Trad. S. Ropartz
Nous voulons montrer quelque chose de rare et de merveilleux, dit le poète, la puissance occulte des pierres qui vient en aide à l'art des médecins, habile à chasser les maladies, et qui procure encore par ailleurs divers avantages. Comment douter de ces vertus des gemmes? Les herbes ont de grandes propriétés, mais les pierres précieuses en ont encore de bien supérieures. Après ce préambule, Marbode passe en revue le diamant, l'agathe, l'allectoire, le jaspe, le saphir, la chalcédoine, l'émeraude, la sardoine, l'onyx, la sardine, la chrysolithe, le béril, la topaze, la hyacinthe, la chrysopraze, l'améthyste, la chélidoine, le jais, l'aimant, le corail, l'alabandine, etc., etc., avec des développements proportionnés à l'importance du sujet. Ainsi, l'alabandine n'a mérité que trois vers. Les souvenirs historiques, qui auraient pu répandre un peu de variété dans cette énumération monotone, sont rares. A propos de l'agathe, l'auteur rappelle que le roi Pyrrhus en portait au doigt une qui représentait les neuf Muses avec Apollon jouant de la lyre au milieu d'elles; or, chose extraordinaire, ce n'était pas là l'ouvrage de l'art, mais bien celui de la nature. C'est grâce à l'allectoire que Milon de Crotone était toujours vainqueur à la lutte. L'émeraude de Scythie exige pour être recueillie les combats des Arimaspes contre les Griffons; c'est d'elle que se servait Néron pour se garantir du soleil en regardant les jeux de l'arène. Ces réminiscences auraient pu devenir le point de départ de petits épisodes intéressants, mais cela n'entrait pas dans le plan du poète, toujours froid, méthodique, n'ayant que le souci d'instruire et non celui de plaire. L'épilogue parle de l'anneau et des
pierres précieuses en général; il serait aussi naturel de placer ces quelques vers en tête de l'ouvrage, comme on Fa fait clans certaines éditions. On peut y remarquer l'étymologie du mot gemma, empruntée à Isidore de Séville :
Gemmis a gummi nomen posuere priores, Quod transitèrent gummi splandentis ad instar.
Mais, comme il y a certaines pierres précieuses qui sont opaques, Marbode a préféré pour son poème le nom de Lapides à celui de Gemmae. Enfin, le dernier vers nous apprend que le livre contient la description de soixante pierres choisies, ce qui montre qu'il nous est bien parvenu complet, et qu'il ne faut pas attribuer au même auteur quelques vers sur une autre série de pierres qui ont été publiés dans plusieurs éditions du Lapidaire.
Le manuscrit de Saint- Victor contient, outre le Livre des Pierres dont nous venons de parler et sa traduction en vers français, une prose : De duodecim lapidibus prettosis in fundamento cœlestis civitatis positis, et deux petits opuscules en prose, l'un sur l'application morale ou mystique de ces douze pierres, l'autre sur la nature d'un certain nombre de gemmes.
L'Exode donne les noms des douze pierres précieuses, pierres sacrées par excellence, qui ornaient le pectoral du grand-prêtre. D'un autre côté, l'Apocalypse (XXI, 19, 20) nous apprend quelles sont les douze pierres précieuses qui entrent dans les fondements de la muraille de la ville céleste, et qui sont, à quatre près, les mêmes que celles du pectoral. Les
douze pierres de l'Exode et de l'Apocalypse ont été, de saint Epiphane à Marbode, et encore longtemps après lui, l'objet d'un très grand nombre de commentaires mystiques, s'écartant peu du reste, pour le fond, les uns des autres : « Per jaspidem fidei viror immarcessibilis indicatur, » dit le commentaire de Raban Maure1.
Jaspis colore viridi Praefert virorem fidei Quse in perfeclis omnibus Nunquam marcessit penitus,
dit la prose de Marbode.
« Cui (sardonyci) comparantur homines passione rubicundi, spiritus puritate candidi, etc. »
Sardonyx constat tricolor, Homo fertur inlerior, Qucm dénigrât humilitas, Per quem albescit castitas Ad honestatis cumulum Rubet quoque martyrium.
« Sardius, qui ex integro sanguinei coloris est, martyrurn gloriam significat. »
Sardius est puniceus, Cujus color sanguineus Decus ostentat martyrum Rite agonizantium.
On voit combien l'esprit de ce petit poème est dif-