II
Maxat se lève avec sang -froid : « Je supplie T Assemblée de ne pas se livrer à un excès de fureur,
Lariviere. (( Je demande que cet homme soit interpellé purement et simplement d'avouer ou de désavouer l'écrit.
Marat. (( Je n'ai pas besoin d'interpellation. On a osé m'inculper à cette tribune, et me donner pour titre de proscription les décrets provoqués contre moi par l'Assemblée constituante et la Législative. Eh bien, ces décrets, le peuple les a anéantis en m'appelant parmi vous. Jugez mes inteations, ma cause est la sienne. Les titres de réprobation qu'os a invoqués contre moi, je m'en iais gloire, j'en suis fier. Les décrets qui m'ont frappé, je m'en étais rendu digne pour avoir démasqué les traîtres, déjoué les conspirateurs; dixhuit mois j'ai vécu sous le glaive de Lafayette; s'il se fit rendu maître de ma personne, il m'aurait anéanti, et leplos * zélé défenseur du peuple n'existerait plus.
« Je reviens au chef principal de dénonciation. L'écrit qu'on a cité je l'avoue, parce que jamais le mensonge n'a approché de mes lèvres, et que la dissimulation est étrangère à mon cœur; mais j'atteste que cet écrit (le numéro du ^ journal) est fait depuis plus de dix jours, c'est-à-dire m commencement des nominations, alors que mon cœur était indigné de voir nommer à la Convention des hommes que j'avais dénoncés comme ennemis publics, de voir triorophe^' ' cette faction de la Gironde qui me poursuit aujourd'hui! Cet écrit porte une date qui ne vient que de la lésinerie de moo^ imprimeur, qui a mis en petit format l'écrit que j'avais fai^ imprimer il y a huit jours. Mais la preuve incontestable qn^ je veux marcher avec vous, avec les aniis de la patrie, cetl^ preuve que tous ne révoquerez pas en doute, la voici: ce^^'* le premier numéro d'un journal que j'entreprends sous a«3 nom de Ih'publian'n. Permettez-moi de vous en lire quelqat"^ passages; vous y verrez l'hommage que j'y rends à l'Asseiiiblée convenlionnclle pour ses premiers travaux, et vousjuS^ rez l'homme qu'on accuse devant vous. »
SÉANCK pu 23 SEPTEMBRE. 43t
Un secrétaire lit les passages du premier numéro du Journal de la République que nous avons cités au chapitre précédent.
Le journaliste ajoutait : « Je me flatte qu'après la lecture de cet écrit il ne vous restera pas le moindre doute sur la pureté de mes intentions ; mais on me demande une rétractation de cette lettre et des principes qui sont à moi; c'est me demander que je ne voie pas ce que je vois, que je ne sente pas ce que je sens, et il n'est aucune puissance sous le soleil qui soit capable de ce renversement d'idéçs. Je puis répondre de la pureté de mon cœur, mais je ne puis changer mes pensées ; elles sont ce que la nature des choses me soggère. Dans ce moment, permettez-moi de vous rappeler à d'autres considérations : Si, par la négligence de mon imprimeur, une justification n'avait pas paru aujourd'hui, vous m'auriez donc voué au glaive des tyrans? Cette fureur est indigne d'hommes libres: mais je ne crains rien sous le soleil (Marat tire de sa poche un pistolet qu'il applique sur son front), et je dois déclarer que, si le décret d'accusation ^ûl été lancé contr-e moi, je me brûlais la cenelle au pied "G cette tribune... Voilà donc le fruit de trois années de ^bot et de tourments essuyés pour sauver la patrie! Voilà *^ fruit de mes veilles, de mes travaux, de ma misère, de ^^ souffrances, des dangers que j'ai courus! Eh bien, je "itérai parmi vous pour braver vos fureurs. » (Il s'élève '^ murmures; on demande que Marat soit tenu d'évacuer * ^ibune.)
Tauen. « Je demande que l'ordre du jour fasse trêve à ^ Scandaleuses discussions.
ConiioN. « Je demande maintenant que l'on porte la ^^He de mort contre quiconque proposera la dictature.
^Iarat. u Et contre le machinateur qui se déclarera invio- *^le. Si vous vous élevez au-dessus du peuple, le peuple ^liirera vos décrets, w
La Convention passe à Tordre du jour. Après quelques
432 JEAN-PAUL MAUAT.
débats sans importance, elle déclare la République françm une et indivisible. {Moniteur du 27 septembre 92.)
Voilà donc à quoi avait abouti cette levée de boucliers de* Girondins! L'Assemblée comprenait que l'unité avait sauvé la France, que c'était par F unité seule qu'elle pouvait assurer son salut, et son vote en faisait foi. A qui le pays devait-il cette déclaration? A Marat seul, parce qu'il avait fait sentir que cette susceptibilité républicaine ne cachait au fond qu'une idée fédéraliste ; et la suite de cette histoire ne devait que trop le démontrer. A quoi devait-il ce triomphe ? A son carac* tère; il avait réduit cette accusation de dictature à une simple question d'opinion personnelle ; or, tous ses écrits, tous s» actes, sa vie tout entière étaient là pour en témoigner; et qui aurait osé dire que les opinions ne fussent pas libres îto avait pu voir en cette grave circonstance, en comparant» conduite à celle de Robespierre et de Danton, combien te caractère est la plus grande vertu politique et la plus rare, celle que nous devons le plus rechercher dans nos représentants.
Pauvre résultat d'un complot de toute une faction contre un homme! Ils ont voulu l'anéantir, et le voilà plus grand que jamais. Marat n'rtait peut-être encore pour certains patriotes de bonne loi qu un exagéré, et voilà qu'il est reconnu que s» politique est assise sur des principes invariables et défendue par la plus rigoureuse logique. Ce n'était peut-être encore pour d'autres qu un écrivain sincère et tenace, et le voilât reconnu orateur, j'entends orateur révolutionnaire, c'est-i^ dire allant droit au fait, sans emphase, sans rouerie, sam^ clinquant. Il n'était guère apprécié que de quelques-uns, qu'à- Paris presf[uo exclusivement, et voilà qu'il s'est fait entendra à toute la Franco; que dis-je? à toute l'Europe. Voilà donc àquoi se résuniaient toute l'iialnleté, toute la valeur, toute l^* science politique de ces prétendus hommes d'Ltatî Assuréraeii^ ces i^ens-là sont voués à la défaite, tant leur maladresse est grande; Jupiter a posé le doigt sur ces cervelles orgueilleuses
ffclles-mêines , et les voilà folles, si folles que, de propos délibéré, elles viennent de fournir à leur plus implacable ennemi des armes contre elles; c'en est fait, elles peuvent se débattre, faire preuve dans leur lutte dernière du talent des grands rhéteurs, mais elles sont destinées à la mort, à la mort de ceux qu'on peut admirer quelques instants, mais qu'on oublie bien vite et qu'on ne regrette jamais.
Mais ne laissons pas échapper une autre observation provoquée par cette même séance. On a représenté Marat comme un homme plein de haine, ne voulant que le triomphe de sa propre personnalité ; c'était sans doute une belle occasion de •s venger, au moins dans sa feuiUe, des dédains de Danton et de Robespierre; bien peu, et des plus bénins ne Sauraient pas laissée manquer. Eh bien, écoutez le compte rendu qu'il fidt de la séance.
« Danton se présente à la tribune, non pour repousser les calomniateurs, déjouer leurs complots et couvrir de ridicule leurs inculpations, mais pour rendre compte de sa vie politique, protester de son amour pour l'égalité, se défendre d'avoir jamais été l'instigateur des placards et des écrits de Mwat, le Royou de la Révolution, invoquer à cet égard le témoignage du président, demander la peine de mort contre ceux qui voudraient la dictature ou le triumvirat. »
Et pas une plainte, pas un reproche! « Robespierre, allant droit au but, remercie le dénonciateur qui l'a désigné comme chef de parti ; et, sans s'abaisser à repousser directement l'inculpation qui lui est faite d'avoir conspiré contre la liberté dei son pays, il on fait sentir l'absurdité en présentant le tableau
de sa vie politique, toute marquée au coin du civisme le plus pur. D
Quel contraste avec l'amour-propre girondin! Ce seul récit suffirait, quand tout ce que nous avons avancé jusqu'ici ne le prouverait pas, pour réduire à néant toutes ces imputations d'envie, de basse jalousie dont on a couvert l'Ami du peuple.
Enfm puisqu'il s'est agi dans ce chapitre de Marat consi- , déré comme orateur, consultons le témoignage d'un député 1 qui assista à cette fameuse séance, d'un bon appréciateur en ■ ces matières, de Fabre d'Églantine.
(( Mais ce Marat, faible par son cœur, si nous le considérons sous le rapport de son esprit et de son âme, nous verrons un homme d'une tête forte, d'un courage invincible, d'une fermeté inébranlable. Jamais je ne l'ai vu, dans les orages même les plus violents, sans une présence desprit rare et constante. Dans ses desseins, dans leur exécution, dans ses opinions, dans sa haine patriotique, rien ne le faisait dévier, rien ne le faisait fléchir. Ce n'étmt pas opiniâtrém^t, car il savait écouter la raison et savait la louer dans autrui quand elle surpassait la sienne, et cela d'un air tellement simple, que tel en faisait honneur plutôt à sa propre supériorité qu'à sa candeur. Dans le danger, dans les attaqua immédiates et les plus épineuses, dans les persécutions les plus violentes, son courage et son intrépidité furent dignes d'admiration ; nul revers ne l'abattait, nulle considération ne le dominait. On en trouvera la preuve spéciale dans la manière dont il soutint à la Convention l'attaque terrible et combinée de toute l'aristocratie de France dans la personne de ses ennemis présents; dans la victoire éclatante qu'il remporta, lui seul, sur eux tous, par l'intrépidité de son maintien et la force de sa logique ; dans la terreur qu'il leur renvoya dans l'âme, le mépris à la bouche et le pistolet à la main...
« 11 avait plus que de la bonhomie; l'une des bases de son caractère était cette pudeur ineffaçable qu'engendrent et nourrissent toujours, dans une âme honnête, la simplicité- • l'amour du vrai, le sentiment du beau et du bon; aussi rien ne l'indignait plus que l'impudence. L'aspect de l'effronterie unie à la dissimulation tantôt lui donnait des accès convulsifs, tantôt lui donnait dans le discours et jusque dans l'atiitude une dignité mâle, une fierté grave, sous lesquelles sa
petite stature disparaissait. Je vous rappelle à la pudeur ^ était alors sa locution favorite, et^ quoiqu'il ait eu souvent besoin d'en user, l'expression qu'il y mettait en était si fortement senUe, qu'elle ne parut jamais parasite dans sa bouche. » (Portrait de Maratj par P.-F.-N, Fabre d'Églantine.)
CHAPITfeE XXXIV-
25 SEPTEMBRE — l®"^ NOVEMBRE 1792.
Sommaire. — Réfutation de M. Michelet. — Apologie de la circulaire du comité. - Qu'il faut surveiller les généraux. — Lef Girondins cherchent à atteindre liant dans la mise en accusation du comité de surveillance. — L'Ami da peuple déjooe leur tactique. — Conspiration du mépris. — Réponses de Marat aux outrages de h Gironde. — Visite à Dumouriez chez Talma. — Affaire du bataillon de RetheL — Brochures encouragées contre Marat. — Réaction on sens contraire. — Aâaire des dragons. — Citation de Fabro à propos d'une tactique des Girondins à l'Assemblée. — Les idéalistes. — Politique du sens commun.
Force était bien d'avouer la défaite de la Gironde : « Les Girondins avaient échoué dans toutes leurs attaques, » dit Thistorien Michelet. [Histoire de la Révolution françaiu, tome IV, page 354.) Mais au lieu d'attribuer Téchec à cet instinct de conservation qui avait fait sentir à 1* Assemblée que le salut de la France était dans T unité, et qu'après tout la commune, malgré ses tendances dominatrices, et Marat, malgré la répugnance qu'il soulevait, en avaient été la plus haute affirmation; au lieu, dis-je, d'attribuer cette défaite au sentiment si bien exprimé par le vote de la Convention, M. Michelet écrit : « Les adversaires de septembre avaient échoué dans la salle, sous la jjression des tribunes tnaratistes^ et par la faiblesse, peut-être par Venvie du centre. »
Les adversaires de septembre! Tous ceux qui venaient de voter l'ordre du jour en étaient-ils donc les approbateurs? L'historien oublie ce qu'il a écrit trente pages plus haut: « Les Montagnards n'avaient pas fait septembre. Sauf Marat et deux ou trois autres, nul homme du côté gauche n'y eut part. » Si nul homme du côté gauche, à plus forte raison du
droit; si personne des deux côtés^ comment admettre des gens gui n'ont pas eu part à une affaire que tous raient pouvoir oublier s'en fassent responsables par un d'approbation? S'il y a majorité, c'est que ce n'est pas
question, c'est qu'il s'agit tout simplement d'opposer té au fédéralisme, Paris aux départements. jU pression des tribunes maràtislesl Faire céder à la peur assemblée tout entière, composée de ces hommes qu'on lie les conventionnels; les flétrir, et cela pour appuyer erreur d'appréciation! Mais cette peur était-elle maté- ?ment possible? Force est d'avouer que la supposition oute gratuite, quand l'on compare le nombre des députés m des assistants aux tribunes; quand on songe qu'il n'y s encore fatigue, découragement, désillusion dans Paris; id, au contraire, l'enthousiasme républicain éclate dans les clubs puisqu'on est au lendemain de la proclamation i République; quand le peuple espère tout, attend tout de sprésentants. L'historien oublie encore qu'il vientd'écrire : Convention ne courait aucun risque à cette époque. Il y
autour de la jeune assemblée un espoir immense. » toire delà Rh:olution française, tome IV, page 343.) h avaient échoué par faiblesse et par l'envie du centre! attendez donc que les Girondins aient fait sentir leur riorité, avant de dire que le centre leur porte envie. Que us prélt'udez que cette supériorité s'était montrée dès la ilative, je vous l'accorde; mais alors il n'y eut pas fai- ? de la part du centre à voter contre les supérieurs; il contradiction dans les termes, parce qu'il y a erreur >réciation, et que l'erreur ne résiste pas à l'analyse. !. Michelet a voulu tout simplement témoigner de l'horqu'il éprouvait au penser des massacres de septembre, tte préoccupation lui a fait perdre le vrai point de vue rique. L'auteur désire avant tout que l'on ne doute pas
sensibilité de son cœur; nous n'avions. pas besoin de ur d'appréciation d'un fait pour y croire. Mais un his-
torien doit-il se laisser dominer par la pensée de dégager sa responsabilité personnelle ? Loin de nous cette partialité sentimentale ! Dussent nos contemporains nous confondre dans la réprobation dont ils couvrent les membres du comité de sur- , veillance et particulièrement Marat, nous le disons sans crainte, parce que c'est notre conviction : oui, le comité a bien fait d'approuver une mesure qui a sauvé la France, et de la recommander aux départements, si elle devait assurer le salut du pays. Vous protestez au nom des innocents massacrés, et moi, je proteste au nom de ceux qui l'auraientétè par la réaction triomphante ; vous protestez au nom des rojar listes , et moi , au nom de la Révolution. Vous en appelez i l'humanité prise dans le sens philosophique, vague acception de quiconque ne se rend pas compte des circonstances ei croit répondre à tout quand il a dit : la vie de l'homme est sacrée; et moi, j'en appelle à l'humanité prise dans le sens . politique, à cette humanité qui s'appuie non plus sur le sentiment mais sur la raison , et qui déclare qu'à tel momea^ donné il faut immoler celui qui nous menace, qu'il yateto circonstance où la véritable humanité, si nous croyons^ l'égalité des hommes, n'est plus qu'une question de chiffres « qu'un seul doit être sacrifié à cent, une faction à un pays-» Voilà la pensée qui a dominé les massacreurs de l'Abbaye ^* les membres du comité de surveillance, la pensée quel'Airm^ du peuple avait formellement exprimée. Si le mot humanité n'est pas dans votre bouche une hypocrisie qui cache ua défaillance de cœur, vous devez ou approuver la circulaire ou démontrer irréfutablement qu'on pouvait sauver la France sans les mesures de septembre; que les septembriseurs eu^^^ mêmes étaient bien convaincus que les massacres n'étaieC^^ pas nécessaires, et qu'ils n'ont égorgé que pour le plaisir verser du "sang. Tant que nos adversaires n'auront pas four ces preuves, je croirai qu'aujourd'hui, comme dans la du 25, derrière la question d'humanité se cache une inteu contre-révolutionnaire.
Donc, (( la Gironde échoua dans cette attaque, surtout parce qu'elle y mêla Paris, n (Michelet, Histoire de la Révolution française j tome lY, page ihk.) Mais ils n'étaient pas hommes à pardonner à Harat ce succès. Nous allons voir quel nouveau moyen ils employèrent pour annihiler l'inflaence parlementaire de leur ennemi mortel.
Au sortir de la séance du 25 septembre , l'Ami du peuple
fat acclamé par les patriotes qui le reconduisirent jusque
chez lui. Le journaliste, dans son numéro 5 du Journal de la
République y terminait son compte rendu des débats de la
Convention par la réflexion suivante : ce Les amis de la patrie
Wiront que le 25 de ce mois la faction Guadet-Brissot a
comploté pour me faire périr par le glaive de la tyrannie ou
I^ poignard des brigands : si je tombe sous le coup des assas*
*w> ils tiennent de fil pour remonter à la source. » Dix mois
P'os tard, une jeune fille partie de Caen, où s'étaient ras-
*Diblés les Girondins fugitifs prêts à marcher contre la Con-
i^'^Qticn, venait à Paris assassiner l'Ami du peuple. Était-il
l^o écrit que Marat ne se tromperait dans aucune de ses
^dictions?
Avons- nous besoin de répéter encore que sa politique ^r& la même sous la République que sous la monarchie : ilK>rdination des pouvoirs à la surveillance des délégués? itoiis un passage seulement pour que nul n'en doute; nous fons vu tant d'ambitieux radicaux, avant d'arriver à la puis- ^"^^6, devenir autoritaires une fois revêtus de quelque fono- ^^^ importante : Marat député prêchera-t-il la même doo- """^c que Marat persécuté et simple journaliste? Écoutons. ^ Prussiens ont été obligés d'abandonner Verdun, Custine P'^îs Mayence, T allégresse publique est à son comble, on ^ pas assez d'éloges poui^ les généraux, ce sont les idoles ^ ^ornent, mais Marat : <( Sans doute il faut de la confiance ^ ^Ux, mais doit-elle être aveugle, après toutes les tralii- ^'^^ dont nous avons été jusqu'ici les victimes? La prudence * ^oit-elle pas toujours nous accompagner? Ne devons-nous
pas sans cesse avoir les yeux ouverts et sur nos chefs d'armée et sur nos ministres, pour les enchaîner à leurs devoirs et leur ôter juscju'à la pensée de dévier?
« Justifions cette mesure : c'est un fait que presque toas nos généraux et presque tous nos officiers supérieurs soût des créatures de la cour, de même que nos commandants de place. C'est un fait aussi qu'un grand nombre étaient des traîtres... Il est certain encore qu'avant le 10 août les mieai famés n'avaient rien fait qui fût digne d'éloges. Amsi tons étaient au moins suspects par leurs relations avec TexHaionarque parjure et conspirateur, par leur inaction, par fcor conduite incivique. Et parce que quelques-uns, réduits postérieurement à se montrer patriotes, auront fait quelques dispositions salutaires et pris quelques avantages sur l'ennemi hors d'état de se défendre, on criera au miracle, ob fera retentir les airs de leurs exploits, de leur loyauté, de leurs vertus civiques! » [Journal de la République ^ S* 11.)
C'est simplement le bon sens mis au service de la politique; et voilà ce qu'on blâme encore aujourd'hui, ce qu'où répudierait demain encore ! La veille, parlant de Dumourieï, Marat avait écrit : « Point d'étourderie, mes chers confrères, je vous prie; j'aurai grand plaisir sans doute à lai rendre justice, mais je l'attends au bout de la carrière; qu'il taille en pièce les Prussiens, qu'il aille prendre ses quartiers d'hiver à Bruxelles après avoir favorisé l'insurrection des Flamands; qu'il presse ensuite le supplice de Gapet le conspirateur, et comptez sur ma rétractation. » [Journal de Is^ République, N<^ 10.)
Mais ces généraux étaient soutenus par la Gironde, qui ne permettait pas qu'on les soupçonnât même. Et à ce propos, la maxime d'usage : « Si l'on né* donne pas pleine confiance aux chefs d'armée, pas de victoire possible, » A quoi nous répondons : que serait-il advenu, puisqu'il s'agit de Dumourier, si on lui eût accordé confiance aveugle? L'expérience au moins devrait nous avoir guéris aujourd'hui de ce préjugé.
Quoi qu'on pense sur cette question, ce qu'il nous sufHlit de démontrer ici, c'est que Marat, devenu fonctionnaire ubiic, n'a rien modifié de ses principes ou de ses opinions ; I séance du 25 septembre et la dernière citation en témoignent : la rage de ses ennemis n'en devint que plus implalable.
Les Girondins, avons-nous dit, allaient essayer d'un nou* ^eau procédé pour affaiblir l'influence de l'Ami du peuple ; » procédé consistait à rendre suspecte la gestion du comité le surveillance.
Depuis le 10 août, ce comité était détenteur de pièces mportantes relatives aux traîtres qui s'étaient vendus à la x>iir. Dans la séance du 1'^ octobre on avait essayé d'en faire loupçonner la fidélité ; Marat, montant à la tribune, leva toute lifficulté en demandant qu'une commission, tirée de l'As* lemblée, procédât à l'inventaire des pièces. Cette décision lîait été précédée d'un arrêté du conseil général de la com- Dune qui ordonnait a que le comité de surveillance serait QiDdé sur-le-champ, et qu'il serait fait une affiche pou# inviter les citoyens qui auraient aes réclamations à présenter contre ce comité^ pour raisons d'actes arbitraires exercés tepuis le 2 septembre dernier, à venir les faire dans le sein fe la commune pour obtenir la justice qui leur était due... în même temps, les scellés devaient être mis sur les effets l'or et d'argent, qui avaient été déposés pendant ces jours fe trouble. » { Moniteur.) Voilà, à coup sûr, un conseil génépi peu suspect de sympathie.
Pour seconder ce mouvement hostile, l'Assemblée natio- ^ elle-même autorisa son comité de sûreté générale à se wre rendre compte aussi des arrestations relatives à la révoûtiou du 10 août, à prendre connaissance de leurs motifs, à ^^ un rapport à la Convention, pour que celle-ci prenne *ne détermination. {Moniteur du 3 octobre 92.)
Toutes décisions, comme on voit, très-propres à jeter la ^picion sur la gestion de ce comité de surveillance dont
Marat, ne l'oublions pas, avait été le membre le plas L fluent; personne n'en doutait, et lui-même Tavait écrit: pouvant plus s'attaquer directement à l'homme , on pren^t une voie détournée.
Le A, Valazé, le Girondin, fit un rapport au nom do comité de TAssemblée. A l'entendre, on avait calomnié les membres de la Convention qui voulaient que les papiers fassent enlevés des mains du comité de surveillance ; et VirQ' teau, autre Girondin, ajoutait : « Nous devons dire encore contre les mêmes membres de ce comité, que nous avons trouvé des papiers qui prouvaient l'innocence de plusieiiT» personnes massacrées dans les prisons. {Un mouveme^ d'horreur s*éUvc de toutes parts.) Oui , il est temps de dire la vérité. Des personnes innocentes ont été massacrées, parce que les membres qui avaient donné des mandats d'arrêt s'étaient trompés sur les noms; et le comité de surveillance lui-même en est convaincu. »
Pourquoi non? pourquoi ne l' aurait-il pas avoué? (piel pouvoir oserait se flatter ^e n'avoir pas commis de ces erreurs qu'on déplore souvent, même en temps ordinaire? Et quel rapport y a-t-il entre des massacres qu^'l n*a pas cotn-^ mandh et l'arrestation d'innocents parmi beaucoup de coupables? Dira-t-on que la commune improvisée le 9 août n'avait pas le droit de lancer ces mandats d'arrêt ? Ajoute! alors qu'elle n'avait pas le droit de s'improviser, d'organiser l'insurrection, la victoire; ajoutez qu'elle n'avait pas le droit de combattre la cour, et nous saurons ce que vous voul^* * Mais si elle avait le droit de sauver la Révolution, elle av^^^ celui de prendre tontes les mesures nécessaires à cette O^** notamment l'arrestation provisoire des suspects.
Marat sentait bien que les paroles de Biroteau n'étaî^^' qu'un moyen de diversion du comité de liquidation pour* ^ faire oublier, aussi demanda-t-il la parole, et, ramenan "t * question sur ce terrain, il posa aux vingt-quatre comi»'* *" saires ce dilemme : « Vous avouez qu'il y a pour quc^'^'^
mois de travail à prendre connaissance de tous les papiers. Ou vous les avez tous parcourus, alors que signifient ces quatre* nois de recherche? oii vous ne les avez pas lus, et alors comment dites-vous qu'il n'y a pas de compromis dans ces feuilles dénonciatrices? »
La commission était étranglée dans l'impasse. Lecointe- Puvraveau fait un mouvement de côté pour ne pas laisser étoaiïer ses collègues; il accuse directement Marat de cher- Cher à soulever le peuple contre cette partie des députés qu'il appelle la faction brissotine. L'Ami du peuple demande ^. la parole, on l'interrompt par de violents murmures. -■ Lasource. « 11 faut que Marat soit entendu, et que vous 1^ le décrétiez d'accusation , s'il est coupable. I Marat. « J'applaudis moi-même au zèle du citoyen cou- I rageux qui m'a dénoncé à cette tribune. » P Buzot sentit bien qu'on venait d'offrir à l'Ami du peuple ^'oe nouvelle occasion de grandir sa propre influence, et le ^^ tout haut : « Nous risrpions de donner à ses dénonciations '"^ îiDportance qu'elles n'auraient pas sans cela... 11 me Bem^Iç entendre les Prussiens demander eux-mêmes que •^t soit entendu. En effet, n'est-ce pas en faisant dénigrer ^^^ oesse les représentants du peuple, que les Prussiens «oîvent désirer d'avilir la Convention, et lui faire perdre la ^nft^Ujcg (Iqij^ elle ^ besoin pour opérer le bonheur du peuple. )> C'était recommander la conspiration du silence; la rtOex^îon n'était maladroite que parce qu'elle était publique. *^ Xes Girondins étaient trop passionnés, trop ardents, trop ^^*°*^^ux pour s'y résoudre, ils préféraient la conspiration du ■iépi^îg. or, comme Marat montait à la tribune, une voix sécvii^ : « Votez la fermeture, Marat ne vaut pas l'argent V * ^ coûte à la nation, n
V.ii)ox. « Puisque le corps électoral de Paris a prononcé contre nous le supplice d'entendre un Marat, je demande le rilexiçe.
<^AUBON'. « Comme il est juste d'entendre le crime aussi
444 JEÂN-PÂUL MARAT.
bien que la vertu, je demande que, sans perdre de temps, Marat soit entendu. » {Moniteur du 6 octobre 1792.)
Voilà, des échantillons de la manière dont des députés traitaient un de leurs collègues ; ces outrages grossiers seront renouvelés à la Convention dans bien d'autres circonstances, nous ne les répéterons pas. Voyons par quelles récriminations, par quelles injures, par quelles inconvenances parlementaires, va répliquer Tignoble Marat, objet de l'indignation de touis les grands hommes d'Etat :
« Je rappelle l'Assemblée à la réflexion. Hé quoi! m^ — sieurs, vous n'aurez point le courage d'entendre de ma boucha de dures vérités, tandis que j'ai celui d'écouter de sang-froLd les invectives les plus dégoûtantes. Une cabale affreuse élevée au milieu de vous cherche à enchaîner ma plume ; j'ignore dans quelles mesures violentes elle s'efforce de vous entraîner, mais je suis bien aise qu'elle m'ait fourni cette occasion de vous déclarer hautement que , quant à mes opinions politiques, je suis au-dessus de vos décrets. De quel droit préteodrait-on me faire violence à cet égard? ignorez- vous qull n'est aucune puissance sous le ciel qui puisse m' empêcher (fe manifester des sentiments qui intéressent le salut public, et que vous ne pouvez pas plus, à cet égard, m' asservir à vos règlements que de m'empèclier de voir ce que je vois, et de me faire voir ce que je ne vois pas?
(( Je crois entrevoir un parti nombreux coalisé avec une faction perfide. Je sais que la très-grande majorité de celte assemblée est pure. Je sais que le parti est formé de citoyens prévenus qui ouvriront bientôt les yeux. Quant à la faction perfide dont je parle, je la dénonce depuis un an dans mes écrits, comme Tennemi le plus redoutable à la patrie : la voil» devant moi, elle est formée de Brissot, de Guadet, de Con-^ dorcet, de Vergniaud, de Lasource, etc., etc. Est-ce tlono parce que Tintrigue a porté à la Convention ces hommes dangereux, que vous me les ferez regarder comme des hommes purs? Quel que soit le parti que vous preniez à mon égard, jo
TOUS déclare que mon opinion sur la clique Brissot est irrévocablement formée, je n'ai plus rien à vous dire. » {Journal de Ui ^publique, N« 13.)
Une autre fois, voici en quels termes l'Ami du peuple répondait dans son journal aux invectives de la Gironde : « Les députés des Bouches-du -Rhône viennent d'adicher contre moi un énorme placard, tant mieux pour le marchand de papier et pour l'imprimeur. Ce placard est rempli d'invectives dégoûtantes, tant pis pour les auteurs. Ce placard est agné Barharoux, Rébecqui, Durand de Maillane, Granet, Bayle, Duperret, Duprat et Pélissier. Malgré leurs insultes, je n'en veux à aucun de ces messieurs personnellement, pas môme à Rébec^jui, dont le fiel est si acrimonieux. J'ai eu des liaisons particulières avec Barbaroux, dans le temps où il n'était pas tourmenté de la rage déjouer un rôle : c'était un bon jeune homme qui aimait à s instruire auprès de moi.
tt J'ai eu le bonheur de rendre service à Duprat et à Pélis- ^r, dans un temps où ils étaient poursuivis par la calomnie, ooname voleurs des effets précieux du mont-de-piété d' Avignon, et où ils n'avaient que l'Ami du peuple pour défenseur. 'ai toujours regardé Durand de Maillane comme un honnête homme. Granet m'a écrit une lettre d'injures, que je ne montrerai pas pour son honneur; quant aux autres signataires, je ne les connais pas. Je les crois coalisés avec la Gironde; c'en est assez pour que j'aie droit de suivre leur conduite politique à la Convention, et de mettre en garde mes collèpies qui ne connaisstMit pas comme moi la clique Brissot. Au demeurant, camarades, usez de représailles avec moi, si vous ^ pouvez, je n'ai rien de plus à vous dire pour le présent, » [Ibidem y N'' 15.) De telles paroles sont bonnes à répéter.
C'est à cette époque (octobre 92) qu'eut lieu cette fameuse
"^'te que fit Marat au général Dumouriez, dans les salons de
J^^a. Voici à quel propos : deux bataillons parisienSy batail^
'^ de volonlaircsy avaient été accusés d'avoir indignement
massacré à Retliel quatre soldats prussiens, déserteurs qui venaient se rendre et servir sous nos drapeaux. A cette dénonciation de Dumouriez, grande indignation de la faction girondine, mal disposée, comme on sait, contre tout ce qui avait trait à Paris. Rapport officiel du général à la Convention; celle-ci appuie Tordre de sévir contre les deux bataillons parisiens, qui seront transférés dans une forteresse, en attendant qu'on en décide. Cependant aucun détail précis sur Taffaire n'avait été donné, et c'est justement le procès-verbal exact que réclamait Marat pour pouvoir juger avec connaissance de cause. C'était bien juste. A cet effet, il avait parcouru toos les bureaux de la guerre, tous les comités; pas de détails. Cependant Dumouriez, comme on sait, était revenu à Paris se faire applaudir de sa victoire sur les Prussiens. L'Ami dapeapie, accompagné de Bentabole et de Monteau, résolut de pnh fiter de la circonstance pour avoir des renseignements certains. Il va donc trouver le général au milieu même delà fête que lui donnait le comédien Talma.
C'est cette démarche qui prouve combien il avait à cœar l'honneur de deux bataillons français, et, disons-le, la justice, et par suite l'honneur aussi de la Convention; c'est cette démarche qu'on a si généralement tournée en ridicule, en opposant artistiquement les contrastes d'un Marat affublé de haillons dégoûtants, hideux de forme, repoussant d'effroQterie crapuleuse, d'audace brutale, avec la désinvolture élégante d'un général caparaçonné d'or, superbe d'insolence eL de dédain, entouré de belles dames de coulisse et de jeunes premiers en humeur de danser à ce moment où tant d'infor — tunés mouraient de faim dans les rues, où nos soldats étaien à peine vêtus, où l'ennemi repoussé n'avait pas encore quitt le sol de France! Brillantes et égoïstes imaginations d'artistes "î il y avait plus d'âme, de véritable sensibilité, de dignité humaine dans le conspué, que dans vous tous, que dans ^^ héros de cette fête scandaleuse, réminiscence de royauté, avant-goût de directoire ou d'enipire.
Mais laissons là l'anecdote pour l'histoire, le conte pour l'enseignement. Ce que voulait la Gironde à propos de cette misérable affaire, c'était dénigrer les bataillons de volontaires trop peu soumis à la discipline, à l'obéissance aveugle; ce qu'elle voulait, c'était en faire décréter le licenciement; naaniëre indirecte de combattre la doctrine de Marat, toujours le même système. Quand cette affaire fut portée à la Conventioo, la fureur contre le défenseur des bataillons de Rethel était si outrée, que Marat ne dut qu'à son énergie de ne pas succomber à un acte de violence brutale; c'est dans cette séance qu'il fut amené à menacer un sieur Royer de lui brûler la cervelle, s'il se portait à la moindre voie de fait. Voilà à quelles extrémités les hommes d'État en étaient venus; quoi qu'il en soit, les deux bataillons incriminés à faux durent à l'énergique persistance de l'Ami du peuple d'être réhabilités.
Faut-il s'étonner qu'à l'issue de cette affaire, revenant sur
tOQt ce qui s'était passé, il se soit écrié : « 0 forfaits ! et c'est
sous le prétendu règne de la justice et de la liberté que se
passent impunément de pareilles scènes de tyrannie. Et ce
•ont des généraux , de soi-disant patriotes qui en sont les
•*iteurs! Et ce sont les soldats de la liberté qui les souffrent!
^ ce sont les députés du peuple qui repoussent les dénon-
^ïîons qui en sont faites ! Et c'est le législateur lui-même
9^ les consacre par des lois de sang! Hommes petits et vains,
^ l>]utôt hommes présomptueux et corrompus, qui avez la
ottL^ç de vous croire des sages, de vous proclamer répu-
ins, de vous dire des Brutus, des Socrates, des Lycur-^ ^
•^ rendez- vous justice, et apprenez que ce n'est point avec
ieux esclaves tels que vous que l'on fera jamais des
«nés libres. Avant que la liberté soit triomphante parmi
>, il faut que la génération entière des hommes qui vous
^**^ciinblent soit anéantie, et que la génération naissante vous
^^'^l^lace par des hommes simples et intègres. » [Journal de
" République j N° 28.) Marat augurait trop favorablement des
S^^ations futures, et la servitude devait se perpétuer par
448 JEAN-PAUL MAUAT.
la confiance aveugle des peuples dans des hommes tonjouis animés des mêmes passions.
Nous devons encore donner une idée de la rédaction des brochures que les ministres girondins, que toutes les autorités girondines à cette époque toléraient, encouragaient contre l'Ami du peuple, elles si scrupuleuses, si délicates quand il s'agit de leur personnalité ; car on se doute bien que la conspiration du mépris ne s'ourdissait pas seulement au sein de la Convention. Voici l'extrait d'un de ces libelles que le Moniteur trouve si heureux d'expression qu'il se hâte deTiDsérer dans ses colonnes. « Des poignards! des poignards! mon ami iMarat; mais des torches, des torches aussi! 11 n» semble que tu as trop négligé ce dernier moyen. Il faut que le sang soit mêlé aux cendres : le feu de joie du carnage, c'est rincendie. 0 mon cher collègue, je te vois bondir de joie à cette idée; ton front est plus radieux, et ton âmeplos dilatée s'ouvre , s'épanouit, elle se pâme, elle se fond d'aise.» [Moniteur du 14 octobre 1792.) Gomment douter qu'on ait pu impunément tout faire et tout dire contre un homme à propos duquel un collègue, le député Boileau a pu, sans être rappelé à l'ordre, proposer ce qui suit : « Je demande que quand Marat parlera à cette tribune, elle soit à Tinstant purifiée? )) (Séance du 18 octobre 1792.)
Cet acharnement de tous contre un seul devait nécessairement et par contre lui susciter des défenseurs aussi passionnés, aussi ardents à le protéger que les Girondins l'étaient^ à l'attaque; nous lisons au numéro 31 du Journal delà Béfn — blique que quelques-uns lui proposèrent de lui composer unes? garde. 11 n'en faudrait pas conclure (lue Marat avait soi peuple, comme on a dit, c'est-à-dire des partisans n'agissan que d'après ses ordres et sur un plan arrêté, ce qui est bieE^ différent. L'attaque appelle la défense, surtout chez le peuple de tous le plus impressionnable, chez les descendants de ce? Gaulois dont parle César. Qu'une dispute s'élève dans la nie, les assistants se partagent tout naturellement, sans trop savoir
œ dont 3 s*a^t , par senilmeot d ècjuîKbre des foires; qa*aiie me s^eusuive entre les deux opposants, Toilà deux emfs prêts i s^entr'égorger. Affaire de tempérament et a oilà tout Amsî fat-îl par rapport à llarat, nous en avons ailleurs domë les raisons.
Mais ses ennemis avaient trop d'intérêt à répandre que rin da peuple, odoi qui maintes (cis avait proposé la dlcta- Ine, était chef de parti, pour ne pas chercher à le conipro- ■ettre comme tel; inânuation très- dangereuse au début iuat Bcpoblique. D y parut bien dans Taflaire des dragons, pea importante pour nous, mais grosse de conséquences au ■omeot où elle fut soulevée ; si Ton veut la connaître dans tMB ses détails, on peut en lire le récit au numéro !(S du hmnd de la République ^ il y est plus complet qu'au Moni-- Uaria 36 octobre 1792. En voici le résumé. Barbaroux, le fias acharné des ennemis de Marat, puisqu'il lui devait le fhtt d'obligations, le bel Antinous de M"* Roland , dis-je, doBande un jour la parole à la Convention et dénonce lAmi la peuple comme un Gatilina qui court les bataillons pour les mfever, et quels bataillons? « les Marseillais qu*il cherche à opposer aux dragons pour engager la guerre civile, et venir aies fins. » Marat monte à la tribune, s'explique, il s agisait d'une invitation à déjeuner faite par lui à quelques officien et soldats. Barbaroux en fut pour le ridicule dont il tt couvrit. L'orateur terminait ainsi : « Où serait ma faction? je suis seul de mon bord. Une preuve que je n'en ai ttcaiie, c'est qu'il n'y a pas un seul homme parmi vous fi ait le courage de parler pour moi. Les hommes atroces |Qi s'acharnent à ma perte savent cela comme moi. Us ne llcheront pas prise que je n'aie succombé. Eh bien, s'il leur faut mon sang, qu'ils m'égorgent... En retournant à mapkce, continue le journaliste, Camille me dit : « Tu m'as « enchanté, ton exorde est sublime. Pauvre Marat 1 tu es de • deux siècles au delà du tien! » C'est dommage que Camille, qui a parfois des élans, les perde la plume à la main , et peut-
être par considération. Deux* siècles au delà du tien! De toutes les paroles de Camille, c'est peut-être la plus vrade. Mais malheur à qui devance son siècle! ce n'est jamais impunément qu'on a raison contre tous, car les sots ont l'esprit de corps.
La dénonciation de Barbaroux était une épée à deux tranchants; en effet, le Girondin avait prétendu que Marat anît suspecté les dragons, en faisant entendre qu'ils étaient biei nourris, bien vêtus, bien payés, tandis que les MarséiUaâ étaient délaissés par les autorités municipales. Ce disant, l'onteur était bien sûr de soulever personnellement le régiment des dragons contre TAmi du peuple, s'il ne parvenait pasi arracher un décret d'accusation à TAssemblée. Barbaroo avait échoué à la Convention, mais le lendem^dn des dél^ués du régiment suspect se présentaient devant les législatems avec une pétition contre Marat, tandis que d'autres attaidaient le journaliste à la porte de l'Assemblée nationale poor lui faire un mauvais parti ; ce qui n'aurait pas manqua i, par contre, des patriotes ne s'en étaient mêlés, comme il arrive toujours; pour équilibrer les forces, avons-nous dit, par humeur gauloise. En môme temps des émissaires affichaient contre l'Ami du peuple un placard homicide au Pato- Royal; mais cette fois la commune ordonna au commandant général de le faire arracher et de saisir ceux qui résisteraient {Journal de la République^ N° 36.)
Marat n'avait-il pas raison de dire à tous 'ces collets montés de la République aristocratique : « Messieurs, soyez d'abord d'honnêtes gens; après cela vous serez des Gamilles, des Régulus, des Gâtons, si vous le pouvez? » {Journal de la République, N° 17.)
C'est encore ici le moment de citer un passage de Fabre d'Églantine qui décèle une nouvelle perfidie des Girondins. « J'ai dit que Marat avait de la bonhomie; c'est à cette qualité que peu de gens savaient démêler en lui qu'il faut attribuer une singularité remarquable dans cet homme, et qu'il
DIOGRÂPUIE. 4&4
(t facile d'expliquer. Souvent, lorsqu'une question inApornte et majeure, et sur laquelle il pouvait obtenir la parole, inieoait à la tribune, vous Teussiez vu, recueilli et plein de . mi^iëre, entamer la question par un exposé précis et lumiîux, la traiter ensuite avec autant d'ordre, de raison, et de rce que de profondeur, mais toujours brièvement; sa diadique était pressante, et sa conclusion frappante de sagesse. étonnait ses adversaires autant qu'il les embarrassait; son iomphe éclatait par leur confusion et par le ravissement » patriotes; sa tête alors se montait, son amour pour la siice et pour la vérité lui faisait illusion; il en croyait toute assemblée pénétrée comme lui; il se figurait l'occasion excelnte pour faire triompher la patrie; et le voilà soudain qui, montant à la tribune, venait avec confiance présenter ses oyens d'utilité et de régime politique, dont l'audace, quoine juste en calcul, ayant toujours l'au: de l'exagération, forait avec son discours précédent un contraste apparent si larqué, une disparate si forte, que presque tout le monde 1 était soulevé; tandis que lui qui, presque seul, sentait la >hérence de ses idées et la conséquence de son raisonnelent, demeurait tout stupéfait que des gens, auparavant si iges que de Técouter, fussent si peu raisonnables de Timrouver dix minutes apn's. Pur effet de sa facilité à croire à empire de la vérité : eifet aussi de son impuissance de dissiluler. Ces scènes plusieurs fois répétées avaient appris aux anemis de la patrie, ses adversaires, à lui tendre des pièges. lus d'une fois ils se sont servis de sa franchise abondante et npétueuse pour s'en faire des armes, et pour qu'en raison es circonstances qu'ils préparaient sa véracité fût un crime, erfidie atroce, qui seule ouvrait à Marat l'abord de la triune que l'on interdisait à toute la Montagne. « [Portrait de tarât. )
A côté des Girondins et des séides, ennemis injustes ou
mladroits amis, également répudiés par TAmi du peu|)le, il
avait une troisième espèce de patriotes qu'il est bon de
signaler afin que nous nous convainquions que l'idéalisme n'est aussi qu'une fausse route vers la vérité, route que nous n'avons pas le mérite d'avoir ouverte les premiers, comme nous sommes trop disposés à le croire. A cette époque Anacharsis Clootz faisait répandre dans Paris une brochure intitulée : Ni Roland, ni Marat, On y lisait : « A bas le^ hommesl à Tordre du jour les choses; je recommande cette maxime à Roland et à Marat, deux êtres qui se donnent mutuellement une importance gigantesque, et vive la République universelle! » A bas les hommesl Nous avons entendu bien des fois répéter ce spécieux aphorisme, qui semble le dernier mot de la sagesse humaine. Est-il aussi profond qu'il le parait? Et ne prenons-nous pas l'insaisissable pour profondeur? Sans nul doute il faut se garder de donner trop d'importance et surtout trop de puissance aux hommes; est-ce à dire qu'il faille, qu'on puisse s'en passer? A bas les hommesl Essayez donc de confectionner un travail sans les outils nécessaires, d'élaborer les questions sociales ou spécialement politiques sans vous servir d'hommes. Les hommes sont les instruments indispensables, votre à bas les hommes ne signifie rien. Mais comme parmi ces instruments humains les uns sont préférables aux autres, c'est à savoir les choisir qu'il faut s'appliquer; c'est du droit de les rejeter quand ils ne sont bons à rien qu'il faut s'assurer ; c'est du droit de les punir quand ils nous ont trompés sciemment qu'il faut user. C'est justement la politique de l'Anii du peuple soutenant Robespierre et Danton tant qu'ils sont utiles à la République, rejetant Pétion, instrument inutile, appelant le châtiment sur Louis XVI, instrument nuisible. Point de faux radicalisme; c'est avec ces redondances sans portée qu'on é^];are les esprits, qu'on manque le but, qu'on perd le fruit d'une révolution qui a coûté le plus souvent d'énormes sacrifices. Pourquoi faut-il que l'esprit humain chancelle toujours comme un homme ivre ? ne saurait-il marcher droit sur la grande route du sens commun ?
rat ne répond presque jamds à ces libelles; nous ne issoDs que Camille auquel il ait souvent adressé des ies ; c'est le plus bel éloge qu'on puisse faire de Desis, car elles prouvent que l'Ami du peuple prenait en ération la sincérité du satirique « tout en déplorant sa té compromettante.