RENNES EN
Celui qui, après avoir longtemps vécu en Anjou, venait au xie siècle habiter la Bretagne, ne pouvait se défendre d'une impression de désenchantement et de tristesse. Cette impression, le pieux archevêque de Dol, Baudry, tout absorbé dans les soins d'un ministère ingrat, et la puissante Ermengarde, l'épouse respectée clu duc Alain Fergent, l'avaient également éprouvée.
C'est que, s'il y a loin du ciel toujours gris et du climat âpre de la Bretagne à la « douceur angevine » que devait célébrer le poète, il y avait encore plus loin de la politesse et de l'élégance qui régnaient à la cour d'Angers à la rudesse encore sauvage des habitants de l'Armorique. « Vous m'imposez une tâche bien lourde pour ma faiblesse, écrivait Baudry à Pétronille, abbesse de Fontevrault, qui lui deman-
dait d'écrire la vie du bienheureux fondateur de son abbaye; les tempêtes d'un monde agité me troublent, surtout dans la petite Bretagne, où j'habite avec des scorpions, et où un double rempart de bestialité et de férocité m'environne. » — « Vous habitez parmi des gens barbares et incultes, écrivait de son côté Robert d'Arbrisselle à Ermengarde, qui voulait faire rompre son mariage avec le duc de Bretagne, et, comme vous le pensez, vous ne pouvez y faire aucun bien. Simoniaques sont les docteurs, les évêques, les abbés et les prêtres; les princes iniques et ravisseurs, adultères et incestueux; les peuples ignorants de la loi de Dieu. Nul ne fait le bien, nul ne dit le bien, tous contredisent la vérité. Il n'y a pas de vérité, il n'y a pas de miséricorde, il n'y a pas de science dans cette terre. Le mensonge, l'adultère et l'homicide ont débordé; le sang a touché le sang1. » Et l'éloquent prédicateur continue sur ce ton, dans lequel il est cependant permis de trouver un peu d'amplification oratoire.
Telle était la Bretagne à cette époque; du reste, l'auteur de la satire de Rennes ne devait pas se faire
t. « Sarcinam grandem et gravem imbecillitati nostrae, domina Petronilla, imposuisti, cum me et multa mundi fluclivagi inquietet procella, et maxime minoris Britanniae in qua cum scorpionibus habite-, bestialis, geminaque circumvallct ferocitas. » Baudry, Vita Roberti de Arbrissello. — « Inter barbaros homines et incultos moraris, et, ut tibi videtur, nullum bonum potes ibi facere. Simonachi sunt doctores, episcopi et abbates et sacerdotes, principes iniqui et raptores, adulteri et incestuosi, populi ignorantes legem Dei. Nullus agit bonum, nullus dicit bonum, omnes contradicunt veritati. Non est veritas, non est misericordia, non est scientia in terra illa. (Osée, 4, 2.) Mendacium et adulterium et homicidium inundaverunt, et sanguis sanguinem tetigit. Et infecta est terra in sanguine, etc. » Celte lettre de Robert d'Arbrisselle a été publiée par J. de Péquigny (Bibliothèque de l'École des Chartes, 1854, p. 208 sq.), qui en place la date vers 1109. Ermengarde avait demandé la dissolution de son mariage vers 1106 ou 1107.
beaucoup d'illusion sur l'existence qui l'attendait dans son nouveau diocèse.
Mais ce qui, plus que la grossièreté des habitants, devait paraître pénible au professeur habitué au commerce des gens de lettres, c'est le manque d'hommes adonnés à l'étude. En quittant son école, ses élèves, dont beaucoup étaient devenus, grâce à lui, de véritables maîtres par la science, qui allait-il trouver pour les remplacer dans d'agréables relations littéraires? Personne1. Aucune école du xi° siècle en Bretagne n'a laissé de souvenir; les rares personnages qui se sont fait un nom illustre dans les lettres et qui appartiennent à la Bretagne de cette époque, Roscelin, Robert d'Arbrisselle, Abailard, devaient à des maîtres étrangers toutes leurs connaissances, et n'avaient enseigné à leur tour que hors de leur pays. De même au xne siècle pour plusieurs hommes cle valeur, comme Gilbert l'Universel. Aussi les mentions d'écoles en Bretagne au temps de Marbode sont-elles rares et vagues.
Si l'homme, habitué à une vie douce et polie, allait souffrir à Rennes, si le lettré allait s'y trouver bien isolé, le cœur religieux du pontife allait encore être plus déchiré par la vue des scandales qu'offrait alors le clergé. Certes, ce n'est pas seulement l'Armorique qui avait à déplorer ce douloureux spectacle; le mal était beaucoup plus général, et Marbode lui-même sut le flétrir énergiquement dans son Éloge du cardinal Milon, mais nulle part peut-être ailleurs que dans le pays où arrivait le nouvel évêque on ne voyait la
1. « Lilteratos, quod hominum genus Britannia tune habebat rarissimum. » (Baudry, Vita R. cle Arbriss.)
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corruption et la simonie s'étaler avec plus de naïveté et de sans-gêne. « On faisait profession en ce tempslà, dit Dom Lobineau, d'une simplicité qui ne connaissait aucun déguisement : témoin le grand nombre de preuves que les actes fournissent des désordres et de la vie scandaleuse des évêques et des prêtres1. » Des évêques de Vannes, de Quimper, de Nantes, de Rennes, avaient été mariés et avaient eu, pendant leur épiscopat, des enfants qui plus tard leur avaient succédé. Les femmes des prêtres portaient publiquement le nom de prêtresses. Les moines avaient meilleure réputation; — on sait cependant en quel état était l'abbaye de Saint-Gildas quand Abailard y séjourna; — et bien des gens en mourant, même des femmes, prenaient l'habit monastique, « comme si, dit Dom Lobineau, l'habit de moine pouvait sanctifier celui qui n'en a jamais accompli les devoirs. » — « La plupart des pénitences que les évêques imposaient, ajoute encore le savant bénédictin, punissaient plus la bourse que le pécheur. » Les laïques s'étaient approprié les églises, surtout les églises paroissiales, à cause des dîmes qui y étaient attachées, et se les transmettaient en héritage2. » Il est juste cependant de faire remarquer que l'évêque auquel succédait Marbode, Sylvestre de la Guerche,