PRÉFACE
L'auteur de ce livre mériterait une notice détaillée, qu'en ce moment je ne suis pas en mesure de consacrer à sa chère mémoire. Cependant, en publiant une des dernières œuvres qui ont occupé ses studieux loisirs, je crois devoir donner quelques renseignements sur cette carrière si courte et si bien remplie.
Mon jeune frère, Léon-Vincent-Ernest Ernault, né à Saint-Brieuc le 16 septembre 1856, y fit de solides et brillantes études à l'Ecole Saint-Charles, où il eut, entre autres professeurs distingués, M. l'abbé L. Duchesne, aujourd'hui membre de l'Institut.
Il n'avait pas dix-sept ans, qu'il était bachelier ès lettres et ès sciences. Également bien doué pour ces deux genres de travaux si distincts, il ne cessa de les mener de front dans la suite.
Après avoir étudié la médecine a Brest, il fut nommé en 1816 aide-médecin de la marine et envoyé en cette qualité au Gabon, où il passa quatorze mois. Il a recueilli sur ce pays une foule de renseignements intéressants qu'il a consignés dans un manuscrit assez
volumineux. Il profita, aussi de son séjour dans le voi~ sinage du Dahomey pour visiter cette curieuse région, séjour classique de la, tyrannie et de la, superstition sous leurs formes les plus sanguinaires, et il a laissé de sa promenade au temple des serpents, à Whydah, une relation manuscrite fort attachante
Un paisible et casanier fonctionnaire est exposé à être envoyé d'un bout de la France à Vautre. C'est bien mieux, ou bien pis, pour les médecins de la marine : ils peuvent s'attendre à être ballottés de l'une à l'autre des petites Frances disséminées dans toutes les parties du monde. Nommé médecin de deuxième classe en 1819, mon frère fut envoyé l'année suivante en Cochinchine. Il y occupa différents postes et parcourut une partie du pays, à dos d'éléphant, pour vacciner les indigènes. Le 7 novembre 1881, il se trouva désigné pour accompagner M. Delaporte dans sa mission scientifique aux ruines d'Angkor. C'est à la suite de cette mission qu'il fut nommé chevalier de l'Ordre du Cambodge par le roi Norodom, à qui il avait eu l'honneur d'être présenté. J'ai trouvé dans les manuscrits de mon frère un récit de ce voyage, avec toutes sortes de détails sur les antiquités khmères, en particulier sur ce fameux temple d'Angkor Wat, tout construit en gros blocs de pierre amenés de plus de dix lieues et réunis sans ciment; monument étonnant, qu'un vieux voyageur appelait « la basilique Saint- Pierre de Rome des bouddhistes. »
De retour en France, Léon eût bien fait de prendre un repos fort mérité après les fatigues, les privations
et les dangers de cette expédition dans une contrée renommée par son insalubrité. Mais ne se croyant pas atteint dans sa santé vigoureuse, que sa prudente hygiène et sa sage conduite auraient dû préserver, il se mit à préparer avec ardeur son doctorat en médecine, qu'il passa à Paris le 2 août 1882. Le sujet de sa thèse était : Des conditions étiologiques de la pathologie de la race nègre. (Paris, chez A. Davy, 43 p.)
Peu après il vint faire de la médecine civile à Rennes et publia, dans le tome XVI des Mémoires de la Société Archéologique de cette ville, une étude intitulée : Des idées et connaissances médicales chez les Celtes. (1883, tirage à part, 21 p.)
S'étant marié en 1883, il s'installa à Vitré, où il ne resta que deux ans. Sa santé devenait de plus en plus mauvaise; l'obligation de se lever la nuit pour ses malades le fatiguait beaucoup. Il résolut alors de renoncer à la médecine, pour laquelle il avait tant travaillé jusque-là, et de chercher à se faire une nouvelle position par les lettres, qu'il n'avait d'ailleurs jamais cessé de cultiver pour elles-mêmes, sans leur demander le pain quotidien. Il passa donc sa licence ès lettres à Rennes, en 1886, et s'occupa immédiatement de préparer deux thèses, l'une en français, sur Marbode, l'autre en latin, sur le Mercure gaulois, en vue d'obtenir un second doctorat.
La mort Va surpris au moment où il allait atteindre ce but. Ses deux thèses étaient faites et présentées à la Sorbonne, lorsque mon frère succomba aux suites de la terrible maladie qu'il avait contractée en Cochin-
chine. Il s'éteignit chez moi, à Poitiers, le 12 mai 1888, au retour d'un voyage à Alger, où il avait passé l'hiver, et sans avoir eu le temps d'embrasser encore une fois sa femme et sa fille, qui accouraient en toute hâte. Il est mort comme il avait vécu, en chrétien et en homme de cœur, ne laissant a ceux qui Vont connu que de vifs regrets, et de bons, de réconfortants exemples.
Il avait travaillé toute sa vie, par amour de l'étude et de la science ou par devoir, bien plus que pour faire parler de lui, car il était exempt de tout esprit d'ostentation. Outre les ouvrages que j'ai cités déjà, il a laissé en manuscrit beaucoup de pièces en vers, originales ou traduites; une petite étude en prose, d'après l'antique, intitulée : Les Grecs à table; des matériaux incomplets pour un Manuel d'archéologie gauloise qu'il projetait, etc.
Il m'avait fait lire autrefois deux autres de ses manuscrits : l'un était -une défense scientifique du spiritualisme chrétien, l'autre une très jolie monographie historique et littéraire du sonnet. Je crains qu'il n'ait détruit ces travaux pour avoir trouvé qu'ils se sentaient trop de la jeunesse de leur auteur, ce qui n'était point mon avis; et je serais heureux d'apprendre qu'une main amie en fût devenue détentrice.
Si le présent ouvrage sur Marbode, qui devait être la thèse française de mon frère, peut paraître enfin, c'est grâce à la généreuse obligeance de la Société Archéologique de Rennes. Je la prie d'agréer mes remerciements
les plus chaleurex, ainsi que mon 'excellent maître et collègue, M. Robiou, professeur honoraire à la Faculté des Lettres de Rennes, qui a bien voulu m aider dans la correction des épreuves. Nous avons été tous les deux très sobres d'additions, et nous n'en avons pas fait que nous n'ayons signées de nos initiales.
Émile ERNAULT.