‹ Marat, l'ami du peupleChapitre 2 sur 70 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ENFANCE. ~ ADOLESCENCE

SOMMAtRB. — Date et Heu de la naissance. — Marat élevé par sa raère. — BUe développe sa sensibilité. — Amour de la gloire. — Ardt'ur pour l'i'luiîc, — L'enfant révèle l'homnae. — Circonstances qui accooipaguent sa jeuues>s<} : Roosseau à NeofcbAtel, Toltain 4 Peineijr, les Alpes, la mort de sa mère. — Il quitta la maiion pAternéUa. Difen portraits pu David, Boze, Fabra ^ife g^i^j t ^^ ^ et M. liiebobt — Ee» TOjagei. ~ Les langaes qu'A connatasait

Tout ce que les biographes ont ciaiguc nous apprendre des premières années de Jean-Paul Marat, encore difrèieiit-ils d'opinion, c'est qu'il naquit à Boudr\ , dans l'ex-principauté, aujourd'hui république de Neufchàtei, le 2à mai 17A3, de lean-Paul Marat de Gagliari ea Sardaigne, et de Louise Gabrol de Genève^. Singulière coïncidence! c'est de la patrie de Guillaume Tell , berceau de la liberté moderne , que nous vinrent Rousseau et Marat, double personnification de la théorie politique au xvm* siècle, et de l'application révolutionnaire.

Nous pouvons nous consoler de cette réserve dédaigneuse

,i. Voir la note 1 da diapitre i, à la fin du sectmd Tolame.

des historiens, car l'Aini du peuple a tracé lai-même, quelques mois avant sa mort, l'esquisse de ses premières impressions. Préjugeait-il do la mauvaise foi des écrivains à venir par celle de ses conteniporaius? Nous avons lout lieu de le croire, il ne s'est pas trompé.

On lit- au numéro 98 de son Journal de la République française : « G*est de la nature que je tiens la trempe de mon âme, mais c'est à ma mère que je dois le développement de mon caractère. Cette femme respectable , dont je déplore encore la perte, cultiva mes premiers ans; elle seule lit éclore dans mon cœur la philanthropie. C'est par mes mains qu'elle faisait passer les secours qu'elle donnait aux indigents, et le ton d'intérêt qu'elle mettait en leur parlant m'inspira celui dont elle était animée.

(f L'amour des hommes est la base de celui de la justice, car Vidée du juste ne se développe pas moins par le sentiment que par la raison. J'avais deja le sens moral dévclojîpô à huit ans. A cet âge, je ne pouvais supporter la vue d'un mauvais traitement exercé contre autrui; l'aspect d'une cruauté me soulevait d'indignation , et toujours le spectacle d'une injustice lit bondir mon cœur comme le sentiment d'un outrage pei'sonnel. »

« Est-il donc vrai s' écriera un jour le sans-culotte Rousselin, montrant le cadavre sanglant de Marat assassiné pour la cause du peuple, est-il donc vrai qu'être né pour leboniieur public, c'est être né pour son propre malheur? »

Ainsi, ne l'oublions pas, la qualité que la mère s'appliqua surtout à développer dans un enfant déjà très-impressionnable par nature, ce fut la sensibilité. Mais elle voulait en même temps qu'il raisonnât ses actes, et pour principe d'action elle lui donnait le juste. Qu'était-ce donc, quarante-cinq ans plus tard, que la Uévolution française, sinon l'avènement de la Justice? N'admirez- vous pas, auraient dit les saints Teres, avec quels soins la Providence prépare ses élus, par quelles voies elle les conduit?

ENFÀNGE, ADOLESCENCE.

« Par un bonheur peu commun, j'ai eu Tavautage de recevoir une éducation très-soignée dans la maison paternelle,

d'échapper à toutes les habitudes vicieuses de Fenfance qui

énervent et dégradent rhonimc, d'éviter tous les écarts de la jeunesse et d'arriver à la virilité sans ni'ètre jamais abandonné à la fougue des passions ; j'étais vierge à vingt et un ans. » Rappelons -nous que ce récit date de 1703, l'année tant décriée ; il est de ces aveux qui font tout à la fois et l'éloge de celui qui les ose, et la gloire de la société qui les encourage.

« Pendant mes premières années, mon physique était devenu très-débile; aussi n'ai-je connu ni la pétidanre, ni l'étourderie, ni les jeux de l'enfance. Docile et appliqué, mes maîtres obtenaient tout de moi par la douceur. Je n'ai jamais été châtié qu'une seule fois, et le sentiment d'une humiliation injuste fit en moi une si forte impression qu'il fut impossible de me ramener sous la férule de mon instituteur ; je restsd deux joui*s sans vouloir prendre aucune nourriture. J'avais alors onze ans; on jugera de la leraieté de mon caractère par ce seul trait : mes ])areuts, n'ayant pu me llécliir, et l'autorité paternelle se trouvant compromise, je fus enfermé dans ma chambre. Me pouvant résister à Tindignation qui me suffoquait , j'ouvris une croisée et je me précipitai dans la rue. Je me blessai violemment dans ma chute; j'en porte encore la cicatrice au front. » Déjà l'enfant révélait l'homme.

« Ce qu'on refusera peut-être de croire, c'est que, dès mon bas âge, j'ai ete dévoré de l'amour de la gloire, passion qui changea souvent d'objet dans les diverses périodes de ma Ivie, mais qui ne m'a jamais quitté un instant. Â cinq ans, j'aurais voulu être maître d'école, à quinze, professeur, auteur à' dix-huit, génie créateur à vingt, comme j'ambitionne aujourd'hui la gloire de m*immoler pour la patrie.

« Né avec une âme sensible, une imagination de feu, un caractère bouillant, franc, tenace, un esprit droit, un cœur ouvert à toutes les passions exaltées et surtout à l'amour de

JEAN-PAUL BIARAT,

la gloire, je n'ai rieo fait pour altérer ou détruire ces doos de la nature.

« J'étais réfléchi à quinze aiis« observateur à dix-huit, penseur à vingt. Dès Fâge de dix ans, j'ai contracté Thabitudej

de la vie studieuse ; le travail de l'esprit est devenu pour moi un véritable besoin, même dans mes maladies, et mes plus doux plaisirs, je les al trouvés dans la méditation.

« Voilà ce que m'ont fait la nature et les leçons de mon enfance; les circonstances et mes réflexions ont fait ie reste. )»

C'est bien là l'enfant dont les traits agrandis reproduiront plus tard l'énergique et inébranlable tribun de la Montagne, luttant seul contre tous, et soutenu dans ce combat à mort par la fureur de l'attaque même, par le sentiment de la justice de sa cause, par la gloire d'y périr en immortalisant sa mémoire; oui, c'est bien là Marat en germe, nature ardente à tout connaître, maladive déjà» impressionnable et par conséquent irritable à l'excès ; cœur aimant, mats caractère hautain ; susceptible de la plus vive expansion, mais incapable d'en faire les avances. On seul être au monde l'avait deviné, savait rompre la glace avec une caresse seulement ; c'étaîL sa nu re : la mort se hâta de la lui ravir. Le père, médecin distingué, protestant de fraîche date, songeait plutôt à faire de son fils un savant qu'à favoriser l'explosion de la tendresse. Ajoutons enfin que l'enfant était l'alné d'un frère et de deux sœurs ; nul doute que le maître d'école de cinq ans ne prétendit à rien moins déjà qu'à se poser sérieusement en Mentor de la petite famille

C'est à peu près tout ce que nous avons pu recueillir d'authentique sur les premières années de Marat. L'enfance dut être de courte durée : le malheur, la réflexion, une vague ambition qui n'est peut-être que le pressentiment d'une inévitable destinée, tout cela mûrit si vite* I. Ët, comme il arrive

1. M. Ft'iix r.nvr t dit que Marat afoit deux, frères et deux soBors; nous ne

pourrions If oortilier.

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