L'authenticité de l'inscription IG, IX
(Anabase, V, 3, 13).
(PI. IV, fig. 7).
On a, il n'j a pas bien longtemps, mis en doute l'authenticité d'une inscription apportée d'Ithaque à Venise, en 1758, et qui se trouve aujourd'hui au Musée du Cinquantenaire, après avoir passé par la collection Nanî (2). C'est celle qui porte dans les IG, vol. IX, F^ partie, len°654 et qui transcrit exactement le passage de F Anabase V, 3, 13 (3), dédicace à Artémis que Xénophon avait fait graver sur une stèle, dans sa propriété de Skillous, en Triphylie, près d'un temple dédié à la déesse.
Dittenberger admettait que notre inscription était l'œuvre d'un admirateur de Xénophon qui aurait, à la fin du IIi"^ ou au commencement du 11 1^^® siècle, fait reproduire le texte de la fondation de Skillous pour le placer dans un petit temple d' Artémis, au culte de laquelle il avait consacré le produit de quelques champs.
« Mais cet épigraphiste », dit Ch. Michel, « n'avait pu examiner l'original et l'aspect des caractères, oii se mêlent étrangement des formes d'époques différentes, ne permet pas de croire à l'authenticité de l'inscription qui paraît due à quelque faussaire érudit de la Renaissance (4) ».
Après avoir revu, sur l'original, un grand nombre d'inscriptions d'époque impéiiale, je pense pouvoir montrer que l'inscription du Cinquantenaire est du'une indiscutable authen-
(1) Cf. Musée Belge, XXV, 1921, pp. 71 sq., où j'?A donné la bibliographie de la, question. Perdrizet, l.l. p. 87, croit à tort que ces Kôirpioi étaient d'origine servile : dWd ju'ëOpenjav dit (Cougny, Anth., III, p 196, n° 636) une KoTrpia de ceux qui l'ont élevée et qui devait être, elle aussi, une OpeiTTr).
(2) Catalogue^, p. 143, 11° 12i.
(3) Cf. B. Laum, Stiftungen in der griechischen und rômischen AtitUce, II, p. 15 n. 12 ; KiECHNER, Prosopographia AUica, II, p. 161 et Ziebarth, Zeitsch. f. vergl. Rechtsiviss., XIX, 1906, p. 304.
(4) Michel, ap. Cumont, 0. l., p. 144.
ticité et qu'il faut se rallier à l'opinion de Dittenberger en la modifiant, notamment en ce qui concerne la date.
Quoque ayant subi un nettoyage excessif, la plaque est encore couverte, particulièrement aux IL 1, 4 et 6, d'une patine d'un jaune doré qui ne permet pas de douter que le marbre est resté longtemps exposé dans l'antiquité.
Mais un faussaire ne peut-il s'être servi d'une plaque de marbre antique, dépourvue d'inscription, pour y graver la reproduction du texte de l'Anabase ? Sûrement non : la patine ne recouvre pas seulement la surface du marbre ; elle subsiste encore dans le creux de certaines lettres particulièrement profondes, notamment dans le premier o de la 1. 1.
C'est également à tort que l'on reproche à notre texte un mélange de formes d'époques différentes : on retrouve à peu près exactement les mêmes caractères dans une inscription dont nul ne songerait à révoquer en doute l'authenticité. Je veux parler de la lettre d'Hadrien, relative à la vente du poisson, qui a été reconstituée par A. Wilhelm et dont Kern a également domié une bonne reproduction dans ses Inscriptiones Graecae (l). On pourra aussi en rapprocher les troip dédicaces IG, III, 668, 676 et 810 dont les deux premières sont de l'époque d'Hadrien et la troisième de celle d'Antonin (2) Dans tous ces textes, l'alphabet est presque exactA.ment le même (3).
n n'y a donc pas de mélange de formes d'époques différentes, dans notre texte. On y remarque, au contraire, une unité
(1) Wilhelm, Jahresh. œst. Inst., XII, 1909, p. 146,* Keen, Inscriptiones Graecae, p\. 44, 2. Cf. IG, II-III, éd. min., 1103 : la lettre est de 124/5 or de peu postérieure.
(2) Pour la dat« du n» 676, cf. BCH, XXXIX, 1915, p. 317. Pour celle du n» 810, cf. ibid.,p. 407 sq. et notre Chronologie des archontes athéniens sous VEm/pire {Méni. Acad. Belgique, VIII), 1922, p. 151, n^ 109 (147/8 au plus tard et peut-être cette année-là).
(3) La seule différence notable c'est que l'A a la barre brisée, dans la lettre d"Ha,drien, tandis qu'elle est droite dans l'inscription du Cinquantenaire. Mais cette dernière forme est fréquente à l'époque d'Hadrien. Qu'il nous suffise de citer la lettre d'Hadrien à Plotine, reproduite dans Kern, pi. 44, 1 (= IG, II-III, éd. min., 1099), dont les caractères présentent eux aussi, la plus étroite parenté avec ceux de la fondation en l'honneur d'Artémis.
qui ne se présente pas toujours à l'époque impériale : il n'est pas rare de voir employer, dans la même inscription, deux caractères différents pour la même lettre. Bornons -nous à citer la courte dédicace 10, III, 479 (Hadrien), dont l'authenticité n'est pas discutable, et oii l'on trouve, côte à côte, deux formes différentes pour l'e, le (T et l'uj.
On n'a pas songé, et l'on a eu raison, à tirer argument contre l'autlienticité,des ligatures (Tr|, vt, riv|u)qui se présentent dans notre dédicace : elles reparaissent dans d'autres inscriptions d'époque impériale (1). Celle de la fin de la 1. 1 est évidemment motivée par la nécessité de terminer la ligne avec xfiç : le lapicide a partout coupé les mots d'une manière parfaitement régulière. Pour y parvenir, il a dans l'article toO, qui achève la ligne 6, donné à l'o des proportions très réduites de manière à pouvoir l'abriter en partie sous le T. C'est là, encore une fois, un procédé fréquent à l'époque impériale (2) et nous y verrons une preuve nouvelle de l'authenticité de notre texte.
On en trouvera une autre dans l'orthographe de ttoîi;i (1. 9) comparée à celle de Tr\\ (1. 9) et de GeuJi (1. 10) : un faussaire aurait sans doute donné l'i adscrit aussi bien à ttoit;!, q.n'à Tfii Oeuji, ou bien il aurait partout supprimé Fi. Il ne faudrait pas voir là une simple omission du lapicide. Ce mélange de formes est extrêmement caractéristique : on le constate dans une série de courtes dédicaces à Hadrien Olympios, trouvées à l'Olympieion d'Athènes et qui datent exactement de 131/2 (3).
Ajoutons que la gravure décèle une décision et une précision où Ton n'hésitera p?s à reconnaître la main d'un lapicide de métier et d'un lapicide habitué à graver des textes grecs.
(1) Cf. IG, III, 765 ; 894« (en l'honneur d'Athénaïs fille d'Hérode Atticus. Cf. Real-Enc, III, p. 2889 et VIII, p. 943 ; Pros. Imp. Rom., I, p. 354; Rev. Arch., 1917, VI, p. 24) ; Rev. Arch., l. L, p. 26 (époque d'Antonin).
(2) Cf. IG, III, 8940 ; 745 (= BCH, XXXIX, 1915, pp. 268 [fig. 7] et 321) ; 752 ( = BCH, l.l, pp. 268 [fig. 6] et 314) ; Rev. Arch., l. L, p. 26, etc.
^3) IG, III, 497, 498, 517, 518, 522. Pour la date, cf. W. Webek, Untersuchungen zur Geschichte des Kaisers Hadrianus,1901, p. 269. Pour ce mélange de formes dans un décret de l'époque de Septime- Sévère,cf . von Prbmebstein, Jahresh. oest. Inst., XVI, 1913, p. 249 {IG, II-III, ed min., 1076).
Des rapprochements qui ont été établis plus haut, on déduira non seulement que l'inscription du. Musée du Cinquantenaire est authentique mais aussi qu'elle appartient au 11^ siècle, soit à l'époque d'Hadrien, soit à celle de son successeur.
C'est précisément une époque où l'on aime à faire revivre le passé, où sévit, en art comme en littérature, le classicisme, où l'on va même, dans la gravure des textes, jusqu'à imiter, plus ou moins exactement, les caractères des inscriptions archaïques (1). Et nous conclurons, avec Dittenberger et Boeckh (2), que notre dédicace est due à un fervent d'Artémis, lecteur et admirateur de Xénophon, à quelque disciple peut-être d'un atticisant comme Hérode Atticus, qui comptait des amis dans l'île de Corcyre (10, IX, 1,732), voisine de celle d'où provient le prétendu faux.