‹ Marbode, évèque de Rennes, sa vie et ses œuvres (1035-1123)Chapitre 5 sur 93 · ORIGINE DE MARBODE · texte numérisé non relu

ORIGINE DE MARBODE

On ne peut préciser ni la date, ni le lieu de la naissance de Marbode. L'Histoire littéraire dit qu'il mourut à l'âge d'environ quatre-vingt-huit ans, en 1123, date certaine, ce qui reporterait sa naissance à l'année 1035. Dom Chamard, dans sa Vie des Saints de l'Anjou, donne la date de 1040. Rangeard, clans son Histoire de l'Université d'Angers, ne précise pas entre 1040 et 1045. Rangeard avait a sa disposition des documents précieux, mais qui ne l'ont pas empêché de tomber quelquefois dans des erreurs cle dates. Si l'on admet, avec Y Histoire littéraire et Dom Beaugendre, que Marbode dirigea l'école d'Angers à partir de 1067, le chiffre cle 1045 est évidemment faux; celui même de 1040 donnera au jeune scholastique un âge bien peu avancé pour ses graves fonctions, et l'opinion des Bénédictins, qui fait naître Marbode vers 1035, paraîtra la plus vraisemblable. Le Rouleau des morts, le rotulus, qui fut envoyé par les moines cle Saint- Aubin pour annoncer sa mort, n'indique pas son âge et dit seulement que « plein de jours, accablé par une longue vieillesse, il s'est endormi dans le Seigneur1. »

Deux auteurs anglais qui ont traité des écrivains de leur pays, l'un, Balée, vers le milieu du xvie siècle, l'autre, Pitsée, au commencement du xvne, ont con-

1. « Tandemque longaevo confectus senio, plenus dierum... in Domino requievit. »

sidéré Marbode comme un de leurs compatriotes. Pour juger de la confiance qu'ils méritent, il suffit de lire la notice, très courte du reste, qu'ils lui ont consacrée. Selon Balée, Marbodus Evanx, que l'on dit né en Cambrie, prêtre d'une vertu éprouvée et d'une grande science, passa en Bretagne pour échapper à la tyrannie des Danois, et fut aussitôt nommé évêque de Rennes. Il florissait en 1050. Or, nous avons vu qu'à cette date Marbode avait tout au plus quinze ans; quant à son long séjour à l'École d'Angers, il n'en est pas question. Tout cela, d'ailleurs, ne doit pas nous surprendre de la part d'un auteur qui prétend nous donner la liste des écrivains illustres de la Grande-Bretagne depuis Japhet1.

D'après Pitsée également, ce fut pour éviter les Danois que Marbode passa d'Angleterre en France, où il se fit moine à Saint-Aubin, et où il mourut en 1050 2. Pitsée ne nous dit pas plus que Balée sur quelle autorité il s'appuie pour affirmer ce passage de Marbode en France; nous verrons plus loin que Marbode entra bien à l'abbaye de Saint-Aubin, mais peu de temps avant sa mort, arrivée soixante-treize ans plus tard que ne le pense Pitsée.

C'est cependant sur l'autorité si douteuse de ces deux auteurs que Polycarpe Leyser, dans son Histoire des Poètes et des Poèmes du moyen-âge, Fabricius, dans sa Bibliothèque de la basse et moyenne latinité, Moréri, dans son Dictionnaire, ont répété que Marbode était Anglais. La seule raison qu'on puisse apporter en faveur de son origine britan-

1. Scriptorum illustrium majoris Britanniae... catalogns, autore Joanne Baleo, Basilaee, 1559, p. 154,

2. De illustribus Anglios scriptoribus, 1619, Paris, t. I, p. 185, 186.

nique, c'est que certains manuscrits donnent à Fauteur du Lapidaire Fépithète de Gallois, Cambrobritannus. Mais on sait quelle incertitude a longtemps régné sur Fauteur de ce poème fameux, et on le trouve désigné sous le nom de Marbodeus Gallus aussi bien que sous celui de Mavbodens Cambrobritannus. On peut d'ailleurs remarquer que, s'il s'établit un courant d'émigration entre l'Anjou et la Grande-Bretagne, ce ne fut guère qu'après la conquête de l'Angleterre par les Normands; or, la famille de Marbode était déjà certainement à Angers avant cette époque. C'est probablement dans cette ville, ou au moins dans les environs, qu'il était né. Tous les documents contemporains nous le font considérer comme Angevin, et aucun ne laisse supposer qu'il pût être Anglais. Le Cartulaire de Saint- Aubin montre que ses parents avaient possédé et vendu aux moines de cette abbaye des biens situés dans le bourg de Sorges, près d'Angers. Son élève, Févêque Ulger, dit que sa famille était la gloire de l'Anjou1. C'est dans ce pays que se passe la plus grande partie de sa vie; c'est là qu'il se plaît à revenir après avoir été élu évêque de Rennes; c'est là, enfin, qu'il demande à l'abbaye de Saint- Aubin un abri pour ses derniers jours. Notons encore que rien dans ses ouvrages ne peut faire supposer qu'il ait eu une patrie autre que l'Anjou, ce qu'il n'eût pas manqué de nous faire connaître dans les lettres qu'il adressait à ses amis, par exemple dans son épître à Samson de Winchester, où une semblable indication eût semblé

1. « Natus erat quorum decus exstilit Andegavorum. » (Beaugendre, col. 1386.)

toute naturelle, ou dans quelque autre de ses poésies.

Quant à son véritable nom, c'est évidemment, en latin, Marbodus. Les formes Marbadus, Marmodus, Marbodeus, Merobodeus, et d'autres encore, proviennent de l'ignorance des copistes. C'est Marbodus que portent les chartes signées par lui; c'est le nom qu'emploient les contemporains : Ulger, Baudry, Sigebert, etc., d'accord en cela avec le plus grand nombre des manuscrits.

Marboclus peut se traduire Marbode ou Marbœuf, les noms en bodus, comme Magnobodus, Tuclebodus, etc., prenant à peu près indifféremment dans l'Ouest les deux terminaisons bode et bœuf. En effet, nous trouvons dans certains auteurs, en particulier dans ceux qui appartiennent à l'Anjou (Pavillon, Rangeard, Pocquet de Livonnière, M. Pasquier, etc.), Marbœuf, et dans d'autres (Histoire littéraire, etc.) Marbode. C'est cette dernière forme que nous adopterons comme étant plus généralement admise, et aussi pour éviter toute confusion avec le nom de la famille parlementaire des Marbœuf. Y a-t-il, en effet, entre notre auteur et cette famille, dont plusieurs membres se sont illustrés au Parlement de Bretagne, autre chose qu'un rapport fortuit de nom? Nous ne le pensons pas. Dom Beaugendre, qui a édité en 1708 les Œuvres de Marbode, croit qu'il y a de plus des relations de parenté, et il s'appuie sur l'ancienneté de la famille des Marbœuf, dont il est fait mention dès 1230. L'Histoire littéraire et Rangeard, en mentionnant cette opinion, ne la contredisent pas, et malgré son invraisemblance elle semble admise officiellement, puisque « les verrières de la

métropole (de Rennes) donnent à Marbode les armoiries des seigneurs de Marbœuf : d'azur a deux épées d'argent garnies d'or et passées en sautoir, les pointes en bas, avec la date 1096 l. »-Mais il y a une difficulté devant laquelle d'autres historiens ont reculé; il faudrait admettre avec D. Beaugendre que les neveux du poète, éblouis par la gloire de leur oncle, ont adopté son nom au lieu de celui de leur père, l'habitude des noms de famille ayant commencé vers cette époque, et cette supposition est absolument gratuite 2.

Du Paz donne à la mère de Marbode le nom d'Hildeburge3; son père s'appelait Robert, ses frères Hugues, Salomon et Paganel, ses beaux-frères Geffroyle-Rond et Hamarel. Ces noms nous sont conservés par deux chartes du Cartulaire de Saint- Aubin, à la Bibliothèque d'Angers4. Dans la première5, l'abbé Galterius et les moines de Saint-Aubin achètent de Rotbertus Paramentarius une pêcherie dont ils indiquent les limites et les conditions de vente. Les témoins de Robert sont sa femme et ses fils, mais la charte n'en donne pas les noms. Elle dit seulement : Hujus emptionis hi testes fuerunt femina sua et filii

1. Guillotin de Corson, Pouillè historique du Diocèse de Rennes, t. I, p. 36.

2. « D'autres ont prétendu rattacher Marbode à la famille parlementaire de Marbœuf. C'est une flatterie qui ne tiendrait pas au plus léger examen, uniquement fondée sur la consonnance du nom. » (S. Ropartz, Introd. à ses

Poèmes de Marbode, trad. en vers français, p. 4.)

3. « Marmodus, c'est Marbœuf... fils de Robert et de Hildeburge. » (Fr. Aug. Du Paz, Hist. gènèalog. de plusieurs maisons illustres de Bretagne, avec l'hist. chronolog. des évêques de tous les diocèses de Bretagne. Paris, MDCXX, p. 840.)

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