Secla reformato gaudebant nostra Catone
Donec Rainaldum promeruere sibi.
(Patrolog,, t. CLXVI.)
2. Chroniques des églises d'Anjou, publiées par la Société pour l'Histoire de France.
3. « In agendis causis magnœ peritiœ vir. » (Chartes de Saint-Aubin; Patrolog., CLXXI, 104.)
4. Voy. cette charte dans la Patrologie de Migne, t. CLXXI, p. 104 sq.
gers quand Marbode vint y commencer ses études. En quoi consistait son enseignement?
On en était toujours à cette époque au vieux programme des écoles romaines, comprenant le trivium et le quadriviumK Le trivium embrassait la grammaire, la rhétorique et la dialectique; le quadrivium comprenait l'arithmétique, la géométrie, la musique et l'astronomie. Dans cet ensemble de connaissances, c'est à la partie littéraire et spécialement à la grammaire qu'on attribuait en général le plus d'importance2. Elle apprenait à parler et à écrire correctement, et en même temps à connaître les poètes et les historiens3. La fin du xie siècle, comme l'a remarqué M. Thurot, commence une période nouvelle dans l'enseignement de la grammaire; on délaisse alors la plupart des ouvrages sans valeur des siècles précédents, pour en revenir à Donat et à Priscien, compilateurs eux-mêmes, il est vrai, mais non sans mérite. Quant aux écrivains latins les plus en vogue, c'étaient Horace, Ovide, Virgile, Juvénal, Lucain, Stace, et quelques poètes chrétiens comme Arator et Sédulius. En prose, on étudiait surtout Cicéron et Sénèque; les historiens étaient plus négligés. Mais c'est surtout la connaissance de l'Écriture et des Pères de l'Église qu'on avait en vue. « Toutes les études, dit L. Maître, se rapportaient à la religion. Ainsi le but de la grammaire était de mieux lire l'Ecriture Sainte et de la transcrire plus correc-
1. « Trivii ratio omnium sermonum et quadrivii totius naturœ sécréta exponebat. » (Joh. Saresberiensis, Metalogicus, 1. 1, 12.) Voy., dans les auteurs du moyen-âge, de nombreuses descriptions allégoriques des sept arts.
2. « Tanquam totius Iitteratorii studii altrix. » (J. Saresb., c. 14.)
3. « Scienlia interpretandi poetas et historicos et recte scribendi et loquendi. » (Raban Maure, De Institut, clericor., 1. III, c. 18.)
XIX* a
tement ; celui de la rhétorique et de la dialectique, d'entendre les Pères de l'Église et de réfuter les hérésies; celui de la musique, de mieux chanter les mélodies religieuses, et ainsi des autres *. »
On comprend qu'un pareil genre d'études ait pu former des théologiens; la théologie était, en effet, nécessaire à ces jeunes gens destinés le plus souvent à devenir des dignitaires de l'Église, et à l'écolâtre, qui avait à examiner les causes d'hérésie et d'excommunication"2. On comprend encore qu'il ait développé le goût des discussions philosophiques et théologiques, et préparé à Abailard ou à saint Anselme toute leur valeur et toute leur réputation. Mais en revanche, si la vie littéraire proprement dite resta stationnaire pendant plusieurs siècles, on ne saurait nier qu'un point de vue aussi exclusif pris pour but de tout effort intellectuel n'y ait été pour beaucoup. Les vrais poètes chrétiens, les Prudence, les Paulin de Noie et tant d'autres, s'étaient imprégnés de l'antiquité classique, et ce n'est pas eux qui auraient mis sur le même rang le latin des Évangiles et celui de Cicéron. Sans cloute, des esprits délicats comme Marbode ou Hildebert ne devaient pas tomber non plus dans une pareille erreur; mais il est bien difficile, même aux hommes les mieux doués,
1. L. Maître, Les Écoles épiscopales et monastiques de l'Occident, depuis Charlemagne jusqu'à Philippe-Auguste. — Cf. Abailard, ad Astrolab. fîlium :
Sit libi, quœso, frequens scripturœ lectio sacra?; Caetera si qua legas, omnia propter eam.
2. « Docebant enim clcricos litteras, deferebatur eis prœterea hœrelicorum. et excommunicalorum prœconium, ac tune demutn monumenta scripturarum ad res Ecclesiae pertinentium conficiebant. » (Notes de Loyauté, dans Beaugendre.)
de s'affranchir entièrement des préjugés de leur temps; et les écrits relativement les plus corrects du moyen-âge ne le prouvent que trop. A une époque antérieure et bien souvent depuis, la religion a prouvé qu'elle pouvait fournir cle nombreux sujets d'inspiration; mais, trop stricts, au xie siècle, dans leur interprétation des Livres Saints, les poètes n'avaient-ils pas toujours, pour couper les ailes au génie tenté de se développer, la crainte de s'éloigner non seulement de l'orthodoxie, mais même du texte exact de l'Écriture ou des docteurs de l'Église? Et alors, comment déployer son imagination? Sur tant de poèmes que nous a légués cette époque, combien y en a-t-il qui méritent de survivre? Quelques proses où un rythme spécial, l'entraînement de la musique et aussi un souffle un peu court, mais réel, ont soutenu le poète, nous attestent cependant que la poésie n'était pas entièrement morte dans toutes bs âmes. Mais comme si ce n'était pas assez de cette cause, jointe au milieu grossier et brutal du temps, pour achever la décadence littéraire, il fallut encore qu'une foule d'esprits se missent à la torture pour compliquer à plaisir les difficultés cle la versification latine, et transformer l'art si noble et si spontané d'écrire en un laborieux travail cle manoeuvre.
Enfin, il faut bien reconnaître qu'il y a dans l'histoire poétique de chaque peuple des périodes de stérilité, et ces périodes peuvent durer des siècles. La Nature se recueille longuement pour mûrir un grand événement, pour enfanter un génie, et les mille incidents sans grande importance, les mille talents un peu vulgaires qu'elle produit alors sont pour ainsi dire ses essais, ses ébauches dans l'ordre
intellectuel, comme elle en a parfois dans le monde physique1. Au moyen-âge, sous ce repos apparent, se préparait la naissance de la langue et de la poésie françaises.
Ce n'est pas sans une sainte frayeur que beaucoup d'élèves se laissaient aller aux charmes de l'éloquence et de la poésie profanes 2. Le Seigneur 3 avait repris lui-même saint Jérôme pendant son sommeil pour s'être laissé gagner par elles; saint Odon de Cluny, au commencement du xe siècle, vit en songe des serpents s'échapper d'un vase et venir s'enrouler autour de son corps; il comprit que c'était un avertissement du ciel, un ordre de renoncer à Virgile, et désormais il s'en tint aux auteurs ecclésiastiques. Étienne de Fougères, qui fut un des premiers successeurs de Marbode sur le siège épiscopal de Rennes, eut également une vision à la suite de laquelle il abandonna la poésie comme peu digne d'un évêque. Guillaume de Nogent confesse que, dans sa jeunesse, ayant plongé son âme dans la passion poétique, il en vint à des lettres excessivement légères, et qu'un songe de son maître le détourna de cette mauvaise voie. Était-ce bien simplement Fin-
1. On se rappelle cette jolie phrase de Pline : Convolvulus tirocinium naturœ lilium discenlis. — La Nature : Qu'est-ce que cette femme? disait de Maistre, et le mot aussi est joli. (F. R.)