‹ Marat, l'ami du peupleChapitre 24 sur 70 · SOI · texte numérisé non relu

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insigne perfidie dont M. Michelet est le dernier colporteur moderne, et qu'il est bon de dém<asquer ici; elle consiste à attribuer à FA mi du peuple toutes les idées énoncées dans telle ou telle lettre. Nous avons remarqué déjà que l'historien

airirme à faux que Marat est 1 auieur de raccusation intentée à La\f)isi(,^r par un correspondant, d'avoir- voulu {)iiver Paris d'air, en i'aisant élever des murs d'octroi. On pourrait en dii o autant quand on l'entend attribuer tà l'Ami du peuple le soupçon ridicule que le pouvoir ait miné les piliers de Notre- Dame pour écraser les assistants, et bien d* autres absurdités de ce genre que le journaliste ne laissait consignées . que parce que la lettre accusatrice contenait, en même tenijis, d'autres faits d'une \aleur très-aj^pr^ciable, d'autres dénonciations très- réelles et très- utiles à répandre. M. Michelet

se^donne parfois gratuitement trop beau jeu, pour prouver qu'il sait jouer de l'ironie. ^

A propos des prétendues extravagances de Marat, mon^ trons par des extraits bien autrement importants ({ue les '

deus. ou trois petits faits contioiués par M. Michelet, montrons, dis-je, que l'auteur du Pi/or (f.c Constiiulion est toujours maître de lui, quand U s'agit de questions qui se rattachent à des principes.

Bien qu'U ne manqaât pas de motifs personnels et surtout politiques d*accuser les Constituants, il s*en fallait bien qu il ne sût pas distinguer les imputations injustes des royalistes de celles ffui étaient fondées. On se complaisait vers le milieu de 1790 a rej)andre dans Paris l'idée qu'il était temps de dissoudre l'Assemblée trop coûteuse à la nation. Cette opinion, jetée comme un os à ronger à l'envie d'une population manqua'ïit de pain , pouvait être accueillie à Tégal d'une motion patriotique ; nous savons tous aujourd'hui si l'insinuation était adroite. On croit que Marat Textravagant va se hàier de la propager par Ja voie de son jourual, puisqu'elle le débarrassera de ses ennemis; que peu lui importera l'injustice du prétexte, pourvu que ce prétexte conduise au but. Rien de tout cela, car

m JEAN-PAUL MAftAT.

Marat sait qu'il ne faut jamais compromettre ravenir au profit dn présent, et qu'un tel acte entratoerait les plus graves con* séquences. « Non, mes cbers amis, écrit-il, vous n'êtes pas assez dé{Knirvus de sens pour vous laisser tromper par de plats

gueux payés pour vous pousser à la révolte, ('es coi]uins-là ne cessent de ci ier coutre les dépenses de i'Asseuibiee nationale , niais les avez - vous entendus criée contre les dépenses de la cour? Mon. C'est qu'ils en proiitent. Vous savez que les députés n*ont chacun que dix- huit livres par jour; ce qui est peu de chose pour leur entretien et l'indemnité des torts que leur fait l'abandon de leurs propres alTaires, pour s'occuper à vous rendre heureux. Sachez encore que les douze cents députés, payés fêtes et dimanches, ne coûtent à. l'État (jue 8,88Â,000 livres, c'est-à-due le quart environ de ce que coûte le roi, qui n'est bon à rien qu'à chasser, manger, boire et dormir... Elle ne coûte, pendant une année entière, que ce que lui 'coûtaient les maisons des frères du roi... Elle ne * coûte pas à la nation ce que lui coûtait un petit voyaye à Foniaiiiebleaii... Elle ne coûte pas le quart de ce que lui coûtait l'uiic des catlns fa\oi'ilts du vieux péclieur Louis XV;... ce que la cour dépensait dans une seule fête, ce que la leine env(tyalt chaque mois à son frère l'empereur, ce qu'elle donnait chnque bail aux Polignac, ce qu'elle perdait au jeu dans le carnaval. » (1/ Ami du Peuple, N« 277.)

Si sa pénétration le mettait en garde contre les perfidies royalistes, son l3on sens ne T éloignait pas moins des extravagances patriotiques.

Audouin, dans son Journal universel, recommandait, comme un moyen d'aplanir tous les obsiacles que mettait le ministère à Tachèvement de la Gonstitiition, celui de suspendre ie pouvoir exécutif, pour être rétabli quand tout serait fini : c'était la contre -partie de la motion royaliste. Ou verra si Marnt , à cette éîio jue, avait iiru de se plaindre de cet autre pouvoir, coiubicn de fois il en avait dénoncé les criants ahus, combien de fois il en avait traduit les membres à la

barre de la nation; mais il ne concluait pas de l'absis à la dissolution, comme il est si facile de le faire et toujours avec succès devant une multitude mécontente et inoprévoyaote. Marat dooc répood au patriote Audoin : « Je ne comprends pas cela. Qu'est-ce qu'un pouToir dont l'État peut se passer pendant quelques années * sinon une pièce parfaitement inutile à l'organisation politique, comme une cinquième roue à un char? Mais est-il bien vrai qu'on puisse jamais suspendre le pouvoir exécuiil sajis jeter Tlitat dans une anarchie complète: car de quoi servent les lois qu'on ne fait |)as exécuter? Ce moyen tant vanté n'aurait donc pas d'autre eflet que d'opérer la dissolution de la société.

« Pour remédier à tous les désordres^ il ne-s'agit pas de suspendre le pouvoir exécutif, mais de le renfermer dans ses vraies limites, après l'avoir sagement réparti aux diiférents corps de la machine politique, puisque chacun de ces corps doit en avoir une branche pour faire exécuter ses déterminations : le pouvoir législatif, ses décrets; le corps administratif, ses ordonnances; le corps judiciaire « ses jugements; le corps militaire, ses règlements; sans cela la machine politique serait paralysée. » {U Ami du Peuple , N*278.) Voilà Marat sarnomnié l'anarchiste. Il veut décentraliser le pouvoir pour lui ùier sa puissance oppressive; mais il ne veut pas l'abolir entièrement, parce qu'il faut des règles ou des lois dans une société , et qu'une loi sans force pour la (aire exécuter n'est qu'une dupeiie.

On comprend que nous ne puissions pas dans cette étude citer tous les exemples; on ne nous déniera pas que ceux-ci ne soient pris dans les opinions les plus brûlantes ; mais on avait ialérêl à rëpéier que Marat extravaguait, alin que le pf u[)l(3 ne prît pas au sérieux ses conseils , afin que la postérité n'y recourût pas. 11 en a été de l'Ami du peuple, par rapport à la politique, comme des milliers de malheureux qu'on a fait jeter dans'les cabanons de Bicètre pour le crime iriciiiissibie d'avoir eu trop raisou. Mais la politique du fou

JËA.N-PAUL MARA.T

est encorf» consignée dans ses livres; qu'on ia juge et qu'on prononce I

Un autre reproche, fondé cette fols mais non moins' injuste en bonne logique, est journellement adressé au journaliste. « n se répète à chaque instant, » dit -on. S*il revient sur le même sujet, c'est que sans doute on ne Ta pas écouté.

Alléguera- 1 -on que l'objet n'eu vnlait pas la peine? Qu'on cite, en <•>: cas, une seule question si peu impoi tante que récrivain n'ait pas dû s'y arrêter, jusqu'à ce qu'elle ait été bien comprise.

// se répHeî Les principes de la vraie politique sont-ils si nombreux , qu'on puisse tous les jours en olFrir une nouvelle série. "Mais je vous comprends : vous voudriez qtie le journaliste, au lieu de revenir s;iiis cesse sur ces ({ue^tions subveisivcs de ce que vous appelez les idées d'ordre, vous apprît chaque jour du nouveau, c'est à dire qu'il se fit nouvelliste. Vous préférez Tanecdote piquante aux discussions de fond, le trait scandaleux à Texposition réitérée des principes; en d'autres termes, vous voudriez Marat moins sérieux, moins pressant, moins convaincu, prenant sa tâche moins à cœur; je vous comprends, vous dis-je.

Ce que nous avançons de l'importance des questions maintes fois soulevées par Marat est si vrai, que tout lecteur peut facilement eu faire Tépreuve. Qu'il ouvre le journal au hasard, qu'il lise attentivement le numéro qui lui tombera sous la main, il sera tellement frappé de la gravité de la question qu'il se sentira entraîné à pouisuivre la lecture d'une feuille si indispensable, si palpitante d'actualité. Cependant qu'il la poursuive; qu'il dévore cinq, dix, quifize numéros, et la fatigue le prendra. Pourquoi? C'est que l'auteur aun^ été obligé de revenir, comme journaliste, sur des points déjà discutés, points sur lesquels il ne lui aurait pas été permis de s'appesantir une seconde fois dans un livre , mais qu'il a du traiter à nouveau dans un journal, dans une feuille qu'on parcourt aujourd'hui et qu'on

JOURiNAL L'A.MI DL PEUPLK.

oublie demain pour la reprendre quelques jours après; dabs une feaille qui n'a [lour but qu'un incessant enseignement de ♦[Kiiicij)eîï. As-istez à quelque cours qu'il vous plaira, et, à. chaque leçon, vous entendrez le professeur rappeler ies lois générales à propos de chaque application particulière. Le journalisme est un professorat, Marat considérait sa tâche comme un enseignement quotidien. Le reproche de se répéter peut- il lui être adressé de bonne foi, aujourd'hui r(u'il est démontré que c'est l'ignorance, ou tout au moins 1 oubli des priuci()es, qui a perdu la Révolution ? Mais longtemps encore, pour la perpétuité des abus, on feindra de pi éf rer Camille à Marat, la gazette au journal; n'hésitons pas à le dire, oh pro* damera la supériorité du mot qui fait rire et D*engage à rien au principe qui nous crie : Lève-toi et combats.

S'il nous arrive de dire que Marat n'a point été écouté, si uous l'entendons lui-même exhaler cette plainte, il ne faut pas prendre trop à la lettre cette exagération du zèle patriotique; c'est l'effet du désespoir du moment, d'une insatiable aspiration au triomphe de la liberté. Le fait est que rinfîltration révolutionnaire avait fini par pénétrer, dans les intelligences les plus rebelles, les cœurs les plus inaccessibles; l'eau tombant f^outte à goutte avait percé le roc : le maratisnie se faisait doctrine politique, et le maître ne devait cette victoire qu'à sa persistance; lui-même va constater le résultat : *« La sainte doctrine de la résistance à l'exécution des décrets injustes commence enfin à être annoncée par tous les écrivains populaires... Les Révolutions de Paris, le patriote Audouin en sont venus à nos principes ; quant à mon disc iple, COratdir du PmpU , ce n'est pas le courage qui lui nianfîue... J'ai tout fait pour pénétrer la nation de grandes vérités; une fois arrivée à ce point, alors seulement la Constitution deviendra ce qu'elle doit être, chaque fonctionnaire public sera remis à sa place, la justice régnera au nom des lois, r£tat fleurira, et les Français seront libres et heureux. » (L'Ami du Peuple^ M7.)

S08 JEAN-PAUL MAHAT.

Par une autre insinuation perfide, on a feint de confondre le journal de iMarat avec toutes les publications orduiiéres ou extravagruites de l'époque; c'est à pelue si l'on a fait à' VAmt du Peuple l'honneur de le comparer au Père Diukine. Or, nous avons montré, au début de ce cbapitre, quelles oitli» gâtions morales Marat imposait aux journalistes; disons comment il entendait qu'on rédigeât une feuille publique : <( Quand on réclame contre Toppression, il iiiiporie que ce soit toujours d'un ton gf ave, animé, pathétique, jamais plaisant. Les traits de la salue porit-nt bien sur un tvi au, jamais sur la tyrannie. Ces écrits ne servent guère qu'à serrer les nœuds de la seiiritude ; quand les gens sages ne les croiraient pas toujours exagérés, ces écrits n'en iraient pas moins contre leur fin. £a amusant la malignité du peuple, ils le font rire de ses souffrances, ils diminuent son ressentiment contre l'auteur de ses mnux, et ils le portent à soulIVlr patiemment. » [L'Ami dif Pr/fjjlcy ^* 1/16.) iNous mettons au déil qu'on trouve un seul numéro dont le style contredise l'engagement. Pourtant je mè trompe, il existe, en effet, dans tout le cours du journal un numéro où deux expressions grossières sont employées par initiales. En parlant de Lafayette, Marat écrivît : « Ce tartufe sans vergogne fait le

J...-1" w Mais la preuve que le rédacteur n'est pas coutu-

mier du fait, c'est que, relisant sa feuille, il s'aperçoit de l'expression qui lui est échappée ; aussitôt il ajoute en note : « Les lecteurs de goût me feront ici (pielques reproches, ils diront et rediront sans cesse que ces éptthètes ne sont pas du bel usage ; je sais cela comme eux; qu'ils ouvrent mes cpuvres physiques et philosophiques, ils verront que le siyle noble el élevé ne m'est j)as étranger. Mais c'est pour le peuple, ei non pour les savants et les gens du monde, que j'écris aujom-fl'hui. Or, mon premier but est d'être bien entendu. » (L'Ami du Peuple^ N"" 321.) 11 rétracterait le mot, s'il en connaissait Téquivalent; mais il s'agit de Lafayette.

Nous avons énuméré déjà bien des moyens infâmes em-

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