de conliance des écrivains à gage ou sans discerneuient.

Voilà ce qu'était un placard. On peut juger de rel-^"5t. Encore une fois, si toutes ces tentatives, si toutes ces cotm, -mvences sont prouvées aujourd'hui, ou même en partie, <X "^' est le plus coupable : ou de celui qui les dénonce, ou de c^^^^ qui les ont méditées? Et j'ajoute que non-seulement le déi"»-0'îciatcur n'est pas blâmable, mais qu'il a rempli un devoî«>* ^® citoyen, le devoir de sa fonction de journaliste; il a fiil^^t?" ment suivi son programme.

Qnoi qu'il en soit, la conclusion était telle qu'elle dut glacer d'épouvante tous ceux qui se sentaî^at a.tteints indirectement ou nominativement désignés- Cinq àsix «cents têtes! Ce fut un haro général de toutes les autorités; le danger était imminent; on s'assemble, on s'entend sur les rôles à jouer, la décision est prise.

La première mesure., c'est d'empêcher que l'infâme placard se propage , attendu surtout que l'auteur avait écrit en forme de note : « Des milliers d'espions sercmt bientôt mis eo campagne pour enlever tous les exemplaires de cette feoiile; je supplie tous les écrivains patriotes de la reproduire et de la faire circuler. » En conséquence, Lafayetlte commence par donner le mot d'ordre à ses dévoués de l'état^ major: « Toute personne qui criera autre chose que des actes émanés de l'Assemblée nationale du royaume, d'une Moiité légale, sera arrêtée. » H n'est que trop vite obéi : qiatarze colporteurs sont appréhendés et conduits à la F'orce. Cest-à-dire que pour faire respecter les lois, le commandaat gioéral procède par la violation la plus tyrannique de la loL lais nous sommes tant habitués à tout attendre de l'autorité ^, quoi qu'elle fasse, nous la croyons toujours dans son diBit, et, par provision, la laissons agir; Lafayette donc fut ibéi.

U seconde mesure à prendre, c'était de frapper les •rteors; je dis les auteurs, car Camille Desmoulins va être ■tfffiqué dans l'affaire, non pas pour un fait aussi grave, mais Poar avoir irrévérencieusement parlé de la chose sainte et ^atpfte qu'on appelle un législateur. Et soyez convaincus que J» feule laissera faire encore, car elle veut avant tout qu'on 'fiïpecte son œuvre; c'est amour-propre d'auteur. Quiconque 8^i»po8e est un tyran , mais celui que le peuple impose est BDdiea : malheur k qui ose y toucher! Donc, d'où la foudre teraît-elle tomber? De TOlympe, je veux dire de l'Assemblée. Itcn effet, le samedi 31 juillet au soir, les pères conscrits e réunissent. Le royaliste Malouet d'un ton animé : « Mes-

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sieurs, c'est une dénonciation importante que j*ai à faire. Est'il ordre du jour plus pressant que de faire connaître des projets atroces, que d'assurer le châtiment de leurs auteurs; vous frémiriez, si Ton vous disait qu'il existe un complot formé pour arrêter le roi (un complot! et Marat est seul de son avis, si bien seul que Desmoulins même le désavoue, le renie, l'improuve dans son numéro 37), emprisonner la reine, la famille royale, les principaux magistrats, et faire égorger cinq à six cents personnes. Eh bien, c'est sous vos yeux, c'est ^ à votre porte, que des scélérats projettent et publient toutes ces atrocités ; qu'ils excitent le peuple à la fureur, à l'effusion du sang; qu'ils dépravent les mœurs, et attaquent dans ses fondements la constitution et la liberté ! »

Est-ce bien là le plus pressant, citoyen législateur? Est-ce bien le véritable état de la question ? Examinons : deux intérêts sont en présence: celui de la nation, très-réellement en danger, si les dénonciations de Marat sont vraies; celui da pouvoir exécutif, injustement exposé à la fureur du peuple, si les dénonciations sont fausses. Lequel des deux devrait avoir la priorité d'examen, surtout devant des représentants delà nation?

Ce n'était pas du véritable de la question qu'il s'agissait, mais bien de faire sentir aux contre -révolutionnaires qu'il y allait cette fois de leur propre vie, pour les amener au vote d'arrestation; de là cet argument, argumçntiim ad honiines: il s'agit de vous-mêmes; jamais avocat qui connaît ses juges n'en manque l'occasion. L'exorde de l'orateur était habile, il fit son effet; Malouet avait captivé l'attention, gagné tous le* compromis. 11 commence donc par s'attaquer à Camille. 11 fout lire dans le numéro 37 du journaliste picard l'amusante analyse que le rédacteur en fait; ce n'est pas ici le lieu de 1^ reproduire; c'est assurément un de ses pamphlets les pl'^ spirituels, mais aussi des moins logiques , pour ne rien dire de plus.

Arrivant à Marat, à l'emporte -pièce, Malouet cite ^

fin da placard : « C'en est fait de nous pour toujours , si TOUS ne courez aux armes, si... etc., etc. » {Moniteur y •2 août 1790.)

Il n'y avait rien à ajouter, l'Assemblée était prête à tout voter; l'orateur, pour toute conclusion, fait lecture d'un projet de décret, et « l'Assemblée nationale, sur la dénonciation qui lui a été faite par un de ses membres d'une leuille intîtdée : Cen est fuît de nous y et du dernier numéro des Itévo- ItUims de France et de Brabant^ décrète que, séance tenante, le procureur du roi au Châtelet de Paris sera mandé, et qu'il hnsera donné ordre de poursuivre, comme criminels de lèse^ nation, tous auteurs, imprimeurs et colporteurs d'écrits excitent le peuple à l'insurrection contre les lois, à l'effusion du ang, au renversement de la Constitution. »

Ainsi Camille a parlé sans respect du roi, Marat a demandé jne Sa Majesté et ses agents fussent gardés à vue s'ils sont fables de trahison, et voilà ce que les législateurs appert crimes de lèse-nation ! En d'autres termes, c'était dire : *-^ nation, c'est nous. Logique de Tibère autrefois, logiqup "€ tous les tyrans. Nous en appelons au sens commun : le ^îndataire peut -il être confondu avec le mandant? Cette ^•^formation instantanée serait un mystère de la force du Mystère de la transsubstantiation.

Par un contraste singulier, fait remarquer Camille, au '^^Otnent même où la Constituante rendait ce décret, les vain- ^eurs de la Bastille se présentaient chez les deux écrivains ^^riotes et amis de la vérité, pour les prier d'assister à un ^^>îce solennel qui devait se célébrer le 2 août pour leurs ^'ères d'armes tués dans la grande journée : « En sorte qu'au *^oment où l'Assemblée nous proclamait criminels de lèse- '^î^tion, les vainqueurs de la Bastille nous proclamaient ses plus zélés défenseurs ! »

Aussitôt après le vote du décret, Flandres de Brunville, * qui attendait dans la coulisse , et aposté comme le notaire pou!" le dénoûment de la comédie, » se présente et déclare,

au nom du Châtelet, que le tribunal, fort honoré du choix de rAseemblée, va obéir en toute hâte.

Voici comment finit l'affaire. Le 2 août, Pétkm en rappela du décret du 31 : u Peut -il avoir un effet rétroactif? Faut-il rechercher tous les écrits faits depuis la Révolution 1 Serar-t-<m réputé coupable pour avoir dit à un peuple opprimé i Brisez vos^ fers ? Regardera-t-on comme coupables ces citoyens généreux qui alors volèrent aux armes ? n A qm Alexandre Lameth ajoutait : « Quel est le but qu'on s* est proposé en vous présentant, samedi dernier, un décret dont les expressions vagues prêteraient aux poursuites les plus arbitraires 7: Ce but, on ne peut se le dissimuler, c'est de fermer la: bouche à tous les écrivains patriotes; c'est d'empêcher que la censure publique ne s'attache à ceux qui trahissent le devoir qui leur est imposé, de servir, de défendre les intérêts du peuple. » En conséquence, des amendements au décret Malouet sont proposés. L'Assemblée hésite un moment, mais bientôt Camus rallie tous les suffrages, en présentant la rédaction suivante : « A l'exception néanmoins d'une feuille intitulée : C'en est fait de nous. » [Moniteur du k août 1790.)

Ainsi voUà tout le monde d'accord; Marat seul restait sacrifié; la loi n'était rétroactive que. pour lui; mais qu'importe? c'était Marat! Et parmi ces douze cents représentants» dont un grand nombre semblent de bonne foi, pas un qui réclame contre une aussi criante iniquité ! Et qu'on dise encore que le peuple n'a pas à revenir sur les décrets de ces gensrlài parce qu'ils ne peuvent se tromper! Traliison et sottise!

Et Camille, le bon enfant Camille, qui consacre encore son numéro 38 au récit de cette journée des représaiU^} comme il l'appelle spirituellement, et qui ne trouve pas un mot de protestation en faveur d'un collègue ! Je ne sais pourquoi, à cette pensée, rexécution des Dantonistes me revient en mémoire; je songe à celte autre iniquité de la Convention» muette de peur, et je me demande s'il n'est pas au-dessus ^^ nous tous une Providence vengeresse de toutes les lâcU^^

BIOGRAPHIE. S9ft

de (xeor <m de conscience? Mais non , ne mêlons pas la meta» physique à la réalité; le vrai, c'est le droit éternel de la liberté poor tous : pour le peuple , liberté de choisir et de rejeter ses commis; pour le citoyen, liberté de les dénoncer; ponrraccusé, liberté de se défendre; et ce droit, reconnu par tous, absolvait Marat au 31 juillet 00, élargissait Camille trois ans plus tard, sauvait les patriotes des massacres du Champ de Mars, au 17 juillet 1791. Pauvre GamiUel ton cœur était pourtant bien bon! Citoyens! c*est qu'il y a quelque chose qui vaut mieux qu'un bon cœur : c'est la justice!

«Que faire? se demande Marat. Regarder l'infâme décret du 31 juillet comme non avenu; se moquer de l'autorité injuste que prétendent usurper les traîtres à la nation qui dominent l'Assemblée nationale, et aller son train en prenant les précautions d'usage contre les tyrans. » {L'Ami du Peuple.) n entendait par là qu'il allait se cacher dans une retraite plus profonde, plus obscure, plus malsaine, plus mortelle encore; et cela pour pouvoir continuer d'écrire, d'éclairer ses ingrats concitoyens. Permettez-moi de paraphraser Jean-Jacques et de vous dire : Si Socrate, le vrai sage de la Grèce, a vécu, est raort en grand homme, quelle épithète ajouterez-vous au nom de Marat ?

Encore une singulière coïncidence. Au moment même où le président venait de décréter Marat criminel de lèse-nation, on annonçait que l'Ami du peuple faisait hommage à TAssem- Wée de son Plan de législation criminelle. On crut à un persiflage; Marat prenait les choses plus au sérieux : « 11 y a dix On douze jours, dit-il, que ce plan fut remis à une dame, pour le faire passer au président de l'Assemblée. Je regrette beaucoup qu'il ait été présenté dans une conjoncture pareille. ^^ ne sais point faire de platitudes. Loin de rendre dorénavant à l'Assemblée aucun hommage,' je n'aurai pour elle que justice sévère; je ne lui donnerai aucun éloge. S'il sortait par ^•"^rd de son sein quelque bon décret, elle n'aurait fait qu*

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son devoir; mais je serai toujours avec le fouet de la c en main à chaque mauvais décret qu'elle rendra, et le c peut en être effrayant, parce qu'elle est subjuguée j ennen^is du peuple. Au surplus, mon Plan ne lui a él sente que dans Tespoir que le comité de Constitution p rait de mon travail. Il a grand besoin de lumières, < encore de vertus. » {UAmi du Peuple.) Le censeur tiendra parole.

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