‹ Marbode, évèque de Rennes, sa vie et ses œuvres (1035-1123)Chapitre 2 sur 93 · L'ÉCOLE D'ANGERS · texte numérisé non relu

L'ÉCOLE D'ANGERS

La fin du xie siècle et le commencement du xne n'ont pas laissé dans l'histoire de la poésie latine une trace bien brillante. Entre la nouvelle poésie française, qui s'annonce jeune, vivace, bien qu'encore un peu rude clans la Chanson de Roland, et les vieux classiques, pour lesquels persiste dans les cloîtres une admiration traditionnelle, le inonde littéraire continue à subir un temps d'arrêt, une période où abondent les versificateurs, mais où n'apparaît pas un seul véritable poète. Aussi, quelles louanges pour quiconque s'élève un peu au-dessus du médiocre : bien vite on fait s'incliner devant lui Homère et Virgile, bien vite on lui met sur les lèvres toute l'éloquence d'Athènes. Tristes éloges et peu faits pour nous donner une haute idée de ceux qui les prodiguent ou de ceux qui les reçoivent! Cependant le xie siècle présente, relativement aux précédents, comme une petite renaissance; on eût dit qu'avant d'éteindre tout à fait son flambeau, la littérature

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latine voulait jeter encore une dernière lueur, bien pâle, bien décolorée, mais qui lui permît du moins de ne pas disparaître pour toujours, sans honneur, dans le passé. Alors, parmi la foule des versificateurs on distingue quelques noms moins obscurs, et dans l'Ouest de la France nous trouvons, unis par l'amitié, le talent et la vertu, Marbode, Hildebert et Baudry.

A la vérité, ne leur demandez pas beaucoup de poésie; ne cherchez pas chez eux la grandeur de l'épopée, l'élan lyrique de l'ode, la grâce de la rêverie intime, la profondeur de la philosophie; c'est ailleurs que vous pourriez les rencontrer, dans les camps de Tancrède ou de Godefroy de Bouillon, dans le cœur d'Héloïse ou sur les lèvres d'Abailard, dans les grandes cathédrales ou les pieuses retraites de Fontevrault. Mais, si le génie leur manque, le talent ne leur fait pas défaut. Ils savent encore versifier agréablement quelque pièce légère, exposer, sans trop blesser les lois de la prosodie latine, la vie et les miracles des saints; mais surtout, pour se créer à plaisir des difficultés de mètre et pour en triompher habilement, aucun siècle ne vit d'esprits aussi ingénieux.

L'époque, d'ailleurs, n'était pas favorable aux poètes; époque troublée s'il en fut, où les seigneurs se faisaient entre eux des guerres continuelles, où le titre même d'évêque n'était pas toujours une garantie de sécurité et de respect, et où toute intelligence puissante — saint Anselme, Lanfranc, saint Bernard — était destinée à s'user en luttes perpétuelles contre les subtilités d'un Bérenger ou d'un Abailard. Ce n'est pas là le calme que réclame la Muse; il eût fallu qu' « un dieu lui fit quelques loi-

sirs, » et ce dieu ne se montrait pas; il eût fallu qu'une voix autorisée ramenât dans la saine tradition classique tous ces esprits s'épuisant à écrire des vers non moins désagréables à lire que difficiles à composer, et cette voix ne se faisait pas entendre; eûtelle pu, du reste, dominer les cris de guerre et le bruit des disputes philosophiques?

Le manque de paix et de bon ordre, les violences locales, l'indifférence des grands seigneurs, la corruption des laïques pénétrant le clergé même expliquent comment des provinces entières étaient dépourvues de gens lettrés ', comment, par exemple, Robert d'Arbrisselle, tourmenté dès son jeune âge par le désir d'apprendre, était obligé d'aller hors de Bretagne chercher des maîtres en état de le satisfaire 2. Il ne faudrait pourtant pas trop s'exagérer cet état de choses. Les écoles monastiques et épiscopales établies en Gaule depuis plusieurs siècles subsistaient toujours; quelques-unes avaient à leur tête des hommes remarquables, qui voyaient les élèves se presser autour d'eux; ailleurs, pour attirer les jeunes gens, loin d'en recevoir aucun salaire, les moines nourrissaient ceux qui étaient indigents. En Normandie, l'abbaye du Bec était illustrée par Lanfranc et saint Anselme; Chartres avait le saint évêque Fulbert; à Tours, l'hérésiarque Bérenger captivait ses auditeurs par l'élégance poétique de sa parole;

1. Voy. Histoire littéraire de la France, par les Bénédictins, t. VII Lta des lettres au XIe siècle. - Cf. Guibert de Nogent, De Vita sua] t t ' " Erat pau!o ante id temporis, et adhuc partim sub meo lempore, tanta grammalicorum charitas, ut in oppidis fere nullus, in urbibus vk aliqu.s reperm potuissct, et quos inveniri contigeràt, eorurn scientia tenuis erat nec etiam modernis clericulis vagantibus comparari poterat »

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