‹ Marat, l'ami du peuple (volume 3)Chapitre 38 sur 150 · MARAT PROPHÈTE · texte numérisé non relu

MARAT PROPHÈTE

les prétentions de Marat à ce sujet; voyons ce qu'il pense de 06 don des prophéties qu'on lui a attribué et que, sans doute, il s'attribuait; car à quoi bon être faux prophète, si l'on ne sTen prévaut? un charlatan sait bien qu'il n'est cru qu'à forcQ de Tantardise.

« Gbers camarades, je passe pour prophète. Je le suis emrnne vous. Mais je connais les hommes que vous ne paraisaeipas vouloir observer. Je sais par cœur les diverses combimisons de tous les ressorts de la machine politique, dont vous ne semblez pas vouloir approfondir le jeu. En voyant toocher tel et tel rouage, je m'aperçois à T instant si la mam qu'on y porte est d'un maladroit qui ne sait ce qu'il fait, ou d'un charlatan qui a dessein d'en altérer le jeu. » {L'Ami du PiupUj N® 288.) Donc, voilà un prophète qui commence par dire à ses auditeurs : Je ne suis pas plus prophète que vous I Ihrat avait la prétention de connaître un peu mieux le cœur kmain et les ressorts de la politique que beaucoup de ses coDè^es en journalisme; en conscience. Fauteur du livre de l'Homme^ des Chaînes de V esclavage ^ du Plan de ligisktion criminelle, du Plan de constitution politique, des trois tots numéros de son Ami du Peuple qui avaient déjà paru* fauteur, dis-je , de tous ces travaux avait bien quelques titres i h confiance publique sous ce rapport.

Puisque nous sommes en 1791, nous allons citer deux fchs relatifs à cette époque, sur lesquels Marat ne s'est guère •^HDpé; on verra de quelle manière il procédait dans ses fccouvertes prophétiques; le secret du métier nous sera '*?flé; nous pourrons, nous aussi, devenir prophètes à la •çon de l'Ami du peuplé. Le premier sera relatif à un personnage fameux sur lequel l'enthousiasme populaire ne s'est Mre amoindri depuis; le second a trait à un fait purement Nrfitique; on va donc apprendre comment il faut juger, en évolution, les hommes et les événements.

H s'agit de Mirabeau, du grand Mirabeau, de Dhnos- \fn€9- Mirabeau, de Mirabeau-Tonnerre , A* Ilcrcnlc-Mira- 1. !i5

b€<iUy de sailli Mirabeau^ conHiie rappellera rinoonséqveat Camille. Nous sommes au ô juillet 1790; Fengoueneot esl tel encore que volontiers on lanternerait le contradicteur; Marat écrit : « On annonce à l'instant de sourdes menées de Riquetti l'aîné (Mirabeau) à Saint -Cloud : quelles horribles trames que, celles de ces scélérats ! » ( L'Ami du Peuple, N» 155.)

On se récrie, le journaliste s'y attendait; mais pour proaver que ses soupçons ne sont pas sans fondonents, 'û ajoute: « Quel vertige vous prend? vous avez donc oublié que c'est à Riquetti «que nous devons les décrets funestes du veto, de h loi martiale, de l'initiative de la guerre, du pacte de famille, de l'indépendance des députés du peuple de leurs conne^ tants, de l'usurpation de la souveraineté de la nation parsa représentants, de Tinfluence redoutable du roi sur lepouvôr exécutif? » Et tous ces votes sont consignés au Monitur] mais les discours qui les avaient appuyés étaient si éloqneitSi. que les patriotes , qui raffolent de l'emphase avant toati applaudissaient à une servitude si éloquemment décrétée; Harat donc ne faisait que tirer la conséquence de faits notoires. Nous ne nous étonnons guère» en vérité, qu'il ait récusé l'épithète de prophète.

Cependant l'Ami du peuple, qui sait combien il en coûte à l'amour-propre de briser ses idoles, d'avouer qu'il s'est trompé, qu'un autre a plus de perspicacité, Marat va donuer à ses lecteurs des preuves matérielles de la vénalité ^ saint Mirabeau; c'est comme s'il leur disait : Si vous saviez o( qu'on m'a appris, à coup sûr vous n'acclameriez plus ^ grand homme; connaissez donc ce qu'il en est : o Uy* deux ans que Riquetti était obligé d'envoyer ses culottes au mont-de-piété pour six francs; aujourd'hui il nage dans ^l'opulence, il a trois maîtresses qu'il conable de cadeanii il tient table ouverte, et il a payé ses dettes. » Ibidem^ N* 390.)

Il va plus loin , il va calculer approximativement le prix

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adiat de la conscience du Démostbènes moderne {L'Ami i Peuple, N»414):

Achat de la maison de la rue d*Antin oOO,0(H) livras.

Campagne acquise du sieur Le Maître. . . . 250,000

Achat de la terre du Marais, près d'Arpajon. 4,500,000 I^yement d^hypothèques de la maison de son

père 400,000

Anciennes dettes payées 300,000

Achat de Ja bibliothèque de BuQbn 300,000

8,850,000 livras.

Od peut aujourd'hui comme alors chicaner sur les chHFres; lis qu'importe, si l'on ne le peut faire sur l'achat? Eh bieni oira-t-on que Mirabeau étant mort deux mois après. DesoqUqs, revenu sur le compte de son fétiche, consignait avec tpit ce qui suit : « Une députation des quarante-huit secm vint demander un deuil public pour ce citoyen éloquent vertueux; puis il raconte que pendant trois jours on ne fit le parler de Mirabeau; que le peuple, dans soji enthouisme, effaça le nom de la Chaussée-d'Antin et écrivit à sa lœ-: rue de Mirabeau ; que cent mille personnes suivaient convoi; que tous les orateurs l'ont honoré d'une oraison Dftre; que les patriotes le regrettaient; que Pastoret manda pour lui le Panthéon; que l'Assemblée vota cet oneur? »> {Révolutions de France et de Brabanty N* 72.) ttod serons -nous; hélas! délivrés des grands hommes? (elle liste, que la nomenclature des maux qu'ils ont causés I

Deux ans après, le 5 décembre 1792, force fut bien tTOuer que Marat le faux prophète ne s'était pas trompé, ind on lut, à la tribune de la Convention , cette lettre trouidans l'Armoire de fer; document irrécusable, si connu oord'bui de tout le monde qu*il est inutile de le citer. Peutî vaut-il mieux donner à l'appui une autre preuve beaup moins répandue, c'est le témoignage de Bouille : « Le me fitfavoir secrètement que je pouvais compter sur Mira-

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beau , qu'il lui avait donné depuis peu six cent mille livres^ qu'il lui en payait 50,000 par mois, qu'il lui avait fait en outre des promesses fort étendues, dans le cas où il lui rendrait de grands services. » {Mémoires de Bouille ^ page 198, collection Barrière.)

Ce dut pourtant être une grande satisfaction pour l'Arai du peuple quand, lui présent, on lut à la Convention la pièce dénonciatrice de La Porte. Alors ses collègues de rentourer, de le féliciter : a C'est ton jour de triomphe, lui disaient-ils; voilà tes prédictions sur Mirabeau complètement vériOées. » Mais lui : « Eh ! que m'importe, messieurs, que vous ouvriez aujourd'hui les yeux et que vous me rendiez justice surce point? vous n'en êtes ni plus justes, ni plus sages, et tous n'en serez pas moins badauds. Depuis trois mois je ne cesse de vous mettre en garde contre les machinations et les perfidies de Roland, en êtes-vous moins dupes? Attendez-vous à le . connaître qu'il ait consommé la ruine de la patrie? » [Journal de la République^ N® 68.) Le fait est qu'on voulait bien reconnaître sa pénétration pour les événements accomplis, mais jamais pour les événements à venir; aussi maintes fois Tentend-on s'écrier : « 0 Parisiens ! l'Ami du peuple ferat-il sans cesse parmi vous le rôle de Cassandre ?» — « Un peo de bonne foi, messieurs les badauds, quand la prédiction est accomplie, et un peu moins de fureur quand elle est mise au jour pour la première fois. Est-ce ma faute si vous avez la vue si courte? Ce qui me désole, c'est que la nation est partagée en deux classes, dont l'une est composée de maîtres fripons et l'autre de frères dupes : il y a longtemps que je n'aurais plus rien à vous dire, si celle-ci avait le sens commun.» [Journal de la République^ N"* 60.) On remarquera que le prophète, que le charlatan tenait peu à sa charge, et qu'il livrait volontiers sa recette : « un peu de sens commun w; mais on aurait honte de procéder si simplement, et, pour sortir du commun, on préfère extravaguer. Camille , qui a eu des quarts d'heure pour tous les revirements, écrivit un jour :

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« Marat, quoi qu'on en dise, a parfois d'excellentes réflexions; et quand je remarque Taccomplissement de tant de choses qu'il a prédites, je suis tenté de prendre de ses almanachs. » [Journal de la Révolution^ N° 46,)

Mais venons à l'autre prophétie. N'est-ce pas dans VAmi du Peuple y N"* 31A , que nous lisons huit mois avant le voyage de Yarennes : « La fuite de la famille royale est concertée de nouveau ; c'est toujours à Metz, et sous la protection de raniirévolutiomiaire Bouille y que le monarque doit se mettre à la tète des ennemis de la liberté pour tenter une contre-révolution? » Or, voici ce qu'a écrit depuis le marquis : « Quoique j'eusse la guerre civile en horreur, je h croyais nécessaire alors pour sauver le roi, la monarchie , la France entière. » {Mémoires de Bouille ^ chapitre ix, page 161.) « Je n'entrevis plus qu'une seule ressource pour awrer quelques débris de Tancienne monarchie : c'était d'engager l'empereur à faire avancer quelques troupes sur U frontière... Je roulais ce projet dans ma tète, quand le ïoi m'envoya M. d' Agonit, évèque de Pamiers. Celui-ci m'assura que le roi avait une confiance entière en moi, dont il allait me donner la plus grande preuve en me communiquant de sa part le projet ([u'il avait de sortir de Paris... U fttt convenu en même temps que j'entrerais daus ce moment ^ uoe correspondance en cliiiïres avec Sa Majesté. Cette ttwrespondance a duré pendant huit mois avec une grande activité, sans qu'on en ait eu le soupçon. » [Ibidtmy p. 183.)

-Va-t-il pas pénétré cent autres conspirations? n'en pres- Watira-t-il pas bien d'autres encore de la part de ces génc- '^ui qui vont tour à tour déserter après avoir trahi? S'avait-il pas écrit de Lafayette,au mouïent de sa plus grande ï^mmée : (^ Bientôt il sera forcé de chercher son salut dans '•fuite, et il ira, comme tant d'autres indignes vaWts de la ^ur, couvert d'opprobre et d'infamie, promener dans une terre étrangère sa houte et son désespoir? » [I.Wnn du Paiplcy pages 283, 17 novembre 1790.) Lp 8 octobre 92, on

lira dans l'Ami du Peitple : « Cent contre un que Dumou 3*enftiira avant la fîn de mars prochain. » Or, le 18 mars le géaéral était défait à Nerwinde ; le 27, il annonçait q allait marcher sur Paris pour établir la royauté constituti nelle ; le 31, il négociait avec les Autrichiens ; le !•' avri faisait arrêter les commissaires de la Convention ; et le A s'enfuyait de son quartier général. Nous ne taririons pa nous voulions rappeler tous les événements qu'il a prédits cela sur les plus simples conjectures ; mais on n'en continu pas moins à fermer l'oreille aux sinistres avertissements de pauvre Cassandre. Aussi s'écriait-il : u C'est un cruel met que celui de se porter dans l'avenir, de présager les évén ments et d'avoir raison six mois d'avance, surtout chei 1 Français, peuple irréfléchi, inconstant et frivole, qui s'engo du premier venu, qui court après les charlatans de tous genn qui s'abandonne à eux sans réserve, qui remet témérmreme dans leurs m^ins ses destinées, qui insulte à quiconque ramène à la sagesse, qui se moque de quiconque prévoit 1 suites funestes de son aveuglement, qui maltraite quiconq veut abattre ses idoles, qui ne reconnaît son imprudence q lorsqu'il en est victime, qui ne profite jamais de ses faute et qui court de chute en chute se précipiter dans l'abîme. ( Le Publiciste de la République, N° 16â. )

11 me semble que, sans être plus prophète que Marat, ( pourrait prédire ce qu'il adviendra de la véridique Hi^(fi de la Révolution française^ par M. Michelet : Alceste a]ïreî crit l'usage qu'il conviendrait d'en faire.

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