‹ Marat, l'ami du peupleChapitre 3 sur 70 · Voir la note 2 du cimptlrc à lu lia du second volume · texte numérisé non relu

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ENFANCB, AI>Ot£S€£NGE

presque toaJouTS, mîMe «îrcOBSIiiioes flenUaiént «e grouper ' tont e!q>rès «trtoor -êe 1m pow sarexciter sec dispositions naturelles, pour li att^r le développecnent de Wutes ses facultés : et de toutes ses passions.

N'était-ce pus justement dans ce canton de Neufcbâiel que l'auteur du Contrai 90cialy traqué par le despotisme» allait bientôt chercher un asile contre les bomnaes ; tandis qu*à quelques lieues de là. Voltaire, dans son château do Ferney, régnût en roi sur une cour de roîsT Quelles réflexions • durent assaillir le jeune ambitieux en présence de cette double perspective! D'un coté, les persécutions et la misère pour prix du rigorisme des principes; de l'autre, lionneurs et richesse pour salaire d*une condescendance .habile peut-être, mûs coupable assurément au point de Tue de l'austère vérité : voilà les deux voies ouvertes à quiconque entre dans l'apostolat politique ; mais déjà le choix de Marat est fait, Rousseau sera son rnodMe.

Quelle inlluence aussi ne durent pas exercer sur une imagination aussi vive les premières impressions physiques, je veux dire l'aspect majestueux de cette Suisse taillée en blocs de glace et de granit comme au début de la création ! Ces Mpes gigantesques, quand on les mesure du regard, semblent • élever l'âme à leur hauteur. « Livré dès ma jeunesse à l'étude de la nature, écrira-t-il plus tard, j'appris de bonne heure à connaître les droits de I homme. » (Chaînes de l'esclavage.) N'est-ce pas surtout, en eflet, dans l'air pur du sommet des monts qu'on aspire la dignité de soi, l'orgueil égalitaire?

Enfm un affreux accident décida irrévocablement de son sort; 'ce fut, nous l'avons dit, la perte de sa mère. Elle morte, il sentit se rompre le îîen qui rattachait à sa famille; il lui sembla qu'il restait seul; seul, en effet, puisque son cœur n'avait plus où s'épancher. Il dut songer à ériger son avenir. Le père, érudit lui-même, lui avait fait faire d'excellentes études; elles avaient été couronnées de ^succès; c'était une ressource dont le médecin prévoyant avait

doté son fils à défaut de fortune. L'ardent et susceptible jeune homme pensa qu'il ne devait pas rester plus longtemps à charge à la famHle; il avait seize ans, il partit.

Voilà, à quelques nuances près, Maiat au moral; étudions le {^liy.^ique.

Dans un portrait de l'Ami du peuple esquissé par Fabre d'Églantine, le célèbre auteur du Vhilinle de Moliih-e débute par une réflexion qu'il est bon de rappeler ici : <f Tout le monde a voulu parler de Marat, diMl, tout le monde en a parlé; chacun se Test figuré d'après soi-même, chacun l'a peint à sa guise ; chacun l'a montré ou vu selon l'esprit de son parti, et selon le jVlus ou moins de lumière ou d'aveuglemont, d'instinct ou de raison, de ))onchnnt ou de calcul, qui déterminent le choix de ce parti. 11 est résulté de cette complication de traits, sous lesquels on cherche Marat, non pas un portrait, mais une défiguration complète, non pas un dessin, mais un barbouillage. » [Portrait de Marat, par Fabre d'Églantine. ln-8* de vingt-quatre pages, an ii.) 11 n'y a rien à changer aujuuiil hui à cette observation de Fabre, sinon que Marat n'ayant plus que des ennemis, la défiguration se rétnnK' toujours eu une caricature immonde. Le mon- • tagnard est devenu une sorte d'épouvantail dont on menace au besoin la société en velléité de révolte, comme on menace de Groquemitaine les enfants qui 'ne sont pas sages; et, dans ce cas, l'eiTroyable laideur du masque vient fort à propos appuyer les paroles. Nous tâcherons d'éviter les deux écueils, et, pour qu'on ne nous accuse pas de fantaisie, nous indiquerons exclusivement les textes originaux que chacun peut, consulter. *

Nous avons sous les yeux une collection de plus de cent cinquante portraits peints ou gravés; il n'y en a pas deux qui se ressemblent; quatre, seulement, à notre avis, méritent d'être meniiuunt.s.

Nous devons parler d'abord du Marat de David. On sait qu'immédiatement après l'assassinat de l'Ami du peuple, l'ex-

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peintre du roi composa un tableau de cette scène épouvantable. 11 y représente la victime expirante, la tète penchée hors de la baignoire. Avant ou peut-être après T exécution de la toile, l'artiste fit de cette partie principale du tableau, un portrait gravé portant pour épigraphe : Ne pouvant me f^orrotnpre, iU nCont assassiné. Il est facile encore de se le procurer aujourd'hui, car la gravure fut tirée à un très-grand nombre d'exemplaires. Mais l'imagination de Tartiste a si profondément transfiguré le mai tyr, qu'il est dilTicile de se faire, d'après l'œuvre du maître, une idée nr lte de Marat vivant.

Par contre, inutile de s'arrêter au masque fait sur le cadavre à peine refroidi. La face est totalement défigurée par les convulsions de la souffrance; ce plâtre ne peut avoir de prix que pour ceux qui savent respecter les martyrs jusque dans les déchirements de l'agonie.

Hfsteut df ux portraits tout aussi authentiques, mais pris daiis des circonstances beaucoup plus favorables à une Gdèle ressemblance. C'est d'abord une toile de quatre dont on ne ' reconnaît pas l'auteur (collection Ghevremont). L'intention est bonne, l'exécution nous a paru faible. L'Ami du peuple y est représenté assis devant sa t£d>le de travail; d'une main il tient cette plume qu'il semble n'avoir jamais quittée, tant il a produit: de l'autre, il presse un bonnet de la liberté; cette dernière idée était-elle lieureuse, quand il s'agissait d'un homme qui donnait tant d'importance aux principes et si peu aux enblëmes? Quoi qu'il en soit, ce tableau est précieux pour ceux qui recherchent avant tout la ressemblance exacte; pour ceux qui veulent se convaincre qu'il y avait dans les traits du visage de Marat antre chose qu'un rictus de crapaud*

Enfin tout le monde a vu ou peut voir le portrait de Boze gravé par Beisson. L'artiste a choisi le moment où Marat se tourne vers la Gironde; et, tirant un pistolet de sa poche, s'écrie : « Je dois déclarer que si le décret d'accusation eût été lancé contre moi, je me brûlais la cervelle au pied de cette tribune. » Ici rien d'idéalisé, rien d'exagéré^ et pour-

lant si l'on regarde atteutivemeut cet œil rond et fixe qui défie tous les outrages, ce frpat qui témoigne d'une inébranlable volonté, toute cette tète qui se rejette fièrement en arrière comme pour braver toutes les attaques, on se sent

saisi d'une sorte de terreur secrète, et Ton comprend que, plus d'une fois, la Gironde ameutée ait reculé devant cette Méduse de la contre-révolution. U était difficile de produiie un plus grand eifet avec aussi peu de moyens; et c est cette difficulté vaincue qui fait, selon nous, de cette toile, une <Buvre égale en mérite à celle de David.

Si Ton veut enfin une peinture littéraire qui ne laisse rien à désirer sous le rapport des détails et de la fidélité, il faudra toujours s'en rapporter au portrait de Fabre, le collègue de i'Âmi du peuple à TAssemblée , mais non pas son ami; nous croyons *qu'au contraire le poète eût volontiers répondu comme Danton : a Je n'aime pas T individu Marat. » Mais, en dehc^ de la sympathie qui tient à une certaine conformité de sentiments et de mœurs, il y a l'estime, aveu forcé d'une supériorité à laquelle nous ne saurions atteindre, mais que la raisoii atteste et se plait à proclamer, quand l'appréciateur est de bonne loi. Voyons donc ce qu'affii'mait Fabre d'iîglantine dans la brochure déjà citée.

« Marat était de la plus petite stature; à peine avait-il cinq pieds de haut II était néanmoins taillé en force, sans être gros ni gras; il avait les épaules et Festomac larges, le ventre mince, les cuisses courtes et écartées, les jambes cambrées, les bras forts, et il les agitait avec vigueur et grâce. Sur un col assez court il portait une tète d'un caractère très-prononcé; il avait le visage large et osseux, le nez aquilin, épaté et même écrasé; le dessous du nez proéminent et avancé; la bouche moyenne et souvent crispée dans Tun des coins par une contraction fréquente; les lèvres minces, le front grand, les yeux de couleur gris jaune, spirituels, vifs, perçants, sereins, naturellement doux, même gracieux, et d'uu regard assuré; le sourcil rare, le teint plombé et ilétri;

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la barbe noîre, les cheveux bruns et n<^G^li^és: il marchait la tête haute, droite et eu arrière et avec uûe rapidité cadencée, qui s'ondulait par un balancement de hanches; son maîntlea le plus ordinaire était de croiser fortement ses deux fans sur sa poitrine. En padant en société, il s'agitait avec véhémence, et terminait presque toujours son expression par un mouvement de pied qu'il tournait en avant, et dont il frappait 1? terre, en se relevant subitement sur la pointe, comme poiu élever sa petite taille à la hauteur de son opinion. ï^e son de sa voix était mâle, sonore, un peu gras et d'un timbre éclatant; un défaut de langue Ini rendait difficiles à prononcer nettement le c et Vêy dont il mêlait la prononciation à la oonsonnance du g, sans autre désagrément sensible que d'avoir le débit un peu lourd; inis le sentiment de sa pensée, la plénitude de sa phrase, la simplicité de son élocution bt la brièveté de son discours eila^^ aient absolument cette pesanteur maxillaire... Il se vêtait d'une manière négligée; son insouciance sur ce point annonçait une ignorance complète des convenances de la mode et du go&t, et Ton peut dire même l'air de la malpropreté. »

En vérité, ce portrait pouvait dispenser les historiens modernes des frais d'imagination dans lesquels ils se sont mis pour le refaire. Il est vrai que Fabre n'avait pas décrit un Marat ridicule; or, ce que voulaient nos graves Tacites, c'était une caricature dans le genre de celle-ci : « Quoi! c'est là llarat? cette chose jaone, verte d'habits, ces yeux gris jaune si saillants... C'est au genre batracien qu'elle appartient à coup sur, plutôt qu'à l'espèce immaine. Do quel marais nous arrive cette choquante créature?... Son front jaune, son vaste rictus de crapaud souriait effroyable meut sous sa couronne de laurier, u (Michelet, Histoire de la Révolution française, passim.) Etv pour certificat de parfaite ressemblance, M. Hatin, dans une histoire de la presse en France, ajoute : « M. Michelet donne une appréciation générale de Marat qui présente un grand caractère de vérité et d'imparlialité, a Et ces tur-

JËAN-PAUL MARAT.

pitiides sont ('haucliôes aux applaudissements frénétiques de ces républicains femelles qui ne voient dans la régénération d'un peuple qu une forme nouvelle à donner à l'art, dans Vénergique attitude d'un tribun convaincu qu'une pose académique , dans le radicalisme des principes qu'une réminiscence catonienne, et dans le sacrifice de la vie que l'occasion d'une esquisse émouvante. Riches imaginations, pauvres cœurs! Adorateurs passionnés de la forme, il leur faut un Marat à prolil grec; Us ne comprennent rien à la beauté morale. Et c'est pour s'attacher l'admiration stérile de ces politiques hermaphrodites, que T historien que nous citions tout à Theure a développé toutes les séductions de son art! Aux âmes honnêtes il représentera Marat immoral et cliarlatan ; aux savants, Marat imbécile; aux démocrates, Marat taché de boue, de sang; aux artistes enfin, Marat hideux, ignoble et repoussant. Tout cela dans l'intérôt d'un succès littéraire : pitié ^ !

Nous venons de parler de la beauté morale de Ykmï du peuple, le mot étonne sans doute; la suite de cette étude apprendra ce qu'il faut en penser au juste. En attendant, disons ce qu'on sait de son adolescence. De l'âge de seize ans à trente et im, l'ijistoire le perd de vue. Bonne aul)aine pour les suppositions perfides. Mais voici qui vaut mieux que les probabilités. C'est encore Marat qui va lui-même nous apprendre comment il passa cette période si dangereuse de la vie d'un jeune homme, et cette déclaration il la fera dans un autre numéro de son journal, c'est-àp-dire à là face de toute

1. Je ne pouvais prendre à partie chacun des rédacteurs de journaux, de m^oires, de brochures, d'histoires qui ont CBlomnié Harst. Parmi ses aocusaleurs j*ai choisi le plas ardent, celui qui, comme écrivain, passe pour le plus remarquable; comme historien, pour le plus savant et le plus consciencieux; comme homme politique, pour le plus révolutionnaire; celui enfin à i'égurd duquel je n'avais aucun motif d'animosiié nu de reconnaissance personnelle, n'ayant jamais étt* en rapport avec lui, no l'ajant même jamais aperçu. M. Michelet remplissait à mes yeux toutes ces conditions; je me suis doue attaqué à lui de préférence t Je le devais.

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la France. « l'approche de la cinquantaine; or, depuis l'âge de seize ans, je suis maître absolu de n^a conduite. J'ai vécu deux années à Bordeaux, dix à Londres, une à Dublin, une à

'La Haye, à Utrecht, à Amsterdam, dix-neuf à Paris, et j'ai parcouru la moitié de rKuropo. Qu'on compulse les registres de police de ces divers pays, je défie qu'on y trouve moii nom pour un seul fait illicite! Qu'on aille aux informations, je défie que personne sous le ciel puisse me reprocher une action déshonnête! » (Le Publicisiây n*> 1A7.) Antérieurement à 17dS, au début de la Révolution , il avait écrit déjà : « Mes principes sont connus, mes mœurs sont connues, mon genre de vie est connu... Que l'honnête homme qui a quelque repi oche à me faire se montre, et si j'ai jamais manqué aux lois de la plus austère vertu, je le prie de publier les preuves de mon déshonneur. » {Dénonciation contre Necker, ) Il avait de nombreux et puissants ennemis au moment où il jetait ce défi; personne ne se leva pour le démentir; nous défions à notre tour que , pièces en main, on le puisse plus facilement aujourd'hui.

Marat, doué d*une rare mémoire, d'une i^rande aptitude pour l'étude des mots (ses portraits le prouvent phrénologiquement, le fait d'ailleurs est commun en Suisse), savait la plupart des langues de l'Europe, le français, l'anglais, l'italien, l'espagnol, l'allemand, le hollandais, le grec et le latin. On peut, sans craindre de trop s'avancer, affirmer qu'avec ce bagage de connaissances il était en éUit de gagner honorablement sa vie. Du reste, cette existence cosmopolite préparait admirablement l'avenir politique du futur législateur. N'avonsnous pas appris dans l'histoire ancienne que les Lycurgue et les Selon commencèrent leurs études par des voyages qui les initiaient aux mœurs et aux lois de tous les peuples du monde? C'est de bon augure.

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