VIII
Et ainsi de suite. Mais Isidore est très réservé dans les applications des pierres à la magie; Marbode, au contraire, semble s'y complaire, et c'est alors un autre auteur qu'il choisit pour guide.
Le savant Bénédictin de Solesmes, Dom Pitra, a publié, dans le troisième volume de son Spicilegium Solesmense, un manuscrit De lapidibus, provenant de la Bibliothèque nationale et datant du xive siècle. Ce manuscrit est attribué par le copiste à un certain Amigéron. Comme cet ouvrage représente bien les idées superstitieuses de l'Orient, Dom Pitra pense que le nom Amigéron est pour Damigéron, mage que citent Tertullien et Arnobe2, et qui était proba-
1. De Marbodi Rhedonensis episcopi vita et carminibus, thèse de Montpellier, 1877.
2. Tertullien, De anima, 57. — Arnobe, Adversus gentes, 1. I, 18.
blement un de ceux contre lesquels proteste Pline1 à cause de la folie de leurs applications médicales des pierres. S'agit-il bien, en effet, de ce personnage? Il est permis d'en clouter; mais ce qui est certain, c'est que le manuscrit résume les idées qu'aurait pu avoir sur le sujet soit Damigéron luimême, soit Evax, le roi des Arabes, et que Marbode lui a largement emprunté pour écrire son poème.
Pour montrer comment Marbode a fondu en un seul tous les renseignements donnés par Isidore et ceux que lui fournissait Damigéron, voyons ce qu'il dit, par exemple, de la première pierre précieuse dont il traite, du diamant, auquel il consacre vingtsix vers.
Il commence par indiquer ses propriétés physiques : Le diamant le meilleur vient de l'Inde, des mines de cristal, dont il garde l'éclat. Il a la couleur du fer; sa dureté est à l'épreuve de l'acier et du feu, mais trempé dans du sang de bouc il la perd. Ses fragments servent à tailler les autres diamants; on ne le trouve jamais plus gros qu'une noisette. L'Arabie produit un diamant moins dur, moins brillant, plus gros et moins estimé. La troisième espèce vient de Chypre, la quatrième de Macédoine; toutes peuvent attirer le fer. Tous ces détails sont dans Isidore cle Séville, qui les a lui-même pris dans Solin, Pline, etc., et manquent à Damigéron, sauf la division en quatre espèces, qui est de ce dernier (Isidore, comme Pline, en reconnaissait six, dont il ne donnait pas le détail). Mais Marbode ne s'en tient pas là. Cette pierre est utile dans les arts magiques,
i, Pline, Hist. naturelle, XXXVII, 14.
dit-il; elle rend celui qui la porte invincible, chasse les fantômes et les songes vains de la nuit, combat les poisons, apaise les disputes, guérit la folie, et permet de se venger de ses ennemis. Il faut la porter au bras gauche, enchâssée dans de For ou de l'argent. Au lieu de tout cela, Isidore disait simplement : On rapporte que le diamant combat les poisons, chasse les peurs vaines, et s'oppose aux arts malfaisants. Au contraire, chaque détail se trouve dans Damigéron, et le mage oriental ne dit rien de plus. Ainsi Marbode a réuni tout ce qu'ont dit ces deux auteurs, en a fait un seul petit poème et n'y a rien ajouté.
On pourrait comparer, avec le même résultat, ce que disent du saphir ou de bien d'autres pierres les trois auteurs. Prenons un exemple plus court; il s'agit de la sélénite.
1° Isidore, XVI, IV, 6 : « Selenitis latine lunaris interpretatur, eo quod interiorem ejus candorem cum luna crescere atque defîcere aiunt. Gignitur in Perside. » (Pline dit : in Arabia.)
2° Damigéron, 36 : « Selenitis lapis similis jaspidi notus. Fortïs et gravis, lucidus, mirabilis, sanctus lapis, similiter enim cum luna crescit et decrescit splendor illius. Ad multa vero utilis est. Facit ad amorem et causas. Facit et phthisicis languentibus alligatus, luna crescente, vel quum ad contraria minuente luna gestatus mire facit. »
3° Marbode, XXVI :
Nec silcnitem fas est omnino taceri, Quaj velut herba virens, et jaspidis aemula gemma, Lunares motus et menstrua tempora servat : Crescit enim luna crescente, minorque minuta
Efflcitur, tanquam cœlestibus anxia damnis. Idcirco sanctus lapis a plerisque vocatur. Dicitur esse potens ad amorem conciliandum. Languentes etiam phthisicos juvare putatur. Toto gestatus crescentis tempore luna?, Nec minus et toto per dctrimenta fluenlis Effectus miros et commoda plurima praestat : Hanc autem gemmam memorant in Perside nasci.
On voit que c'est toujours le même procédé; l'origine de la sélénite est tirée d'Isidore, et tout le reste de Damigéron.
Si Marbode n'est pas original, Isidore ne l'est pas non plus, et l'on peut se demander si le poète n'aurait pas directement consulté les auteurs plus anciens, Pline, par exemple. Mais dans beaucoup d'endroits il serre de trop près le texte d'Isidore pour que l'on puisse hésiter là-dessus, et, quand cet auteur n'est pas d'accord avec Pline, c'est lui qu'il suit. On sait, du reste, quelle était au moyen-âge la vogue d'Isidore de Séville. De plus, il semble que le naturaliste romain, si Marbode avait consulté ses ouvrages, lui aurait fourni la matière de bien des développements intéressants, de compctraisons, qui auraient évité à son poème un peu de sa monotonie. Quant aux applications magiques, dès que Damigéron n'est plus là pour le guider, Marbode s'abstient. Voyez, par exemple, la pierre alabandine. Le poète étudie soixante pierres; Damigéron n'en cite que .cinquante, parmi lesquelles quelques-unes dont ne parle pas Marbode. Pour les étymologies grecques, il reste fidèle à Isidore. En comparant les deux auteurs, les éditeurs du Liber lapidum n'auraient pas fait écrire à leur poète :
Nam quos nos ungues nostro sermone vocamus, Hos u%o; patrio solet ille vocare,
compliquant un vers faux d'une incroyable bévue en fait de grec. Isidore avait dit, et Marbode avait certainement lu : « Grseci enim unguem èV/a dicunt » (VIII, 3).
Le Livre des Pierres comprend un prologue, la description de soixante pierres précieuses et un épilogue. L'ordre dans lequel les pierres sont énumérées n'est pas le même dans toutes les éditions et tous les manuscrits. Beckmann en donne le tableau pour l'édition de Beaugendre (qu'il suit lui-même), le manuscrit de Vienne, la première édition, celles de Pictorius, d'Alardus, de Cornaro et de Rantzof. On y voit, par exemple, la chélonite prendre successivement les nos 39, 33, 58, 19, 40, 29 et 39. Quelquefois l'anneau et les pierres précieuses ont le premier numéro; quelquefois, au contraire, le dernier. Les 11 6 et 20e chapitres sont seuls à conserver toujours leur place.
Dans le prologue, l'auteur explique son projet : donner en résumé toutes les notions sur les pierres précieuses. Ce livre est réservé pour trois amis qu'il ne nomme pas. Ce sont trois hommes, dit-il,
Gens craignant Dieu, discrets, graves, de mœurs austères1,
mais nous pouvons supposer que Marbode n'accordait son amitié qu'à des gens doués de ces belles qualités et qu'ils abondaient en Anjou.