Baronius, Annales ecclesiastici, anno
Spirat ibi nardus, nascuntur aromata, nectar ConGcitur, sudant balsama, mella fluunt.
Voilà une série de verbes accompagnés chacun de son sujet; chaque proposition est réduite à deux mots, mais il n'y a, grammaticalement, rien à redire.
Poma rubus, laurus bacchas, oleaster olivam, Spina rosas gignit, lac pecus, uva merum.
Autre genre de proposition, encore régulière, mais encore plus condensée, puisqu'un seul verbe réunit les six sujets à leurs six compléments.
Surgit, floret, olet ibi cedrus, palma, cypressus; Stat cedrus, floret palma, cypressus olet.
Le vers rapporté s'accentue : trois verbes de suite, puis leurs trois sujets de suite également; mais l'auteur se croit encore obligé de s'expliquer, de rapprocher, dans le vers suivant, chaque sujet de son verbe.
Malus, oliva, pirus, rubet hinc viret hinc, tumet inde.
Trois sujets suivis de leurs trois verbes; mais le poète ne juge plus nécessaire de les rapprocher comme tout-à-l'heure. Les difficultés se compliquent peu à peu.
Dulcis odore, fluens humore, colore nigrescens,
In ripa redolent cassia, myrrha, piper.
Vox avium, dulcor specierum, purpura florurn
Dulce canit, narcs allicit, ornât humum.
Le vers rapporté est là tout formé, bien qu'encore assez simple à débrouiller. Mais, dans quelques petites poésies, Hildebert l'embrouille à plaisir :
Natus, casta, nitens, exsultans, perfidus, emptus
Rex, virgo, sidus, angélus, hostis, homo Quaerit, nescit, dat, déclarât, perdit, adorât;
Nos, labem, lumen, gaudia, jura, deum
Dans cet exemple, il faut joindre successivement le premier mot de chacun des quatre vers, puis le second, etc. 1
Quel charme pouvait-on trouver à de pareils vers? Il est difficile aujourd'hui de le comprendre. Les œuvres de Marbode contiennent une pièce intitulée De lapsu et reparatione hominis, qui est formée de vingt-deux vers rapportés de suite; non seulement les vers y ont cette singularité, mais encore, sauf quelques-uns que l'on pourrait facilement faire rentrer dans le système général des autres, ils sont léonins riches. Quant à savoir ce que l'auteur a voulu dire, cela est impossible. Mais cette pièce est-elle bien de Marbode? Beaugendre l'a publiée, il est vrai, d'après le manuscrit de Saint-Gatien, mais le vers rapporté, au moins dans des limites modérées, est le domaine propre d'Hildebert; Marbode, dans son Épître à l'évêque du Mans, oppose aux vers compli-
1. Il existe aussi des vers rapportés en français; on cite quelquefois comme exemple l'épitaphe de Marot, par Jodelle :
Quercy, la cour, le Piémont, l'univers, Me fit, me tint, m'enterra, me conneut. Quercy mon los, la cour tout mon temps eut, Piémont mes os, et l'univers mes vers.
qués de son ami la simplicité des siens, qui s'en vont tout droit dans leur route :
Nobis directo satis est procedere calle.
Comment penser que, s'étant écarté une fois seulement de ce chemin direct, il se soit jeté dans de pareils chemins de traverse?
Marbode1 présente encore un exemple de vers réciproques :
Morte gravatur homo, sed homo qui morle gravatur Vivere cum posset ne vivere posset amavit, etc.
et deux exemples de vers enchaînés, ou ophidiens, que l'on comparait au serpent qui se mord la queue. Les deux morceaux sont assez jolis; le premier est une petite pièce contre un envieux :
Rumpitur invidia quidam, charissime Juli:
Quod me Roma legit, rumpitur invidia.
Rumpitur invidia quod sum jocosus amicus,
Quod conviva frequens, rumpitur invidia, Rumpitur invidia quod rus mihi dulce sub urbe est,
Parvaque in urbe domus, rumpitur invidia.
Le second est une inscription sur un éventail. L'essaim des mouches, dit le poète,
Esse molesta solet cum. danlur membra quieli, Et quando legimus, esse molesta solet, etc.
1. V. infra, une note du paragraphe intitulé : Les témoignages sur Marbode.
Baudry avait aussi employé le vers enchaîné; ce n'était pas une nouveauté à cette époque, car on le rencontre dès le ive siècle.
En se servant de ces procédés singuliers de versification, Marbode était loin d'user de tous ceux qu'avaient imaginés les poètes du moyen-âge. On trouve chez les auteurs, dans le Labyrinthe d'Everard de Béthune, par exemple (capit. secund., De diversis modis versifïcandi), le précepte et l'exemple d'une foule d'autres : versus cancrini, clausulati, conjuncti, salientes, bicipites, etc.
Que devenaient au milieu de tout cela la prosodie, la grammaire et le vocabulaire latins? Ils ne sont pas toujours absolument respectés, mais les fautes sont cependant beaucoup moins fréquentes qu'on pourrait le supposer.
Certains poètes du moyen-âge ne se montraient pas fort difficiles sur la qualité de leur prosodie, et l'avouaient ingénument. « Je ne pense pas, disait l'un d'eux, Milon, qui mourut en 872, je ne pense pas que ce soit un grand crime si des syllables longues et brèves sont mises à la place les unes des autres, et si, comme je le crois, mon ouvrage ne peut pas mériter d'être appelé justement poème, qu'il lui suffise de recevoir le nom de rythme l. » Marbode est beaucoup plus scrupuleux et ne se serait pas contenté si facilement; ses fautes de prosodie lui sont communes avec tous les poètes de son temps.
i. Non puto grande scelus si syllaba longa brevisque Altéra in alterius dubia statione locetur. Quod si, ut credo, nequit carmen jure vocari, Sit satis huic saltem conferri nomina rhythmi...
(V. Ed. du Méril, l. c.)
Les mots de trois syllabes à la fin du pentamètre n'ont jamais été évités par lui, dans certaines pièces ils sont même aussi nombreux que les disyllabes :
Illaqueare dolo pastor eum studuit. (Beaug., 1628.)
Quelquefois une syllabe brève est allongée à la césure :
Haec spernens Bavius, haec servans fiet Homerus.
(De ornam. verb.)
Ailleurs, des césures sont placées plus loin que ne le permettent les règles classiques; les mots de quatre syllabes, deux brèves et deux longues, à la fin de l'hexamètre, sont assez fréquents :
An soli cèdes quem cum socio superabas?
(De ornam. verb.)
En somme, ce sont là des défauts facilement excusables, et l'habileté de Marbode nous autorise à ne pas lui attribuer une foule de vers faux qui déparent les éditions et les manuscrits : vers de cinq pieds, par exemple, au lieu de six, ou dans lesquels le changement de place d'un mot remettrait tout en ordre. Les vrais coupables sont les copistes ignorants et maladroits.
C'était un dicton fort connu que « l'Église méprise le plus souvent les lois de la grammaire. »
Grammaticae leges plerumque Ecclesia spernit.
La grammaire de Marbode présente quelques gai-
licismes, quelques modes de verbes employés mal à propos, soit par inadvertance, soit par la nécessité du rythme. Le « que » entre deux verbes est rendu tantôt par quod avec le subjonctif, tantôt par quia ou encore ut.
... Maro memorat quod Jupiter...
... lœvum fuget omnc.
(Cap. VI.)
Qui sua divulgat probra, credis quod tua celet?
(De Ornam.)
Cumque vident turbœ quia rex procedit ab urbe.
(Passio Sancti Victoris.)
... Discant quia vult Deus ut resipiscant.
(Vita Sanctœ Thaïsidis )
L'emploi de la préposition de se ressent souvent de l'influence du français :
Et de rivali currebant sanguine rivi.
(Vita Sanctse Thaïsidis.)
De saphyro vas.
(Vas fractum.)
Comme les meilleurs écrivains des xie et xne siècles, Marbode confond ipse et Me, sibi et ei; mais rien ne saurait excuser sitïbit pour sitiet, Dee au vocatif de Deus, etc.
Ce que le vocabulaire offre de plus curieux, c'est l'emploi de certains mots grecs. Ce n'était pas là une innovation. Jean Scot, au ixe siècle, intercalait dans ses vers non seulement des mots, mais même des vers grecs entiers; au xe siècle, Abbon, moine de
Saint-Germain, mêlait, dans son poème sur le siège de Paris par les Normands, à son latin détestable, des mots comme polis, ville, helios, soleil. Dans Marbocle, il y a certains mots qu'on peut trouver dans des auteurs latins : cleptes, sophia, etc.; mais d'autres, peu nombreux il est vrai, n'ont pas la même excuse. Ainsi, nous avons cité dans la Passion de saint Victor iliu et polœmon. Le grec était très peu répandu à cette époque; les connaissances de Marbode à cet égard se bornaient sans doute aux quelques mots qu'il cite dans le Lapidaire, d'après Isidore de Séville, et à ceux que donnent les auteurs ecclésiastiques. C'est à peu près tout ce qu'en savaient beaucoup d'autres scholastiques : la tentation pour plusieurs d'en faire étalage n'en devait être que plus forte.