OCTOBRE — 15 DÉCEMBRE
SOMUAIRB. — Ouvertare de la Législative, tcbhx de Marat. ~ La Légi^laMire cootiaM la politique de U Constituante ; colère de Marat. — Il désespère du salut paUie et se réfugie en Angleterre. — L'École du citoyen, ouvrage annoncé de Londns.
Le 1" octobre eut lieu rouverture de la deuxième législature ; on connaît les dispositions bienveillantes du censcttr public; on sait aussi les conditions; il ne s'en départira paSi il n*en a pas le droit. « J*aime à croire que la plupart des noaveaux députés sont bien convaincus que les droits du peuple sont imprescriptibles, qu'ils ne peuvent être anéantis par aucun 'décret, et que les représentants de la nation ont toujours plein pouvoir pour assurer la liberté et la félicité publique. Fasse le ciel que ces observations germent clans leurs âmes, et que la France leur doive son repos et son bonheur!» (L'Ami du Peuple, N» 566.)
Mais voilà que dès sa troisième séance la Législative jure solennellement de maintenir intacte la Constitution votée par la précédente assemblée. « Amis de la patrie, s'écrie Marat, cette pantalonnade est le tombeau de la liberté naissante, les nouveaux pères conscrits ne valent pas mieux que les anciens: Dieu sait combien on comptera parmi eux d'opineurs de la culotte ; n'attendez d'eux qu'infidélité, misère et désolation. » {Ibidcfriy N^ 568.)
Que penser, en effet, d'une Assemblée qui confirme par son vote les décrets liberticides des constituants : la loi martiale» l'inviolabilité des législateurs, les restrictions imposées i'^
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Bsae, etc. ? Ne présentez-vous pas déjà que tous les tirailleiiUs qui vont remplir la session viendront des luttes du ût contre l'oppression? Qui nianque'de logique, Maratou assemblée? Quel est le premier agresseur 7 Qui, le premier, place tous^les citoyens sur le pied de guerre ? Faudra-t-il •oc revenir vingt fois sur le texte même pour prouver que qui- Dque viole ma liberté se déclare, par cet acte même, mon nemi; fut-ce le pouvoir, qui n*a droit à mon respect qu'à condition de remplir son mandat, c'est-à-dire de veiller au ûotien de mon droit ?
Puis donc que c'est la guerre, guerre motivée, ne nous )nnon3 plus de voir l'Ami du peuple user des mêmes mes, de lire dans son numéro du 16 novembre 91, par ample : « Serait-il possible que vous fussiez encore la dupe s imposteurs ! Avez-vous oublié que Duport (ministre) était protégé des traîtres Bailly et Uotier? avez-vous oublié que leasart (autre ministre) est l'élève de l'agioteur genevois i TOUS aiïama si longtemps, tout en vous berçant de rè\£es rés? avez-vous oublié que leur maître est ce prince infile qui s'enfuit maintenant comme un voleur, pour se rendre ez vos ennemis et revenir à vous le fer et le feu à la un. » Ce n'est pas seulement au pouvoir exécutif qu'il s'en ^d, mais aux législateurs : « La seconde législature n'est 8 moins pourrie que la première. » {L'Ami du Peuple ^ 608.)
Ne demandez plus ce que veut cet éternel agitateur. Ne -t-il pas répété cent Ibis? Faut-il qu'il se résume une der- ^, afin qu'entre lui et ses ennemis le point de séparation tbien mai que; afin que nous soyons forcés de nous pro- Qcer? car, entre les deux camps, il n*y a pas de neutres; il f a que des traîtres; entre la liberté et l'oppression, pas terme moyen ; c'est la loi de Solon qui régit. Donc, le merïdiao novembre 91, voici en quels termes l'Ami du peuple wimait la question de principes : « le ne vois qu'un moyjen rétablir l'ordre de l'État : c'est que la nation, soulevée à la
fois dans tous les coins du royaume , fasse main-basse sv tous les meneurs des ennemis publics, passe répongesor tous les décrets dès pères conscrits, expulse le despote avec tous les siens, arme tous les membres de l'État, et charge quelque tête saine de lui proposer une constitution dont la déclaration des droits soit la base , où la souveraineté do peuple soit consacrée de même que la juridiction des commettants sur les commis, la permanence des assemblées civiques, l'autorisation des citoyens à résister, les armes i la main, à tout ordre arbitraire et à courir sur les ennemis de la patrie, la parfaite séparation des pouvoirs, la restriction des prérogatives du prince, enfin la précaution de n'exiger des citoyens et des fonctionnaires publics que le serment de défendre la liberté et d'être fidèles à la patrie. » {L Ami in Peuple y N« 613).
Cette fois encore son appel fut vain. Le peuple s'était an instant réveillé de sa léthargie à l'ouverture de la Législative; mais, voyant les nouveaux représentants suivre la marche de leurs prédécesseurs, il s'était affaissé sur lui-même, comme un corps inerte ; le cadavre ne semblait plus galvanisable. U 13 décembre, un correspondant écrivait à l'Ami du peuple : « Finissez -en, cher Marat, il en est temps. Qu'avez-vous gagné depuis que vous vous êtes déclaré le défenseur d*un peuple corrompu , toujours prêt à fermer l'oreille aux avis salutaires que vous n'avez cessé de lui donner sur les raachinations de ses infâmes mandataires et de ses perfides agensi
« Vos prédictions, sans avoir quelquefois ce degré de vraisemblance qui force à agir, ne devaient-elles pas le mettre sur ses gardes en les voyant toutes se réaliser? ne devaientelles pas vous assurer repos et liberté? Mais il semble q«^ plus vous aecumulîez les preuves, moins vous persuadiez- Depuis deux ans ils n'ont cessé de crier que l'Ami du peup' ' est un incendiaire, ils verront les torrents de sang qui voi't couler... » [Ibidem^ N^624.)
Et quels défenseurs le peuple avait-il à opposer à ^^^^
Demis conjurés? u Une cohue de clubistes, de bavards et vaniteux pétitionnaires qui se cachent dans les moments crise, laissent lâchement égorger leurs concitoyens et înnent ensuite en bravache à la barre du Sénat alTicher ir sottise, et assurer gravement les pères conscrits que Bntôt la liberté roulera dans la poussière tous les tyrans de mivers. Peuples, voilà les héros qui doivent prendre votre fense et vous faire triompher ; comme s'il suflisait de quelles phrases ridicules pour écraser les armées innombrables s ennemis de la liberté. 0 nation insensée! que n*as-tu QODcé à ton vain babil pour suivre les conseils de ton ami ! » 'Ami du Peuple j N° 625.)
L'homme qui s'exprimait ainsi, qui se faisait si peu illuin, qui voyait si juste, était-il un anarchiste dans le sens l'on attache ordinairement à ce mot? Personne n'avait pris chose publique plus au sérieux, et c'est justement ce carac- "e de gravité qui attache à sa polémique, et c'est à cause de la même qu'on a cherché depuis, et par toutes les calomïs possibles, à détourner le peuple de la lecture des œuvres litiques de Marat. Pourquoi faut-il, hélas î que toute accuion soit accueillie sans preuve et si vite, tandis que Ton ige pour la réhaI)ilitatioii tant de pièces à l'appui? Pouroi faut-il que, les pièces produites, on recule d'effroi devant wmen de tant de preuves demandées ?
Cette atonie publique avait ôté à Marat tout espoir; aussi it à coup annoucc-t-il une détermination à laquelle on s'attendait guère d'un homme qui avaii tenu tète aux ïemis du peuple tant qu'il avait été harcelé par eux, et i allait quitter sou poste au moment où l'auinistie l'avait ïdu plus lil)re. .Mais à quoi bon le médecin, quand l'appliion du vio.r,'/ n'a plus d'effet?
«0 ma patrie! s'écric-t-il le 14 décembre, quel sort >Uvantable Taveuir te réserve... Que n'ai je pas fait pour te ailler les yeux î Aujourd'hui il ne reste aucun moyen de venir ta ruine, et ton lidèlc ami n'a plus d'auuc devoir à
te rendre que celui de déplorer tes tristes destinées^ qœ celui de verser sur tes trop longs désastres des larmes de sang. »
On put croire que ce n'était qu'une figure, un moyen de secouer rindiiïérence des patriotes; mais le lendemain, sans avertissement, comme s'il n'eût pas voulu éveiller la police sur sa résolution, Marat terminait )a tâche qu'il s'était imposée au numéro 626, du 15 décembre 1791,' et se rétirait i Londres.
Nous sommes en mesure de prouver qu'en s'éloignanl aussi subitement il né cédait pas à quelque saggestioD contre-révolutionnaire, que son silence n'était pas acheté, car c'est ici le moment de parler d'un ouvrage qu'il prépara dans son exil volontaire, travail propre à éclairer le peaide qu'il ne pouvait oublier; il s'agit du livre qui devait aw
pour titre VEcole du citoyen.
Le 12 mars 92, le club des Gofdeliers nommait une amr mission chargée de faire passer à toutes les sociétés patriote ques du royaume le prospectus de la nouvelle publication & 5Iarat. Le club agissait ainsi à la sollicitation de l'auteur qui
l'avait prié, par lettre, de concourir à lever les obstacles qui s'opposaient à la propagation de ses décrits; les Corddiers s'engageaient, en conséquence, à surveiller l'envoi aux souscripteurs.
L'ouvrage composé de deux volumes in-8°, chacun d'environ quatre cents pages, devait être livré aux souscripteurs dans le courant d'août de la même année, au prix de six livres dix sous. Le prospectus de quatre pages d'impression, imprimé à Paris, s'exprimait en ces termes : « Les lecteurs qui n'ont pu se procurer F Ami du Peuple S(îront flattés d'en trouver les morceaux les plus saillants fondus dans VEeole du citoyen,,. C'est donc un livre indispensable à tous les Français qui aiment à s'instruire de leurs droits et à connaître les ressorts qu'on a fait jouer pour égarer le peuple ^^ l'asservir continuellefnent, pour le réduire à la misère, 1^
lormenter sans cesse par la famine, pour écraser les amis de . liberté, assurer l'impunité aux conspirateurs, souffler le to de la discorde, livrer le royaume aux désordres de l'anarbie, et allvimer dans tous ses points les torches de la guerre ivile. »
Donc, le nouveau livre devait être le résumé de la politique laratiste, extraite du parnalT Ami du Peuple. Nous n'insissroDS pas sur son utilité; comment convaincre les lecteurs Tii ne le sont pas par tout ce qui précède ? Quand on sait que es intrigues des agents du pouvoir se succèdent toujours les oèiiies, on comprend que dévoiler ce qui s'est fait dans le iiâsé c'est révéler ce qui se fera à l'avenir. Et, en effet, KHur ne parler que de l'époque qui fait le sujet de ce livre, es menées des Girondins contre les Montagnards ne diflîè* ent en rien, pour le fond, de celles des Constituants contre 68 patriotes. Si l'aveuglement des peuples est toujours le nême, la tactique des gouvernants n'a guère changé ; et, de lit, pourquoi s'évertuëraient-ils à trouver d'autres moyens, [uand les anciens sont toujours de mise?
FIN DU TOME PREMIEa.