‹ Marat, l'ami du peuple (volume 3)Chapitre 67 sur 150 · NOVEMBRE 92 — 21 JANVIER · texte numérisé non relu

NOVEMBRE 92 — 21 JANVIER

Sommaire. — Marai et Barbaroux. — On demande la tèto de l'Ami da peq>to.-B s'abstient de monter à la tribune. ^ Que les Girondins n'étaient que ce qa'oo appelle aujourd'hui des libéraux. — Procès de Louis XVI, opinion de iiarat- On assayc d'acheter le silence du journaliste. — Son influence détend. -> Il demande une liste civile.

L'affaii^e des dragons, très-insîgnifiante aujourd'hui, trt*grave au moment où elle fut soulevée, puisqu'il ne s'agissait de rien moins que d'un crime d'État, avait été combinée par Barbaroux, avons-nous dit. Marat s'en vengea cruellement dans le numéro 33 du Journal de la République : « Jeun^ homme, écrit-il, à votre âge on n*a pas encore le cœur pourrie j'aime à croire que vous n'êtes qu'égaré par quelque passionsfuneste; un jour viendra où vous rougirez de la bassesse di^ rôle que vous jouez à mon égard. Qui croirait qu'il n'y apaS trois mois, désolé de la marche des affaires et crevant l3 liberté perdue, j'eus un entretien avec Barbaroux, qui se qualifiait du titre de mon disciple et se vantait d'avoir faille petit Marat à IJarseille? J'ai de cette époque une lettre que chacun peut venir vérifier, qui finit ainsi : u Mon amij^ suis incapable de vous manquer de parole ; demain, aprèsdemain, peut-être plus tard, j'irai chez la personne qui m'a toujours conduit chez vous. Là je vous ferai part de toutes mes observations et de toutes mes vues; mais, soit que j'aie raison ou que je me trompe, l'erreur ou la rectitude démon esprit n'influeront jamais sur mon cœur; je serai toujours et votre artii et votre compagnon d'infortune. »

Qu'on rapproche ce passage de ce que nous ayons cité des [émoires du Girondin au chapitre XXVIII, et l'on remaruera qu'il ne s'agit pas ici de mémoires posthumes, mais une lettre citée du vivant du signataire, soumise à la véri- :ation publique.

Nous avons dit que des pétitionnaires du régiment des -agons s'étaient présentés à la Convention; à ces furieux ètsûent joints des Marseillais girondinisés et des gardes itionaux qui se promenaient dans les rues de Paris en lantant:

La tète de Marat, Robespierre et Danton £t de tous ceux qui les défendront.

Ogné!

^ s'arrêtèrent dans la rue des Cordeliers, sous les fenêtres ^ Uarat, menaçant de mettre le feu à la maison. On dut K:€mer des mandats d'amener contre quelques-uns des plus rïeux qui avaient proposé tout haut d'assassiner l'Ami du îuple.

Buzot, entre-temps, proposât à l'Assemblée le projet sui- ^t : (1 Quiconque par des clameurs, aiQches, émts et diseurs prononcés ou colportés, aura conseillé ou provoqué ^^ectement et à dessein le meurtre et l'assassinat sera puni ^ douze ans de fer, si le crime n'a pas été conmiis, «et de tort, » le crime a suivi la provocation. Quatre ans de chaîne >Dtre l'imprimeur, et dix mois de détention contre le colirteur. » (Journal de la RêpubliquCy N^ 36.) Il semblait que ) décret dut protéger Marat aussi; mais non, car il suffisait i gouvernement, pour tourner la difficulté, de fermer les !iw sur les agitateurs soulev.és par lui-même et de s'armer \ décret contre ses seuls ennemis. C'est justement ce qui rive toujours, ce qui doit nous rendre suspectes les lois les îîUeures en apparence. Est-ce donc à dire qu'il ne faille s se défendre contre les provocateurs au meurtre? Si, mais

il faut nous défendre nous-mêmes, c'est-à-dire par de simples lois de police municipale , et non des lois gouvernementales; parce qu'une municipalité n*a qu'une puissance circonscrite, éphémère, facile à surveiller, tandis qu'un gouvernement, à cause de l'étendue même du territoire confié à sa garde, doit être armé d'une force qu'il lui est facile ensuite de tourner contre les administrés. Nous avons pu voir au àor pitre XXX de cette étude que telle était l'opinion de Marat; quand on aura compris que toute archie est synonyme de gouvernement absolu, on se fera un titre de la qualificatioi d'anarchiste donnée à l'Ami du peuple.

Quoi qu'il en soit, la fureur fut si violente, que le journaliste dut suspendre sa feuille pendant quelques jours; il la reprit le 7 novembre au numéro 39, numéro qui porte DftC fausse date par erreur de typographie.

A l'Assemblée, la fureur éuêl plus violente encore que dans la rue ; il ne pouvait obtenir la parole ; sa voix était immédiatement couverte de huées ; s'il eût persisté, il aurait même compromis les questions les plus importantes; aussi écrit-il le 26 novembre : a Je le répète, je suis réduit i b nécessité de m'abstenir de monter à la tribune pour proposer mes vues, parce qu'il suffirait aux meilleures de venir de moi pour être rejetées. J'ai cherché deux fois à les faire présenter par mes collègues les plus éclairés et les plus purs, mais elles ont été si mal développées, qu'elles n'ont point produit d'effet. Il ne me reste donc à ne me présenter que dans les grandes occasions, pour déjouer les complots désastreux de la faction criminelle- et défendre les droits du peuple. Pour cela j*ai le grand scandale, c'est-à-dire la vérité toute nue; or, on ne doit pas douter qu'à cet égard je ne sois toujours à mon poste. »

Peut-être pense-t-on qu'il exagère beaucoup son importance; que, s'il croit voir toute la Convention conjurée contre lui, c'est pur effet de sa présomption ; que les intérêts qui préoccupaient les Girondins étaient d'une bien autre valeur.

Qi ^m se convaincre qu'il n'en est rien : « A voir l'acharnéavec lequel la faction criminelle me poursuit sans cesse, pourrait croire qu'elle veut, à quelque prix que ce soit, 1er à son ressentiment... Quoique ce motif entre pour up dans les accusations calomnieuses qu'elle entasse -chqiie jour sur ma tète, il n'est cependant pas le seul. On m tromperait même très-fort de s'imaginer que la vengeance wtà Tobjet principal de ses atroces persécutions, puisqu'elles iTttt pas été dirigées contre moi seul. » Quel motif peut laïc les animer? « On les accuse du projet désastreux d'une vCpnUique fédérative. 11 est simple que de petits intrigants dloolent leurs intérêts personnels, et que leur amour-propre ifcpuiouisse à Tidée de jouer un rôle principal dans la ville Maie : sentiment assez naturel au cœur humain, mais qui l'amionce pas un civisme fort éclairé. » Quoi donc! avaientil «ne autre raison? Jusqu'ici les historiens n'avaient cru lÉcoavrir que cette dernière. « La nation qui vient d'abattre k royauté entend que Louis Gapet soit jugé. Il ne peut Tètre •as dénoncer ses complices; ses complices n'étaient pas Mdement ses courtisans, ses ministres, ses agents, ses suppils, mais les infidèles représentants du peuple qui lui ont leodu les droits et les intérêts nationaux; les infidèles mandataires qui ont favorisé tous ses complices, et protégé les conspirateurs pour égorger les patriotes qui voulaient s'opposer aux traîtres. Or, la clique qui me persécute est principolement composée de membres de la Constituante et de k Législative. Parmi ses meneurs ne se trouverait- il pas ^usieurs complces de Louis Capet? Us savent que traduit par-devant les juges, il ne manquera pas de déclarer qu'il na rien fait que de concert avec eux; ils tremblent de le voir sous la main de la justice, et ils mettent tout en œuvre pour empêcher qu'il ne soit amené en jugement. » {Journal delà République, N° 42.)

Voilà, sans aucun doute, un point que l'histoire n'a pas . ooflisamment éclairci; on a peut-être trop légèrement décidé

qaé les chefs de la Gironde étaient des républicaim qui ont pu errer dans les détails, mais dont la foi poMcpie n*étiit pas douteuse. N'étaient-ils pas plutôt ce qu'on a appelé depuis des libéraux? Leur caractère connu de présomption cadrait-il bien avec cette vertu essentiellement démocratique que Montesquieu appelait l'égalité? ne vous semble-t-il pas, comme à moi, qu'ils recherchent le pouvoir comme un droit acquis à leur supériorité intellectuelle et morale ; que dès lors, comme Ta prétendu Aristote dans sa Politique^ leor titre à gouverner était le même que celui du bouvier sur soa troupeau; qu'ainsi l'a voulu la nature? Ne reconnaissei-vo® pas là la prétention secrète de ce que nous appelons iodiflèremment aujourd'hui libéraux, doctrinaires ou constitutknnels, à quelques nuances près? Or, partant de là, il était très-logique que tous ceux qui du temps des Girondins et de nos jours partageaient et partagent encore cette idée s'«^ rangeassent très-bien d'une royauté, pourvu qu'elle consentli à leur être subordonnée, à eux les supérieurs naturels. Et les faits ne viennent-ils pas singulièrement coiToborer cette assertion, si nous nous arrêtons aujourd'hui seulement ib faction de la Gironde? Ses plus grands ennemis, dès lalégi»lative, dès l'adoption du gouvernement constitutionnel,.» sont-ils pas les patriotes les plus anti-autoritaires, Danton et Marat? Au 10 août, le décret contre le monarque ne leur est-il pas arraché? Ne voit-on pas qu'ils n'avaient de bainc prononcée que contre la royauté absolue représentée parla reine, les émigrés et quelques fidèles restés en France; mais qu'ils pressentaient si bien le soliveau dans Louis XVI, qu'ib n'avaient contre lui aucune animosité; qu'enfin, pour nous en tenir au moment où nous voici arrivés, ils vont, contrairement aux patriotes, mettre tout en œuvre pour sauver la personne du roi, pour suspendre de la part du prévenu toute révélation de complicité par une espérance toujours nouvelle d'échapper? Voilà ce que pensait Marat, voilà ce que leshis^ torlcns de l'avenir devront méditer ; on conviendra toutefois

^*il y avait sujet à douter. Et si par hasard il en éUdt ainsi, TAmi du peuple aurait eu raison de dire : » S'ils m'en veulent plus violemment qu'à tout autre, ce n'est pîis que je sois le plus grand de tous, mais parce que je tieçs la trace de nrèfaits qui les perdraient à tout jamais, s'ils étaient découverts; or, ils connaissent ma ténacité, ils ne me lâcheront pas qu'ils ne m'aient tué pour se sauver. » Le doute est-il possible quand on entend Guadet dire lui-mùme, dans ses Recherches sur les Girondins^ page 54 : « Les symptciraes d'anarchie qui se manifestaient chaque jour avec plus de force firent rentrer les Girondins en eux-mêmes; et alors, obligés de renoncer à l'objet de leurs espérances, par la Mainte même de les voir s'évanouir entièrement, ils préférèrent en assurer une partie; voilà, je crois, quel fut le motif des ouvertures fiiites à la cour avant le 10 août; la cour les refusa, ils renversèrent le trône. » Séparez Louis XVI de sa ^ur, l'absolutisme du constitutionalisme, et tout ce qui va ^vre s'expliquera nettement.

On vient de lire que Marat, repoussé chaque fois qu'il doDandait la parole, s'était résolu à ne la prendre de vive force que dans les grandes occasions; le procès de Louis XVI W était une ; peu d'orateurs y ont développé plus de logique, plus de sang-froid, plus de sens commun ; la cause d'ailleurs est assez célèbre pour que nous nous y arrêtions quelque peu.

L'Ami du peuple n'était pas de 'ceux qui attendent que Topinion publique se soit prononcée pour le faire euxmêmes ; avant que le procès ne s'engageât, il avait écrit : « Je ne croirai à la République que lorsque la tête de Louis XVI ne sera plus sur ses épaules. » [Jounurl de la liôpnbliquej N* 50.) Il n'était pas sans danger de s'exprimer aussi catégoriquement en décembre 92 ; l'assassinat de Lepelletier en est bien la preuve.

. L'Ami du peuple n'était préoccupé que d'une chose ; c'était ■loios de démontrer la culpabilité du monarque (Louis avait

été pris la main dans le sang et conspirant avec l'étranger pour livrer la France, les faits ne pouvaient être niés), que de déjouer toutes les rubriques avocassières des royalistes déguisés, pour ajourner le jugement ou le rendre nul. Cest donc à ces derniers qu'il va surtout s'attaquer, qu'il va répondre ; c'est à dévoiler leur intention sécrète qu il va s appliquer ; la tâche ne sera pas facile, car la partie adverse e$t bien habile.

Il savait que les assemblées parlementaires se composeat toujours de deux extrêmes dont les opinions ne sont pas douteuses; mais qu'entre le côté droit et le côté gauche fl y a le centre ou la plaine, réceptacle de toutes les passioas basses, de la l&heté, de la vénalité, de la trahison; oùToii n'a qu'un mobile, l'intérêt, qu'une crainte, celle de se cofflpromettre. Or, comme ces âmes viles constituent toujours la majorité et par leur nombre décident de tout vote , la prt^mière précaution à prendre était de faire déclarer qu'il n'y aurait pas de scrutin secret; c'était du premier coup rompre toutes les intrigues, centupler les enchères, car voter pour le roi en de telles circonstances., c'était jouer sa sûreté, enjeu qu'on ne peut vendre trop cher. Kcoutons : « On achercliéà jeter les patriotes de cette assemblée dans des mesuits inconsidérées, en demandant qu'ils votassent par acclamation la mort du tyran. Eh bien, moi je les appelle au plus grand calme; c'est avec sagesse qu'il faut prononcer. (Un mouv^ ment d'étonnement paraît saisir l'Assemblée. On applaudit Marat rehausse la voix.) Oui, ne préparons pas aux ennemis

de la liberté des calomnies atroces qu'ils feraient pleuwir sur nous, si nous nous livrions aux seuls sentiments de notre force et de notre indignation.

« Pour connaître les traîtres, car il y en a dans cette assemblée (Indignation. Nommez-les!), pour les coiinaitre avec certitude, je vous propose un moyen infaillible : c'est que la mort du tyran soit votée par appel nominal, etgo* cet appel soit public. » (Applaudissements.) Marat retourflC

u milieu des bravantes acclamations des tribunes, lu 8 décembre 92.)

lis donc la procédure ne sera pas une pure ferles juges ne pourront prendre parti d'avance; mce, par l'intermédiaire de la presse, va assister ; l'opinion publique se fera, se formulera avant )ncé du jugement; elle influencera les juges inivrai; mais qu'importe qu'il y ait contrainte molors le vote n'est que l'expression du vœu pubjicî déclarer autre chose que des délégués du peuple ? Et le vœu des mandataires n'est-il pas le guide ce du député? Et ce vœu n'est-il pas le plus dessous pouvons donc avancer que Marat, en faisant te décision dès le premier jour, allait donner'aux e leur énergie, tout leur intérêt; nous pouvons ssi que, par cette mesure, la cause de la Répuplus d'il moitié gagnée. Mais, dites-vous, lapreslois n'induencera-t-elle pas la conscience de cer- .' J'avoue que je fais peu de cas des consciences t être contraintes par un sentiment quelconque, tout lieu de croire que, dans le cas contraire, elles >éi à une autre influence. Or, entre l'influence la républicaine, mon choix est décidé, car la présente le privilège et la seconde l'égalité, je veux ice.

fait, il s'agissait de circonscrire les débats, de tttement les points à agiter; car c'est toujours le déplacer les questions, de se jeter de côté, de ; juges en multipliant les considérants, qu'excel-j icats de mauvaises causes. Cette fois surtout, Taf-^ ssant le peuple, il s'agissait de ne pas ouvrir le sentimentalités, aux discussions de principes c|ui sans rien résoudre, qui agitent sans convaincre; de réduire le procès à de simples questions de 3, inniables, connus de tous, et entraînant d'eu^

mêmes condamnation. Le 13 décembre donc Marat se résumait ainsi à la tribune : « Je demande que Tinterrogatoire ne porte que sur des faits passés depuis l'acceptation de la Constitution, parce que les faits antérieurs ont été couverte d'une amnistie qui a sauvé tous les conspirateurs... Je vous invite à réduire à un très-petit nombre les chefs d'accusation contre Louis; autrement vous vous embaiTasserîez dans des discussions interminables, parce que les chefs sur lesquels les preuves ne seraient pas évidentes afTaibliradent ceux sulesquels elles sont victorieuses. » ( Moniteur,)

Mais les Girondins n'étaient pas rhéteurs à se laisserez cercler si facilement; on sait par quelles objection^ prélimî naires et toutes spécieuses ils essayèrent de tourner la diB culte, je veux dire d'esquiver le jugement et la sentence, « de sauver le roi. Quand le peuple se nomme des avocats pouf défenseurs de ses droits, il ne sait pas à quelles calendes grecques il ajourne la liberté.

Quoi qu'il en soit, on va voir comment Marat, l'énergamène, le fou, l'ex-charlatan, -maniait la logique; et foi regrettera que ses ennemis lui aient constamment fenaé l'entrée de la tribune.

La première dilTiculté qu'aient soulevée les royalistes est celle-ci : La nation a-t-elle le droit de juger le roi? —Non, répondaient-ils, car là constitution de 1791 le déclare inviolable. C'était très-adroit, et ces gens-là connaissaient bien le peuple qui, au lendemain d'une révolution, ne manque jam^ de tomber dans cet illogisme de juger ses ennemis au nom des lois qu'ils ont violés les premiers. Cette naïveté a sauvé, depuis 1792, deux dynasties; apprenons à rectifier notre jugement.

(( Mettre en question si la nation a le droit de juger et de punir du dernier supplice un fonctionnaire public qui a tourné contre elle les armes qu'il avait reçues pour la défendre, c'est nsulter à la raison, outrager la justice, révolter la nature. Pour révoquer cette vérité en doute, il faudrait avoir intérê

^ la repousser. Que parle-ton de contrat primitif? Une nation 9^ délègue ses pouvoirs à ses mandataires ne stipule point ^veceux, elle commet telle ou telle fonction pour Tintérèt commun, fonction qu'elle peut toujours leur retirer sans leur consentement, et dont ils doivent toujours compte.

« On invoque la Constitution. On sait par qui elle a été faite; mais admettons pour un moment ces prétendues lois constitutionnelles et considérons-en les dispositions.

« La Constitution déclare la personne du roi inviolable et ^^terée. Mais cette inviolabilité ne pouvait être relative qu'aux ^ctes légaux de la royauté, elle n'était donc que le privilège de ne pas être prise à partie pour le choix des moyens de omettre les lois à exécution. On n'ira pas jusqu'à dire qu'en ■Codant Louis Capet inviolable, le législateur ait voulu lui ^kïnférer le privilège de conspirer sans danger la ruine de la patrie, et de lui ménager les moyens de la consommer avec Impunité, pour le laisser jouir ainsi paisiblement du fruit de Ses forfaits. Et quand le législateur en aurait eu le dessein, en avait-il le droit ? Vous, messieurs, que la nation a commis pour remplacer par des lois sages cette constitution perfide. Vous ne partirez point des vices révoltants de ce honteux monument de servitude pour juger le despote. C'est sur les lois imprescriptibles des nations que vous le jugerez. » [Journal de la République^ iS° 65.)

Voilà donc le premier fonctionnaire public déclaré jugeable et comme tel punissable. Et remarquons qu'en soutenant cette thèse, 5Iarat restait dans le principe qu'il a défendu jusqu'ici, la responsabilité du délégué devant le déléguant; c'était un avantage qu'il avait sur la plupart de ses colègues.

Mais par qui le monarque sera-t-il jugé, et quelle sera sa condamnation ?

« Traître à la nation, il ne peut être jugé que par la Convention qui représente la nation elle-même. Comment doit-il être jugé ? Avec appareil et sévérité. Si la nation pouvais

enfin se reposer à Tombre de lois sages, peut-être pourrionsnous ne nous souvenir du fléau de la royauté que comme d'un rêve douloureux, peut-être pourrions-nous abandonner \e tyran à ses regrets et à ses remords, en reconnaissanœ des maux qu'il nous a faits; mais, Messieurs, tant que Louis Gapet respirera et qu'un événement imprévu pourra le remettre en liberté, il sera l'objet des tentatives de tous les ennemis de la Révolution, et sa prison deviendra leur point de ralliement. Ainsi point de sûreté, point de repos tant que la tête du tyran ne sera pas abattue. Pardonner ne sersdt pas simplement lâcheté, mais perfidie. Du parti que nous prendrons dépend le salut du peuple, l'établissement de la République. » [Journal de la République^ N°65.)

Il n'y avait rien à répondre à cette argumentation pressée, calme, simple, allant droit au but, si propre à être comprise par le peuple. Le roi dut se préparer à paraître à la bant Alalesherbes se propose comme défenseur; un correspondant essaye de le flétrir auprès de l'Ami du peuple; nous avons tu avec quelle dignité Marat relève au contraire le courage da vieillard fidèle à son maître. Louis paraît devant ses juges: « Il s'est comporté à la barre avec décence, dit le journaliste... Qu'il aurait été grand à mes yeux dans son humiliation, s'il avait été innocent! » Sont-ce là les paroles que vous attendiez du Marat tel que nous l'ont dépeint tous les hist(h riens modernes? Louis est condamné à la peine des traîtresà la nation. A ce propos l'Ami du peuple prononça un discours qu'on retrouve au numéro 95 de son Journal de la liépublip française.

Enfin, dernier espoir de la Gironde : Le peuple, disent-ils. en sa qualité de souverain a le droit de faire grâce; donc, qu'on en appelle au peuple.

Pour toute réponse, le journaliste suppose une lettre ainsi conçue : « Messieurs, je ne suis qu'un pauvre voleur de mouchoirs, cela est vrai, car je n'ai l'honneur d'être ni conspirateur, ni assassin couronné ; mais enfin je suis un homme

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ne un autre, et l'égal en droit de tous les Capets poss. On parle de m* envoyer aux galères de Toulon, et, ne le plus grand crime est de porter atteinte à l'exercice droits de la souveraineté du peuple, j'entends bien, pour )art, ne jamais l'en frustrer. Je vous prie donc de bien r la question suivante : N'est -il pas incontestable que le le, comme souverain, a le droit de me faire grâce, sup-

que je sois digne des galères? » {Journal de la liépu" le, N« 77.)

In effet, pourquoi appeler le jugement de la nation sur t plutôt que sur ce misérable? Serait-ce parce que ce ier est moins coupable ? Ou n'est-ce pas plutôt que vous rez réveiller les passions, les intérêts, semer la division, ner la guerre civile, et, à l'aide du trouble, faire échapper upable? C'est ce que Marat voulait démontrer à la tribune,

on ne lui accorda pas la parole, il dut consigner cet 5 discours au numéro 94 de sa feuille. Pourtant, comme l'appel au peuple le vote de chaque député devait être vé, force fut bien àe l'entendre : « Je rends hommage à uveraineté du peuple, moi qui ai si souvent rappelé à ses irs l'Assembléo constituante, en lui démontrant que, sans notion du peuple, la souveraineté n'était qu'une illusion. , soumettre à la ratification du peuple un jugement rendu ies raisons d*État, c'est un trait de démence. Il n'a pu inauguré que par les complices du tyran, réduits, pour rir leurs crimes et l'arracher au supplice, à livrer l'État horreurs de la guerre civile. Mon devoir est de m'opposer )utes mes forces à l'exécution de ce projet désastreux ; )nséquence, je dis: Non. »

Infm, sur la peine à appliquer, iF s'exprima en ces termes : DS l'intime conviction où je suis que Louis est le princiluteur des forfaits qui ont fait couler tant de sang le oût, et de tous les massacres qui ont souillé la France is la Révolution, je vote pour la mort du tyran dans les t-quatre heures. » {Sloniieury 20 janvier 1793.)

Le lendemain Kersaint, de la faction de la Gironde, donnât sa démission motivée sur ce qu'il ne pouvait plus siéger dans une assemblée où Marat l'emportait sur Pétion ; il aurait pu dire où la République l'emportait sur la royauté ; et le vrai mot de l'énigme des eflbrts des hommes d'État pour iaire gracier Louis XVI aurait été donné.

Pendant le procès, des royalistes avaient écrit lettre sur lettre à l'Ami du peuple pour qu'il dît seulement un mot en faveur du prévenu : « Si tu le fais, nous sommes prêts à déposer cent mille écus. » Le journaliste leur répondit en allant porter ces lettres au comité de sûreté générale : « Je sub au peuple, disait- il, je ne serai jamais qu'à lui : c'est ma profession de foi. u {Journal de la République^ M*^ 79.)

Le fait est que depuis l'ouverture de la Convention son influence s'étendait de tout le terrain que perdait cbaqœ jour le parti de la Gironde. Nous disons son influence et non pas son parti, car on ne le voit pas plus qu'auparavant dus les clubs, dans les réunions populaires, partout ailleurs; od ne le rencontre que dans le parcours de la rue des CordeBers à l'Assemblée nationale ; on ne le voit qu'à son poste de député, ou à sa table de journaliste; Ton peut matériellemeDt se prouver qu'il n'a guère de temps à donner au public, âi pensant que sa feuille est toujours aussi considérable, hait pages in-S** rédigées par lui seul et chaque jour. Lui-mèiue l'attestait encore le 21 décembre 92; il écrit au numéro 80 du Journal de la République : « II y a quelques jours, je fc abordé par quelques Marseillais qui me dirent : Marat, votre parti grossit tous les jours, nous en sommes. Je leur répondis : Camarades, je n'ai point de parti, je n'en veux point Soyez libres et heureux, voilà tout ce que je demande. Quant à moi, mes concitoyens payeront de leur estime nies efforts constants pour sauver la patrie; je ne désire rien de

plus. ))

C'était assurément répondre à quiconque aurait été tenl^ de déployer une bannière en son nom. Et c'est après des

déclarations aussi formelles, aussi explicites que l'on a écrit : Le pmple de Maratll!

•Quelques jours après la catastrophe du 21 janvier 93, on lisait dans le journal : « Lundi dernier, jour à jamais mémorable dans les fastes de notre République naissante, toutes les têtes couronnées de la terre ont été dégradées par les Français en la personne de Louis XVI. Adieu donc Téclat des trônes, le prestige des grandeurs mondaines ; adieu tout respect humain pour les autorités constituées elles-mêmes, quand elles affectent quelque tendance à s'élever au-dessus do commun niveau! Matière à réflexion pour les ambitieux. » Et la réflexion amenant Marat lui-même sur les projets de dictature qu'on lui a prêtés, il prend le ton de la raillerie : « Je charge par ces présentes, dit- il, mes lieutenants génénéraux d'ouvrir un emprunt de 45 livres pour payer une maison politique, diplomatique, civile et militaire... Je me propose d'employer ladite somme à me donner une paire de bottes, car aussi bien les miennes commencent à être à jour. » {Journal de la Rcpubliquey X*» 107.)

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